CHAPITRE VII WINNIPEG, LA CITÉ DU BLÉ
La bourse des grains. — La situation géographique de Winnipeg : son rôle commercial et industriel, son développement, la fermentation de l'ouest. — La lutte entre le fermier et l'intermédiaire, l’organisation coopérative, acheteurs et vendeurs à la Bourse de Winnipeg, le prix du blé,
Le mouvement agraire : Le « farmer» de l'Ouest, la ferme, le confort, le travail et les ouvriers agricoles, les cultures, la moisson, l'hiver, la vie de gentleman ; les revendications des fermiers, l’augmentation du coût de la production, le libre-échange, l’organisation des fermiers, le parti fermier et sa victoire ; l’opinion de ses adversaires, la psychologie du fermier canadien. Le gouvernement des fer. miers. Le parlement et les partis.
Les forces sociales: l’université, industrie, histoire et rôle de la maison Bay; la société de Winnipeg : son caractére mouvant, la transformation de la ville, les foyers; le goût de la dépense; les conséquences économiques ; les traits «américains» de cette société ; deux opinions ; le sentiment de l'Ouest canadien.
e «grain Exchange » ou Bourse des grains est le cœur de la ville ; c’est un grand édifice, situé Main Strect, où la foule des courtiers, des vendeurs, des spécu-
lateurs se rassemblent chaque matin, à 10 heures, autour de la corbeille où se jouent les cours du blé.
C'est à Winnipeg qu'est la seule bourse des grains, pour l'Ouest Canadien ; aussi, la ville est-elle devenue la grande place de commerce des blés du Canada. Si l'on considère les quatre provinces de l'Ouest, elles ont chacune une superficie sensiblement analogue, la Colombie britan-
nique étant un peu plus étendue, et une population variant de Goo à 800 000 habitants ; mais les deux villes de beaucoup les plus importantes, sont bâties aux deux portes de cette région, à l’ouest, Vancouver, à l’est Winnipeg : Winnipeg est situé au défilé, qui, entre le grand lac de Winnipeg et la frontière américaine, sert de passage forcé à tous les produits de l'Ouest ; sa situation examinée sur une carte est saisissante, et c’est là que se rejoignent tous les transcontinentaux du Canada. Winnipeg est à peu près à la limite de l'Ontario et du Manitoba, c'est-à-dire des régions de formation ancienne et de formation nouvelle du Canada, ces acceptations étant prises aussi bien au point de vuc de la nature du sol que de la civilisation ct de Y’organisation politique.
Ainsi désigné par la nature, Winnipeg est devenu, pour les achats au comptant, le premier marché de grain du monde, subissant, d’ailleurs, l’influence, d’une part, de Liverpool, et d'autre part, des marchés américains de New-York, Chicago, Saint-Paul et Minneapolis.
Sur cet isthme resserré, entre la frontière et les lacs du Nord, la cité a choisi pour son établissement, l'emplacement d’un ancien fort de la Hudson Bay C°., au confluent de la Rivière rouge ct de Îa rivière Assiniboine, au milieu d’un district agricole extrêmement prospère et fertile. La cité peut s’y développer à l'infini, sans rencontrer aucun obstacle, ct clle a passé, en cinquante ans, de 200 habitants en 1870 à 200 oao environ aujourd’hui.
Une agglomération urbaine de 200000 habitants dans un territoire qui en compte 600 000 au Manitoba ou 2 millions dans les trois provinces de la prairie est évidemment à elle seule une cause d'installation d’éta-
blissements industriels de toute nature, destinés à satisfaire les besoins de cette population. C’est pourquoi à côté d'industries qui mettent en œuvre les produits agricoles du pays, telles que minoterics ou établissements pour la conservation des viandes, rencontre-t-on à Winnipeg des industries de toute nature et jusqu’à des usines métallurgiques dans le désir qu'a le public canadien d'être moins tributaire de l'étranger pour ses produits industriels. La ville de Winnipeg fait d’ailleurs comme la province de très grands efforts pour moderniser le plus possible la ville et y attirer les industries et les hommes, Ville et province ont fait des dépenses et des travaux considérables, par exemple la province pour son Parlement, la ville pour l’alimentation de l’eau et les aqueducs qui l’amènent. Aussi les citoyens de Winnipeg se plaignent-ils d'être surchargés d'impôts, et dans un pays neuf et en voie de développement, c’est une récrimination à laquelle on ne se serait pas attendu, mais le mécontentement est universel et le budget de la province est en état médiocre. Ces plaintes seraient restées sans écho en un temps de prospérité ; mais la campagne de l'ouest est aujourd’hui en fermentation et il est intéressant d’en connaître les raisons, car c'est à Winnipeg que se joue la partie décisive.
