‹ De Québec à Vancouver: à travers le Canada d'aujourd'huiChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Vue générale de Vancouver ; description de la ville. — Le rôle de Vancouver ; un New-Vork en miniature sur le Pacifique. — Ses destinées marquées par la nature. — Vancouver et la Colombie Britannique — Vancouver né comine terminus de chemins de fer. — La spéculation à Vancouver. — Le peuplement . chinois et japonais, la main-d'œuvre jaune, les Indous, les Indiens, les Européens,les Americains et les Anglais : Anglais de l’ouest et Anglais de l'est; le sentiment britannique, — L'avenir de Vancouver.

u sommet du plus haut building de Vancouver, un jardin suspendu fait songer aux terrasses enchanteresses de la villa d’Este, des berceaux de fleurs et de plantes grimpantes, des guirlandes de feuillages, des géraniums aux couleurs violentes forment l'encadrement à travers lequel vous apercevez la ville, la baie et l'horizon lointain; tout autour de vous des buildings de dix à quinze étages posent leurs carrés de maçonnerie inégaux et sans grâce, terminés par un toit plat; l’un d'eux dresse devant vous une horloge énorme et sans Chiffre, tous se pressent dans la petite presqu'île qui constitue la cité des affaires entre l’isthme et le grand parc qui la termine.

Vers le Nord, vous apercevez l’immense courbe de la baie intérieure qui communique par une passe facile

de 300 mètres de largeur avec la baie extérieure ; au delà de la baie, North-Vancouver et West-Wancouver étendent sur de faibles hauteurs leurs édifices nouveaux, puis, jusqu’à la pointe de Caufield, la forêt baigne dans la mer, dessinant des anses et des caps qui, comme au rivage de notre Méditerranée, font se heurter une eau très bleue et une végétation très verte ; au delà encore, c'est la nature presque vierge où les colons vont bâtir leurs maisons de bois dans le coin de forêt qu’ils ont abattu. De la terrasse, l'œil devine, au delà du parc, la baic extérieure entre la pointe Grey et Caufeld, vaste comme un grand Jac et abritée des vents du Pacifique par la baie georgienne et l’île de Vancouver.

À l'autre extrémité de la terrasse, vers le Sud, s’étale devant vous l’english bay, avec ses deux petites plages sur la presqu'île, attenant au Stanley Park, et à l’ancien quartier des résidences ; par delà la baie, Marine Drive étend son élégant boulevard jusqu'à la Pointe Grey et Shangessy Heiths montre sur la hauteur ses magnifiques résidences modernes, en bois peints, piquées dans la forêt aménagée et défrichée.

Vers l'Ouest, l’île montagneuse de Vancouver ferme l'horizon ; vers l’Est, la brume cache l'immensité de la Colombie britannique.

Mais la ville est bien loin d’avoir rempli le site qu'elle à choisi ; elle n’a point encore industrialisé sa rade et, sur la rive opposée, Vancouver-Nord ne montre encore que des villas éparses dans la tendre verdure des montagnes. L’outillage du port, les machines et les usines sont peu dans le cadre de la baïe et la fraîche nature domine encore la petite tache que fait l'industrie humaine.

La baie est à demi fermée par un promontoire couvert par une merveilleuse forêt. Sur un sol accidenté, où le roc saille à tout instant, des arbres gigantesques, cèdres, chênes, pins, s'élèvent à l'envie d’un fourré de fougères moenstrueuses. Parfois, l’arbre, à force de vieillir, meurt lentement et, dans le tronc qui se vide peu à peu, se creuse une caverne imprévue où les touristes font entrer aisément leur automobile. Sur la mer, la forêt laisse tomber jusqu’au flot sa masse impénétrable de feuillage.

La rive nord de la rade de Vancouver sera un jour comme le Brooklyn de ce New-York du Pacifique ; pour le moment, les habitations v sont encore baignées dans la forêt et toute la côte, jusqu'à la pointe où les phares marquent l’entrée de la passe, avec son mélange de villas et de bois, de roches et de mer, offre tant de sourires, promet un bonheur si tranquille, un climat si doux, que le retour vers la rive Atlantique, par delà les rudes barrières rocheuses, peut bien épouvanter les épicuriens délicats qui ont planté là leur cottage. Une fois de plus, au milieu de ces bois pittoresques, surgis d’un sol volcanique, dans une tiède humidité, le Japon des gravures et des peintures revient à la pensée ; de jolies villas aux vives couleurs sont nichées dans les sapins ct des jardins descendent jusqu’à la mer où fleurs, verdure et pierres tourmentées composent avec les accidents du terrain un décor imprévu.

De notre observatoire, au sommet du Building, on lit sur le sol et dans le livre de la nature largement ouvert devant vous la vie et le role de Vancouver.

Vancouver est le grand port d'avenir sur le Pacifique, celui qui drainera tout le commerce du Canada vers

l'Extrême-Orient, le Japon et l'Australie ; c’est le grand débouché aussi du Canada, à partir des Rocheuses, vers l'Europe et l'Amérique du Sud ; le commerce et l’industrie s'y concentrent ; les émigrants s’y pressent ; la spéculation v a son siège, une vie économique intense y bouillonne et de là, s’infiltre dans toute la Colombie britannique, qui semble n'être qu’une sorte d’annexe de Vancouver.

Cette cité rappelle un New-York en miniature, par bien des aspects ; même forme physique : unc presqu'île entre deux baies encadrée par des terres qui s’avancent dans l'Océan ; resserrés dans cette presqu'île, les buildings de la ville des affaires ; aux alentours de Granville Street et de Hastings Strect, beaucoup ont de 15 à 16 étages; aujourd’hui, on ne peut plus construire que des maisons à 10 étages, les pompes à eau ne pouvant déverser l’eau plus baut, en cas d'incendie ; mais à l'extrémité de la presqu'île, New-York n’a plus qu'une minuscule place publique ; Vancouver peut encore conserver le luxe de son Stanley Park : 1 000 acres de forêt, où la nature reste ce que le sol vierge l’a faite ; des cèdres, des cyprès, des érables, des pins, des épinettes, élevant leurs cimes jusqu'à des hauteurs inconnues en Europe, ont poussé sans ordre et laissent à chaque détour du chemin, apercevoir les bleus profonds de la mer qui vous entoure.

Comme à New-York, les «piers», où abordent les grands paquebots, sont adossés à la cité des affaires : de là, partent les grands steamers pour le Japon; théoriquement, il ne faut que vingt-deux jours, de Liverpool à Yokohama par Vancouver; pratiquement, il importe d'ajouter à ce compte quciques journées; de là,

partent les lignes vers l'Alaska, Victoria, Seattle et San Francisco; là, s’embarquent marchandises et passagers pour l'Amérique du Sud, et aussi les produits destinés à l'Europe et provenant de la Colombie britannique ou venant, c'est ainsi que de grandes quantités de fourrures et de saumons sont expédiées en France, et que des bateaux débarquent dans ce port, de belles soieries et des rubans, des conserves, des porcelaines de Limoges, des articles de luxe de Paris, des fils, des outils et même des pipes de France.

Vancouver, comme New-York, a son Washington, qui est Victoria, la capitale de la province, la ville du gouvernement, des fonctionnaires et des rentiers, qui, dans son calme et ses jardins, vit loin de l'agitation de la métropole commerciale et du grand port international. La nature a, de toutes manières, favorisé ce lieu, que la géographie voue à de grandes destinées : le port peut s’agrandir à l'infini : la baie intéricure permet un développement sans limite ; aucune rivière n’y débouche ; aucun courant ne l’ensable ; la marée y est faible; les plus gros navires touchent à la côte en tous temps ; les eaux y sont si calmes, qu’un ferry-boat peut traverser, à toute époque, la baic en un quart d'heure. Ce port, protégé d’une façon parfaite, contre les vents et la houle du Pacifique, jouit d’une température clémente, belle et douce, de mai à septembre, tempérée le reste de l’année, maïs alors, avec des brumes et des pluies fréquentes ; c'est parce que la Colombie britannique est une des régions où il pleut le plus pendant l'hiver (environ 60 pouces par an), qu’elle jouit de cette admirable végétation forestière, qui est sa parure et sa richesse,

Mais Vancouver ne répondra à ses destinées que lorsque après quelques décades, le pays sera peuplé, ct, par suite exploité ; aujourd’hui, cette ville est la tête énorme d’un corps grêle : la Colombie britannique a une étendue égale au triple de celle de la France, et ce pays ne compte encore que 600 000 habitants : or, la moitié habitent Vancouver, Victoria la capitale (65 000), New-Westminster, l'ancienne capitale (17 000) près de l'embouchure de la rivière Fraser et quelques petites villes autour de ces trois cités toutes proches les unes des autres.

L'intérieur immense est comme vide ; quand, venant de l'Est, on coupe la Colombie britannique dans toute sa largeur, on traverse cinq chaînes de montagnes, des vallées grandioses, une plaine littorale ; or, il n’y a vraiment de centres urbains assez voisins et une zone défrichée où la civilisation s’est introduite depuis cinquante ans, que dans la région comprise entre la dernière chaîne de montagne et la mer; encore n'est-ce vrai que dans le Sud, plus au nord, la civilisation est tout à ses débuts; la ville, par exemple, de Prince Rupert, le terminus sur le Pacifique du chemin de fer C. N. KR. est une cité dans l’enfance, de formation artificielle et qui ne compte pas plus de 8 000 habitants.

Sur la ligne plus ancienne du Canadian Pacific, on ne rencontre guère que deux ou trois centres urbains d’une certaine importance, en dehors de la zone littorale, par exemple, Golden et Revelstocke, toutes deux sur la rivière Columbia, qui, dans cette région, par un fait singulier, contourne une immense chaîne de montagnes, les Selkik Range et, après avoir coulé à Golden du Sud au Nord, descend 100 milles plus loin, à Revelstocke du Nord au

Sud. Ainsi cet immense territoire, dont Vancouver doit être le centre commercial, est pour la plus large part, inexploité : dans ses gares, le Canadian Pacific présente avec ingéniosité, des vitrines où les beaux fruits des vallées, les belles essences des arbres sont exposés ; mais, pour mettre en valeur, ce sol grand comme trois Frances, il n'y a que 300 000 individus.

Vancouver, né comme un terminus de chemin de fer, attirant la population grâce à sa situation admirable, dépend de son arrière pays et de la colonisation, pour atteindre tout son développement.

Avant l’ouverture du premier transcontinental, en 1885, Vancouver n'était qu’un petit port sans importance, avec quelques maisons de bois ; en 1886, tous ces baraquements furent brûlés : le port comptait alors 4 o00 habitants ; le terminus du Canadian Pacific était établi au fond de la baie ; on s’aperçut que l'endroit n'était pas favorable et on le reporta à Vancouver, où il se trouve aujourd'hui ; dix ans après l'incendie, en 1895, la ville avait déjà pris une assez grande extension, et comptait environ 40 000 habitants ; en 1922, le chiffre a passé à 180000. Un terminus de grand chemin de fer, bien choisi, sur un port naturel, est la raison d'être de ce développement.

Mais l'accroissement de cette population pose deux problèmes, celui de la spéculation et celui du peuplement.

La spéculation était immense avant la guerre, à Vancouver ; sur un simple bruit, une société se formait, lançait ses actions, les vendait aux arrivants, puis se dissolvait, et les fondateurs passaient à une autre spéculation; partout des boutiques d'hommes d’affaires, de placiers, de vendeurs de terrain ; en ville, on gagnait sa vie en ache-

tant n'importe quoi, pour le revendre avec bénéfice quelques mois ou quelques semaines après, sans l'avoir jamais eu entre les mains : la fièvre de la spéculation gagnait tout le monde ; et c'était une prospérité fabuleuse, mais un peu factice, qui devait faire place à la crise qui suivait chaque « boum excessif et que la guerre récente a aggravé ; cette crise était d'ailleurs salutaire, parce qu’elle remettait les choses à leur vraie place ; la spéculation exagérait, mais tout de même, le pays se développait, et la valeur des terres, des maisons, des exploitations s'accroissait, mais dans une proportion bien moindre que ne sc l'imaginaient les spéculateurs qui devançaient de vingt ans, les réalités. Dans une ville de formation nouvelle, où les capitaux ne sont pas encore assis, comme à Vancouver où il n'y à pas d'épargne importante, les crises se font sentir, comme dans tous les pays neufs, avec une particulière acuité. Aussi, en ce moment, dans ce pays si riche cependant, on entend partout des plaintes sur le mauvais état des affaires ; c'est que les principales fortunes sont fondées sur la propriété du sol et surtout du sol des villes ou voisin des villes, qui est le grand objet de spéculation ; elles sont souvent récentes et dues à d’heureux achats de terrains.

Ainsi deux des plus grands buildings de la ville ont été bâtis, l’un par un ancien maçon qui avait acheté le terrain pour une somme infime lors de la fondation de la ville en 1886. Cet homme, M. Rogers, est aujourd'hui plusieurs fois millionnaire et ses buildings s’élévent au centre de la ville. Un autre était garçon-épicier, il fit naguère construire deux buildings de même importance, d’une valeur, de plusieurs millions de dollars, mais le second buil-

ding n’était qu'en construction pendant la guerre, la crise récente a mis l’homme en faillite, du jour au lendemain le millionnaire est revenu à sa situation ancienne.

On comprendra d'ailleurs facilement l’importance de cette spéculation sur les terrains, quand on traversera les rues principales de la ville, surtout Hastings Street et Granville Street ; le quartier de Granville Strect, situé entre l'hôtel Vancouver et le croisement de Hastings Street, est la partie de la ville où les loyers sont les plus élevés. Ces prix sont considérables, puisqu'il m'était indiqué qu’un des magasins de grandeur moyenne, analogue à l’une de nos jolies boutiques de la rue de la Paix, payait un loyer mensucl de 1 200 dollars, considéré comme un prix modique, en raison de la longueur du bail. Ce prix met donc le loyer annuel à 14 400 dollars.

La spéculation est fonction du nombre des nouveaux arrivants qui viennent exploiter le pays et nous rencontrons ainsi le problème du peuplement.

Vancouverest, avec New-York, une des villes les plus cosmopolites : anglais, américains, japonais, chinois, indous, indiens, nègres, européens, toutes les races s’y rencontrent.

Sur les 600 000 habitants de la Colombie britannique, il n’y a pas moins de 40 000 Chinois et de 30000 Japonais; à Vancouver, ils habitent une ville chinoise, séparée, et une ville japonaise contiguë à la première. De très riches Chinois y demeurent, qui ont donné à M. Painlevé,en 1920 quand il a traversé Vancouver, pour se rendre en Chine, une magnifique réception dans un grand restaurant chinois. Nous croisons, dans les rues, quelques-uns de ces millionnaires d’Extrême-Orient, correctement vêtus, comme des gentlemen de Londres ; ils ont abandonné les

anciennes mœurs, les anciennes coutumes, leur religion, et dirigent à Vancouver de grosses maisons d’affaires ; ils y sont entièrement libres, sous la réserve qu'il leur est interdit d'employer du personnel féminin blanc; les Canadiens se méfient, en effet, de leur goût pour le plaisir, et craignent qu'ils n’abusent de leur situation de patron.

