CHAPITRE I
LA GRANDE VOIE DU CANADA DE L’ATLANTIQUE AU PACIFIQUE ; LE TRANSCONTINENTAL
Le Canada, route de l'Atlantique au Pacifique ; le départ : les Anglais à Boston, les Français au Saint-Laurent ; la frontière des États-Unis au sud ; l'assaut de la vie contre le nord. — Le voyage dans le transcontinental ; une route impériale, une création de la volonté ; le chemin de fer piounier. — L'hôtel, monument typique de la civilisation américaine, portrait condensé de la ville; les hôtels des relais ; Winnipeg et Calgary ; les Rocheuses : Banff et le lac Louise ; Vancouver ; Victoria; sur le Saint-Laurent : Québec. — L'inspirateur : M. Van Horne ; l’orient et l'occident réunis par le Canada.
tique au Pacifique. Comme tous les pays d’Amérique, il commença par n'être qu’une façade sur l'Atlantique et c’est en partant de cette base qu’il s’est enfoncé dans l’intérieur du continent ; il s'est partagé l'immense terre avec son puissant voisin et l'épaisseur de la tranche de chacun fut mesurée par la portion de façade qu'il tenait sur l'océan ; pour l’extension en profondeur, point de limite; le sol était à conquérir, à découvrir ; dans cette marche indéfinie vers l’ouest, le Canada et les États-Unis se sont donné comme barrière mitoyenne la ligne abstraite que l’on trace sur les mappemondes scolaires pour mesurer les latitudes.
Le Canada a continué de se constituer suivant ce
L' Canada est d’abord une longue route de l'Atlan-
. mode. Sur la route, les maisons se rapprochent et se serrent ; derrière, en profondeur indéfinie, la cour, le jardin, le champ, les pâturages, la forêt, enfin la terre inconnue. Les riverains partent du chemin pour s’enfoncer dans l’espace sauvage et le soumettre à l'homme. Il en fut, sans doute, de même autrefois, sur notre vieux continent, mais le réseau des chemins est maintenant si serré que le sol s’est compartimenté en un carrelage irrégulier. Au Canada les limites des États ou des propriétés sont comme de très longues arêtes parallèles qui filent de chaque côté des routes et la limite de fond semble fuir à l'infini. Au xviri® siècle, Français et Anglais se sont heurtés, au lieu de s’avancer parallèlement, en s'éloignant d’une même base, le rivage de l’océan. Les Anglais partaient de la côte de Boston et marchaient vers l’ouest ; les Français installés aux bords du Saint-Laurent, partaient de la rive droite du fleuve et marchaient vers l’est ; ces Européens, faute d’avoir compris la direction à suivre, se disputèrent le lac Champlain, comme si la terre américaine ne réservait pas cent autres lacs Champlain à qui voudrait les prendre.
La grande voie d'où a rayonné la colonisation est d’abord le fleuve Saint-Laurent jusqu'aux grands lacs. Elle reste l’avenue grandiose du vieux Canada bordée par les cottages anglais de l'Ontario et les fermes françaises du Québec. Pendant longtemps, la vie canadienne resta tout entière ramassée sur ses rives ; les immensités du Nord et de l'Ouest attendaient, ouvertes mais peu accessibles, entrevues et promises par les explorateurs et les coureurs des bois. Puis le chemin de fer, dans le dernier quart du xIx° siècle, traversa les plaines de
l’ouest, franchit les chaînes formidables des Rocheuses, pour aboutir aux rivages du Pacifique ; alors le Canada connut toute son étendue et l’immensité de ses ressources et les hommes — comme autrefois aux bords du Saint- Laurent — vinrent s'établir de chaque côté de la voie ferrée. L'extension sur le sud est limitée par les frontières voisines des États-Unis; une frontière théorique, une ligne marquée sur les cartes et signalée sur le terrain par les agents de l'émigration et de la douane ; que ces fonctionnaires disparaissent, il n’y a plus rien, des lacs aux Rocheuses, pour séparer les provinces canadiennes des États-Unis ; entre Winnipeg ct Saint-Paul, nulle barrière ethnique, religicuse ou de langue. Mais si le Canada est limité ou absorbé vers le sud, vers le nord les possibilités s'ouvrent à lui, indéfinies et que personne ne lui dispute; de ce côté, nulle autre barrière que celle que dressent l'hiver et la forêt et les Canadiens du Québec prouvent : tous les jours que ces frontières peuvent reculer devant le courage et la ténacité de l’homme. L’immense route qui va de Québec à Vancouver est la base d’où part la conquête innombrable, continue de l'humanité sur la sauvagerie, l'assaut de la vie contre le Nord.
