‹ De Québec à Vancouver: à travers le Canada d'aujourd'huiChapitre 4 sur 12 · VUE GÉNÉRALE DU CANADA · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE DU CANADA

Le départ de l'Atlantique et du Saint-Laurent. — I, La région de la forêt ct des lacs : La lutte de l’homme contre la nature et la forêt ; le fléau du Canada : l'incendie ; les splendeurs des Bois. — II. La plaine : Champs de blé et architecture agricole + l'élévateur , la gare, le village, la ville. Histoires de Sioux ; l’architecture des villes, Winnipeg ; Edmonton seuil du Canada polaire. — III. La montagne : Les Rocheuses: Richesses du sous-sol, les mines ; Blairmore et la frontière de la Colombie britannique ; les stations touristiques, Banff ; Lac Louise ; les animaux anciens, la haute montagne et le chaos des Rocheuses ; le drame géologique, — IV. La rive du Pacifique : Vancouver, porte du Japon : Victoria, côte d’azur du Canada ; les accords entre les nations et les paysages.

est d’abord un fleuve, le Saint-Laurent ; puis les

lacs et une région mal défrichée où la forêt n’a pas encore été repoussée; puis, après les lacs, de Winnipeg jusqu'à Calgary, c'est la plaine, une Beauce colossale ; enfin la barrière des Rocheuses qui, par des vallées difficiles et sinueuses, conduit jusqu’à Vancouver, sur le Pacifique. Partant de l'Atlantique et du Saint-Laurent, nous allons vers l'ouest, vers Winnipeg, vers le Pacifique:

L' route aux bords de laquelle s’est installé le Canada

La voie quitte le Saint-Laurent, s'enfonce dans. le Continent, longeant l’isthme qui sépare les grands lacs de la Baie d'Hudson ; la route de fer, pour maintenir sa direction vers l’ouest doit franchir les innombrables rivières qui descendent vers le nord ou le sud ; le régime des eaux oppose constamment des obstacles à la direction est-ouest, offrant mille chemins vers le nord et le sud, Le sol est, d’ailleurs, tourmenté, sans présenter jamais de hautes altitudes; les bassins s'arrêtent en quantité de petits lacs aux bords déchiquetés comme les côtes bretonnes où l’eau dort, réfléchissant le ciel dans son miroir semé d’ilots chevelus. Le train court, pendant des jours, d’une rive à l’autre et le voyageur regarde tentôt à gauche, tantôt à droite, car le regard va toujours à Ja clarté. Toute cette région, au nord des grands lacs, fut sans doute, lente à s'ouvrir. Aujourd'hui encore, clle est la région la moins peuplée de la grande avenue canadienne qui mène de Québec à Vancouver. La nature opposait ici à l'invasion humaine l'inextricable forêt, une haie naturelle, moins hostile que le réseau de fils barbelés que nous tendions devant nos tranchées, mais tellement plus profonde et plus fortement attachée au terrain | L'homme à passé pourtant, il fallait atteindre la prairie. Maisdurant leslongues heures, n’était ie bruit du train, on se pourrait croire dans la nature vierge: ici, les rivières et les lacs sont anonymes ; la géographie ne les a pas encore rocencés; les plus importants portent un nom indien} es sont los premières traces d'humanité

dans ces régions restées solitaires ; les noms français ou angiais apparaissent aux stations, quelques maisons de bois groupées comme au hasard.

On reconnaît ici, à tous les pas, que l’on visite le champ de bataille de l’homme contre la nature, le théâtre de la lutte entre les cultivateurs et la forêt. L'arbre est encore partout présent, à l'horizon où il dresse sa barrière serrée, comme dans les troncs morts qui bordent la ligne et les débris qui baignent dans l’eau morte des lacs. Cette civilisation s’installe dans la forêt, l’exploite cet la détruit. Elle est l’ennemie et la richesse. Elle reste partout présente, opposant sa barrière et offrant ses trésors. Dans les collections scientifiques des universités, on expose des blocs de charbon où les feuilles des sapins et des fougères apparaissent finement moulées, comme pour attester que la forêt thésaurise pour l’homme, depuis des milliers de siècles. C’est avec le bois que le Canadien construit ses fermes, caisses légères que le peintre rend jolies et riantes ct qui semblent transportables comme des meubles, posées à terre comme des wagons qui ont perdu leurs roues. Le bois reste le matériau favori dans les architectures de luxe et les palaces, les madriers énormes, les poutres colossales, les rampes d'escaliers inutiles et même, parfois, en des cheminées décoratives, des troncs d’arbres géants qui semblent attendre, pour s’allumer, la rentrée des chasseurs blancs de neige. Desarchitectes ingénieux ont su jouer avec les fûts des sapins pour agencer des pylônes, construire des gares ; et si ces jeunes civilisations avaient moins de hâte à exploiter les ressources de leur Pays, ou moins à lutter contre la nature, c'est-k-dire plus de loisir pour jouer, on verrait s'épanouir au Canada las

arts admirables qui tiensent au métier du charpentier et de l’ébéniste.

Le Canada est une conquête du champ sur la forêt ; la lutte sans merci de la cognée prépare la venue de la houe et de la chariue. Toute cette région n’est pas encore conquise. De gresses villes sont à demi engagées dans les arbres sauvages. Pour s'établir, les maisons doivent d’abord les écarter et la rue, quand les habitants s’arrêtent, va lentement mourir dans le fourré. Le tracé d'Edmonton, la capitale de l'Alberta, est un réseau d'allées dans un parc naturel et les blocks, déjà numérotés et lotis, restent pour l'instant des massifs verdoyant encore impénétrés. Aussi l'arbre est-il considéré comme un être à détruire, il a été trop longtemps l'adversaire. L'homme et l’arbre se disputent le même sol. J'ai vu des moissonneurs se débarrasser de jeunes arbres, comme on tue des herbes méchantes. C'était dans les champs près de Winnipeg. La batteuse ronflante avalait les bottes de blé avec une telle voracité que les charrettes avaient peine à l’alimenter. L'une d'elles, pour approcher, était gênée par trois jeunes peupliers charmants, aux feuilles légères, dansantes, d’or pâle. Le drame de leur mort fut bref. Quelques coups de hache, et le premier tomba avec un craquement déchirant, les deux autres, presque aussitôt, s’abattirent à leur tour et la voiture put apporter son chargement de blé. Trois arbres avaient payé de leur vie, pour que la batteuse ne s’arrêtât pas pendant trente secondes