Le rôle que jeuent, à Vancouver, ces jaunes, est considérable, à la fois recherché et redouté. On a besoin de cette main-d'œuvre ; sans elle, point de domestique, point de garçon d'hôtel ; mais sa concurrence est terrible ; il vit de trop peu de choses ; il est inassimilabic; il reste, comme un corps étranger dans un organisme; on n'a aucune espérance, de pouvoir jamais l’absorber. Aussi, ne sachant ni interdire, ni favoriser cette émigration, on a pris le parti de l’accueillir en la limitant : aux Chinois, on fait payer 500 dollars d'entrée; à l'égard des Japonais on a décidé, sur représentations du gouvernement de Tokio, de n'exiger aucun versement d'eux, mais on limite annuellement le nombre de leurs émigrants.

Tandis que les Chinois et les Japonais s’accroissent, les Indous diminuent : ils ne sont plus guère qu’un millier à Vancouver, au lieu de 5 ou 6 000 autrefois. Mais ils restent plus étrangers encore que les Chinois et les Japonais: ceux-ci ont renoncé à leurs costumes, l’Indou garde son turban ; ceux-ci sont des peuples peu religieux et ils ne se soucient pas d’avoir un templeà Vancouver; les Indous y ont un temple indou, qui est le centre de leur vie nationale.

De même que les Indous, les indiens ne jouent plus de rôle ni à Vancouver, ni d’ailleurs en Colombie britannique ; ils diminuent de nombre d’année en année, et sont

aujourd'hui, moins de 20 000. Ces indiens de la côte du Pacifique ont des habitudes de vie assez différentes de celles des autres indiens, en raison du milieu où ils vivent; la pêche au saumon, si facile et si riche sur les côtes, le bois des cèdres géants à profusion, en a fait des pêcheurs et des artistes. Avec le cèdre, ils fabriquent des canots, des maisons, des ustensiles, de la corde, et avec son écorce tissée, des drapeaux, des vêtements, des couvertures, des tapis et des paniers. Cette belle matière du bois de cèdre les a amenés à devenir des sculpteurs sur bois, des experts en menuiserie et des tisseurs habiles ; leurs dessins peints, découpés géométriquement, sont un peu étranges ; ils représentent souvent des sortes de dieux sculptés à même l'arbre ; mais ces produits ne sont guère qu'une curiosité. En réalité, l’activité économique de ces indiens est nulle ; ils travaillent juste assez pour ne pas mourir de faim ; le gouvernement canadien, près des villes, leur a alloué des territoires réservés, dites « réserves indiennes », qui sont, à la fois, une défense qui empêche cette race d’être expropriée et un peu une prison ; le gouvernement leur alloue quelques avantages et les indiens s'efforcent d'en tirer parti et de vivre sans travailler ; il semble bien qu'ils sont actuellement inassimilables, en ce sens qu'ils n'ont aucun goût à entrer dans la civilisation présente,

Nous sommes allés dans une réserve indienne de North- Vancouver : le hasard nous y a fait rencontrer le siège del'unede quatre ou cinq congrégations de sœurs catholiques de Vancouver ; c’est celle de l'Enfant- Jésus, dont le centre est au Puy; dans une belle maison, dominant la baie, habitent dix religieuses, dont six de France ; elles élèvent une cinquantaine de petites filles et petits gar-

çons, tous indiens ; nous questionnons les sœurs, qui ont une vieille expérience due à cette éducation ; ces petits êtres, que nous voyons devant nous, avec leurs regards vifs, leur mine intelligente, leur face exactement semblable à celle des Japonais et des Chinois, terminent ici leur instruction ; ils se marient à l'église ; mais aussitôt après ils retournent tous «à la sauvagerie », comme dit une des sœurs ; la civilisation ne les a pas pénétrés ; la race aime la vie ancestrale de chasse et de pêche, la vie du cow-boy ou du pêcheur libre ; elle est trop fière pour servir ; elle ne veut vivre que dans ses forêts ou sur ses eaux. Par malheur, la tuberculose, l’alcoo!l, et les autres maladies épuisent la race, qui s'étiole. Ces indiens paraissent, sans aucun doute, être de race asiatique, comme le mentionnent dans leurs ouvrages les missionnaires de l’Athabaska; le type physique des petits Asiatiques, vus à Vancouver, est le même que celui des jeunes indiens, élevés à la réserve indienne ; c’est certainement un rameau détaché du tronc asiatique,une migration venue par le détroit de Behring ; ces indiens de la côte Pacifique s'éparpillent depuis l'Alaska jusqu’à la Californie et leur aspect, nous paraît très différent du type dit «peau rouges ou de celui des indiens que nous verrons dans les réserves indiennes de Québec, par exemple, près de Charlesbourg et dont le type est très rapproché du type blanc.

Des Européens de toute origine débarquent aussi à Vancouver et beaucoup sont des êtres venant se créer une vie nouvelle, après des aventures qui dénotent au moins l'énergie de leur nature. Quoi de plus curieux que les histoires vécues de certains de ces hommes, qui sont comme des contcs à la Kipling.

Mais à vrai dire, deux influences comptent seules à Vancouver, celle des Canadiens anglais ou des Anglais etcelle des Américains; ceux-ci sont bien moins nombreux à Vancouver que dans les villes de la prairie et ils y contrôlent bien moins d’affaires ; la société proprement dite et le monde des affaires est très imprégné d'esprit anglais et rejette l'influence américaine.

Les Américains sont, autant que possible, écartés; on les regarde comme des concurrents, comme des gens de Scattle et Tacoma, les ports américains voisins et rivaux; on s'efforce de resserrer les liens avec l'Angleterre pour se prémunir contre cette action proche; les Canadiens de Colombie britannique ont même un esprit assez différent de ceux de l'Est, et ils reprochent volontiers à l'Est de lcs négliger ; il est curieux, par exemple, de noter que Vancouver, né des initiatives du C. P. R., éclate de reproches contre le Canadian Pacifique, comme gouverné par des hommes de l'Est ; ils prétendent que les fondateurs de la ville veulent que celle-ci reste tributaire de la ligne transcontinentale ; or, disent-ils, Vancouver n’est plus forcé de faire venir ses produits du centre et de l’est canadien et, si elle a besoin de ceux d’Europe, elle les obtient directement par mer en utilisant le canal de Panama, ce frêt lui coûtant moins cher que la traversée par chemin de fer au Canada. D'autre part, Vancouver est de plus en plus en relation avec l'Orient où il s'approvisionne et où il exporte. Le C. P. R. toutefois a suivi ce mouvement, puisqu'il a organisé une compagnie de navigation vers le Japon, par laquelle les marchandises peuvent se rendre en Extrême-Orient ou en venir. Mais aujourd'hui l’oucst porte ses plaintes contre l’est et le

Canadian Pacific sur un autre terrain: il attaque les tarifs de chemin de fer pour le transport des marchandises dans le centre du Canada ; une même tonne de marchandises, dit-on, paye une taxe plus élevée pour passer de Vancouver à 1 000 milles dans le centre canadien, que pour parcourir cette même distance depuis Montréal.

Toutefois, si importants que soient ces différends, bien loin de créer un sentiment autonomiste, ils ne font que fortifier les liens qui attachent à la mère patrie les citoyens de la province ; ceux-ci participent au sentiment de la grandeur de l'Empire et sont fiers d’être ses fils ; si certaines habitudes de vie matérielle sont américanisées, les cœurs ne le sont pas ; ils peuvent avoir leurs vues propres en ce qui concerne la participation aux affaires d'Europe, ou au problème jaune, mais ils se sentent «British», comme ils disent ; c'est que Vancouver est dans la réalité la création d'une politique impériale et que ses liens directs avec la métropole sont solides ; lors de la guerre, avant la conscription obligatoire, de nombreux volontaires sont partis d'ici pour l'Angleterre ; or le plus grand nombre n'était pas nés au Canada; c'étaient des Anglais, des Écossais, des Irlandais nés dans le Royaume Uniet venus dans la province : leur sentiment est celui d’un colon français qui se rend au Maroc ou à Madagascar. C'est cet afflux qui maintient intact le sentiment britannique à Vancouver ; les Irlandais en particulier y sont déjà fort nombreux.

Dawus la ville même, il n’y a pas moins de cinq paroisses catholiques et l'archevêque, qui était naguère un Français d'Alsace décédé en 1921, est aujourd’hui un Irlandais; les catholiques forment même la confession la plus nom-

breuse, les protestants étant divisés entre plusieurs sectes, d'après lesquelles les citoyens s’enregistrent ; mais ces Irlandais, sans se fondre dans l’ensemble, apportent malgré tout le poids de leur nombre à l'influence britannique et de fait en sont les alliés et non les adversaires. C'est ainsi que la mère-patrie conserve sur les bords du Pacifique une province où l'esprit public participe au sentiment britannique, par instinct plus que par raison.

La raison d’ailleurs ne pourrait que confirmer Vancouver dans ce sentiment : son avenir est lié à celui du Pacifique : à mesure que l’axe économique et politique du monde se déplace vers l'Amérique, le Pacifique prend une importance croissante ; or sur les côtes du continent Nord, rivalisent San Francisco, la cité ancienne, Seattle et Tacoma, les ports nouveaux, qui au fond de leur baie magnifique, adossés aux champs de blé de l'État de Washington, à l'abri des tremblements de terre, dominent l'exportation des marchandises vers l’ouest, comme sur le lac supérieur les deux ports voisins de Port-William et de Port-Arthur transbordent tous les grains de la prairie canadienne vers l’est. Mais, à cause de la frontière, le trafic canadien échappe aux ports américains du Pacifique et c’est ce trafic que centralise Vancouver, unique débouché sur le Pacifique de tout le Dominion, le petit port de Prince Rupert n'étant qu’une rade trop septentrionale et inconfortable. C'est ainsi que Vancouver, créé par une grande idée impériale, est maintenu et développé par l'autonomie même du Dominion canadien.

La prairie, l’aqueduc et l'élévateur. — La politique du Canadian Pacifique dans le sud de l'Alberta. — Spéculations et réalités. — Les élér ateurs. — Les ranchs. — Les exploitations dans l'Alberta et les colonies françaises. — La disparition de l'arbre, — Les Benghalow de Calgary et la crise des domestiques. — La période d'épreuve. — La mise en valeur dela Saskatchewan. — Le développement économique de l’extrème-nord de 1905 à 1920 et l'orga-

nisation des provinces et territoires nouveaux.— Régina et Saskatoon. — La Saskatchewan centrale. — La transformation de la prairie.

la construction du transcontinental, le tracé en

était commandé par la nature jusqu’au centre du Canada : la voie devait passer à Winnipeg entre la frontière américaine et le grand lac de Winnipeg; au delà de Winnipeg, le chemin de fer aurait pu s’infléchir vers le nord-ouest, monter à Edmonton, vers la région boisée et déboucher sur le Pacifique soit à Vancouver, soit dans le Nord ; mais quel allongement du parcours | il fallait faire vite et aller au plus court ; la ligne traverserait dès lors dans toute sa largeur la zone sèche de la Saskatchewan et de l'Alberta du Sud; la compagnie, avait un intérêt majeur à ce que ces régions se peuplent, se fertilisent, enrichissent le chemin de fer et ne viennent

Q%" la Compagnie du Canadian Pacific eut décidé

pas ajouter à la région montagneuse et improductive des Rocheuses une nouvelle zone, d’une productivité médiocre. Elle se rappelait les merveilles que l'irrigation avait faites dans l'Afrique du Nord, devenue le grenier de Rome, et elle rêva de faire de cette prairie sèche un grenier pour l'Europe : elle en tirerait le double profit d’une vente rémunératrice des terres, dont elle avait la concession le long de sa voie, et d'un transport permanent de produits riches vers l’ancien monde.

Elle se mit à l’œuvre avec méthode, comme tout ce qu'elle entreprend, et elle réalisa ce formidable travail de construction d’aqueduc, de canaux d'irrigation, dont le point de départ est aux Rocheuses et qui s'étend sur 150 milles jusque vers Medicine-Hat, dans la région dont Caigary est le centre ; 3 millions d’acres de terre furent ainsi irrigués, puis cédés; une publicité considérable fut faite à cette occasion ; par un heureux hasard, le temps fut favorable et plusieurs années les récoltes furent très belles ; les émigrants accoururent ; Calgary devint le centre d’une région bénie ; des terres qui ne servaient qu'à laisser paître les bestiaux en liberté dans les grands ranchs sont transformées en terres à grain; leurs valeurs décuplent ; dans la ville, cet afflux d’émigrants amène un accroissement énorme du prix des terrains ; pas un habitant de Calgary qui n’achète pour revendre, qui ne gagne sa vie et parfois la richesse en spéculant sur les terrains qui haussent toujours. C’est ainsi que, vers 1910-12, un grand «boom» surexcite l'imagination de tous : Calgary devient, pour qui voulait l'entendre, la région la plus fertile de tout le Canada, le centre d'élection, la région d'avenir. Ses habitants

vivent largement et facilement, en jouant le rôle de courtiers en terrains. Le C. P. R. place, puis développe à Calgary même ses ateliers de réparation. qui fixe en ville près de 10.000 personnes.

Le réveil fut dur, lorsque les fermiers se rendirent compte qu'ils avaient tous été le jouet d’un mirage ; les années sèches suivirent les années humides ; 15 pouces d’eau par an arrosent cette terre et encore durant l'hiver : les récoltes furent la moitié ou le tiers de ce que l’on escomptait ; pour comble, la guerre avait arrêté le mouvement des émigrants, et parmi les anciens beaucoup était partis pour se battre et ne plus revenir, laissant leurs terres à vendre ; aussitôt dans la ville comme dans la campagne, on ne put réaliser ses terrains ou sa aaison qu'à vil prix et l’Eldorado devint une dure prison.