On peut suivre cette route interminable dans un confortable fauteuil et rouler sans arrêt de Montréal au Pacifique. Ces randonnées de quatre ou cinq jours ne sont pas des journées de hâte fiévreuse et de bousculade. Le wagon vous saisit, vous retient, maîtrise vos impatiences, vous endort à demi de son roulement berceur ; c'est la vie du paquebot, le régime de la prison dansante qui continue. Les lourds convois traversent le continent d'un trot égal, comme les vieüles caravanes. Nos trains
d'Europe ont des hâtes févreuses; nos locomotives halêtent avec l'obsession d'atteindre au terminus: il faut arriver avant la nuit ou au petit matin. Horaire et vitesse sont calculés pour enfermer le plus long voyage dans une journée, Cette mesure ne peut s'appliquer aux grandes distances d'Amérique. On roule donc sans mesurer le temps et sans la préoccupation de l’arrivée. Le train n’est pas seulement le véhicule à qui l'on se confie pour changer de place entre deux nuits on deux repas. C’est une demeure qui répond aux besoins essentiels de l'existence, où l’on mène une vie étroite et un peu cahotéc, mais en somme assez plaisante; et les voya- geurs ne souffrent pas de l’inaction, car Je bercement endort leur volonté. Le prisonnier n'est point en cellule. Les wagons d'Amérique ne sont pas, comme les nôtres, dérivés de l’ancienne diligence, où l’on s’asseyait pour l'étape ; on circule aisément d’un bout à l’autre du train et l'on va, suivant les heures ou sa fantaisie, chercher son lit, sa table, le sommeil et le repas, le salon, le fumoir et enfin, tout au bout, le wagon-observatoire d’où l'on regarde le paysage fuir, se rétrécir et les parallèles d'acier luisant glisser sans fin vers l'horizon.
Une impression de puissance se dégage de toute cette organisation. Ce train lourd traverse un continent sans effort, sans jamais une défaillance ; en plein désert, en pleine forêt vierge, après des jours monotones, sous le soleil, nulle trace de lassitude ; le matériel ne grince pas de fatigue, l'employé est toujours aussi correct, vêtu, ganté de neuf, rasé de frais, comme si nous étions à Montréal ou à Londres ; à certains arrêts, les wagons ont ruisselé sous la doushe, en sont sortis rafraichis et nets:
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les nègres ont passé leur temps à irotter, à balayer, ils ont renouvelé la glace dans les ré rvoirs d’eau potable, ils ont même renouvelé les maga-ines que feuillettent les misses blondes, tandis que leur+ pères sucent de gros cigares, dans les réduits enfumés où brillent les crachoirs en nickel.
Au restaurant, c'est le service à l'anglaise, les carrés de beurre, les petits plats simultan‘s, dans un grand étalage d’argenterie ; mais le « beveragce » est à l’américaine, le verre d’eau où un bloc de glace flottant vient vous rafraîchir le bout du nez et la tasse de thé que l'on remue, d’une cuiller distraite, le regard au cici, avec la mélancolie des attentes déçues et des satisfactions incomplètes. À la fin, les journées se passent dans une demi-somnolence et, par mesure complémentaire, les nuits ne sont remplies que d’un demi-sommeil. Chaque départ, chaque arrêt, est ponctué de chocs violents et de grincements sinistres: chez nous, ces bruits signaleraient la catastrophe. Au contraire, ce martellement et ces déchirements de ferrailles tiennent à un système perfectionné d'accrochage qui empêche les wagons de s’écraser les uns sur les autres. C'est le régime de tout remède : un empoisonnement mesuré et consenti vous garantit contre la maladie grave et inconnue ; le train vous assure contre l'accident, en se payant sur votre sommeil.