D'ailleurs, la civilisation apporte avec elle un terrible moyen de destruction, l'incendie. Les feux de forêt ne s’éteignent pas, au Canada, durant les mois d'été, Les

journaux content les ravages quand des villages sont pris dans le désastre ; mais le plus souvent, des territoires vastes comme des provinces françaises peuvent brûler sans qu’on en parle, Bien souvent, ici, une odeur âcre le fumée vous accompagne, et, en effet, on n’est jan xs très loin d’une maison consumée ou d’un arbre calciné,. Tout du long de la voie, des brandons éteints jonchent le sol ; des troncs encore debout ne sont que des morceaux de charbon. Parfois, le paysage estcommeembrumé d’une fumée pâle ; les Laurentides d'automne, un tapis d'or et de pourpre, sous un ciel léger, nous sont ainsi apparues, blanchies légèrement, comme la tasse de thé par quelques gouttes de lait. C'était une région qui brûlait ;et l’on savait que le fleau ne s’arrêterait qu'avec les pluies. Cependant les Canadiens se sont aperçus qu'ils n'avaient pas qu’à gagner à cette destruction de l'arbre, ce premier occupant qu'il faut exterminer pour le déposséder. C’est l'arbre qui arrête le désert, c'est lui qui maintient la circulation de l’eau dans les veines du sol ; c’est lui qui rend possible la vie humaine. Il faut que l’homme s’accommode de ce compagnon avant d'en faire son ami. Alors la terreur de l'incendie s’est manifestée ; une propagande s’est organisée pour multiplier les «prenez garde », pour signaler les précautions utiles. Les avis se lisent partout, sur la voie, dans les wagons, dans les chambres d'hôtel, sur les menus du restaurant. Tout le long du chemin qui suit le terrain, on voit des foyers éteints ; il a bien fallu allumer un petit feu pour passer la nuit, faire chauffer le thé. Mais avant de partir, l'homme n'a pas manqué d'éteindre soigneusement les tisons avec les pierres qui sont restées sur les cendres. Auprès de

viaducs, auprès de tous les travaux d'art où le bois intervient, il y a toujours des seaux pleins d’eau. Certaines villes, après avoir été entièrement détruites par le feu, se sont reconstruites avec des matières non inflammables et il a été, comme à Vancouver, interdit d'élever plus de dix étages, les pompes ne pouvant atteindre à une plus grande hauteur. Et dans les buildings colosses se lit, à chaque détour des couloirs, un avis de sauvetage pour le cas d’incendie, comme sur les paquebots les prescriptions «en cas d'abandonde navire». Le fire escape reste une des grandes préoccupations de ces architectes du bois.

Mais la forêt est bien loin d’être vaincue. Dans la région des grands lacs, jusqu'à Winnipeg, elle occupe encore le terrain et les hommes sont trop rares pour la chasser. Ici, on imagine assez bien ce qu'était le Canada des coureurs de bois, ce qu'il est encore pour les missionnaires et les chasseurs de fourrure qui s’enfoncent vers le nord : une forêt dense, traversée de rivières, avec des éclaircies qui sont des lacs. Sur ces voies d'eau, les sauvages, puis les Européens ont pu seglisser; ils pénétraient parfois dans les fourrés des rives, mais sans jamais s’écarter beaucoup? C'est un paysage muet que la rivière lente traverse À l'ombre des grands arbres ; le glissement des pirogues légères ne traçait pas, dans lesilence des solitudes, un sillage plus durable que sur l’eau endormie. L'automne pare ces bois d’une beauté incomparable ; les paysagistes de Barbizon auraient senti la faiblesse de leur peinture, devant detels prodiges ; cette nature éblouissante est un modèle impossible ; ses ors, sa pourpre éteignent, par contraste, tout ca que l'artiste peut tirer de sea tubes de couleur. Quand la lumière du couchant jette dans le soir

sa grande flamme, quand l'immense incendie du ciel attise cet océan de braises ardentes, l'œil s'étonne de sensations si intenses qu'elles lui semblent nouvelles ; nous n'avions jamais entendu de notes aussi aiguës ; et pendant des journées entières, on court ainsi dans une immensité saturée de rouges aussi doux, aussi intenses que ceux que nous admirons dans une goutte de rubis. L'hiver étonne aussi par sa prodigieuse blancheur, mais avant le règne silencieux de la neige, les cuivres de l’automne lancent éperdument leur fanfare stridente,

Beautés bien opposées que celles de la forêt et de la plaine, ces deux rivales qui se disputent le sol. En reculant devant la cognée, les arbres emportent dans l’ombre de leurs fourrés la nymphe sauvage de la solitude ct des mystères sylvestres. Sur la terre dépouillée règne alors l'agriculture au pétrole ct à la vapeur. Les rudes géorgiques du machinisme ont aussi leur poésie. À la lisière de notre forêt de Fontainebleau, vivaient deux peintres poètes : Rousseau et Millet qui s'étaient fixés en ce point frontière, unis par l'amitié et le génie, mais la pensée tournée vers des pôles opposés. Tandis que Rousseau allait se perdre en de silencieuses conversations avec les chênes centenaires, Millet dans la plaine, suivait avec une sorte d'admiration douloureuse la geste destravaux et des jours; l'arbre peut souffrir du ciel et du sol, mais il leur est soumis ; l’homme est le seul des enfants de la nature qui entre en lutte contre la terre, pour la mettre à son service. Cette lutte est plus apparente ici qu’en aucun autre climat, car la nature oppose des défenses plus tenaces et l'homme l'attaque avec des armes plus perfection. nées.

Après la forêt, la plaine. Quand on avance vers l'Ouest, à Winnipeg la plaine s’élargit etla forêt recule vers le nord. L'homme et les troupeaux ont ici le champ libre. Après Winnipeg, le réseau des voies ferrées s'ouvre légèrement, comme un éventail et toutes les branches convergent vers le port de Winnipeg, sur la Rivière rouge, la seule porte de sortie entre les lacs et la frontière pour les produits de la prairie. Aujourd’hui, pendant les mois d'été, le Canada, depuis les lacs jusqu'aux Rocheuses, est couvert d’une immense moisson. On se sent sur une terre habitée, au milieu des hommes, carmême quand on roule des heures sans voir une maison, les champs de blé évoquent la présence et le visage du fermier machiniste. Le blé ne paraît guère beau, sur sa terre noire ; il semble de petite race et de pauvre mine, il n’est pas le fruit de l’amour du paysan pour sa terre, comme le blé que le Beauceron a surveillé, suivi, depuis les semailles jusqu’à la moisson; il est le produit rapide, mécanique, de la machineetdu sol. Le train roule sans fin vers un horizon qui fuit toujours. Parfois, on passe entre quelques maisons de bois, parmi lesquelles se dresse une tour carrée. Puis, à mesure qu'on s'éloigne, cette tour domine de plus haut la plaine; car elle est la seule éminence, le seul accident appréciable sur l'horizon plat. C'est l’élérvateur, le grenier où s’amasse la récolte du district ; les gros wagons rouges viennent stationner à ses pieds pour recevoir leur charge de grain. Un tuyau, comme un énorme robinct, déverse le blé et le wagon s’emplit, comme s’emplissent les baignoires d’Amé-

rique, en quelques stcondes. Les plus simples de ces réservoirs sont de bois ; d’autres sont plaqués d'aluminium ; les plus importants sont en béton. Dans les grandes gares, à Calgary, à Winnipeg, à Edmonton, les élévateurs présentent des masses aussi puissantes que nos cathédrales. Il est bien rare que toute société ne montre pas, dans quelque monument caractéristique, son aspect le plus expressif. L'histoire humaine se peut toujours déduire de l'architecture. Ces élévateurs plantés au milieu des moissons canadiennes sont les réservoirs où s’amassent toutes les récoltes que domine leur haute silhouette, pour se vider dans les trainsinterminables que l’on voit surl’horizon, courant vers la sortie. Ces donjons qui sont des magasins, ces grenicrs-beffrois sont le centre d'attraction des charrettes qui apportent et des trains qui emportent. En ce moment, les batteuses à la gazoline travaillent à force, absorbent les gerbesavec uneaviditéextraordinaire et projettent au loin, au bout d’un long tuyau, la paille qui, en quelques instants amoncelle des meules hautes comme des maisons. Cependant le grain circule, passe de véhicule en véhicule et se trouve en quelques jours, concentré dans l'élévateur-terminus, au bord de l’Atlantique, attendant l’embarquement. En quelques mois, dans le bref intervalle de deux hivers, semailles, pousse, récolte, battage, expédition, tout est réglé. Il ne reste plus qu'à vendre. Quelques centaines de milliers de fermiers ont ainsi récolté de quoi nourrir des millions d'hommes. Îs ont, pendant la guerre, donné à l’Europe de quoi man- 8er. Mais aujourd’hui, l’Europe achète moins. Tandis que J’Amérique moissonne, les vignerons méditerranéens font la vendange. Et quand le Canada leur offre son