En regardant cette histoire en observateur, on ne peut s'empêcher toutefois de penser que cette crise, qui dure encore, est heureuse par bien des côtés et permet de remettre à leur vraie place les hommes et les valeurs. Si l'on peut discuter l’œuvre du Canadian Pacific dans la région de Calgary, elle n'en reste pas moins considérable ; mais pour en tirer le parti convenable, il faut que le propriétaire ne s'imagine pas n'avoir qu’à acheter sa terre, écorcher légèrement le sol et attendre les épis: il faut au contraire qu’il creuse de petits canaux pour amener l’eau dans ses champs, qu’il laboure profondément son sol, qu'il se livre à ces durs travaux et sans doute son labeur sera-t-il récompensé ; c'est tout un nouvel état d'esprit à créer ; ces terres sèches bien irriguées, profondément retournées sont fertiles, mais il faut d'abord libérer les esprits du mirage d'un travail

facile, d'une hausse assurée, d’une richesse certaine ; c'est désormais sur la productivité réelle de ces terres que sera fondée la richesse du pays et non sur la spéculation. Nous ne prétendons point dans ces pages présenter une étude sur la valeur réelle des terres dans cette région ; d'après des observateurs sérieux, il faudrait distinguer entre la région aride et celle des « foot-hills » ou des contreforts des Rocheuses ; la première est limitée par la frontière américaine vers Blairmore au sud, au nord par Kindersley-Alsask, à l'Est par Maple Creek, à l’ouest par Brooks, c'est la région des oasis dus aux irrigations ; la deuxième région, dont Calgary est le centre, est moins aride, plus arrosé, des collines onduleuses sont couvertes de pâturages et par endroits de bosquets ; autour de Calgary, sur la ligne de Calgary à Mac-Leod et sur celle vers Edmonton, la terre produit une récolte ordinaire les années sèches, comme 1922, et une très belle les années pluvieuses, comme en 1923; c'est dans cette seconde région que le prince de Galles a acheté en 1920 un ranch à environ 50 milles au sudouest de Calgary, où il fait faire élevage et culture. Comme les terrains des villes, à la veille de la guerre, ces terres de l’Albesta ont fait à la fin de la guerre l'objet d'une spéculation effrénée, à la faveur des hauts prix du blé, qui se vendait 3 francs le boisseau; redescendu à un taux plus normal, et valant aujourd’hui environ o fr. 8o, le blé ne nourrit plus un spéculateur et ce mirage s'est enfui, pour faire place à une réalité somme toute acceptable, et en tous cas plus solide. Calgary était une bourse aux terres; c’est la bourse et nonlesterres qui donnait l'argent; désormais ce doit devenir le centre commercial

d'un pays agricole : c'est la terre et le travail qui procureront une richesse, bien plus durement acquise qu'aux jours heureux où la fortune venait en dormant.

L'élévateur n'est pas spécial à cette région de la prairie ; d'un bdut à l’autre du Canada, il sort de terre comme le produit typique de la nouvelle civilisation ; mais son rôle économique est tout particulièrement important dans les régions éloignées de l’extrême-ouest, où il est une des conditions de l’exploitation en grand des terres à grain. On ne comprendrait rien à cette organisation si l'on ne partait de cette idée directrice : tandis que la plus large part du blé cultivé aux États-Unis est consommé sur place, 80 p. 100 du blé cultivé au Canada est vendu à l'Europe ; il a donc fallu organiser d'immenses greniers pour recevoir et acheminer ce blé jusqu'aux bateaux de l'Atlantique. Dans l’est, qui au point de vue qui nous occupe, comprend l'Ontario, à partir de Port- Arthur, le Québec, le Nouveau Brunswick et la Nouvelle Écosse, on s’est contenté de construire des « élévateurs publics +, en nombre restreint (24) et d'une grande contenance (33 millions de boisseaux), qui reçoivent le grain inspecté et le conservent jusqu’à son embarquement : 1 n'y a pas d'intermédiaire entre le grenier public du port et le grenier privé du cultivateur ; c'est ainsi qu'à Montréal, au port même, sont élevés deux immenses élévateurs d’une contenance respective de 2 millions et 2 millions et demi de boisseaux qui reçoivent le grain des producteurs et le déversent dans les bateaux,

Dans l’ouest, c’est-à-dire dans tout le reste du Canada, l’organisation est plus complexe : la campagne est parsemée de petits élévateurs, dit «Country Elevators », annexe de chaque station de chemin de fer ; il n’y en a pas moins de 900 en Alberta, de 2 200 en Saskatchewan et de 700 en Manitoba ; l'Ontario en a quelques échantillons et la Colombie britannique vient de construire ses premiers spécimens ; tous réunis ont une contenance de 125 millions de boisseaux ; on peut dire que tout centre agricole de l’ouest a son élévateur, en même temps que sa station et que souvent il y a pour une station plusieurs élévateurs ; c’est là que le cultivateur va conduire sa charrette de grain, qui y sera emmagasinée avant toute inspection ; c'est un des traits caractéristiques de la prairie et de son organisation économique ; c’est grâce à cela qu’une récolte immense peut être engrangée et facilement transportée vers le débouché ; mais ce grain doit être nettoyé ; tout ce qui est endommagé doit être rejeté ;en même temps il doit être centralisé sur de grands centres de départ ; c'est le rôle des « Publics Terminal Elevators » où les chemins de fer amènent les récoltes rassemblées dans les élévateurs de la campagne ; il y en a quelques-unes à l'intérieur, 4 ou 5, d’une contenance d’une douzaine de millions de boisseaux ; mais c'est à Port-Arthur et Port-William qu’ils sont presque tous réunis sur les grands lacs: avec des élévateurs privés adjoints, ils sont au nombre de 30 et peuvent recevoir en même temps dans leurs immenses cages 55 millions de boisseaux (1). Telle est l’organisation aussi simple

(x) H y en a également un à Vancouver d'une contenance de 1.250.000 boisseaux,

que puissante qui permet aux grains les plus éloignés de la prairie d’être expédié en Europe, sans retard, ni perte, par les ports des deux cités sœurs qui ont le monopole de fait de transport du grain vers l'Europe.

Avant d'être terre à grain, l'Alberta du Sud, dont Calgary est le centre, et la Saskatchewan du Sud étaient le pays des grands ranchs ; la vie du rancheur est une de celles qui ont séduit le plus ies imaginations : elle a été décrite jadis dans un roman par M. Auzias Turenne qui mena au Montana dans des temps déjà lointains cette vie avec le fameux marquis de Morès au ranch « Fleurde-lis ». Le rancheur habitait en pleine campagne exceptinnellement un cottage de luxe avec électricité et chauffage et généralement une maison de bois sans prétention; il avait sous ses ordres les fameux cow-boy, c'est-à-dire les gardiens de vaches, qui, blancs ou rarement indiens, surveillaient à cheval les troupeaux cet passaient pour d’incomparables cavaliers ct des types étranges. Le troupeau vivait sur le sol de la prairie et se déplaçait quand l'herbe ne suffisait plus: on calcule qu'il faut 300 à 500, exceptionnellement de 2 000 à 3 000 bêtes, chevaux ou bœufs, pour qu’un ranch soit vraiment organisé; or il faut dix acres par bête, pour le nourrir ,un troupeau de cette importance nécessite donc 5000 acres ou pour les très grands ranchs 30 000 acres, soit environ; 12 000 hectares ; c’est assez dire que pour faire l’élevage dans ces conditions, il faut se servir de terres peu favorables à la culture ou du moins achetées très bon marché; aujourd'hui ces grands ranchs sont passés presque à l’état de souvenirs :ils ont été refoulés parla mise en culture les derniers qui subsistent soit dans

le sud de l’Alberta et de la Saskatchewan, soit dans Je nord de }'Alberta sont très éloignés des centres et ne sont d’ailleurs plus que des morcellements des anciens grands ranchs. Les exploitations agricoles sont devenues mixtes : le tiers du sol environ est consacré à la culture du blé et de l’avoine, les deux autres tiers à l'élevage de bœufs, de chevaux et de moutons; le gardien de troupeau n'a plus à déployer les prouesses de l’ancien cow-boy ; la main-d’œuvreest constituée par des ouvriers agricoles blancs, qui ne manquent pas, mais que l’on paie très cher; aussi cette cherté de la main-d'œuvre, jointe à la baïsse des terrains, à l'insuffisance des récoltes et à la guerre, a causé la presque complète disparition des colonies françaises qui se trouvaient naguère à Calgary et aux environs de Calgary ; à Calgary, les de Clerval, de la Salle, marquis de Roussy de Sales, Baron de Bernis, Comte de Vienne, Comte de Charnacé, etc, ; à 00 milles s'étaient rassemblés il y a vingt ans des officiers démissionnaires après les inventaires et leurs amis:les Trochu, les de Beaudrap, les de Reinach-Werth, qui s'étaient groupés dans un centre nommé Trochu du nom du neveu du général; aujourd'hui la colonie est disloquée, la plupart l'ont quittée ; à 45 milles de Calgary, à High River, une petite colonie subsisteencore et le comte de Foras y habite ; mais la vie est rude et les belles illusions sont perdues.

Et en regard pas assez de compensations ; le pays est triste et la vie quotidienne est dure, faute de domestiques. La tristesse de ce pays est due avant toute chose à l'impression de désert qu'il cause dans la région aride et à la rareté des arbres d'ordinaire rabougris dans l’autre

région ; pendant des centaines de kilomètres, on n’aperçoit d’arbres que près d’une maison, où l'on parvient à les faire vivre par des soins infinis. Il est d’ailleurs assez difficile de savoir pourquoi cette région est aussi déshéritée ; dès que l’on remonte vers le nord, à mi-chemin d’Edmonton, ou dès que l'on se rend vers l'Est, à mi-chemin de Winnipeg, des bosquets réapparaissent; or, le sol est le même, la précipitation d’eau (14 pouces par an) est à peu près la même: des professeurs de l’Université d'Edmonton m'en ont donné la raison suivante : jadis toute cette région était couverte de forêts, mais les Indiens d’abord et Iles colons ensuite y ont mis le feu, il aurait fallu replanter ; mais la pluie est si rare que les nouvelles pousses ne prennent que rarement; de plus, dans cette région du sud de l’Alberta, le vent du sud ou e chinook » souffle en hiver par période, il fait fondre d'un coup toute la neige, empêche ainsi l'eau de s’accumuler pour le printemps et de donner à la terre une humidité suffisante pour que l’arbre repousse. Ce vent chaud est d’ailleurs un bienfait et permet dans le sud de l'Alberta aux troupeaux de pâturer à l'air libre dans la prairie tout l'hiver, en y trouvant assez de pâture pour y subsister jusqu’au printemps, alors que dans l’Alberta du Nord, il faut faire hiverner les animaux, ce qui ajoute aux dépenses de l’éleveur.

Je me demande s'il ne conviendrait pas d'attribuer à l'altitude un rôle dans ce phénomène ; le plateau où se trouve la région de Calgary se relève graduellement pour s’adosser aux Rocheuses ; il plonge au nord vers Edmonton qui n’est qu'à 2 000 pieds, à l’est vers Winnipeg qui n'est qu'à 800 picds, alors que la ville même de Calgary

est à 3 500 pieds, c'est-à-dire à plus de 1 oo0o mètres. Quelle que soit la cause de cette absence de végétation arborescente, cette région présente un aspect qui contraste avec celui que montre soit la région du Nord de l'Alberta, avec Edmonton dans sa ceinture de forêts, soit surtout celle de la Colombie britannique.

Dans le quartier des résidences de Calgary, vous apercevez quelques arbres au milieu des pelouses, mais de quels soins ne sont-ils pas entourés et avec quelles difficultés ne les fait-on pas sortir de terre; ils cachent généralement dans le nouveau quartier de petits cottages avenants en bois peints, dit « Benghalow »; ce sont les nouvelles constructions, qui différent des anciennes, en ce qu'elles n'ont qu’un rez-de-chaussée ; la raison de cette nouveauté est caractéristique des nouvelles mœurs de l'ouest ; il est devenu presque impossible de se procurer des domestiques ; il n’y a pas de blancs qui acceptent ce métier, sauf quelques Anglais ou Anglaises que se disputent les plus riches maisons, et bien qu'il y ait à Calgary un petit quartier chinois déjà dense, il y a peu de Chinois domestiques et il faut les payer très cher: une famille, qui en trouve un, doit lui donner au moins 50 à 60 dollars par mois, tous ses autres frais payés, liberté accordée un jour par semaine, etc... ; au moment de mon passage, au change du jour, ces gages représentaient plus de ïooo francs par mois. Aussi la plupart des dames de la société de Calgary sont-elles réduites à obtenir des aides temporaires et à organiser leur vie sur une nouvelle base ; on essaie tous les usages de l’électricité devenue la nouvelle servante: les fourneaux électriques sont maintenant en usage, comme le nettoyage

électrique ; certains sont agencés de telle sorte que le petit déjeuner du matin est prêt à une heure fixée la veille ; malgré tout, les soins du ménage exigent du travail et les maîtresses de maisons ont fait construire les nouvelles villas, quileur servent de demeure, sans étage, pour n'avoir pas la fatigue de monter et de descendre un escalier. Ces Benghalow sont d'ailleurs fort agréables d'aspect et confortablement installés ; chaque famille a le sien dont le coût moyen est d'ailleurs de 10000 dollars environ ; ils forment tout un quartier, qui escalade une petite colline dénudée au sud de Calgary, tandis, qu'au nord la hauteur qui domine le Bow et qui est reliée à la ville par un grand pont, est couverte de (petites maisons plus simples et sans arbres, qui sont les demeures des employés et des ouvriers, dont chaque famille habite une de ces maisons.

Calgary a connu et connaît donc des jours de crises ; son développement est arrêté ; mais cet arrêt ne paraît pas définitif ; le travail et l’émigration ramèneront une prospérité qui, pour paraître moins grande que celle d'il y a dix ans, sera plus stable ; l’industrie commence à se développer dans la ville pour répondre aux besoins de la région: abattoirs, savonnerie, minoterie, brasserie, raffinerie de pétrole ; elle deviendra aussi le point de départ des prospections, dont certaines seront sans doute fructueuses, si comme on le dit, les produits minéraux se rencontrent dans la région : à la période de spéculation et de richesse factice, doit succéder, après une dure épreuve, la période de la mise en valeur lente et l’enrichissement réel.

La Saskatchewan du sud est la continuation de la zone aride de l'Alberta du Sud: mais le centre et le nord de cette province est très propice à la culture et contient des fermes nombreuses, étendues, très bien cultivées et très prospères. La sécheresse n’y compromet pas les récoltes aussi, sauf une petite partie du sud touchant la région semi-désertique des États-Unis, la Saskatchewan est. elle avant tout un pays de cultures de grains ; tout le centre de la province est un vaste champ de blé; les centres agricoles et les fermes y sont dispersées de toute part, et la population ne se concentre pas dans des villes; aussi, alors que la capitale, Regina, était déjà capitale avant 1905, en un temps où Calgary venait d’être créée, n’a-t-elle pas aujourd’hui plus de 40 000 âmes, alors que Calgary compte 65 000 habitants; l'autre ville principale de la Saskatchewan, à r50 milles seulement de Regina, Saskatoon, la ville de l’Université de la pro-' vince, suit d’ailleurs la même voie et compte 25 000 habitants. C'est de Calgary qu’on peut se rendre le plus facilement à l’une ou l’autre, situéc à peu près à mi-chemin de Winnipeg.