Depuis Le Havre, nous courons dans le même sens que le soleil, moins vite que lui, certes ; mais pourtant, à le suivre, nous arrivons à le voir chaque jour, une heure de plus que l'homme sédentaire. Notre organisme sent vaguement ce désaccord avec la cosmographie. La vie
devient plus lente; dans son cadre élargi cet allongement du temps, cet effet de ralenti amplifie encore l'étendue que nous traversons ; à la succession indéfinie des images qui glissent sous nos yeux s’ajoute l'allongement de la journée. Et cette route de fer sur quoi roule le train infatigable paraît chose surhumaiïne. C'est un territoire immense, un pays aux espaces sans limite dont nous suivons l'artère centrale. Un empire, c'est une route; l'Égypte, c'était le Nil ; l'Assyrie, le Tigre et l'Euphrate; l'empire romain, ce fut le réseau des voies romaines, parties du milliaire d’or, au pied du Capitole, Elles transportaient les légions et le commerce jusqu’au Rhin, jusqu'aux colonnes d’Hercule, jusqu'aux Parthes et l'empire romain ne sera jamais tout à fait mort tant que les passages tracés par les proconsuls seront encore suivis. L'empire russe, c'était un réscau de chemins de fer et quand le réseau fut usé, l'empire s’est disjoint ; l’empire anglais, c’est un réseau de lignes maritimes. Le Canada, ce fut d’abord la vallée du Saint-Laurent et, un jour, ce fut aussi la ligne du Canadian Pacific, la grande voie qui mène de Québec à Vancouver. Quand la route fut tracée, l’homme vint s'installer sur ses bords et le plus grand Canada prit corps autour de l’interminable ligne d'acier, l’épine dorsale du jeune empire.
L'Européen s'étonne et admire, devant ce pays qui est la création d'une volonté. Ce nouveau monde, avec l'audace heureuse de Ja jeunesse, se joue des lentes économies que les vieilles civilisations accumulent, depuis des siècles : il bâtit en dix ans ce qui fut chez nous, l’œuvre de dix siècles ; il conquiert le sol en automobile, il trace les routes, projette les villes, dessine les cadres d’une vaste
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nation et va si vite, dans le tracé de son plan que l’humanité n’a pas le temps de remplir les limites qu'on lui prépare. La voie ferrée, pour réunir les deux océans, a dû franchir bien du désert ; mais alors, le chemin de fer s'est fait pionnier, éleveur ; la compagnie a construit des villages, irrigué des terres arides : la locomotive qui, chez nous, est le terme d’une Jongue histoire, en est làbas, le commencement, Elle apporte avec clle, en plein ranch, la vie de Toronto ou de Montréal, et l’on voit, au milieu de cités toutes jeunes, se dresser l'hôtel colossal, aux cinq cents chambres.