blé, ils répondent : « Entendu, mais buvez notre vins

Cette Beauce plus vaste que la France, est quadrillée comme un damier. Les autos traversent la campagne, longent les champs comme les blocks dans les villes et suivent des chemins qui se coupent à angle droit. Chaque section porte sa ferme, une petite maison de bois, presque toujours coquette, jolie comme une villa. Autour de la maison, de grandes baraques abritent les machines et les animaux. Auprès de la station, au pied de l'élévateur, cependant, quelques maisons commencent à se grouper. Ces bourgs de la plaine sont légers, épars, comme les installations d'aviateurs sur l’arrière-front. Ils se posent sur le sol ct n’y plantent pas de racines ; une tempête pourrait tout balayer ; on traverse parfois des villages abandonnés et les maisons sont de grandes caisses vides: si les routes étaient meilleures, les habitants auraient pu les emmener aussi, en les attachant à leurs chevaux. Le noyau du village fut la gare, un wagon laissé là par le train, à qui l'on avait Ôté ses roues, pour le rendre sédentaire ; puis sont venues la poste, la banque, la boutique d’un « général merchant ».

Cependant, ce wagon paralytique a pris un nom emprunté à la géographie ou à l’histoire de la vieille Europe, et le long des voies qui traversent le Canada, ces noms donnent déjà une indication sur la nationalité dominante de chaque colonie. En quelque dix ans, le village est devenu petite ville ; depuis 1900, depuis qu'on s'est aperçu que plus on lui demandait, plus cette terre donnait, la population a décuplé dans la prairie; Winnipeg, Calgary, Edmonton, Regina, Saskatoon, sont devenues de grandes villes ou même de grosses villes. Des hôtels pa-

Jlaces, — cinq cents chambres et cinq cents baignoires — s'élèvent maintenant là où fut abandonné le wagon du premier chef de gare ; et la modeste boutique s’est amplifiée en un des grands magasins de la Hudson’s Bay.

Enfin, quand la prairie fut constituée en trois États, le Manitoba, le Saskatchewan et l'Alberta, trois de ces grandes villes furent promues à la dignité de capitales, Winnipeg, Regina et Edmonton ; les nouveaux États acceptèrent les charges et les honneurs de leur titre et ils élevèrent à grands frais de somptueux parlements à la mesure de leurs jeunes ambitions.

Le carrefour de Winnipeg voit passer la récolte de Ja prairie ; les gros wagons roulent sans arrêt sur le pont de la Rivière Rouge et cette ville au nom sioux est devenue, en quelques années, le plus gros marché de blé du monde ; avec sa bourse, ses banques, ses hôtels ct ses gares, ses marchands et ses millionnaires, elle s’est enflée en vingt ans, de quarante mille à deux cent mille habitants. La nature, surprise par cette brusque dilatation, reste fraîche jusqu'au seuil des maisons ; un parc merveilleux touche la ville, qui n’est qu’une province de la forêt. Les familles les plus anciennes n’ont pas perdu le souvenir de la ville naguère en enfance, quand la terreur du sauvage planait sur la prairie et l’on rencontre encore des gens qui ont vécu les aventures contées par Fenimore Cooper. J'en ai entendu conter de si charmantes qu’elles semblaient inventées pour l’amusement des esprits romanesques; unejeune Anglaise allait demander la libération de son père que retenait prisonnier la tribu du «taureau assis ». Le chef sioux qui portait un si beau nom devenait amoureux de la jeune fille et la retenait dans sa tribu ;

alors commençait le drame classique que vous pouvez deviner ; d’un côté l’amour, de l'autre la tendresse filiale, Imaginez la vie nomade, les tribulations dans la prairie et la forêt ; dépeignez la belle éplorée, ses yeux en larmes, sa longue chevelure, décrivez la forêt, la tente, la pêche, la chasse ; concluez par un dénouement qui sauve la vie du vieux père et l’honneur de sa fille; faites intervenir pour cela la générosité du + taureau assis », ou tout simplement un heureux coup de main de la cavalerie anglaise. Et c’est un roman d'aventures et d'amour d’une série littéraire bien connue, car il a déjà une longue carrière ; à son origine, voici Chateaubriand lui-même ; à l’autre extrémité, les innombrables films américains où l'on voit de hardies écuyères galoper en croupe derrière des Iroquois ravisseurs. Ce roman n'aurait pas eu une telle fortune s’il ne s’appuyait sur la réalité, Les acteurs de semblables aventures vivent encore; les soldats qui ont imposé ici la loi du blanc sont maintenant de hauts fonctionnaires. Quant au staureaus, s'il vit encore, on a dû le prier de s'asseoir dans quelque réserve indienne où il grave peut-être des profils de peauxrouges sur des sacoches de cuir, pour les clients de la Hudson’s Bay.

Mais la masse de la population de ces villes n’a que faire des souvenirs d’Atala ou d'Œil-de-Faucon; ils sont ici d'hier et c’est le présent et l’avenir qui comptent. Winnipeg est le Chicago du Canada ; les maisons ont beau s’étaler librement dans la plaine, au centre déjà, auprès de la Bourse et des banques se rassemblent les affaires et des gratte-ciels commencent à monter. Les grandes banques se signalent généralement en Amérique

par leur péristyle, la colonnade ayant décidément déserté l'architecture religieuse pour se réserver aux temples de Plutus ; ces temples se tiennent entre deux buildings, dans l'alignement, et le nombre comme la hauteur des colonnes traduisent en langage d'architecte le chiffre du « capital entièrement versé ». Le luxe de ces villes, le jour, c'est la profusion des voitures automobiles ; le soir, c’est le gaspillage dévergondé de lumière électrique. Dès que la nuit tombe, dans toute ville américaine, et que l'on commence enfin à ne plus voir sur des affiches colossales le beau jeune homme rose qui demande au téléphone un système perfectionné de jarretelles, voici que s'allument les folies électriques, les acrobaties lumineuses, pour vous signaler un savon ou des talons en caoutchouc. On mesure la jeunesse des cités à l’insignifiance des produits pour lesquels la publicité se déchaîne dans les journaux et dans les rues. .

Rien ne nous dit plus, ici, que le Canada se distingue des États-Unis. Dans le Québec, nous étions en France, Normandie ou Saintonge ; l'Ontario, c'est l'Angleterre. De Winnipeg aux Rocheuses, c'est bien l'Amérique avec son mode de formation cosmopolite, l'Amérique qui fond les métaux les plus réfractaires dans un alliage homogène.