Jusqu'en 1905, tout le pays, à l'ouest de Manitoba, la Colombie britannique exceptée, constituait un seul territoire dont Regina était la minuscule capitale ; de 1905 à 1920 le développement économique de ce qui était considéré comme l'extrême ouest, amena Ia création des deux provinces de Saskatchewan et d’Alberta; les régions plus au nord formèrent 4 les territoires du

nord-ouest » divisés en 1920 en trois districts dits: Mackenzie, Keewatin et Franklin ; une partie des anciens territoires furent rattachés au Manitoba, à l'Ontario et à Québec, les nouveaux ayant leur limite méridionale au 60° degré de latitude ; seul le Yukon est organisé en territoire séparé depuis 1898.

Si Regina’et Saskatoon n’ont pas grandi d’un même élan que Calgary et Edmonton, c’est que l’industrie a été favorisée dans ces dernières par diverses circonstances et notamment par la découverte degaz naturel, quiattire les industries locales à cause de la facilité d'emploi et de son prix relativement modique; c'est aussi que la campagne même de la Saskatchewan est si prospère qu’elle a retenu l’'émigrant et celui-ci est venu si nombreux que les 195 000 habitants de 1905 sont devenus 850 000 en 1921; quand on suit la ligne qui traverse la Saskatchewan centrale en passant par Saskatoon pour descendre sur Winnipeg, on aperçoit une suite continue de fermes, des champs de blés fertiles, et toutes les heures une station avec son élévateur ; des bosquets de-ci de-là, des lacs et quelques légers mouvements de terrains donnent au paysage un peu de variété ; c'est la région qui produit annuellement 300 millions de dollars de blé ; dansle sudouest, près de l'Alberta du sud, dans la zone de Calgary, la sécheresse modifie la culture et le ranching subsiste ; dans le nord, au delà de Prince Albert, située presque au confluent des deux rivières Saskatchewan, qui avec leur affluent le Bow arrosent les deux provinces, commence la zone des forêts de sapins, de mélèzes, de pins, de peupliers et de bouleaux, dont l'exploitation, avec celle des fourrures, fait la richesse de ia région et a dans

la petite cité naisssante de Prince Albert son marché provincial.

Ainsi la prairie, dans le vrai sens du mot, a presqu® disparu ; la prairie, c’est le ranching ; c’est le territoire où paissent en liberté les grands troupeaux ; cette prairie n'existe guère que dans le sud-ouest de laSaskatchewan et ie sud de l'Alberta ; partout ailleurs la culture a pris la place de la prairie, soit en totalité, soit en partie ; le résultat est tantôt admirable, comme dans la Saskatchewan du centre, tantôt moins assuré, comme dans la région de Calgary ; mais partout cependant la transformation de la prairie en champs de blé ou de culture a transformé la vie économique de l’ouest canadien et a contribué à en faire un des grands marchés de produits agricoles du monde.

Edmonton, porte des territoires du nord-ouest Canadien. — De la plaine sèche de l'Alberta du Sud à l'Océan glacial arctique. — La zone en pleine culture, le centre d'Edmonton, la zone de colonisation, la zone des bois, la zone nue, la terrestérileet glacée. —

Les habitants du Nord: les agents de la Hudson Bay Cie, Îles missionnaires : entretien à Edmonton avec les évêques de ces inissions ; les fonctionnaires de l'État fédéral : entretien avec un juge d’'Edmonton envoyé dans le Nord. — Les Indiens : Leur rôle au Canada ; leur type physique mongol ; les 5 groupes d’Indiens du Canada: 19 Les Esquimaux ; leur séjour, leur pêche, leur Kaiak, la chasse au phoque, leur portrait physique et moral ; 2° les Indiens de l’ouest canadien et des Rocheuses, leurs langues, la chasse au caribou et l'utilisation de l'animal ; 3° les Indiens des forêts de l'Est, les hommes des bois, l’utilisation des écorces, la chasse et l’agriculture ; 4° les Indiens des plaines de la prairie, la chasse au buffalo, la vie nomade, leur disparition ; 5° les Indiens de la côte Pacifique, la pêche au saumon, l’utilisation du cèdre, leur art spécial.

Le développement de la ville d'Edmonton. — La période de crise depuis 1913. — La crise sociale. — La société d'Edmonton. —

La vie intellectuelle — L'Université de l'Alberta. — Sa création. — Son essor. — Sa vie. — Les préoccupations intellectuelles, — Le maire d'Edmonton.

Les questions politiques et nationales. — Le groupe des Canadiens français. — Leurs églises, leur club, leursécoles, — Les Canadiens français et les Irlandais dans le catholicisme, — I.’archevêque catholique d'Edmonton, — Une métropole. — Ce qui lui manque, — Son avenir.

E Canada ne se divise pas seulement en neuf provinces et le Yukon; un territoire immense s'y ajoute, aux limites incertaines, car si on lui a donné au sud la frontière du 6o° parallèle, au nord il peut

se prolonger jusqu’au Pôle ; à lui seul il couvre plus du tiers du Canada, mais on ne lui attribue qu’une vingtaine de mille d'habitants, dont un nombre indéterminé, mais encore important d’Indiens. Déjà certains se flattent d’y extraire les métaux rares et d’y faire jaillir le pétrole, qu’effectivement on a découvert dans les neiges de la rivière Mackenzie. Ce sont officiellement « North West Territoires », les territoires du nord-ouest ; c’est le pays des missionnaires, des chasseurs de fourrures et des Indiens, le pays où le voyageur ne va pas, mais à la porte duquel il se présente pour écouter qui en arrive. |

Or si ce territoire est politiquement gouverné par le gouvernement fédéral d'Ottawa, c’est à Edmonton qu'est son entrée, c'est là que nous vîmes le juge qui y porta la justice au nom de l'État, l’évêque qui y porta la foi au nom de l’église, L£ commerçant qui y porta ses produits pour y acheter la fourrure au nom de la Hudson Bay Cy.

Pour bien se rendre compte de ce que représente Edmonton, il faut venir du Sud, de Calgary, et remonter ensuite par le chemin de fer, puis suivre le récit des voyageurs vers le Nord.

On quitte la plaine sans arbres qui entoure de sa sécheresse Calgary ; à peine a-t-on parcouru 30 milles dans le nord que des bosquets apparaissent, puis quelques arbres rabougris, puis des bois ; toutes les demi-heures le train s'arrête; partout de gros villages naissent ; entre eux des fermes isolées les relient ; et trois lignes de chemins de fer raccordent Calgary et Edmonton; c'est un pays en plein essor ; sans doute tout est ébauche ; la clôture est un fil de fer, les maisons sont des planches,

sa route est une piste ; l'auto court à travers champs, le village de bois semble impromptu ; mais c’est la jeunesse de la civilisation, dont la victoire est assurée.

Nous voici au 55. parallèle ; jusque-là peuvent monter les chênes, les hêtres, les frênes, les noyers, les érables, les pins; au delà ils ne peuvent plus vivre: c'est déjà « le Nord ».

Edmonton est situé juste à la latitude la plus élevée dés grandes villes de tout le Canada.

La rivière Saskatchewan du Nord y trace une large courbe au milieu d’une épaisse forêt, qui a été peu à peu défrichée pour y bâtir la ville, mais tout autour, que l'on suive les méandres du fleuve, que l’on se rende à l’Université lointaine, que l’on aille au terrain de golf, partout la forêt se retrouve; ce sont tantôt des taillis bas et épais, tantôt des arbres de petite hauteur, des bouleaux avec quelques sapins et de temps en temps quelques hêtres, ke bouleau domine et donne au paysage par la blancheur de son écorce et la clarté de son feuillage une gaîté et au irépuscule une clarté qui fait Ja joie des yeux.

C'est en cet endroit que le chemin du nord est coupé

Par une grande route qui va de l’ouest à l’est, du Pacifique à Saskatoon et Winnipeg par le Jasper Pass, le seul col de la région, à travers toute la masse des Rocheuses. À ce carrefour fut bâti Edmonton.

* Au nord, Je chemin de fer s'arrête, le fleuve devient bientôt la seule voie de communication ; c’est le commencement d’une nouvelle région penchée vers l'Océan Glacial et la baie d'Hudson, de même qu'au delà du grand lac de Winnipeg et de la zone du Prince-Albert, dans les provinces voisines ; jusqu'à 100 milles au nord d'Ed-

monton, c'est le pays de nouvelle colonisation ; mais peu à peu la région civilisée, mise en cultures fait place à un pays presque entièrement vide d'habitants et en partie inexploré. Au fur et à mesure que l’on s'avance dans le |: nord, le paysage change d’aspect. Les champs travaillés deviennent rares ; la plaine s'étend jusqu'à l’horizon, parsemée de petits lacs ou de lagunes. Çà et là, une maison de bois, peinte en rouge, sert de centre à quelques maisons groupées autour de la voie ferrée, quand elle | existe, de relais sur le fleuve ensuite, ce sont les pays tout nouvellement défrichés. Jusqu’au cercle polaire, se continuent les forêts vierges de trembles, de saules, de cyprèÿ. et surtout de boulcaux et de sapins, que l’on appelle ic j'épinette, ces deux pionniers de la civilisation vers l'Océan Glacial. Jusqu'au cercle polaire, l'hiver dure jusqu'en avril. Dans le courant d'avril, la température change soudainement. En quelques jours, la neige fond ; les corbeaux, qui annoncent le printemps, arrive#, le pays semble comme une immense lagune qui eouvre une terre gluante. Bientôt, ces eaux se déversent di: $ les petites rivières qui descendent vers les grands lacs, les poissons remontent le cours du fleuve ; les canards et les oies sauvages apparaissent dans la prairie ; des perdrix de savanes et des poules de prairies animent le marais; en peu de semaines le sol, qui avait presque disparu pendant l'hiver donne une moisson souven'p abondante ; mais hâtivement, dès le mois d'octobre] l'hiver réapparaît avec sa monotonie et ses glaces. Plus au nord, en des régions que le chemin de fe, n’atteindra pas de longtemps, dans un pays inconnu, oil ne vivent qu'Indiens, missionnaires et trappeurs de là

CAE

Hudson’s Bay Co, existe une immense zone de forêts vierges et de lacs que les cartes n’indiquent qu’approximativement, d’étendues désertes, de montagnes que les géographes n'ont pas décrites et de cours d’eau plus larges que l’Hudson. Dans cette région, on rencontre l'été les animaux sauvages typiques de la faune canadienne. L’élan du Canada, que l’on appelle ici l’orignal, l'ours du Canada, le renne sauvage que l’on appelle ici le caribou, les loups et toutes les bêtes à fourrure, la martre, la loutre, l’hermine, le rat musqué, le castor, le renard, le lynx. Indiens des bois ou chasseurs de forêts habitent, quand ils ne se rendent pas aux dépôts de la Hudson’s Bay, des wigwams d’écorce ou de peaux et vivent de la chasse et de la pêche.

Plus au nord encore, la forêt touffue est remplacée par quelques taillis et par des sapins rabougris. Bientôt ceux-ci même disparaissent et seuls, comme dans un grand parc de prairie, se rencontreront, plantés de loin en loin, quelques épicéas en forme de pyramide. Iis deviennent bientôt minuscules, puis disparaissent quand on atteint le soixantième parallèle, le cercle polaire. >

C'est alors le pays des étendues ou des montagnes dénudées, le pays des espaces immenses recouverts de neige presqu’en tout temps et vraisemblablement inhabitable.

C'est dans cette région que le soleil ne se montre presque pas en hiver, mais que jaillit l'aurore boréale et que pendant l'été, la nuit est remplacée par un long crépuscule. C’est le pays de la Terre Stérile, celui que les Anglais appellent The Barren Land, c'est la zone complètement

nue, éternellement glacée, livrée aux vents de l’arctique, c'est là que l’auteur anglais, Edward White a placé le drame de son roman Terres de silence paru en traduction française chez Stock en 1911. C'est le dernier refuge des Indiens ; les Denés habitent la zone des bois de l'Athabaska et du Mackenzie, les Esquimaux les déserts glacés. Ces régions n’ont chance de devenir pour le Canada des pays productifs que si comme au Yukon, des mines de métaux précieux ou des puits de pétrole y sont découverts. Jusqu'à ce moment, ces pays resteront déserts ou du moins ne seront parcourus que par des Indiens ou des chasseurs en quête de tuer des animaux à fourrure qu’ils rapporteront dans les « factories » de la Hudson’s Bay ou de Révillon.

Tel est cet empire des bois et de la terre glacée, grand comme un tiers de l’Europe, dont Edmonton est l’entrée ; trois autorités s'y font reconnaître des Indiens: la plus ancienne est celle de la Hudson Bay Co, dont la domination politique et économique était entière avant 1870 et dont le centre était alors Winnipeg, où nous retrouverons son principal établissement ; sa puissance économique subsiste, mais limitée et concurrencée et c'est de sa succursale d’'Edmonton, comme de son centre de Winnipeg, qu'elle continue à envoyer ses agents dans tout le nord-ouest canadien.

La première autorité qu’elle rencontre devant elle au cours de x1x® siècle et qui grandit, alors que la sienne décroîit, est celle des missionnaires. Ces missions sont aujourd'hui encore entièrement confiées à des Français, aux Oblats de Marie-Immaculée, dont l'œuvre est une épopée ; tout le territoire du nord-ouest et le nord des

trois provinces de la prairie, qui n’est pas encore colonisé, est divisé en trois vicariats apostoliques, celui d'Athabaska, celui de Kecwatin et celui du Mackenzie.

Or, quelle ne fut pas notre chance que de rencontrer à Edmonton même, trois ou quatre évêques (l'un d’eux est un coadjuteur) qui dirigent ces missions. Nous leur frendons visite à la qure de $aint- Joachim, dont le curé

st également un père Oblat, et dont la maison sert de centre aux prêtres Oblats de passage à Edmonton. Ces trois évêques sont Mgr Grouard, évêque de l'Athabaska, qui depuis soixante ans évangélise le Nord du Canada et habite le village qui porte son nom : Grouard. Son coadju-

eur, Mgr Joussard qui l'accompagne, a sa résidence dans Re même vicariat apostolique, plus au nord, à Fort Chipewyan.

Enfin, un autre disciple de Mgr Grouard, est à ses côtés, c’est Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackensie avec résidence à Fort Smith. Ces trois évêques sont de France, du Mans et du Puy. Mgr Grouard allait même fréquemment en France avant la guerre, pour y recruter des prêtres pour ses missions, qui ont besoin, dans chaque vicariat apostolique, d’une vingtaine de missionnaires ; actuellement encore dans les deux vicariats de l'Athabaska et du Mackenzie, non seulement les évêques, mais là presquetotalité des prêtres sont des Français de France. Toutefois, depuis la guerre, le recrutement de ce clergé

vient de plus en plus difficile et sans doute faudra-t-il hercher ailleurs des vocations nouvelles. Ces évêques se sont adonnés à la conversion des Indiens des régions du Nord, Esquimaux et Dénés.