Le monument le plus typique de la jeune civilisation américaine est sans doute l'hôtel. C'est son luxe et son immeusité qui donnent leur place aux villes naissantes, dans la hiérarchie des cités. C’est à l'hôtel que se réunis- Sent les sociétés, les familles ; là que se donnent les réceptions, les conférences, les thés : là que se traitent les affaires. Un Français s'amuse de trouver dans l'hôtel ce qui, chez nous, est dispersé dans un quartier : l’appartement, le restaurant, un café, la Bourse, un cercle, la poste et le télégraphe, toute une galerie de boutiques, depuis le bijoutier jusqu’au marchand de journaux et au salon de coiffure. Quand ils sont las de ces hôtels ouverts à tous, les hommes d'Amérique se groupent pour fonder ces hôtels privés et discrets que sont leurs clubs et où s’abrite une part importante de l'existence mondaine, politique, économique. A l'exposition de 1900, à Paris, chaque nation avait été invitée à se faire représenter par un monument à son image. L'Italie, daus un Palais vénitien, étalait de brillantes verroteries ; dans un noble palais, l'Espagne montrait d'admirables tapisse-
ries, les restes de l'Empire de Charles-Quint ; l'Allemagne dans une maison de Nuremberg, abritait les Watteau de Potsdam et les saucisses de Francfort ; la Belgique, un hôtel de ville ; la Grèce, une petite église byzantine; toutes les nations étaient présentes, résumées dans une architecture-portrait. Et l'Américain? A côté de ces nobles souvenirs, il osa se montrer, avec sa fierté d'homme nouveau. Une maison simple ; on entrait et il n’y avait rien à acheter, ni même à regarder, mais des salles discrêtes, tranquilles, des fauteuils profonds, un club. Il était admirable, ce pavillon ; au milieu de la foire des nations, en pleine cohue, il y avait une oasis de tranquillité où l'Américain pouvait venir s'asseoir, fumer son cigare entre un verre d’eau glacée et le récepteur téléphonique. Car dans cette civilisation active, les individus sont indolents et conduisent leurs business, comme le chauffeur son automobile, sans parole et sans geste. Avant que les villes ne soient de grandes villes, la Compagnie les a déjà dotées de grands hôtels. Leur architecture est le plus bel effort de l’art au Canada ; ils ne sont pas seulement les masses les plus importantes dans l'agglomération, ils sont aussi les monuments les plus physionomiques ; ils résument, condensent les caractères de la ville, pour en présenter une image frappante. Une volonté réfléchie a pr'sidé au choix de l'emplacement, du plan, du style et de tous les détails de la construction et de la décoration ; la pensée de ces édifices n’est jamais déduite d'un type de n.onument idéal, elle est toujours inspirée par le site, les ressources locales et le caractère particulier de chaque ville. Et pour mieux accentuer, individualiser ces êtres t: ujours si impersonnels que sont
les hôtels, ceux-ci portent des noms qui sont à l'histoire ce que le plan et les matériaux sont au site et à la géoogie: Château Frontenac, Château Laurier, Royal Alexandra, l’Algonquin, Empress Hôtel (hôtel de l'impératrice), et ces titres sont déjà comme ces prénoms bien choisis qui évoquent et complètent des figures vivantes parce qu'ils rappellent la race, le type physique, le passé et l'avenir. Ils sont vraiment, dans ces jeunes cités, ce que les hôtels de ville pouvaient être dans les vieilles civilisations municipales, ou même les cathédrales dans les communes du moyen âge : le monument urbain par excellence, celui où la ville se réunit, celui qui s'est construit à son image et, en fin de compte, celui qui nous revient d’abord en mémoire, quand nous cherchons dans notre souvenir le visage de ces êtres collectifs : Bruges ou Ypres, Reims ou Chartres, Winnipeg ou Vancouver. C'est donc déjà un bon moyen d'évoquer les principales villes du Canada, que de passer en revue quelques-uns des hôtels que les Compagnies du C. P. R. (Canadian Pacific Railway) et du C. N. R. {Canadian National Railway) a construits aux principaux relais. Winnipeg et Calgary sont deux marchés aux grains nés dans la prairie, «puis qu’elle est un champ de blé, Dans cette Beauce cviossale, les bourgs sont de grosses cités et autour de la foire, les auberges ont cinq cents lits et autant de bai- &no.rec, Elles restent cependant des auberges pour mar- Chands ; les façades ne se mettent pas en coquetterie pour pluie; elles tiennent du buffet de gare, de l'hôtel terminus et de la boursede commerce. Au rez-de-chaussée, parmi les hautes colonnes du hall hypostyle, les profonds fauteuils de cuir sont occupés par les courtiers en médi-
tation ou en somnolence. Et des images peintes rappellent le souvenir des temps récents où, sur ces lieux mêmes, des sauvages empliwmés se rencontraient avec les uniformes rouges. À Calgary, l’hôtel se présente comme un énorme cube attaché à la station; masse de béton aux mille fenêtres, autour de laquelle les quadrilatères de maisons s’étalent sur la plaine en blocs réguliers. Mais Calgary est à quelques heures des Rocheuses, la Suisse
merveilleuse promise au voyageur saturé de la plaine :
du haut d’un restaurant-terrasse, l'architecte vous oblige à regarder cette ville qui s'étale et, par delà la ville aux bengalows riants, les pauvres baraquements de bois, puis le désert ; à l'occident se dresse la barrière dentelée des montagnes et il n’est pas un voyageur, qui, parvenu à Calgary, puisse résister À leur attraction. À la porte de l’hôtel, le train le saisit et le transporte à Banf.