L'orgamsation matérielle permettant la vente et l'envoi du blé en Europe est parfaitement agencée : des grands entrepôts de Port-Arthur et de Fort-William, le grain est dirigé par bateau vers Montréal pour une moitié et le reste prend la route de New-York où il trouve toujours des navires retournant en Europe. Le blé est en général devenu la propriété du propriétaire
de l'élévateur ; c'est lui qui l’achète au fermier et c'est Jui qui vient le vendre à la Bourse de Winnipeg aux agents des quarante, grandes maisons d'importation de blé répandues à travers le monde. Le fermier aurait le droit d’expédier son blé par voie ferrée à l'ort-William, à condition qu'il remplisse un wagon de 1 200 boisseaux ; on lui délivrerait alors un certificat qu'il pourrait négocier directement à la Bourse de Winnipeg ; mais ce mode de vente n’est pas aisé pour un fermier isolé, et de fait ce sont les propriétaires d'élévateurs qui achètent le bié au fermier.
De là, quand les prix mondiaux ne sont pas très élevés, la lutte entre le fermier et le commerçant ; une centaine de compagnies ontdes élévateurs importants et une vingtaine, de considérables ; souvent dans une région, l’une d’elie jouit d'un monopole de fait et le fermier se plaint qu'elle lui dicte le prix ; aussi les fermiers se sontils organisés et ont formé soit des coopératives, soit des sociétés privées dont ils sont les maîtres et qui possèdent les élévateurs. Ainsi dans la Saskatchewan, la société coopérative des fermiers a construit plusieurs centaines d'élévateursqui couvrent le pays et régularisent les prix; la société fonctionne bien et se développe. Dans le Manitoba, c'est une société privée qui joue le même rôle et dont la direction appartient aux fermiers ; elle s'appelle United Grain Growers Limited et son président est le leader du parti fermier à Ottawa, l'honorable Crerar ; tous ses actionnaires doivent être propriétaires de fermes ; la société ne se limite même pas à l’achat et à la vente du grain ; elle fait les mêmes opérations pour les instruments agricoles et les animaux et les étend aux trois
provinces de la prairie. Dans l'Alberta, les fermiers avaient d’abord formé des coopératives comme au Saskatchewan, mais elles réussirent mal, et elles cédèrent leurs élévateurs à J’United Grain, qui ainsi contrôle dans Je Manitoba et l'Alberta tous les élévateurs établis par les fermiers ct ceux construits par le gouvernement et loués à leur société.
Tous ces propriétaires d’élévateurs, soit coopératives soit sociétés commerciales, viennent vendre leur blé à la Bourse de Winnipeg ; les acheteurs sont cn Europe ou aux États-Unis ; c’est surtout le marché de Liverpool, le plus grand du monde, qui a de l'influence sur celui de Winnipeg, en offrant ses prix d'achats ; le Canada peut refuser de vendre, s’il trouve le prix trop bas, mais sa résistance est moins forte que celle des marchés des États-Unis, car il lui faut exporter 75 p. 100 de ce qu'il produit ; de son côté, Londres a besoin de ce blé, non seulement pour se nourrir, mais aussi pour faire ses mélanges avec le blé des États-Unis ct d'Argentine : c'est ainsi que l'Angleterre se trouve toujours dans la nécessité d’acheter une proportion donnée du blé canadien. Cette lutte entre demande internationale et offre canadienne trouve sa solution sur le marché au grain de Winnipeg, qui a un volume d'affaires égal à celui des marchés de New-York, Chicago, Saint-Paul et Minneapolis réunis.