Un livre récent d’un oblat, le KR. P. Duchaussois

« Aux glaces polaires + raconte avec talent les exploit incomparables de ces missionnaires, dont on peut di que Mer Grouard est le premier pasteur. C’est en sep tembre dernier qu’il se trouvait donc à Edrhonton entr deux tournées pastorales dans les neiges du Mackensi et de l’Asthabaska, avec Mgr Breynat et Mgr Jounar Trois Français robustes, d’une belle gaîté et leu gravité épiscopale animée d’une joviale bonhomie : l'air a quatre-vingt-deux ans, le plus jeune soixante e naturellement, l’octogénaire, lorsqu'il interpellait sexagénaire, l’appelait « jeune homme». Et les bell histoires coulaient des longues barbes ; mais ce n’étaien point les souvenirs de vieux briscards à la retraite. plus âgé, Mgr. Grouard, était étourdissant de jeunessk et de bonne humeur. Les sauvages l’appellent, paraît d'un bien beau nom, long comme une phrase et qui signi fie «le priant au menton abondamment poilu » et quan il parle, en effet, sa barbe bat de ses flots blancs la cein ture violette. Sa manière de conter était inimitable, un gaîté irrésistible et pourtant la majesté de l’âge, la dignit de l’évêque restaient entières. Il nous présentait un de se plus chers collaborateurs, son continuateur dans Mackensie : « Tenez, disait-il, voyez ce jeune homme, un jour, il m'a causé bien de l'inquiétude ». Mgr. Breynat assis bien sagement sur sa chaise souriait, un peu roù gissant. La belle voix de burgrave continuait : « Nous venions de traverser le lac Athabaska et nous attendions au poste de la mission, le père Breynat, qui était resk en arrière. Plusieurs jours se passèrent ; nous étions {0 inquiets, je voulais le ramener coûte que coûte, mort 0 vif. Enfin, on vit un attelage sur la neige ; mais les chien

aient la queue basse et je compris que quelque chose allait pas. En effet, je père nous arrivait avec un pied elé. L'orteil avait tout à fait mauvaise mine. Ce n’est ien, dis-je, il n'y a qu’à couper, et tranquillisé, je pus nfin allumer ma pipe que je n'avais pas touchée depuis uit jours. Eh bien, le croiriez-vous? Le père Breynat, qui pourtant l'air d’un homme raisonnable, tenait à une artie aussi inférieure de son individu. Il préféra user es onguents des bonnes sœurs. On frictionna, on emmailota le pied malade ; le lendemain, naturellement, le pied ntait la gangrène. Alors, je dis au père qui servait de enuisier à la mission : « Aiguise, aiguise bien ton cou- Veaus et pendant qu'il coupait, je surveillais notre pauvre père Breynat. Mais nous avons là, sous le doigt, un tendon très dur; alors le pauvre père, à chaque entaille, vous comprenez... Et je lui disais e allons un peu de patience ; et je me tournais vers le menuisier : « Aiguise donc ton couteau, animal !» Et le narrateur mimait la scène, les gestes du boucher, du vivisecteur, les soubre- Sauts et grimaces du patient et il concluait jovial: + Et vous voyez, grâce à ce petit sacrifice, nous l'avons encore. » Diminué de son orteil, Mgr. Breynat faisait en effet, bonne figure, quoiqu'un peu intimidé de retenir si longtemps l'attention.

+ Je ne sais prêcher que les sauvages », disait aussi en chaire, Mgr. Grouard », «et je vais vous parler comme si ‘je m’adressais à eux. » Et il nous commenta les Sept Douleurs de la Vierge : ce fut un récit charmant, tout Chaud de tendresse et d'humanité. Je n'ai jamais mieux compris l'Evangile et les petites images du xv® siècle qui montrent le cœur de Marie transpercé par sept glaives ;

je voyais si bien les « pauvres sauvages » groupés autour de

leur « père priant », attendris comme des enfants, au récit

des malheurs d’une mère. La civilisation moderne est

dédaigneuse, même un peu brutale. Elle laisse à l'écart,

ces frères inférieurs, cette race enlaidis par la souffrance et

arrêtée dans son développement par un climat inhumain.

C'est le dévouement des missionnaires qui paye la dette

de l'humanité à ces déshérités du globe. Iis acceptent la

terrible existence boréale, pour apporter aux malheu-

reux les espérances du christianisme et leur enseigner

quelques vertus. Nous sentons bien que c'est là chose plus

haute et plus rare que tout ce que le génie humain peut

inventer ou faire dans l’ordre de la connaissance ou de la

beauté. Les explorateurs et les marchands ne viennent

qu'après ; ils ne passent et trafiquent que là où les mission-

naires ont installé quelques vertus essentielles, un commencement de sociabilité. Ces braves gens qui mènent : cette lutte acharnée, obscure, solitaire, contre la nature

et la sauvagerie, portent comme arme un crucifx à la

ceinture ; ces poilus ardents ct joyeux, ce sont presque tous des Français venus de France. et ils ne cachent

pas de préférer leur vie chez les sauvages à leurs séjours

dans les pays civilisés. ‘

La troisième autorité qui se fait sentir dans ces territoires, est toute théorique ; c’est celle de l'État fédéral Canadien ; il a procédé en 1920 à de nouvelles délimitations : ces territoires du nord-ouest au sud limités par le cercle polaire et se divisent en trois districts, ceux de Mackenzie, Kecwatin et Franklin; ils sont gouvernés par un commissaire nommé par le gouverneur général en son conseil et assisté d'un conseil de gouvernement

de quatre membres ; mais combien tout cela est fictif; il fallut un jour juger un Indien et le gouvernement choisit un de ses juges, le juge Dubuc d'Edmonton, pour ses transports avec tout l'appareil de la justice à un mois de route avec une caravane dont seule les photographies, que le juge nous montre, peuvent donner idée. Veuillez vous représenter une Russie peuplée de 20 000 âmes, dont la moitié serait des sauvages ne parlant aucune langue connue, habitant un pays sans autre voie de communication que ses fleuves, évangélisé par cinquante missionnaires et gouverné de Londres ; supposez la Russie transportée au nord du Cap Nord et vous vous figurerez à peu près la situation du nord-est Canadien.

Ce sont donc les Indiens qui forment la population sédentaire, si l’on peut dire, de cet immense territoire; aucune question n’a excité plus d'intérêt que celle de leurs origines, de leur histoire et de leur avenir. Tout le Canada actuel est plein de leurs souvenirs, toute son histoire remplie de leurs aventures, toutes ses légendes imprégnées de leurs exploits. Ils étaient naguère des centaines de mille; aujourd’hui vous les cherchez en vain ; quand vous voyez un homme indien, comme j'en vis à Charlesbourg, ou des enfants d'indiens, comme à Vancouver, quelle désillusion { et tous vous disent : ou l’Indien reste dans sa réserve en terre civilisée à ne rien faire, ou il fuit pour vivre sa vie d'autrefois dans le terres inexplorées; il est inassimilable à notre civilisation.

À vrai dire, cette civilisation a détruit l’Indien dams la prairie, comme l'arbre dans la plaine de l'Ouest, et l’Indien a gagné le pays inconnu où le colon n’a pas encore défriché la forêt.

Si vous voulez connaître un peu l’Indien, demandez vos renseignements aux deux seuls hommes qui ont contact avec lui, le missionnaire qui l’aime et le convertit, le trappeur qui le domincet cherche à l’asservir ; par eux, on peut faire des Indiens d'aujourd'hui l’esquisse suivante.

Il est aujourd’hui reconnu depuis les études du Père Petitot publiées en 1875 que les indigènes du Nord- Amérique, appelés Indiens, sont des Mongols venus par le Kamtchatka et l'Alaska, ils peuplaicnt jadis toute l'Amérique du Nord, leurs puissantes tribus firent alliance avec les Français et les Anglais, au temps des guerres ; depuis la paix, ils ont été peu à peu rejetés dans les territoires dédaignés.

Ces Indiens représentent un seul type physique, le type mongolique aux yeux noirs, aux cheveux noirs et droits, au nez aquilin, à la barbe rare ou absente, aux os de la face très marqués ; leur peau était cuivrée, d’où leur surnom de peaux-rouges. 1 n’y avait pas mbins de 200 tribus indiennes en Amérique, au nord du Mexique. Leurs langues étaient diverses et ils se comprenaient par gestes ; malgré l’uniformité fondamentale du type physique, leur aspect et leur taille sont aussi divers que leur vie et leur état d’esprit ; ce qui subsiste de ces tribus peut être divisé au Canada en cinq groupes que caractérise moins le langage que des ressemblances dans l'organisation sociale, les coutumes et la manière de vivre, qui sont déterminées par le milieu où ils vivent, le climat et les traditions. Ces 5 groupes sont ceux : 1° des Esquimaux ; 2° des Forêts de l'est canadien ; 3° des Forêts de l’ouest canadien et des Rocheuses ; 49 de la Côte du Pacifique ; s°des plaines des provincesde la prairie.

Les Esquimaux vivent sur les terres de l’Extrême- Nord sans arbres, stériles et glacées ; on les trouve sur les côtes de l'Océan arctique et dans les îles depuis le Groënland jusqu’à l'Alaska. Leur vie matérielle est dominée pat la pêche au phoque, au « musk-ox », à la vache marine et à la baleine. Des peaux de ces animaux ils fabriquent leurs vêtements et leurs habitations d'été, de leurs os ct de leur ivoire, les ustensiles, instruments et armes qui leur sont nécessaires. Ce sont les moins végétariens des hommes, car dans leur nourriture n'entre aucun élément végétal et l'on prétend même que leur nom est dérivé de « Ashkimeq », qui veut dire mangeur de chair vive.

Le bois étant extrêmement rare dans la région qu'il habitent, le peu qui leur est apporté par mer est utilisé pour élever des habitations d'été ou mélangé avec de l'ivoire pour fabriquer des arcs, des flèches, et autres instruments utiles ; leur vie les éloigne de toute agriculture, de tout art, ils se servent seulement de lampes de pierre alimentées avec l’huile des poissons arctiques ; ils vivent dans la neige et dans l’eau et ils se nourrissent des produits de l’eau. Aussi peut-on dire que leur grand art est de savoir bien construire et bien guider leur canot et exceller à la chasse au phoque.

Rien n’est plus remarquable que l'adresse et l’agilité que déploie l’Esquimau dans la manœuvre de son kaiak, chef-d'œuvre d'industrie primitive ; long de 5 mètres au moins, large de 40 centimètres au plus dans sa partie médiane, profond de 30 à peine, effilé des deux bouts à la façon d’une navette, le kaiak se compose d'une charpente de lattes de bois très légères entrées les unes dans les

autres sans le secours d'aucun clou et complètement recouverte de peau de phoque tendue. Il se trouve ainsi fermé de tous côtés ; une unique ouverture circulaire au centre permet à l’homme de se glisser à l’intérieur et de s’y asseoir par un prodige de souplesse. Un ourlet en saillie borde cette ouverture. Une fois installé dans son kaiak, l'Esquimau, dont le torse seul est encore visible, adapte à ce mince ourlet, une ceinture en peau de phoque qui monte jusqu'aux aisselles, un capuchon également en peau de phoque, des brassards, des gants complètent son ajustement, des cordes en boyaux de poisson ferment le tout hermétiquement; désormais les vagues peuvent déferler, elles ne mouilleront qu’un coin de son visage. Soudé à son embarcation qui lui sert à la fois de vêtement et d'étui, l'Esquimau peut se renverser dans son kaiak, disparaître sous les eaux, y séjourner même quelques secondes et reparaître le visage à peine mouillé, car l'eau a glissé sur l’épiderme huileux. Dans ce frêle esquif, l’'Esquimau résiste à la tempête déchaînée, le flot passe sur lui et dans le sillon écumeux de la vague, il réapparaît triomphant. L'aviron, qu'il tient à la main n'est pas seulement une rame pour pousser de l'avant, c'est un balancier qui permet à l’homme de garder l'équilibre et de maîtriser les flots. Le kaiak est la vraie place et la parure de l’Esquimau. Quand il s’est installé dans l’ingénieuse machine, sa large figure s’éclaire d’un sourire, ses mouvements se déploient en une cadence gracieuse. Là, il se sent supérieur non seulement au destin et à la tempête, mais aussi à tous les étrangers, dont aucun sur ce point ne pourrait essayer d'entrer en rivalité avec lui. L'Esquimau est préoccupé, épris, fier de son kaiak,

comme j'indien Siou, de son cheval, et l’Arabe de son chameau. Son autre occupation pour chercher sa nourriture est celle de la chasse au phoque qui révèle l'endurance et la patience de l'Esquimau. Pour atteindre le phoque toujours en éveil, il est obligé tantôt de rampersur la glace, tantôt d'y rester immobile un temps indéfini. Quand le printemps s'annonce et qu'après la grande nuit de l'hiver le jour apparaît, l’Esquimau prépare le kaiak et le traîneau léger sur lequel il posera son canot {Cet appareil combiné s'appelle kamigak). Il se munit de ses armes : flèches, harpons et parfois fusils, il emporte aussi des provisions de bouche, car il devra aller sur la glace marine et demeurer plusieurs jours caché entre les glaçons. Il peint son kaiak en blanc, il se vêt lui-même d’habits en peau de renne blancs, car il s’agit de tromper le phoque et de ne pas lui laisser soupçonner la présence de l’homme. Pour réussir, le chasseur doit surprendre sa victime. Il s'approche done aussi près que possible, se penchant sur son kaiak, afin de dissimuler son visage. Arrivé à portée, il foudroie la bête d’une balle, sur le glaçon où elle s’était endormie ; s’il n’a point de fusil, il saisit sa pagaie de la main gauche, tandis que de la droite il lance le harpon avec vigueur. Il arrive que l'animal même atteint, plonge avec rapidité. L'Esquimau se lance à sa poursuite dans le léger kaiak. Une vessie attachée au harpon qui a frappé l'animal flotte sur l’eau et guide la course du chasseur. Épuisé par la perte de sang et percé de nouveaux coups de javelot, le phoque finit par tomber entre les mains du chasseur.

Dès l’âge de dix ans l'Esquimau s'exerce à manœu-

vrer le kaiak et à quinze il prend la mer avec l’attirail complet du chasseur de phoque.

Il est extrêmement curieux de lire le portrait moral et physique qu’en font les missionnaires : l’'Esquimau disent-ils, est courtois, avide de s’instruire, intelligent, d'une industrieuse habileté, qui se montre non seulement dans la construction de leur kaiak, dans la confection de leurs instruments sans outils, mais dans leur merveilleuse adresse à construire leurs « iglons » ou maisons de neige et à y vivre confortablement sans feu dans le long hiver boréal : la ruche de neige, avec la lampe et la température des corps maintient une température de bain turc ; les blocs de neige se cimentent et se transforment en glace dépolie transparente aux rayons de la lune, il faut alors construire un autre « Iglon ». En regard de ces qualités, ils ajoutent : l’Esquimau est menteur et voleur, il ne recule pas devant le meurtre pour satisfaire sa cupidité, il est orgueilleux, les mœurs sont déplorables, les amis se prêtent leurs femmes et il n’est aucune inconvenance qu'ils ne se permettent, ils abandonnent volontiers leurs enfants, et pour achever le portrait, les missionnaires disent qu’ils sont exactement à l’opposé des autres Indiens : ceux-ci sont des grands enfants vantards et niais; les Esquimaux sont infatigables, très intelligents et surtout d’une volonté, d’une ténacité extraordinaire, Après quoi, tous ajoutent : il n’est pas un Esquimau qui physiquement ne soit un frappant portrait de Japonais.