On arrive de nuit, dans le noir opaque des gorges de montagnes ; un torrent emplit les ténèbres d’un fracas qui paraît formidable. Mais, voici que tout d’un coup, au détour du chemin, apparaissent haut dans le ciel les fenêtres embrasées de quelque énorme Wartburg. L'auto bondit, grimpe furieusement, sort de la nuit et vous jette brusquement de l'horreur sauvage dans un luxueux dancing. Au jour, l’hôtel se présente comme un fort énorme, défendant un passage et le produit naturel d’un rude paysage, le fruit de la montagne et de la forêt. Bâti avec les pierres noires et comme calcinées, arrachées aux roches de lave à coups de dynamite,il pèse, farouche sur sa colline, dans le cirque qui l'enferme ; et sa toiture pâlie par le contraste évoque la chape de neige sous laquelle toutes choses dorment ici, pendant le long hiver ; partout,
dans le confort, vous accompagne le souvenir de la sauvagerie primitive ; le mur ne cache pas qu'il est de même matière que la paroi des cavernes ; les charpentes évoquent les arbres géants ; dans des cheminées de burgraves, dorment des bûches colossales, auprès des radiateurs et sur les murs, comme des trophées de chasse, se tendent les mufles formidables des mooss, des buffles et des caribous. Le touriste moderne apporte une personnalité trop mince pour contrarier cette puissante harmonie d’une architecture et de son paysage.
Les lacs marquent des temps d'arrêt dans la traversée des Rocheuses, et, à chacun d'eux, un hôtel vous accueille, toujours si bien placé que, pour contempler le site, il faut s'installer au salon. Le Canada est fier de la beauté du Lac Louise et l’on voit son image sur tous les murs où l'on montre les merveilles du pays: un miroir glacé, nappe d'émeraude, réfléchit le glacier éblouissant entre les escarpements noirs de pins qui tombent jusqu’à l'eau verte. Le paysage est si bien composé qu'il paraît fait pour entrer dans un cadre. Et l'hôtel, en effet, est placé de manière que le touriste contemple la merveille naturelle par la baie vitrée qui la limite et l’achève, comme la bordure sombre d’un paysage peint.
Quand la ligne, enfin, aborde le Pacifique, après les solitudes des Rocheuses, on se trouve à Vancouver, ville jeune, neuve, affairée, ambitieuse, qui rêve de destinées grandioses. L'hôtel n’est pas un séjour de repos pour les touristes oisifs qui cherchent un coin tranquille où rêver devant un beau site. C'est l'immense caravansérail américain, aux salles pleines de gens qui s’attendent ou se cherchent, tandis que battent sans arrêt les portes de
fer des ascenseurs. Mais un hôtel qui ne serait qu’un forum nous laisserait ignorer tout un aspect de Vancouver. Cette ville est un port ; mais le commerce n’y à pas encore effacé la nature. Vancouver domine une rade grandiose, un site majestueux et fin limité par les arêtes de montagnes lointaines, suspendues dans la brume légère; paysage fait pour être admiré de haut, en grande quantité, panorama d’aviateur. L'énorme hôtel se termine donc par un étage belvédère, une terrasse fleurie de géraniums, d'où l’on contemple le merveilleux site, par-dessus la ville bruyante et encombrée. Tandis qu’il se perd dans la contemplation de cette immensité aux tendres eouleurs, le voyageur sent l’attraction du Pacifique, et de la pensée, il suit le paquebot qui glisse doucement devant son grand panache de fumée, en route pour l'Asie. À force d’aller vers l'Occident, n'allons-nous pas enfin rencontrer l'Orient? Les murs de notre gratte-ciel se chargent d’une décoration exubérante, un peu fantasque et les énormes bêtes du Canada qui y jouent les gargouilles aux corniches semblent une faune de jungle attachée aux parois de quelque temple hindou.