Et c'est comme toujours l'architecture qui manifeste le plus clairement cette personnalité des États de l'ouest canadien. Winnipeg, Edmonton, Victoria ont construit d'orgueilleux palais pour leurs parlements provinciaux. À Ottawa, à Toronto, ces palais sont anglais, plus anglais que nature ; la métropole accentue son type pour l'im- Poser plus fortement. À Québec, le palais du Parlement

est de physionomie française. Les villes de l'ouest, même quand l'architecte était anglais, ont pris leur modèle aux États-Unis, à Washington, sur le capitole à la cou. pole encerclée de colonnes. Et sans doute, cette architecture n’est pas née en Amérique ; mais elle n’est pas anglaise, comme le gothique perpendiculaire d'Ottawa, ni française comme les palais style Gabriel de Québec. Elle remonte à la Rome antique ou moderne, au Panthéon d’Agrippa comme au Saint-Pierre de Bramante et de Michel-Ange ; au monument qui enfermait tous Îles cultes païens de l'empire ;à celuiqui domine la chrétienté dans les temps modernes. Il y a dans cette vaste coupole qui bombe hardiment vers le ciel, comme une réduction de l’orbe du monde, comme un symbole d’universalité. Cette architecture de Washington, multipliée dans tous les États d'Amérique, devait tout naturellement passer la frontière canadienne et s'imposer à ces états de l'ouest dont le mode de formation recommence l'histoire des États-Unis; ni Anglais, ni Français, quiconque entre ici s’il n’oublie pas son origine européenne est avant tout canadien.

Il n'y à plus que des Américains et si ces hommes cherchaient un ancêtre à glorifier, ils iraient volontiers, par delà les anciens explorateurs, évoquer les races indigènes, comme on a fait à Washington en habillant à l’indienne la liberté qui surmonte la coupole. Sur le dôme de Winnipeg court aussi un génie de la liberté, de notre sculpteur animalier, M. Gardet ; il serait dans son droit, s’il portait sur sa tête quelques-unes des plumes dont s€ paraît naguère le « taureau assis ».

Edmonton, au nord-ouest de la prairie, au pied des

Rocheuses, est une jeune ambitieuse qui, hier, avait cinq mille âmes, qui en compte aujourd'hui soixante mille et qui a dessiné sur les rives de son fleuve le plan d’une ville d’un million d'habitants. Le tracé de la cité future sillonne la forêt comme les allées encore indécises d’un parc naturel. La guerre est venue interrompre momentanément cette croissance et ruiner les spéculateurs de terrain. Au centre même des affaires, des îlots restent inoccupés et le resteront longtemps parce que les propriétaires attendaient pour vendre, une hausse qui maintenant tardera. Le long de l'avenue centrale, le soir, la continuité de l'éclairage fait croire à une rue entièrement construite ; le jour, on s'aperçoit que, derrière beaucoup de ces vitrines, il n’y a pas encore de maisons. Partout, la prairie et l’arbre se mêlent à la bâtisse et même, quand on contemple de loin, c’est la verdure qui domine sur la pierre. Le site est magnifique. Un grand fleuve, le Saskatchewan, le traverse de ses méandres paresseux et de son cours puissant, au fond d’une vallée large et profonde ; ce ravin partage la ville ; d’un côté l’université, de l’autre le commerce, et les deux rives se présentent de beaux monuments, un hôtel charmant, de style Renaissance et la coupole et les colonnades du Parlement. Un viaduc de mille mètres unit les deux bords. Le modelé du terrain corrige ici la géométrie du plan urbain. À tout moment, on s'arrête pour admirer. D'une falaise à l’autre, on voit sur l'horizon, se dresser le palais de la ville ou celui de l'Université. La lumière éclatante de ces climats allume la brique des maisons. Et toujours les bâtisses se présentent baignant dans la verdure des feuillages et des herbes. Edmonton a construit

son palais du Parlement au point historique, là où s’éle. vait, dominant le fleuve, le vieux fort initial, le premier établissement humain. Maïs rien n’a été conservé du pauvre enclos de bois, pour rendre sensible l'ascension entre hier et aujourd’hui. L'Université est chose merveilleuse. Comme la science est gâtée dans ces jeunes sociétés ! Elles ont donné sans compter, parce que l’on voit mieux ici que dans le vieux monde tout le profit qu’on en tire. Ces civilisations rapides attendent des savants des manières nouvelles pour exploiter la terre, en extraire des richesses et enfin asscoir sur une terre délaissée jusqu'alors, comme ingrate, une existence de plus en plus confortable. Le vieux monde méditerranéen avait édifié bien des choses, la société, la religion, la morale, les lois divines et humaines, avant de rien connaître des secrets de la nature. La jeune civilisation américaine est'tout entière à base d'application scientifique, Sa générosité pour la science n'est pas seulement une opération fructueuse, un capital bien placé, c'est aussi un geste de gratitude.

Edmonton est la ville la plus septentrionale de l’ouest canadien ; d'ici partent les expéditions vers le nord; celui qui traverse le pays rapidement, sans pouvoir se détourner de la voie ferrée, celui qui ne peut ni descendre le fleuve en pirogue, ni glisser sur la neige, traîné par les chiens, sent dans cette ville le contact et comme le poids de l'énorme Canada inexploré ; la forêt et la ville se pénètrent encore ; quelques pistes tracées par les automobiles traversent un temps les fourrés ; puis la forêt se referme; seuls, les fleuves, plus anciens que les arbres, ont conservé leur passage vers le nord. C’est donc ici que s’observent

le mieux les divers aspects du Canada, depuis la conquête de la sauvagerie jusqu’à l’établissement d’une belle ville moderne; on y voit vivre, les unes auprès des autres, ces générations qui, ailleurs, remplissent plusieurs siècles d'histoire ; d’abord, les explorateurs et missionnaires, ceux qu'enflamme une foi héroïque, puis ies chercheurs de richesses, leé prospecteurs, les pionniers, les cultivateurs et les ingénieurs, le chemin de fer, la ville moderne, la vie américaine, c'est-à-dire l’Europe rajeunie par la science implantée dans la sauvagerie. Ainsi, dans cette ville qui possède une des universités les mieux outillées du Canada, peut-on rencontrer quelques-uns de ces hommes admirables qui consacrent leur vie à enseigner le christianisme aux population ssauvages des régions inhabitables à moins qu’on ne soit un esquimau ou un évangéliste.

Les récits qu’ils nous rapportent nous représentent ce que fut, sans doute, l’existence des premiers hommes, les hommes avant l'agriculture, ceux qui vivaient de chasse et de pêche et que traquait la terreur perpétuelle de la faim. Le Canada contient, dans ses cadres, des populations qui représentent des moments bien différents de l'histoire humaine. Ses juges vont au fond des tribus polaires, appliquer les lois de la vieille Angleterre.

I1 y a déjà longtemps que l’on guette les Rocheuses, à l'horizon, lorsque enfin un mur bas dresse sa silhouette ébréchée, sur le ciel enflammé du couchant. Il faut se résigner à aborder les montagnes dans la nuit. Elle est

déjà venue, totale, opaque, quand le nègre bienveillant commence à nous désigner les pics illustres et invisibles. Cependant, la montagne se devine, un torrent court, bruyant dans la nuit et l’on voit passer, sur le ciel un peu pâli par la lune, les formes maigres des sapins. [ls seront désormais nos compagnons fidèles ; et comme nous avons eu plusieurs jours de Beauce, nous sommes engagés dans les replis d’une gigantesque Suisse.