Tout autres sont les autres Indiens : naïfs, vaniteux, inconstants de volonté, paresseux, généralement d'une intelligence limitée au concret, inapte à l’abstrait, tels sont leurs traits généraux actuels.

Le groupe des forêts de l'Ouest-Canadien et des Rocheuses paraît aujourd'hui le plus important de tous : ces tribus s’éparpillent dans les forêts depuis les régions stériles de l'Alaska et du Nord-Ouest jusqu’à la baie d'Hudson, la prairie et la côte du Pacifique. Les tribus des Cris de l'Athabaska et des Denés du Mackenzie sont parmi les plus importantes d’entre elles, chacune a sa langue ; la langue crise est sonore et mélodieuse, riche de formes et de nuances, avec un alphabet de 15 lettres ; les langues denés sont heurtées, monosyllabiques comme le chinois, inépuisables en mots concrets, entièrement dépourvues d'expressions abstraites ; c'est un effroyable travail pour les missionnaires que d'apprendre autant de langues qu'ils fréquentent de tribus.

Ce groupe semble rattaché par toute sa vie économique à l'existence et à la chasse du caribou, la chair constitue presque toute leur nourriture, la peau sert de couverture et s'emploie pour fermer les habitations et confectionner des vêtements : elle est rendue douce comme de la peau de chamois et blanche comme la peau du chevreau. Sur ces peaux, ils tracent de beaux dessins avec des piquants de porcs-épics, teints de diverses nuances. Ainsi décorée, ils en fabriquent des « moccassins », des gilets, des chemises, des gants, des ceintures, etc. Ces Indiens vivent ainsi uniquement de la chasse, ne faisant aucun travail agricole, pêchant quelque peu, travaillant un peu le bois et surtout son écorce. On peut dire que leur spécialité est l’utilisation de la peau de caribou pour en faire des vêtements remarquables par leurs broderies composées de piquants de porcs-épics.

Les Indiens du groupe des forêts de l'est vivent depuis

la rive ouest de la baie d'Hudson jusqu’à l'Atlantique ; ce sont des hommes des bois, vivant des bois, adaptant à leurs besoins tout ce qu'ils y trouvent et notamment les écorces.

L'utilisation des écorces des arbres semble être la caractéristique de ce groupe. Ainsi, avec l'écorce du bouleau, ces Indiens fabriquent leurs canots minces et rapides qu’ils font légers pour les portages fréquents, en étirant l'écorce sur des cadres de bois, et assemblée avec de la poix. C'est d’écorce et non de peaux que les wigwams de ces Indiens sont recouverts. C’est sur l'écorce qu'ils tracent leur calligraphie sous forme d'images ; c’est avec l'écorce qu'ils fabriquent les petits ustensiles de ménage et des articles décoratifs. Comme les tribus des forêts de l’ouest, ils travaillent les peaux pour en faire des vêtements et les décorent de piquants de porcs-épics teints en couleurs diverses, que depuis la venue des Européens, ils remplacent par des paillettes de cristal. Mais ils tissent aussi les écorces : de l'écorce des ormes et d’autres arbres, ils font des sacs ; du jonc, ils tissent des tapis et des couvertures pour leurs + tepees ».

Ce groupe est à moitié chasseur et à moitié agriculteur. Ils cultivent le maïs et le tabac, et se servent même parfois de poisson pour engraisser leurs champs, en plaçant un poisson à la racine de chaque plante. Les Iroquois ensemencent au printemps, laissent à leurs femmes le soin de la culture, et s’en vont à la chasse, Vers la fin de l'été, ils retournent à leurs villages pour faire la récolte.

Le maïs ajoute ainsi à leur alimentation de gibier et de poisson un élément végétal, ainsi que le riz sauvage et

le sucre d'érable. Mais le nombre de ces Indiens des forêts de l'Est, qui constituaient autrefois de puissantes tribus, est devenu infime.

Les Indiens des plaines des provinces de la prairie ont à peu près complètement disparu. Les derniers Sioux ont été traqués par la police montée ; quelquesuns sont cow-boy dans des ranchs ; il n’y a plus de vie indienne dans la prairie ; il y a seulement quarante ans, il en était autrement et ces tribus étaient caractérisées par leur vie économique tout entière attachée à la chasse du buffalo, ou du bison dont ils faisaient leur nourriture, leurs vêtements et leurs abris ; cette viande était aussi savoureuse que le meilleur bœuf ; ils se servaient de la peau pour leurs + teppes » et leurs bateaux; des cornes ils fabriquaient des cuillers, des casques, des peignes, des arcs et des coiffures ; avec la crinière ils tissaient des ceintures, des « lassos » et des objets décoratifs. Les sabots, les cornes et les restes de peau fournis- Saient de la colle ; avec les os ils fabriquaient des armes, des couteaux et des instruments ; l'estomac de la bête était placé dans un trou et rempli d’eau et ces Indiens faisaient bouillir leur diner en utilisant des pierres brûlantes: leur calendrier était écrit et presque toutes leurs œuvres d'art exécutées sur des peaux de buffalo; ces Indiens vivaient comme des tribus de chasseurs, ne cultivant pas le sol, utilisant le chien et ensuite le cheval, nomades toujours en mouvement sur je terr.toire de leur tribu ; cette vie était naturellement contraire à toute possibilité de colonisation et c’est pourquoi ils ont dû disparaître à mesure que la plaine de l’ouest canadien était mise en culture,

Le groupe des Indiens échelonnés le long de la côte du | Pacifique vit de la pêche au saumon et de l'utilisation des cèdres géants de cette région ; avec le cèdre ils fabriquent des canots pour aller sur mer ct sur les rivières, des ustensiles de toutes sortes, des chaudières, des avirons, des boîtes, des cuillers, des pièges pour le poisson, des tambours, des masques et des sculptures symboliques ; les branches du cèdre servent à former de la corde et avec l'écorce ils tissent des chapeaux, des manteaux, des imperméables, des tapis et des paniers; ces Indiens sont devenus par tradition des artistes dans le travail des bois de cèdre, comme constructeurs et sculpteurs; leurs paniers tissés et cousus sont renommés ainsi que leurs couvertures un peu rudes, mais un des plus remarquables spécimens de tissage qui existe. Ainsi leur vie dans les forêts de cèdres du Pacifique marque son empreinte sur leurs œuvres, distinctives tant par la matière qu'ils utilisent que par le travail qu'ils exécutent comparé à celui de tous les autres Indiens. Il en est résulté un art étrange et caractéristique tout à fait spécial à ce groupe, aux dessins de forme géométrique, avec des animaux tissés, découpés et peints.

Leur vie dans les forêts de cèdres géants les a conduits à bâtir à l'inverse de tous les autres Indiens, des maisons immenses construites avec les fûts des grands cèdres ; ces maisons ont jusqu’à 70 mètres de long sur 14 de hauteur et deviennent de véritables phalanstères, où les Indiens vivent en commun. Ce sont ces groupes d’Indiens que l'on retrouve encore assez nombreux au nord de Prince-Rupert et dans les îles de la Reine Charlotte, formant des villages que les vogageurs vers l'Alaska

visitent avec intérêt, leur attention étant attirée surtout par les objets d'art indien sculptés dans le bois et peints de nuances violentes,

Teis sont les habitants du nord du Canada : Indiens survivants des anciennes tribus, chasseurs de fourrures, missionnaires, colonisateurs audacieux ; c’est d’Edmonton qu'on peut le moins difficilement les atteindre.

Les habitants d'Edmonton ont eu l'orgueil de leur situation ct la certitude de leur avenir ; ils ne se trompaient pas et les progrès de la ville répondirent au rôle qui lui était dévolu: capitale de province, entrée du nord-ouest, carrefour des routes de l'est à l’ouest et du Sud au nord. Aussi son plan a-t-il été conçu pour abriter 500 000 habitants.

Le développement de la ville, en effct, entre 1905 et 1913 avait légitimé les plus grandes espérances ; vers 1910, Edmonton comptait à peu près 15 000 habitants ; mais la crise de 1913, suivie par la guerre et le grand arrêt de la colonisation qui en résulta ont changé le cours des événements ; la ville n’a guère en 1922 qu'une soixantaine de mille d’habitants, alors qu’on escomptait pour cette année une population de 100 000 à 150 000 âmes ; aussi peut-on dire, en quelque sorte qu'Edmonton souffre d’une crise de maigreur, comme une personne dont les vêtements auraient été coupés trop larges.

Le passant ne voit pas sans surprise en parcourant la ville que d'immenses espaces semblent vacants, qu'entre des rues et même des maisons un grand vide

subsiste : les habitations semblent disséminées et non réunies ; ce phénomène est dû à ces espérances déçues ; mais ce qui ne s’est pas rempli en dix ans, le sera en trente : les gens d'Edmonton n'ont qu'à prendre patience; ils sont sûrs de l'avenir.

Une dame d'Edmonton, qui est venue habiter ce pays il y a dix-sept ans, me disait qu'à cette époque aucune maison de pierre n'était encore bâtie, alors que la ville comptait environ une dizaine de mille d'habitants. On commença par construire quelques édifices en pierre pour le quartier des affaires, cet espace restreint où se trouvent rassemblés les grands magasins de la Hudson Bay, les grands magasins Ramsay, le Tegler Building et le Mc Leoo Building voisin.

Le chemin de fer du Grand Tronc y édifia un très be hôtel, dit Hôtel Mac Donald, du nom de sir John A. Macdonad, construit avec beaucoup d'art sur la hauteur dominant Ja rivière Saskatchewan du nord. De la terrasse, l'œil découvre le panorama de la ville, la ceinture de verdure qui entoure Edmonton, les grands bâtiments de l'Université, de l'autre côté de la rivière, les deux ponts enjambant le fleuve profondément encaissé, et dans le lointain, les bâtiments du Parlement. C'est à peu près à la même époque qu'un Français, aujourd’hui décédé, René Lemarchand a construit, loin du centre, un + bloc » comme on dit ici, c’est-à-dire un grand bâtiment portant son nom, et contenant des appartements séparés ; un peu plus plus tard, on commence, plus loin encore du centre, à bâtir le palais aujourd'hui achevé du Parlement, élevé au bord de la rivière sur l'emplacement de l'ancien Fort-Kdmonton, Au delà encore fut construit

vers la même époque la résidence du Lieutenant-Gouverneur dominant la rivière ; enfin à trois kilomètres de la ville, sur un emplacement magnifique fut entrepris il y a onze ans la construction de l'Université qui se continue d'année en année, et dont déjà aujourd'hui l'ensemble constitue une imposante architecture se composant de nombreux bâtiments, dominant la rivière de l'autre côté de la ville.

Les gens d'Edmonton, ont vu grand, non sans raison ; ils se voyaient déjà vivant dans un second Winnipeg, aussi le réveil a été dur et il est singulier pour le passant d'entendre dans cette ville, si loin de la vieille Europe, des expressions qui semblaient réservée à la situation de celle-ci et d'observer des répercussions sociales, dont il imaginait que nos pauvres peuples européens avaient le triste monopole.

À Edmonton, comme en Europe, il y a de nouveaux pauvres et de nouveaux riches. Les nouveaux riches, ce sont ceux qui ont réussi pendant la guerre, ne sont pas pattis, ont osé certaines spéculations et ont bien vendu leursfournitures. Dans les clubs d'hommes ou de femmes, la société trouve maintenant des figures nombreuses tout à fait inconnues avant guerre. Ce sont ces nouveaux riches qui ont surgi de la tempête. À côté d'eux, nombreux sont les nouveaux pauvres : ce sont ceux qui avant guerre ont vécu sur les bénéfices qu'ils réalisaient chaque année en raison de l'augmentation de la valeur de leurs terres ou de leurs bâtiments : or cette valeur, au lieu de continuer à croître, a diminué considérablement ; la plupart des personnes que nous fréquentons à Edmonton ont vu tes bénéfices arrêtés et en ontre ont perdu des sommes

importantes, soit dans des banques ou des maisons qui ont fait faillite pendant la guerre, soit dans des sociétés de crédit hypothécaires ou autres, soit dans des affaires fondées sur le crédit et dont la guerre a arrêté l'élan. Aussi nombreuses sont les familles qui ont dû restreindre considérablement leur train de maison; voici, par exemple, M. et Mne X, : avant la guerre, ils possédaient un hôtel privé à deux étages, avaient un nombreux personnel domestique, recevaient et menaient large vie. Leurs terres ont diminué de valeur, ils ne peuvent plus en vendre une parcelle et gagner sur cette vente ; leurs placements dans une maison d’affaires et dans une banque hypothécaire ont été perdus ; ils ne peuvent plus aujourd’hui engager de domestiques au prix invraisemblable qu’ils demandent ; ils ont loué la moitié de leur maison, ne reçoivent plus, se restreignent. Ainsi de tous: comme ce cas n'est pas isolé, comme ces familles n'ont pas d'économies, cette situation a pour résultat qu’une gêne générale se ressent à Edmonton ; les dépenses ont par suite été restreintes ct tout le commerce en souffre; une crise générale en découle et seules quelques personnes traitées de «millionnaires» par les autres surnagent dans une société appauvrie. Comme à Calgary, comme à Victoria, le milieu social, qui correspondrait en France à la moyenne bourgeoisie, est atteint dans sa richesse et dans ses revenus et est obligé de changer de vie. Qui croirait qu'aux portes des Rocheuses et du Nord arctique on observe les mêmes phénomènes qu'en France ?

Cette société d'Edmonton est très différente de celle d’autres villes du Canada ; tous ses membres sont des

nouveaux venus, puisqu'il y a trente ans ces villes : étaient minuscules; mais parmi ces nouveaux venus, ct en raison de leurs origines, de leur intelligence ou de leurs talents, une sélection s'est vite faite et une société est née, où apparaît le souci de la bienséance et le désir de la culture et dont les ressources viennent non du commerce, mais de la terre ou des immeubles et de la profession : médecin, avocat, professeur d'Université, ministres provinciaux, banquiers, etc. Cette société comprend très peu de « millionnaires » : on en cite deux ou trois à Edmonton ; à Winnipeg leur nombre est sensiblement plus grand ; elle à ses hôtels, qui sont ici des cpttages, ses clubs et ses villas ; elle ne se compose guère, comme à Winnipeg d’ailleurs, que de quelques centaines de familles, quoi qu'elle soit plus ouverte que dans certaines villes de l'est, Cependant presque aucun membre de cette société, si riche soit-il, n’a, outre sa maison de ville, une résidence à ja campagne, le correspondant du château en province de France. On cite, et l’on peut compter sur les doigts, le nombre de personnes qui aurait à la fois l’une et l'autre.