Pourtant, on peut aller plus avant et atteindre Victoria dans son île du Pacifique. Ici encore, l'hôtel est bien à l’image de la ville et de la province et donne de la physionomie urbaine une transcription monumentale. Sommesnous encore au Canada? Pas même en Amérique. Nous voici transportés dans un coin de la vieille Angleterre ; l'hôtel est un château du temps d'Élisabeth et la vigne vierge d'Oxford — la parure de toute architecture anglaise — est en train d’habiller ses flancs de brique rose. Autour du château, boulingrins et roseraies; à l’intérieur,
moins de caribous et de buffalos, mais dans les grandes salles, de nobles portraits photographiés d'après Van Dyck et Hals; et de-ci de-là, dans les box plus familiers du grillroom, des gravures en couleur montrent des gentlemen bottés, à la chasse, à table et ces personnages de Dickens ont les joues comme des tranches de jambon d’York. Dans les couloirs, les maids blondes à bonnets blancs ont remplacéles petits Japonais pâles et tristes. Cet hôtel . est l'hôtel « Impératrice » etla statue de la rein: Victoria, impératrice de l'empire britannique, se dresse tout à côté.
Et maintenant, retournons à notre point de départ. A Québec, l'hôtel s'appelle le Chdteau Frontenac ; c'est un beau château français de notre première Renaissance, brique rouge et pierre blanche, grosses tours, combles et lucarnes, Cheminéeset mâchicoulis ; une bonne grâce martiale et accueillante, le sourireet le panache; la statue deChamplain qui se campe devant le château et salue, avec une crânerie un peu mousquetaire et gasconne, ne doit pas être dépaysée en reconnaissant ce monument de France.
Combien il y a de charme, dans ces spirituelles architectures ! Sans doute, une volonté méthodique et réfléchie a présidé à la gigantesque entreprise ; en nous accueillant à chacune des étapes de l'immense route, on a voulu nous démontrer la variété du Canada, nous préparer à le comprendre. Un grand artiste passionné de son pays, a, seul, pu souffler un tel enthousiasme aux architectes. Il habitait Montréal ; c'était sir W. Van Horne, mort pendant la guerre. Nous l’avions connu, il y a dix ans et nous &vons tenu à revoir sa merveilleuse collection. On raconte que cet homme admirable était l’un des véritables créateurs de la Compagnie du Pacifique canadien, la C. P.R.
comme on appelle là-bas le puissant réseau où circule Je sang du Canada. Comme beaucoup de «rois » de l’Amérique, il avait grandi en même temps que son pays, et le petit employé d’une entreprise modeste était devenu le maître d’une des plus formidables compagnies du monde. Sa maison est restée exactement comme elle était, il y a dix ans, alors qu'il montrait ses collections à ses amis. C'est un de ces hôtels à l'anglaise qui, malgré la couleur sévère de la brique, conservent dans leur plan ingénieux et compliqué, un peu du charme pittoresque des vieilles maisons coloniales. M. Van Horne était alors un robuste sexagénaire à la barbe blanche, à l’œil bleu dansun visage de teint fleuri. Il était cordial, un peu négligé, simple et rieur, infiniment syinpathique; nous le voyions fort bien dans un cadre du xvrre siècle, son visage lumineux et tranquille posé sur une fraise de dentelle, peint par un Frans Hals assagipar le contact d’un tel homme ou, plutôt, par un Van der Helst que la vivacité du modèle aurait un peuréveillé. Cet homme, quimenaitune des plus grosses affaires du monde, pouvait l'oublier, pendant une journée entière, devant ses collections, en compagnie d'un autre amateur de vieilles peintures et il fallait voir de quel ton pressé, sans quitter des yeux ses tableaux, il jetait des réponses aux télégrammes qu'un secrétaire venait lui présenter. Peu de primitifs italiens, mais de robustes Espagnols, des Hollandais, Rembrandt et Rubens, des Français et Anglais.du xvirie siècle, les paysagistes de 1830, des Monticelli — un peu trop — des impressionnistes jusqu'à Cézanne, c’est là le composé habituel de toute collection de peinture en Amérique ; mais chez M. Van Hlorne, chaque œuvre dénotait mieux