Les montagnes Rocheuses lèvent leurs plus hautes arêtes à l’est ; c'est très vite que la voie ferrée, engagée dans la vallée du Bow River, se heurte à un mur de 12 000 pieds, qu'il faut tourner, escalader ou traverser ; après quoi, il reste bien des détours à faire, bien des obstacles avant le point terminus, mais enfin la ligne de partage des eaux est franchie et c’est en descendant que l’on roule ensuite vers le Pacifique. C’est sur ce premier versant que les Canadiens ont choisi leurs stations estivales, Banff, Lac Louise: les touristes s'arrêtent ici où de beaux hôtels les accueillent. Pendant longtemps, les locomotives ont cherché des passages pour entrer plus avant dans le massif, Longtemps elles se sont heurtées à la montagne dont le glacier suspend une écharpe éblouissante, au fond du lac Louise. Pour leur permettre de gagner de l'altitude, il a fallu leur trouer un tunnel en forme de 8. Ce lien réunit le vieux Canada à la Colombie. C’est par lui que le Canada possède une façade équivalente sur les duex océans. Sans l'ouverture de ce tortueux couloir, qui sait si cette grande muraille n'aurait pas séparé à jamais deux nations indépendantes, deux voisines?

Sur le versant ouest, on se sent entraîné vers je ne sais quoi de nouveau ; les fruits des vallées, les poissons des

| fleuves, certains noms de villages, les types asiatiques : plus nombreux, tout révèle que la race jaune a touché . au continent américain et remontc les fleuves, avec la faune et la flore du Pacifique. Le chemin de fer est venu à temps retenir la place du Canada à Vancouver et à Prince Rupert.

Trois lignes canadiennes s'enfoncent maintenant dans les Rocheuses ; la plus méridionale traverse une région minière. Le train a ralenti depuis qu'il roule en montagne ; : le paysage s'est attristé, la brume plombe le creux des

vallées ; nous sommes au milieu de septembre et l’hiver ‘s'annonce déjà. Des taches noires traînent sur les pentes : . les blessures ouvertes dans le flanc de la montagne pour

en extraire le charbon. Au loin, un peu partout, des . fumées lourdes montent lentement, toutes blanches sur le fond lavé d'encre ; des détritus, des voies ferrées, des ‘ baraquements sordides ; nous sommes dans le pays des mines. [1 vaut la peine d'entrer dans les Rocheuses, en Passant ce seuil, car nous y trouvons, à Blairmore, une des plus grandes entreprises qui soient aux mains d’ingénieurs français.

Avant d'atteindre à Blairmore, la voie a traversé un site . effrayant. Une montagne s’est écroulée, il y a quelques i années, écrasant un bourg de mineurs ; le cône de chute s'allonge, sur 500 mètres, tout blanc dans la vallée. La | Catastrophe est récente ; ni l'eau, ni les végétations n'ont . €nCore vieilli ces ruines, ce chaos de rocs brisés dont . Auelques-uns sont comme des maisons. L'épouvante . Plane encore sur cet écroulement, car les déchirements, : les brisures, on croit les entendre tant les blessures de la : Pierre paraissent fraîches. Ce sol frappé de malédiction

rappelle, par son horreur fantastique, les pentes de Douamont, les sinistres ravins torturés par les explosions et tout blêmes sous les froids regards de la lune.

Mais les catastrophes n'ont jamais découragé l’huma. nité. Les villages de mineurs s'installent dans la vallée. Les mines se creusent dans l’escarpement de la montagne ; le charbon sort de son tunnel et va se déverser dans les trains qui suivent le fond du vallon; ailleurs, on voit les grands tubes par où il glisse. Quatre cents mineurs travaillent dans le puits français de Blairmore. Ils peuvent gagner jusqu’à vingt-cinq dollars par jour. La grève récente vient d'empêcher l'abaissement des salaires. Il est des mineurs de toutes origines ; cependant les Chinois ne sont pas tolérés dans la mine par les syndicats, le bon marché avilissant la main-d'œuvre. Des Russes se parquent eux-mêmes dans de sordides baraquements qu'ils fabriquent avec des planches volées. Ils y mènent une existence de bêtes et leurs dollars servent à acheter du wisky. Le wisky étant interdit, il est naturellement devenufort cher. Les autres mineurs habitent, le plus souvent, des corons que leur vend la compagnie.

J'ai visité la maison d'un ouvrier français ; deux où trois pièces un peu encombrées par les meubles, les caisses et les enfants. La mère, une grande Lilloise dégingandée et criarde, s’agite dans le désordre. Elle venait de traire la vache et en rapportait deux grandes ja res de lait crémeux ; la bonne bête somnolait sur un peu de foin; le petit veau servait de jouetaux enfants etaussi les nichées de lapins et de poules. Il fallut accepter un verre de vin fait avec des cerises sauvages, en sucrant un peu, à cause de l’amertume, Que ne ferait-on pas pour remplacer le

vin? ce pauvre vin interdit par des buveurs de thé qui ne l’aiment pas, interdit par crainte du wisky qu'ils aiment trop ! L'installation sent le provisoire, mais non la gêne ; il y a plus de malles que de meubles ; mais on voit des jouets pour les enfants, deux violons pour les plus grands, un théatrophone pour tout le monde. Les souvenirs du evieux pays » ne sont pas effacés: des photographies pendant aux murs; de tous petits bourgeois qui ont posé gauchement chez quelque photographe ‘du faubourg Saint-Denis ou Saint-Antoine avec leur costume le plus neuf et leur plus aimable sourire, et maintenant, leur image continue de pâlir sur les murs d’un petit bengalow de mineur, au fond d’une anfractuosité des Montagnes Rocheuses. Sur la table, traîne une lettre un peu salie, avec le timbre de la Semeuse : des nouvelles de France ; sans doute n’en vient-il pas tous les jours; mais on peut relire la même lettre jusqu'à ce qu’une autre ja remplace.

Certes, l'hiver doit être rude dans une région où septembre montre un visage si maussade. Mais comme cette famille doit bien résister ! Cette robuste mère n’a pas le temps de se plaindre entre son bétail et sa marmaille ; et chez les enfants, quelle mine réjouie, quelles joues vermillonnées !

Au-dessus des mineurs, la société des administrateurs et ingénieurs s'organise une existence aimable. On est ici Pour quelque dix ans au moins ; c'est le temps qu'il faut Pour extraire une fortune de cette mine abondante et facile ; avec des intérieurs confortables et charmants, on tient aisément contre la tristesse de la solitude et de l'hiver. Toutes les inventions de l'homme contre l'ennui

sont acceptées, le livre, la musique, le bridge, la danse, le cinéma. On se réunit beaucoup; Français, Canadicns, Anglais se resserrent ; ils sont ici pour la même raison; ils se comprennent aisément : cordialité sincère, instinct de solidarité qui se révèlent spontanément chez des gens qui se rencontrent «sur le front», dans le même abri.

Mais surtout, parmi les grandes distractions, il faut avant toutes autres compter l’automobile. Bien des ouvriers en possèdent. Une route se glisse entre les falaises rocheuses, vers la frontière de l’État voisin, la Colombie britannique. Le voyage est merveilleux. Quand la région minière est dépassée, la route entre dans les gorges, longe des lacs, glisse au pied des falaises et, à chaque détour, le spectacle se renouvelle brusquement, si grandiose qu’on ne peut contenir un cri d’admiration. Le soleil d'automne allume ses ors et ses rouges ; dans ces escarpements de roches embrumées par l'hiver, ils éclatent comme des trilles suraigus dans le silence énorme de ces paysages immobiles, des murailles prodigieuses réfléchies par l’eau verte.