Par contre, pendant les chaudes journées de juillet et d'août, ces familles vont au bord des lacs, si nombreux dans ces régions ; celles d'Edmonton vont aux bords de deux lacs proches et y vivent à l'hôtel ou louent une petite maison ; la société de Winnipeg, plus riche que celle d'Edmonton, possède souvent un petit cottage sur les bords des lacs voisins ; c'est sur les rives du lac Winnipeg, à une distance d'environ 25 milles de la ville, que les familles aisées ont fait construire une petite maison d’ailleurs généralement très modeste, Les per-

sounes plus fortunées ont leurs villas sur un autre lac plus éloigné, à 125 milles environ de la ville, à la frontière de l'Ontario, au lac des Bois. Le site est extrêmement joli. De belles résidences construites en bois y ont été élevées et installées avec tout le confort désirable ; de petits yachts à pétrole aménagés de façon à permettre de passer plusieurs jours sur le lac, sont amarrés près des villas. Malheureusement, là comme ailleurs, le feu, le grand malfaiteur au Canada, fait souvent son œuvre et comme nous passions à Winnipeg, nous apprenions par exemple qu'un des plus beaux cottages du lac des Bois, celui de Mme Hough, avait été entièrement détruit par l'incendie dont partout dans ces provinces de la prairie, nous apercevons les traces.

Cette société se retrouve dansses demeures et dans ses clubs de golf, seuls clubs mixtes au Canada ; l'aménagement des maisons, comme d’ailleurs la crise actuelle, ne permet pas les grandes réceptions et les grands dîners ; ceux-ci ont lieu au club; mais dans ces jolis cottages, le dîner intime a quelque chose de charmant et de champêtre ; l'architecture de la maison, la grandeur des pièces, l'éloignement du centre, le cadre de verdure, la douceur de l’accueil, la simplicité et la cordialité de la réception nous font toujours penser à unc visite intime chez un ami dans sa villa à la campagne, nous sommes ainsi reçus chez M. X., illustre médecin de la ville ; il a son cabinet d’affaires en ville, dans l'immense étage d’un Building, où une dizaine de m‘decins detoutes spécialités se sont groupés, formant comme une sorte de coopérative de médecins, avec bureaux communs, salon d'attente commun, sténographe commune, etc. ; sa

maison de résidence est très éloignée du centre, grâce au plan si vaste sur lequel est tracée la ville ; c'est une maison à deux étages, dont le rez-de-chaussée assez spacieux, avec un grand salon, deux petits salons et une salle à manger est construite comme une villa de Deauville ; sur les murs, des œuvres d’art nombreuses, que collectionne le propriétaire, visiteur passionné de notre Louvre,

Un autre diner charmant, quoique d’un caractère plus officiel, et moins exclusivement familial, nous mit en contact avec cette société aimable d'Edmonton. Ce fut cette fois non plus chez un Canadien anglais, médecin épris de l'art européen, tout imprégné de culture latine adaptée au milieu canadien, mais chez un autre Canadien anglais, vrai type de gentleman-farmer, épris de ses fleurs, de ses cultures et ses animaux, vrai personnage descendu du cadre des gravures anglaises, représentant la viedu gentilhomme dans son château confortable des campagnes anglo-saxonnes.

Nous sommes reçus au lunch par le Lieutenant- Gouverneur qui nous a fait savoir qu'il désirait nous donner un déjeuner dans l'intimité et nous recevoir en ami, sans apparat. C’est un homme de soixante-dix ans environ qui est venu il y a une quarantaine d'années à l'ouest du Canada, comme médecin de la C. P. KR. sous les ordres de lord Strathcona, alors sir Donald Smith, et de sir William Van Horne. Son fils qui a près d'une cinquantaine d'années est médecin coinme son père et dirige actuellement l'hôpital général de Banff. Dès son abord, courtois et cordial, il fait penser au digne bourgeois anglaisqui consacre saretraite à la vie campagnarde, ne

s'intéressant plus guère qu’à ses serres, ses nouvelles pousses, sa basse-cour, ses écuries et ses récoltes. Il nous conduit dans son parc pour faire admirer ses fleurs, qu'il cultive avec un soin jaloux, et à sa basse-cour où poules, chevaux, veaux, cochons sont réunis tous ensemble et auxquels il fait donner la nourriture pour jouir du spectacle. Il a fait aménager une grande serre où des fleurs de toutes espèces poussent artificiellement ct il vient chaque jour après son lunch les visiter. Le site est d’ailleurs fort plaisant ; l’hôtel, construit très loin de la ville, domine la rivière encaissée et de la terrasse du jardin on découvre l’ensemble de la cité et la couronne des bois qui l’enserre. Le Gouverneur-général vient de passer quelques jours à Edmonton et la femme du Licutenant- Gouverneur se fait un plaisir de montrer les chambres qui ont été aménagées pour recevoir lord Byng et sa femme. Au lunch, conservant les vieilles traditions anglaises, et d’ailleurs françaises, car Talleyrand encore faisait ainsi, graduant même selon ses hôtes la politesse de l'interrogation, leur demandant s'ils voulaient du plat servi, le maître de la maison est seul à trancher les viandes ; il les fait passer à ses hôtes par l’intermédiaire des misses, car la crise du personnel domestique s'étend jusqu'au Lieutenant-Gouverneur, qui n’a plus de maître d'hôtel et qui est réduit à accepter le service féminin. En faisant visiter sa basse-cour, le Lieutcnant- Gouverneur nous dit plaisamment, faisant allusion au Gouvernement de fermiers qui vient de triompher dans l'Alberta, que lui aussi se sent fermier, car il a perdu beaucoup d'argent avec ses animaux l'an dernier, mais ses fleurs l’intéressent assez pour qu’il'accepic avec philo-

sophic ces déboires et les oublient, en observant avec amour la poussée chaque jour visible de petits pots de géraniums roses,

Dans une société ainsi logée, la maison est le home lointain où l’on se repose et où l’on ne reçoit que comme à la campagne, des amis, sans cérémonie. Aussi est-il de coutume que c'est au club qu’on invite à dîner, à l’hôtel qu'on offre un grand raoût, au golf que les dames invi- . tent à leur thé.

Le golf n’est pas seulement un sport qui a conquis tout le Canada, jusque dans la moindre ville; c’est aussi le seul club mixte où femmes et homme de la société puissent se retrouver en dehors de chez eux, faire leurs invitations et remplacer les réceptions « at home ».

L'Edmonton Country Club, le principal club de Golf d'Edmonton, est situé À une dizaine de milles de la ville. La maison est assez petite, maïs le terrain est magnifique, entouré de grands bois et dominant une des boucies du fleuve. Une trentaine d'autos ont amené les joueurs et un grand nombre de dames, presque toutes canadiennes anglaises, qui prennent le thé. Le golf est aménagé dans une partie de la forêt, qui semble très récemment défrichée. En cet endroit, comme d’ailleurs dans la ville même, la Saskatchewan du Nord a creusé son lit profondément dans la vallée ; le plateau boisé est coupé par la rivière et ses rives abruptes , sur la rive convexe de la boucle, le fleuve a déposé des alluvions de terre fertile, sur lesquelles poussent des cultures potagères. En ce lieu, on semble vivre dans la forêt, avant son défrichement ;: re club a été construit à un

moment où l’on pensait que la ville s’étendrait très vite, grâce à un afflux continu d’émigrants ; il avait été ainsi placé à une grande distance du centre de la ville, pour ne pas courir le risque de se trouver un jour englob‘ dans celle-ci. Un fait montrera mieux que toute autre observation, la conquête du Canada par le golf ; dans une ville de 60 000 âmes, comme Edmonton, il n’y a pas moins de trois clubs de golf ; celui que je viens de décrire est le plus ancien ; un nouveau club a été construit tout récemment, près de l’Université et a pris le nom de Mayfair Golf Club. Ces deux clubs sont des clubs, où l'on entre sur présentation, avec droits d'entrée assez élevés, de 200 dollars, ct avec une cotisation annuelle de 50 dollars. Le troisième golf est une organisation municipale, faite par la ville et qui n’est pas un club; on y entre en payant une minime cotisation chaque fois qu'on désire jouer. Ces clubs de l’ouest ne sont assurément pas comparables aux magnifiques clubs de l’est, par exemple à ceux qui sont autour de Montréal ; mais que n’avons-nous de pareils clubs dans les environs de nos villes de France ! Le bâtiment est ici une maisonnette sans étages, organisée avec juste ce qu'il fautpour prendre le thé et faire la cuisine. A côté, une autre maisonnette contient ce qui est nécessaire pour les jeux. Mais lorsque la ville s'agrandira,le nombre des membres, les cotisations et les droits d'entrée augmenteront et le club fera aussitôt construire des bâtiments luxueux, à l'instar de ceux des grandes villes de l’est.

Ce serait mal connaître les Canadiens de l'Alberta que de s'imaginer qu'ils n’ont que des préoccupations matérivlles et qu'ils n'ont conçu en grand que le déve-

loppement de la ville, des affaires, des jeux et du prix des terrains. On doit à leur honneur proclamer que nulle province au Canada n’a fait un plus bel effort pour assurer l'instruction populaire et que nulle ville n’a, en si peu de temps et proportionnellement à sa richesse, conçu et exécuté un programme d’enseignement supérieur aussi remarquable,

Pas un voyageur ne doit traverser l’Alberta, sans rendre visite et hommage à son Université, dont l'importance déconcerte. Elle donnait, le jour où nous y allâmes, une réception et ce nous fut une occasion de la visiter en détail. Il faut presque vingt minutes en automobile pour atteindre le plateau où s'élèvent l’ensemble imposant des bâtiments déjà terminés. Le plan général est encadré au mur du grand salon de l'Université et est grandiose. Les promoteurs, il y a onze ans, ont acquis plusieurs centaines d’hectares, de quoi bâtir toute une ville. Ils ont aussitôt conçu une architecture d'ensemble, dont une très notable partie est déjà réalisée ; au point de vue des directions et des programmes, l’Université de l’Alberta est une fille intellectuelle de Mc.Gill. Le président, le D' Tory, professait à l'Université Mc Gill il y a quelque douze ans, lors de la fondation de la nouvelle Université; on l’appella à Edmonton; on lui remit des terres, des bois, un plan, et on lui demanda de créer de toute pièce, là où il n’y avait rien,une grande Université ; le Dr Tory eut ainsi à s’improviser grand homme d’affaires pour réaliser cette construction et cette installation. 11 y réussit pleinement ; fondée en 1911, l’Université compte aujourd'hui 1 200 élèves, 5 Facultés, une des arts et sciences pures, dont le doyen est le professeur

Kerr, une de médecine, une d'agriculture, une de droit, une de science appliquée. Nous visitons la Faculté des arts. Tout y paraît aménagé avec un grand esprit pratique. L'amphithéâtre est capable de contenir facilement 1 200 personnes. Dans la section des sciences pures, nous remarquons la part très grande donnée à la minéralogie et à la flore de la région. On sent l'effort de J’Université de s'adapter très étroitement aux besoins du pays. La faculté d'agriculture a des fermes modèles, de grandes zones de culture, ici un terrain, que nous traversons, où l’on cultive des fleurs pour étudier la meilleure manière de développer leur coloris, là une terre où l'on fait des essais de culture arborifère, etc.

A côté du quartier des bâtiments d’enseignement tout un quartier est réservé aux habitations. De très grandes bâtisses servent d'hôtel, les unes aux étudiants, les autres aux étudiantes, car bien entendu l’Université est mixte ; chaque étudiant y a une petite chambre assez sommairement meublée, mais d’apparence très propre. De grands terrains sont réservés aux jeux, tennis, football, etc., jeux et demeures disséminés à travers d'admirables pelouses, conformes aux traditions d’Oxford et de Cambridge.

Nous allons prendre le thé chez le doyen de la Faculté des arts. C'est dans le quartier de la résidence des professeurs. Une série de petits cottages, entourés de jardins, ont été réservés pour les professeurs et leurs familles : nous visitons ceux du président, ceux des doyens, qui sont très agréablement aménagés. L'esprit pratique se montre en toute chose, Comme, À cause de la crise des domestiques, la plupart des professeurs ne peuvent en

avoir, uhe organisation très ingénieuse leur permet de s'en passer ou à peu près; au-dessous de ces villas a été aménagée une série de canalisations électriques et de conduites, qui leur apportent non seulement le chauffage central, mais la cuisine électrique, lenettoyage électrique, le réveil électrique, etc. ; grâce à une de ces combinaisons, dont est friand l'esprit inventif des nord-américains, portés vers ces trouvailles d'organisation matérielle, il suffit de marquer sur un réveil l'heure à laquelle on désire que le petit déjeuner du matin soit prêt, et électriquement il sera prêt à l'heure indiquée. Presque tous les professeurs, s'ils n’ont pas de domestiques, possèdent des autos ; aussi a été aménagé à l’Université un garage central avec personnel s’occupant de leurs voitures, c'est une espèce de coopérative de professeurs d’Université. Lorsque la visite est terminée, le thé pris ct la réception finie, le président de l’Université nous invite à faire une promenade dans les environs. Conduisant lui-même son auto, il nous mène d’abord le long de la rivière dans des taillis très épais où, par endroit, des échappées laissent apercevoir le fleuve, coulant dans la gorge ; dans le lointain, très loin, sur l'autre rive, la ville d'EÉdmonton se détache sur Je ciel doré par le soleil couchant avec des tons d’une violence À décourager de peindre. Nous passons devant une ferme modèle de l'Université où se trouvent animaux de basse-cour et animaux de ferme, puis continuant à travers bois, dans des chemins qui ne sont pas aménagés, nous traver- Sons une forêt en partie défrichée, à traverslaquelle nous découvrons de temps à autre un terrain en culture où s'élève une jolie maisonnette de ferme. Partout ces

demeures sont construites en bois, peintes de couleurs vives ; leur architecture leur donne toujours un air de maison de plaisance ou de cottage anglais, si différent de l'aspect volontiers austère de nos fermes sans dégagement à l'extérieur. Tandis que nousroulons, nos hôtes, professeurs d’Université, nous content les joies de la chasse en automne où ils se rendent fréquemment, les plaisirs de la neige pendant les belles journées d'hiver où la température atteint parfois jusqu’à 40 degrés audessous de zéro, mais sans vent, et où le soleil paraît presque chaque jour dans un air absolument pur ; c’est particulièrement aux environs d'Edmonton, que l'on se livre à des sports d'hiver, tels que ski, traîneau, etc., et que l’on chasse à l'automne la perdrix, la poule de prairie, le canard sauvage, quand il remonte les lacs voisins. Parmi mes voisins de voiture, se trouve un jeunc Français, professeur adjoint à l'Université d’Alberta depuis une dizaine d’années, qui dit tout le plaisir qu'il prend à cette vie extérieure, si différente de la vie des Universités françaises ; le sport et la vie de plein air, ainsi que la vie sociale et collective des professeurs, des étudiantsetétudiantes, tiennent une place aussi considérable que les études et les préoccupations intellectuelles dans ces jeunes Universités de l’ouest.