qu'une grosse puissance d'achat, elle révélait toujours le goût. d’un amateur vraiment personnel une passion sincère. Car nous nous trompons fort en Europe, quand nous imaginons que les galeries américaines sont toujours des galeries de milliardaires ; elle sont aussi, parfois, des galeries de connaisseurs. M. Van Horne ne parvenait d’ailleurs point à cacher au visiteur le peintre qu'il était luimême ; dans ses appartements les plus secrets, dans les coins les plus obscurs, parfois on se penchait sur un paysage pour y mettre un nom et la toile était signée d’un Van Horne écrit à l’envers. Car l’auteur ne tenait pas à se montrer. Il n’y avait pourtant rien dans ces œuvres qui pût le diminuer. On y reconnaissait un petitfils d’'Hobbéma, un disciple de notre Rousseau, un Canadien fervent admirateur du Canada, qui était allé tout droit à la beauté la plus rare de son pays, la forêt. Honnêtement — et c'est à cette sincérité que se décelait l'mateur — avec un pinceau appliqué, tâtillon, il s’attaquait hardiment à l’image éblouissante de l'automne dans les forêts; l'administrateur de la C. P.R.s'était aussi essayé au pittoresque industriel, aux feux fantastiques de l'électricité dans une grande gare ou un grand port. L’'hérédité hollandaise se révélait encore par toute une coilection de petits navires modèles du xvri® siècle, dispersés dans les galeries et celui qui avait rassen.blé cette flottille contait en riant comment il avait, d’un câblogramme, enlevé l’un d'eux que lui disputait un prince de l’Europe, le Kaiser en personne ; car le Kaiser jouait volontiers à l’amiral ct se targuait, comme on sait, de compter Coligny dans ses ancêtres, Vers le fin de sa vie, in passion entratnait M, Van Horns vers les
poteries orientales, les grès de Chine ou du Japon. Son cabinet de travail — un vaste atclier au sommet de l'hôtel — est encore garni d’une multitude de pots au milieu desquels il passait sa vie, qu'il regardait, caressait, déplaçait et pour lesquels il n’avait pas encore trouvé d'état civil certain ni d'emplacement définitif! Et quand sa journée était achevée, qu'il était seul avec lui-même, alors que Montréal dormait, les fenêtres de son studio restaient éclairées dans la nuit. Assis à sa table, il peignait sur un album de petites aquarelles d’après ses grès du Japon. C'était sa manière de les aimer, de les recommencer ; quand les affaires le laissaient tranquille, sir William Van Horne devenait potier japonais. Ce petit-fils de Néerlandais avait rejoint la «curiosité» de ses ancêtres ; car dans les intérieurs de Pieter de Hooch ou de Vermer de Delft, il y a des céramiques d’Asie. Le mouvement de ses amours l'avait conduit de Rembrandt à Kôrin, comme s'il avait suivi dans son périple, la grande voie de son Pacifique Canadien, « Span the wold ».
Ces passions qui conduisent un homme d'affaire ou un artiste sont-elles d’origine si différente ? Qui nous dira si la ténacité qui a mis en communication J'Orient cet l'Occident, à travers le Canada, relié l’Europe et l'Asie, au travers de l'Amérique, n’a pas été entretenue, alimentée, par cette passion ardente, cet enthousiasme qui se respire dans l'atmosphère des belles choses? Comme dans ces sanctuaires qui ont tant fait voyager les pèlerins sur toutes les routes de la chrétienté, il y a peut-être dans ces vieilles reliques, une mystérieuse puissance qui a mis en mouvement l'armée des locomotives et des paquebots qui mènent d'Amsterdam ä Yokohama?