Enfin, on arrive à la frontière des deux États : route et voie ferrée se rapprochent à la gare que flanque un hôtel. À quoi donc peut répondre un hôtel dans ces solitudes ! Tout s'explique quand on se rappelle que, des deux États contigus, l’un, l'Alberta, est «sec», tandis que l’autre, la Colombie britannique est encore un peu shumide»; cette différence hygrométrique provoque un irrésistible courant dans les couloirs des Rocheuses. Si, au pôle nord, jaillissait un geyser de wisky, la route du pôle serait bientôt la plus fréquentée d'Amérique. La

bantise de l'alcool est aujourd’hui un des traits de la psychologie nationale dans le Nouveau-Monde. Les autos que l’on rencontre sur des routes impossibles vont à la chasse à la liqueur ensorceleuse ; quelques-unes ont chaviré dans le ravin et restent là, les roues en l'air, dépouillées de leurs pneus, comme descadavres déchaussés. La loi américaine n’est pas, comme dans les vieux pays, l'expression des mœurs et peut, au contraire, les heurter violemment. C’est toujours pour un Européen un sujet d’étonnernent que les plaintes d’un peuple qui se laisse brimer par ses vieilles filles et quelques milliardaires méthodistes. On voit alors l'impuissance de la loi qui ne répond pas à une volonté générale ; une sévérité excessive n’engendre que fraude et hypocrisie. Il semble que l’Amérique n'ait pas assez distingué entre le domaine de la prédication et celui de la pénalité et confondu le pasteur avec le gendarme.

La principale route de pénétration, dans les Rocheuses, est la grande voie qui mène de Calgary à Vancouver. Elle conduit les touristes aux grandes stations d'été de l’ouest canadien, Banff et Lac Louise, où l'existence de palace est installée dans la plus farouche sauvagerie, De là, on Peut rayonner, en auto, à cheval, vers de beaux lacs unis comme des glaces, couleur d'émeraude et de turquoise morte, qui réfléchissent la lumière, au fond de noirs escarpements.

Les routes, à peine tracées sur les flancs des montagnes, dans la forêt de sapin, s'effacent chaque hiver, par les glissements et les avalanches. On court, cependant, à toute vitesse, sur ces chemins qui montent et descendent, tournent et retournent ; les autos lancées, qui se retrou-

vent et se perdent, semblent jouer une poursuite pour le cinéma. Au pied de la chaîne des Dix pics, on s'arrête un instant au lac Moraine. Des traînées de glaciers descendent jusqu’au bord et sous les pics noirs, des touristes ont monté un camp de tentes, de forme « marabout »; mais ce rappel de la société humaine ne fait qu’ajouter à l’écrasante désolation du site, car elle y mêle une pensée qui la réfléchit.

À Banff, un parc est peuplé des animaux que l’on peut encore rencontrer dans la montagne. Le plus étrange est le buffalo, farouche comme le taureau sauvage, mais beaucoup plus puissant. Comme les grosses espèces, le buffalo recule peu à peu devant l'avance humaine. Il est condarmné à disparaître. On en hospitalise quelques-uns, dans le parc de Banff, pour la curiosité et l’émoi des touristes. Ce sont des bêtes assez effrayantes. Toute la force semble ramassée dans l’avant-train ; les pattes de derrière sont fines et paraissent frêles. Mais dans la tête cornue, basse sous la nuque bossuc, dans le mufle rentré sous les épaules formidables, dans l'œil embusqué quelle force brutale et sournoise ! Même au repos, la machine paraît prête à foncer. Ils somnolent ici, indolents comme toutes les lourdes bêtes oisives ; mais quand ils bondissent, quelle catapulte! Les buffalos ne disparaîtront pas sans laisser de trace ; ils figurent en bonne place dans l’art humain, avec les mammouths et les rennes. Il y a quelque deux ou trois cents siècles, dans des cavernes de Dordogne, des artistes gravaient, dessinaient et même peignaient des buffalos au repos et des buffalos bondissants. Ces esquisses sont stupéfantes de vivacité et de mouvement. Îl en est une qui montre la

bête boulant, les sabots ramassés, et le souvenir de cette peinture complète l'image des monstres au repos. Pour l'instant, ils ne s’éveillent que pour se rouler sur la terre sèche, avec des craquements d'arbustes écrasés. L'homme préhistorique qui les observait si bien, les considéraitil comme des ennemis ou commençait-il déjà à domestiquer les grands ruminants? Si, pour vaincre les terribles bêtes, il n'avait d'autre arme que le silex taillé, la lutte dut être dure pour notre ancêtre. Eh bien, le courage et l'adresse l'ont emporté sur la force. L'humanité tient maintenant la planète et vient regarder curieusement ce débris d’une race ennemie,

Les régions du Canada ont servi de refuge aux espèces gigantesques qui régnaient dans les temps glaciaires. Les musées zoologiques, à Ottawa, à Toronto, montrent une vitrine de squelettes fantastiques. Quand les artistes veulent nous faire peur, ils inventent des monstres, mais quelle imagination puérile en face des créations de la nature ! Ces ossements ajustés, complétés, reconstituent des êtres d'épouvante, avec des cols de girafes, des pattes griffues de fauves, des queues de sauriens prodigieux et l'on s’imagine la terreur que promenait l’ombre immense de ces bêtes, glissant sur les eaux ou les plaines. La vie s'éteignait autour d’eux et la nature a sagement laissé Mourir des espèces d'un entretien trop dispendieux.

C'est peu après le Lac Louise que la locomotive entre en difficulté ; la voie quitte la vallée et s'est engagée dans des gorges étroites : elle cherche un défilé, au travers de la chaîne : le train roule au flanc d’escarpements gigantesques : partout l'obstacle se dresse, infranchissable. Enfin, pour prendre de l'altitude,

la voie pénètre dans la roche par des tunnels en spirale.

Ces montagnes dont les arêtes les plus tourmentées dessinent sur le ciel des silhouettes calmes, au repos, offrent, quand on les aborde, un spectacle désordonné, d’une sauvagerie violente ; le cataclysme géologique qui a rompu l'écorce, l'explosion qui a soulevé la roche semblent

d'hier et la nature violentée n’a pas encore retrouvé la

tranquillité et l'équilibre ; un extraordinaire travail de destruction se poursuit, dans ce chaos de roches, de neiges, de torrents, où la forêt de sapins, patiente, obstinée, escalade les pentes et veut atteindre les sommets. Au pied des versants abrupts, on voit se tasser le noir troupeau: il s'accroche à toutes les anfractuosités ; le moindre point d'appui suffit à ces grimpeurs infatigables ; alors ils poussent leur tronc vers le ciel et plus l’escarpement est rude, plus les fûts s’étirent, s'allongent, poussent leur flèche noire vers la lumière ; là-haut, sur le ciel, leurs silhouettes maigres, déchiquetées, font penser à quelque procession de pèlerins faméliques, drapés de manteaux en Joques ; au fond de la gorge, l'ombre se fait plus dense et plus triste sous les palmes tombantes de ces géants moroses.

Cependant, voici que la neige amassée sur les sommets s'écroule, si lourde, si brutale, que la forêt s'écrase sous l'avalanche ; ou bien elle fond et l’eau ruisselle sur les pentes ; elle glisse, ronge, pénètre, effrite, dissout l’humus et finit par dénouer l'emprise des racines sur la roche, enfin, l'usure triomphe ; tout un pan de la forêt est précipité dans la gorge où le torrent, parfois, le saisit et l’emporte ; les rivières qui descendent des Rocheuscs vers le

fleuve Mackenzie arrivent pontées par les débris de forêts, La pierraille brisée, les cadavres de sapins s’amoncellent au pied des fentes et des troncs morts restent gisants, à demi plongés dans l’eau qui court en bouillonnant. C’est ici un champ de bataille où les forces de la nature se heurtent jusqu’à ce que l'équilibre obtenu stabilise l'aspect de ces sites violents ; dans cet assaut inlassable de la vie vers la lumière, les troncs blanchis sont comme les ossements des vaincus de la lutte séculaire.