Si l'Université a pris une telle place dans la vie d’une nouvelle province du Canada, comme l'Alberta, c'est qu’elle répond à un besoin, à une tendance de l'esprit public. Bien loin qu'il tienne en défaveur les préoccupations intellectuelles, la science, l’art, il les place à l'honneur; il peut les ignorer, mais son goût le porte à les connaître ; dès que le souci de la vie matérielle lui en Jaisse

le loisir, il cherche à satisfaire ce penchant : nous devions en avoir à Edmonton même, un autre témoignage que celui qu'offre, cependant suffisamment, le spectacle de la grande Université.

Le maire d’Edmonton offrait un diner intime, en l'honneur de notre Mission. C’est desa part, une attention d'autant plus remarquable, que la ville ne lui alloue aucune indemnité, pour des frais de cette nature. Il est visible qu’il a voulu, par cette gracieuse attention pour la Mission, montrer aux Canadiens-Français de la région d'Edmonton, la considération qu'il a pour eux. Dans le petit speech fait à la fin du dîner, il tient à indiquer le projet qu'il a conçu de faire connaître les beaux-arts au peuple d’Edmonton. Ii veut s'entendre avec une société. La ville prêtera son concours sous une forme qui n’est pas encore déterminée, probablement en prêtant un immeuble municipal. Cette préoccupation de l’art, nous l'avons remarquée le même jour chez le premier ministre de l'Alberta; chez le maire, comme chez le premier ministre, comme chez le ministre de l'éducation, s’affirme le sentiment qu’un peuple ne vit pas seulement de dollars ; quand il a obéi à ses exigences matérielles, il-demande la satisfaction d'autres besoins, besoin d’amusement, besoins plus élevés aussi de participer à l'idéal commun de l’humaunité, c'est-à-dire, à l'art et à la religion. Lorsque les villes arrivent à une certaine étape de leur développement, lorsque la richesse est acquise, elles sentent confusément le besoin de donner à leur population des satisfactions artistiques : elles conquièrent ainsi leurs lettres de noblesse. Montréal et Toronto les ont obtenues ; les autres métropoles du Canada marqueront tôt ou tard la même étape.

Dans aucune province du Canada ne sont absents les différends politiques, nationaux et religieux; mais il semble qu'ils sont dans l’Alberta moins vifs qu'ailleurs et qu'un esprit général d’apaisement s’y manifeste.

La province, comme ses deux autres sœurs de la prairie, a remplacé aux élections dernières, le parti libéral, par le nouveau parti progressiste, dit « fermier » ; ce parti a conquis une quarantaine de sièges de députés sur les 56 qui composent la législature provinciale. Ces nouveaux venus se préoccupent avant tout, de questions économiques, et leur élection est le fait de la prédominance d’une organisation établie sur cette base; dans une grande partie de l'Alberta, en effet, des coopératives agricoles se sont constituées à la campagne et autour de la coopérative, s’est formé un parti agrarien, s’occupant uniquement des questions agricoles d'intérêt immédiat. La crise qui a suivi la guerre et qui a amené une grande baisse de prix des céréales, a causé un mécontentement très vif dans Je monde agricole, et celui-ci a décidé de prendre en main, lui-même, ses intérêts, et de faire ses affaires par lui-même. C’est sur ce terrain, qu'aux dernières élections, l’ancienne majorité libérale du parlement a été battue par des hommes nouveaux, les hommes des coopératives. La nomination du nouveau premier ministre provincial est la démonstration de ce fait : nous lui rendons visite, dans ses bureaux du parlement, où le ministre est installé, à côté de la législature ; il paraîtun homme, à la fois, simple et énergique ; c’est un fermier,

presque malgré lui transporté au siège du gouvernement. Il ne s'était pas présenté aux dernières élections ; mais, l'assemblée du parti a décidé sa nomination au poste de Premier ministre. I1 adû se faire élire député ; puis a pris ïes rênes du pouvoir. Le ministre de l'éducation, toutefois, que nous visitons ensuite, n'est pas un propriétaire foncier, Mais, c’est encore un homme du même monde : il était pasteur baptiste prêchant avec succès, mais dut rétab'ir sa santé et achrta à c't effet une grande ferme en Alberta, où il vécut.

Au parlement, en face du parti fermier, le parti libéral a conservé une minorité de députés, dont le leader est M. Boyle. Par un phénomène curieux, il n’y a plus, au parlement qu’un seul conservateur, alors que ce parti cependant, conserve, dans la province, une influence considérable par ses journaux (le principal journal de l'Alberta est conservateur) et par ses membres, qui appartiennent aux familles les plus anciennes du pays et qui y exercent encore une notable action, notamment, sur le domaine économique.

La province de l’Alberta est composée en immense majorité de Canadiens anglais ou d’assimilés, mais elle compte cependant une petite minorité de Canadiens français, venus de Québec, dont il est intéressant de retracer le portrait.

Ces Canadiens-Français sont venus dans la province, il y a déjà de nombreuses années ; ils y étaient précédés, par les missionnaires, presque tous Français de France ; aujourd’hui, ils forment un petit groupe d'environ 25000 à 30 000 habitants, groupés particulièrement au nord d'Edmonton; ce sont presque tous des cultivateurs.

Toutefois, il y a déjà un noyau assez important de Canadiens-Français, qui habite la ville même : on évalue leur nombre à 3 000 environ, sur une population de 60 000 habitants. Ces Canadiens-Français ont eu assez fréquemment un représentant, dans le gouvernement provincial, par exemple, le sénateur Côté, dans ledernier ministère libéral de l'Alberta. Il est, d’ailleurs à remarquerque, tandis que les luttes entre Canadiens-Anglais et Canadiens- Français, ont été parfois assez vives dans l'Ontario et dans le Manitoba, elles l'ont été beaucoup moins dans PAIberta, où les relations entre les deux éléments du pays paraissent en général cordiales ; un témoignage de cette cordialité est donné par l’Université de l'Alberta, dans laquelle, la faculté des arts, sur l'initiative du doyen, a donné une grande part à l’enseignement du français.

Ces Canadiens-Français appartiennent presque tous au parti politique dit libéral. Toutefois, quelques-uns ont voté pour le nouveau parti fermier ; rares sont ceux qui se rattachent au parti conservateur, comme par exemple le juge Dubuc, seul juge Canadien-Français d'Edmonton; de même en effet qu’il y a eu presque toujours un ministre Canadien-Français dans le gouvernement, de même pour maintenir les bonnes relations avec l'élément français, nomme-t-on un juge Canadicn-Français et c'est actuellement le fils d'un ancien juge en chef de Winnipeg.

Ce groupe canadien-français a ses institutions, tels que l’église, le club, l’école; à la ville, comme au village, tout Canadien va à l'office le dimanche et, comme dans nos villages de France, la population, avant et après la messe, se retrouve devant le porche de l’église ; puis, les hommes

vont terminer, dans les campagnes, la fin de leur conversation, dans les cafés du village, ou dans les villes, à leurs clubs. Le quartier où est construit l’église canadienne française, deS. Joachim et le club canadien-français de la Vérandrye, s'étend très largement, sur un territoire coupé d’avenues à angles droits ; ce ne sont que petites maisons à un seul étage, chaque famille ayant sa maison , laplupart sont construites en bois et rappellent nos villas du bord de la mer ; de petits jardins entourent la maison et le quartier des résidences se prolonge ainsi indéfiniment jusqu’à plusieurs milles du centre de la ville.

Au milieu de ce quartier Canadien-Français, a été organisé leur club, sous le nom de club de la Vérandrye, du nom de l'explorateur de la prairie canadienne. Le club ne se distingue pas extérieurement des autres demeures du quartier des résidences ; c'est une grande villa, à étages, où les Canadiens-Français se retrouvent ; ce n’est qu’exceptionnellement, comme le jour où nous l'avons visité, que les dames sont admises au club, qui n’est qu’un club d'hommes, comme tous les clubs de ville, Une réunion régulière s’y tient le dimanche après la messe, d’autres, à l’occasion de fêtes, de causeries ou conférences, ou d’une personnalité de passage ; c’est avec l’église, le centre de la vie des Canadiens-Français d'Edmonton.

Loin d'Edmonton, et en pleine campagne vient d'être installé, depuis peu de temps, un pensionnat de Jésuites pour les garçons, dans lequel plusieurs de nos hôtes Canadiens-Français ont leurs fils. Le principal du collège, avec lequel nous causons, se réjouit de ce que le pensionnat, quoique récent, ait déjà 120 élèves ; presque tous les professeurs sont des jésuites et des Canadiens-Français ; l’en-

seignement s'y fait en français, sauf pour certains cours commerciaux, pour lesquels, l'anglais est nécessaire. L'installation de ce collège avait été réclamé avec instance depuis de nombreuses années par les Canadiens-Français de la province qui n'avaient pas d'établissements d’enseignement secondaire où ils pouvaient faire enseigner leur langue à leurs enfants. Satisfaction leur a ainsi été donnée, en ce qui concerne l'instruction des garçons ; ils désirent que leurs filles bénéficient désormais d’une installation analogue et demandent qu'un pensionnat de sœurs de la province de Québec soit établi à Edmonton ; aussi ont-ils présenté d'instantes requêtes en ce sens à l'archevêque catholique de la cité.

Car, il y a une question religieuse en Alberta, comme dans tout le Canada ; ce n'est point la lutte entre deux confessions ; c'est la rivalité dans le catholicisme de l'élément canadien-français et de l'élément irlandais ; à Edmonton, le conflit est permanent, mais générale. ment latent, grâce à la diplomatie de l'archevêque, celui-ci est actuellement Mgr. O'’Leary: c'est un Irlandais, jeune encore, de belle prestance, parlant excellemment le français. Il vient de remplacer un archevêque canadien français, décédé, il y a deux ans.

C’est de lui que dépend l’évêque suffragant de Calgary ; c'est avec luiqu'ont également de fréquents rapports, les évêques des territoires du nord du Canada. Il a la réputation d’un diplomate, qui essaye d'éviter les différends surgissant assez fréquemment entre catholiques de la région ; ceux-ci appartiennent aux nationalités les plus diverses ; ce sont des Canadiens-Français, des Irlandais, des Anglais, des étrangers d'origines différentes. La ville

d'Edmonton, par exemple, compte neuf paroisses. De ces neuf paroisses, deux sont à peu près exclusivement Canadiennes-[françaises, deux Canadiennes-Anglaises, et les autres très mêlées. Le nombre de catholiques à Edmonton dépasse une dizaine de mille et chaque groupe préfère naturellement avoir un curé, voire un évêque de sa nationalité. De là, ces différends chaque jour renouvelés, qui, pour n'être pas très sérieux, n’en sont pas moins fertiles en conflits quotidiens. Le rôle de l’évêque ou de l'archevêque, n'est d’ailleurs pas seulement religieux : il est véritablement social ; et de fait, par exemple, dans la pratique, quand il y a lieu à une nomination, à une fonction publique, intéressant spécialement un groupe de la population, tels que les catholiques, le gouvernement prend habituellement l’avis de l'archevêque comme représentant naturel de cet élément. Il s'ensuit que les tendances personnelles des évêques et des archevêques ne sont pas sans jouer un rôle. Les difficultés sont fréquentes aussi dans les questions de langue, comme d’ailleurs dans le reste du Canada ; par exemple, la paroisse la plus riche de Ia ville est la paroisse de S. Joachim ; la société Canadienne-Française habite cette paroisse, où les prêtres sont presque tous de langue française ; le dimanche, on dit à l'église, trois messes, la première, pour les Irlandais, avec sermon en anglais, la deuxième, pour les Canadiens- Français, avec sermon en français, et la troisième, pour lesAnglais, avecsermon en anglais ; mais, à la campagne, il n’est pas possible de résoudre les difficultés aussi aisément ; d'où conflits. I1 y a également des divergences de vues entre le milieu entourant l’archevêché, où l'emporte l'influence du haut clergé irlandais, et le milieu de

la congrégation des Oblats qui a une maison principale, à Edmonton, qui fournit quelques prêtres à la ville et jusqu’à ce jour, tous les évêques et les prêtres du nord du Canada. C'est ainsi que récemment, un journal hebdomadaire, inspiré par l'entourage de l'archevêque, a publié plusieurs articles de tête, qui ont soulevé la colère des éléments français ou canadiens-français. Ceux-ci sont allés jusqu'à demander le renvoi du rédacteur de la feuille. L'archevêque n’a pas accordé le renvoi, mais a fait savoir qu'il avait donné des instructions pour que de tels incidents ne se répètent plus. Il est ainsi obligé, chaque jour, de se servir d’une diplomatie savante, pour ne pas heurter trop vivement les différents éléments qui composent ses fidèles catholiques.

Edmonton a ainsi son plan de ville grandiose, son parlement, son quartier des affaires, son Université, son magnifique hôtel pour touristes, ses clubs, ses églises, sa cour de justice, son palais du Lieutenant-Gouverneur, Il lui manque un hôtel de ville et une bibliothèque publique (1) ; dans une petite maison on a installé provisoirement en haut, les bureaux de la mairie, en bas, la bibliothèque municipale, où d’ailleurs se trouve une section de livres français déjà nombreux, qui montre l'intérêt que la municipalité porte à la langue française. Cette installation ne cadre pas avec tous les autres bâtiments publics d'Edmonton. Le maire, qui est un Gallois transporté dans les prairies de l'Alberta, passe pour un

(x) Elle vient d'être construite depuis notre visite, en quelques mois, avec nne rapidité toute amérieaine.

administrateur judicieux de sa ville. Aussi a-t-il fait décider qu’Edmonton aura prochainement comme les autres grandes villes de l'Amérique du Nord, et avec la subvention habituelle de la Dotation Carneggie pour son installation, une magnifique « Public Library » ; nous ne doutons pas que l'Hôtel de Ville ne soit entrepris aussitôt après, pour doter Edmonton de ce qui lui manque: une maison commune, avec de grandes salles de réunions, où pourra même trouver place le futur musée de la ville.

Sans les dix années de crise que le Canada, comme la France, vient de traverser, Edmonton serait déjà une cité de cent mille âmes ; par sa position géographique, elle est certaine de son avenir ; les salutaires leçons de la crise actuelle ont consolidé son passé : les progrès de son développement continuent, plus lents peut-être, mais plus sûrs.

Edmonton est une métropole en puissance, une ébauche de capitale. Ses destins sont assurés. Ce sera dans cinquante ans, l’une des trois grandes cités de l’ouest, avec Winnipeget Vancouver, Vancouver au débouché de l'Ouest, Winnipeg au débouché de l'Est, Edmonton à la porte du Nord.

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