Ce travail de l’eau sur la roche, l’eau qui monte par les veines des plantes et celle qui tombe du ciel, c’est l'histoire de toutes les montagnes; mais rarement le \oit-on comme dans ces hautes régions des Rocheuses. Moins qu'ailleurs, le drame de la formation géologique semble ici terminé ; la netteté des arêtes évoque les bouleversements d'hier ; les lignes rappellent des chutes et des déchirures ou elles les font attendre et craindre. C'est que, plus qu'en un autre climat, le contraste des Saisons fait jouer ici ces forces ennemies. Aujourd’hui, à la fin de l'été, les pics se réfléchissent, tranquilles dans le miroir des lacs et la bataille semble calmée entre les deux adversaires, l'eau et la roche, mais l'hiver accu- Mmulera sur toute cette nature plus de neige qu’en aucun lieu du monde ; puis un soleil ardent dénudera les montagnes et suscitera, du fond des vallées, la sombre marée des sapins. Soumis à ce régime de la glace et du feu, les montagnes s’effritent et, peu à peu, reviennent à l'égalité de la plaine.

Dans cette bataille géologique, l'homme compte autant qu'un insecte. La voie ferrée glisse au flanc des escarpes ments, étayée par des travaux qui nous paraissent gigan-

tesquez et qu'nn léger mouvement de la montagne peut ettacer en un instant. De di: ‘tance en distance, d’'humbies Chinois, couleur de boue, ter-assent autour des rails ; et l'on s'étonne de rencontrer des hommes en ces parages. On les abrite dans quelques wagons garés. C’est qu'il faut surveiller la voie et la rétablir constamment sur ces terrains de démolitions.

Il est un temps durant lequel le désordre de ce chaos s'organise, où le spectacle prend une extraordinaire majesté ; entre les deux plus fortes barrières des Kocheuses, dans l'intervalle qui sépare les tunnels de la Hector Pass et le long tunnel de Glacier, le train longe la vallée largeet profonde de la rivière Colombia. Deux chaînes parallèles se sont écartées et dans l'immense couloir, la forêts'est installée, laissant entrevoir parfois, les méandres lumineux de la rivière ; la voie glisse à une grande altitude et Yon ressent quelque crainte à voir comme est précaire l’entaille faite dans l’escarpement

où elle se pose; les formes du terrain suggèrent la pensée du glissement, évoquent la chute ; et le regard maintenant, au lieu de chercher les sommets des glaciers éblouissants, s'étonne devant ces profondeurs de vertige. Dans le panorama prodigieusement agrandi, le train, devenu tout petit, paraît ralentir, effrayé par l'énorme silence qui emplit cette solitude. Je ne sais comment notre impression d’immensité se transpose en un sentiment d’éternité et c’est une nouvelle manière de constater notre petitesse.Les vieux traités d'esthétique expliquaient par ce contraste « le sentiment du sublime ». Cette logomachie a du être imaginée par des philosophes alpinistes.

LA FORÊT, LA PLAINE, LA MONTAGNE sr

Après s'être encore une fois engagée dans un massif qu’elle ne franchit que par un tunnel, la voie débouche enfin dans une région aux plissements plus détendus et bientôt elle rejoint des lacs longs et tortueux comme des fjords ou nos rivières de Bretagne.

La nature est plus accucillante ; les maisons de bois reparaissent ; au bord des lacs s'élèvent des hôtels, et même de petites villes à noms pittoresques, aux syllabes aiguës et sonores comme la roche: Revelstock, Kamlops, Sicamous. Les maisons de bois sont neuves et coloriées fraîchement, comme des jouets. Le train, aussi long que la ville, s'arrête devant des gares coquettes de villes d'eaux. Le soir vient ; des candélabres électriques s’allument sur la petite ville et les avenues de lumière dépassent la zone des maisons ; on croirait une illumination de jour de fête. Sur le trottoir en planche qui court le long du train et où les nègres des wagons-lits montent la faction devant leur marche-pied, les jeunes filles du bourg se promènent en caquetant ; ce ne sont point de rudes filles de la montagne ; elles portent bas de soie et souliers vernis. Le chemin de fer apporte dans les recoins de la montagne l'esprit et les modes de la ville.

Mais avant d'atteindre le Pacifique, il faut encore traverser une région désolée. Le train n’a plus qu'à suivre la vallée du Fraser : elle n’est d'abord qu'une large tranchée aux parois escarpées et l'on ressent souvent quelque effroi à voir comment est précaire son accrochage à l’escarpement qui s’effrite. Le train, dirait-on, se hâte de Passer entre deux éboulements. Les deux chemins de fer rivaux, le C. P. R. etleC, N. R. ont suspendu leur ligne dans le même canon, sur chaquerive, au-dessusdu Fraser

qui court en mugissant. Les sapins ont disparu; nul arbre ne les a remplacés ; de chaque côté de la tranchée du torrent et des trains, les plateaux s'étendent, pelés, brülés ; on se croirait au Mexique ou en Cahfornie. Mais le voisinage du Pacifique commence à transformer le paysage ; la lumière se fait plus maritime, les objets perdent de leur solidité et l’atmosphère pare les choses d’un charme exquis. Les villages deviennent plus nombreux et plus riants ; la végétation qui a reparu n’a plus la rudesse pauvre de la flore des montagnes ; sur un sol plus gras, dans un air plus doux, sous un ciel plus chaud, des plantes s’épanouissent en formes variées et en couleurs éclatantes. À chaque gare, des pavillons exposent les principaux produits de la région ; ce ne sont plus ici les fourrures des bêtes polaires ou les minerais brillants des roches primitives, mais ces gros fruits dorés au soleil, gonflés de sève, sucrés par la maturité, qui coulent des cornes d’abondance et chargent les bras de la décsse Fécondité.

Le torrent Traser, cependant, est devenu une large rivière, moins hâtive, dans une vallée verte ; voici maintenant que nous longeons un bras de mer où posent des paquebots immobiles et fumants. Les maisons se multiplient, se pressent, grandissent : les énormes lettres de publicité apparaissent sur des constructions cubiques nous arrivons vers l'Océan Pacifique : c’est Vancouver.

Vancouverest une des plus jeunes villes du Canada. Elle n'a guère plus de vingt ans et ne compte guêre

moins de 200 000 habitants. Elle est un peu une création de la puissante compagnie de la Canadian Pacific qui fait se joindre ici sa ligne continentale et sa ligne maritime. On peut, sans mettre pied à terre, passer du wagon qui nous amène de Montréal dans le paquebot qui va nous conduire à Yokohama.

La compagnie a élevé au centre, au point le plus élevé de la nouvelle ville, le plus colossal de ses hôtels. C’est du haut de ses vingt étages qu'il faut contempler les terrasses carrées de la jeune cité et l'immense rade, nappe de clarté où les paquebots glissent comme des insectes noirs sur le miroir d’un étang. Quand on rentre au port, en venant de la mer, la ville dresse dans la brume, la silhouette de ses cubes inégaux et c'est comme une image réduite de New- York ; dans la rue, l'agitation, le tapage de là publicité, le désordre cosmopolite d’un grand port, tout dénonce un de ces carrefours ou passages obligatoires entre deux mondes. Les trains, derrière les énormes locomotives sonnantes de la Canadian Pacific, traversent sans façon les rues, pour amener au port leur cargaison de passagers et de marchandises. La ville, grandissant, s’est familiarisée avec les wagons, comme s'ils étaient de simples tramways.

Au cœur même de la ville de Vancouver, tout un quartier est une colonie asiatique. On rencontre des jaunes dans la rue ; à l’hôtel, où on les emploie beaucoup, ils glissent discrètement dans les couloirs silencieux, propres, vêtus de pantalons noirs et d'une courte camisole blanche, le visage clos et inexpressif sous les cheveux lisses. Leur quartier n’est pas le plus riche. Leurs maisons de bois ne Sont pas repeintes à neuf. Elles paraissent modestes,

parfois délabrées, avec des inscriptions dont les signes capricieux contrastent avec les lettres dures des réclames anglaises. Ce ne sont qu'échoppes de blanchisseurs, boutiques d’alimentation avec un petit étalage de fruits et de conserves. Ces Asiatiques sont maintenant trop mêlés à la vie américaine pour qu'on puisse se passer d'eux. Et comme l'opposition de races les rend inassimilables, l'Amérique voudrait les éliminer. Mais elle a besoin des jaunes, comme des «colored » du Pullmann. Un jour, il y eut émeute contre les Asiatiques, dans les rues de Vancouver. Alors, comme fit autrefois la plèbe romaine, sur le Mont Sacré, les petits jaunes silencieux se retirêrent dans leur quartier pour n’en plus sortir ; et la vie fut arrêtée à Vancouver, car toute l'alimentation était entre leurs mains. Il fallut leur demander de reprendre le travail, pour que la ville ne mourût pas de faim. L’Anglo-Saxon aime à être servi et c'est pour suppléer au manque de serviteurs qu’il emploie Ja machine. Mais la machine ne peut pas toujours remplacer l’homme ; ces jeunes civilisations qui n'aiment pas terrasser, cultiver. ni exercer les métiers modestes de l’alimentation apprennent que l’on est parfois un peu l’esclave de ceux qui nous servent.

Au départ du paquebot qui mène en dix jours à Yokohama, c’est une foule japonaise qui s’avance sur la jetée pour saluer les passagers en remuant le mouchoir. Il y a beaucoup de femmes, parfois jolies et des enfants tout petits délicieusement modelés. Tous sont habillés à l’européenne, mais la civilisation occidentale ne leur a donné que les vêtements. Pour un peuple maritime, la mer n’a jamais été un obstacle : elle unit plutôt qu'elle ne sépare

et pendant longtemps il y eut moins loin d'ici à l’autre rive du Pacifique que de Vancouver à Québec. Et pour l’Européen arrêté à ce point extrême, quelle tentation de continuer ! En somme, jusqu’à maintenant, il n’a fait que reconnaître toujours son vicux monde, son Europe agrandie, en image projetée sur un vaste écran. Mais ici, c’est bien la fin de la civilisation méditerranéenne ; d’en face il vient une lumière qui n’est pas du soleil d'Europe. Cette fois encore il faudra rentrer sans achever le tour de la planète.

Pourtant, on peut encore avancer un peu vers l’ouest : une ville charmante nous appelle à la pointe extrême du voyage, Victoria. Un joli petit paquebot y conduit en quelques heures d’une traversée exquise ; quittant le continent, nous gagnons la première île du Pacifique, l'île de Vancouver, où la ville a été bâtie.

Ses fondateurs n'étaient pas des navigateurs à la recherche d’un port vaste et d'accès facile ; c'étaient plutôt des marins à la retraite qui venaient s'asseoir dans un bon coin, pour y chauffer leurs vicux os. Îl est, sur la planète, un certain nombre de ces sites désignés par la nature, pour le repos des hommes ; l’Angleterre a retenu les meilleurs, presque toujours, on y trouve des pelouses sur lesquelles des gentlemen poussent des boules en bois et des hôtels où des misses de tout âge mangent des tartines de beurre, devant des tasses de thé. L'empire anglais se maintient pour garantir des villégiatures ensolcillées aux enfants de la brumeuse Thulé.

Cette rive du Pacifique est la côte d'Azur de ce rude Canada. Les Anglo-Saxons ont attaqué le continent &méricain sur ses deux faces, sur l'Atlantique pour y

fonder une nouvelle Angleterre, et beaucoup plus tard, sur le Pacifique pour y trouver Cannes ou le Caire. I] est bien curieux de constater, quand on voit des paysages exotiques que l’on peut, presque toujours, en observant la couleur de la lumière, les lignes du sol et la nature de la végétation, deviner quelle race devait naturellement s'acclimater dans ces régions et réussir à y installer une société. La couronne volcanique qui encercle le nord du Pacifique, depuis le Japon jusqu'en Californie, fait croire sans doute aux fils du soleil levant qu’une immense terre japonaise enclôt l'océan car, sur aucun des points de la rive, ils ne doivent se sentir dépaysés. Cependant, un petit coin, le meilleur, en liaison avec la métropole, par l’une de ses lignes maritimes, est et restera un nid anglais, parce que les roses y fleurissent dans une molle tiédeur. Nous avons coutume d'expliquer le partage dela planète entre les peuples par des accidents historiques; ils ne sont jamais que les conclusions de longues et lentes évolutions dont on peut chercher les raisons profondesdans les accords entre l’homme et le paysage.

Sur l'Atlantique, l’Europe, quand l'Amérique lui fut révélée, commença sans doute par éparpiller ses recherches et emméêler ses efforts. Mais les affinités géographiques canalisérent bientôt les relations des deux mondes et, dès lors, les péripéties de l’histoire n'ont pu effacer ce qui était fondé sur la permanence de la nature; les langues que l'on parle en Amérique correspondent à des similitudes de climat. Le Mexique est espagnol ; ses hauts plateaux brûlés, ses plantes poussiéreuses, on croit es avoir vus déjà en Castille et l'on n'est point étonné de reconnaître dans les églises de Mexico les peintures sombres

et violentes, les crucifix sanglants de l'Espagne. Quand on entre dans la baie de Rio de Janeiro, on se rappelle soudain celle de Lisbonne et la naturc elle-même, par le dessin arrondi des collines aux pieds de verdure, semble avoir averti les Portugais que ce port leur était réservé. Au nord, les premiers colons qui s’installèrent à Boston, Salem, et s'enféncèrent dans le Massachusett, ne durent pas se sentir fort dépaysés ; car ce paysage a un fort accent britannique et il n'est pas étonnant que le parler anglais se soit conservé ici avec plus de pureté. Et nous, Français, quel était donc notre lot, dans ce partage du rivage américain? Nos paysans de Normandie et de Saintonge n'étaient pas des marins ; ils ne cherchaient point, sur la côte, des ports pour y fonder des villes ; mais plutôt des rivières par où pénétrer dans le continent, y trouver des champs cet faire de la terre ; partis de l’embouchure de la Seine et de la Charente, c'est auprès des estuaires, sur les rives des fleuves, qu'ils ont bâti leurs fermes, tandis que les explorateurs et les missionnaires suivaient la voie tracée du nord au sud par les deux plus grands fleuves américains, le Saint-Laurent et le Mississipi. Aux deux extrémités de cette avenue, deux villes françaises, Québec et la Nouvelle-Orléans, comme Honfleur et Bordeaux, tiennent les portes du fleuve,

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