Ce prix est celui du blé aux ports de Fort-Willam et Port-Arthur ; mais il faut en déduire pour avoir le prix de vente net du fermier, tous les frais et bénéfices des intermédiaires : ainsi on compte que pour le blé de la région de Winnipeg, il faut diminuer le prix de o fr. 20,
qui représente le coût du transport, le nettoyage, le séchage, la perte au dock, le bénéfice ; plus la ferme est éloignée de Port-Arthur, plus le prix de transport, qui est comme Îa variable, s'élève ; en outre le propriétaire de l’élévateur de la campagne prend un bénéfice normal de r cent. et demi par boisseau pour recevoir, monter ct débarquer le blé, Si donc, comme en septembre 1922, le cours du blé est aux environs de 1 dollar, le fermier peut toucher de 70 à 78 cent par boisseau ou moins encore s’il est éloigné des voies ferrées.
Ce prix est-il suffisant? C’est tout le problème et pour le résoudre, visitons d’abord ces exploitations agricoles et rendons-nous compte de ce qu'est le fermier de l’ouest. Quand on parle des grands territoires agricoles du Canada, une expression revient constamment, c'est celle de < farmer ». En Europe, et notamment en France, l’identité du vocable fait penser au fermier français ; en réalité, la même expression s'applique à deux catégories sociales entièrement différentes. Le fermier canadien n’a à peu près aucun trait commun avec le fermier français,
La ferme se compose presque toujours de 5 ou 6 bâtiments différents. La maison d'habitation, plus ou moins grande, est au centre de la ferme ; cette résidence du fermier a, le plus souvent, l’apparence non pas d’une ferme française, non pas même d’une maison de bourgeois français habitant la campagne, mais d’une villa de nos villes d'eau, avec de grandes baies et une terrasse extérieure, Le seul aspect de la maison, avant que l'on n’y entre, montre que l'habitant de la ferme a un état d'esprit tout à fait différent de celui du cultivateur français. C’est un gentleman de Ia prairie, ce n'est pas
un paysan de nos villages : et cependant si le climat pouvait donner goût à avoir une maison renfermée sur elle-même, sombre, aux petites fenêtres, aux portes étroites, aux murs énormes, où la vie du foyer se cache en quelque sorte et n'est pas ouverte sur ice dehors, ce serait le climat du Canada qui devrait 1e conseiller et non le climat de France. La maison est généralement en bois peint de couleurs claires, avec des encadrements de couleurs tranchées aux fenêtres, aux portes et aux lignes générales de l'architecture. Si nous y pénétrons, nous ne trouvons pas toujours le même confort que dans les maisons des villes, Toutefois, beaucoup d'entre elles ont téléphone, salle de bain, salon, etc.; dès que le fermier à gagné quelques dollars, il achète une petite auto ; au fur et à mesure que ses gains augmentent, ce Canadien veut autour de lui une atmosphère de luxe ou de demi-luxe : piano, phonographes, téléphonie sans fil, électricité deviennent des accessoires indispensables de sa vie. Les autres bâtiments à côté de la résidence du fermier sont constitués par un bâtiment pour les outils et les machines agricoles, un pour les animaux, et quelques baraques annexes ; très fréquemment, une ferme se compose de six ou sept bâtiments répandus autour de la résidence principale. Ces propriétaires ont un travail considérable sur leurs fermes à peu près six mois par an; ils travaillent eux-mêmes et au moment des récoltes souvent avec l’aide de leurs voisins ; ils ont aussi recours à des ouvriers agricoles. Dans la région autour de Winnipeg les fermiers ne se plaignent pas de l'absence de main-d'œuvre agricole ; ces ouvriers agricoles sont des Anglais, des Écossais, quelques étrangers tels que des
Ruthènes. Les plus appréciés de ces ouvriers sont les Canadiens français originaires de la province de Québec et les hommes des pays scandinaves.
La culture la plus importante est celle du blé, puis vient l’avoine, le houblon, la pomme de terre et quelques cultures accessoires ; un terrain est généralement cuitivé en blé tous les quatre ans. Sur ces fermes, les animaux qu'on y élève sont nombreux; ceux de la basse-cour d’abord, puis quelques chevaux, beaucoup de porcs, des moutons et des bœufs.
On comprend que dans une ferme où le fermier fait ainsi lui-même le travail agricole avec l’aide d'ouvriers ct où il a en même temps les habitudes de confort que nous avons décrites, le machinisme soit très développé pour venir en aide à l'effort humain ; aussi dans ces fermes trouve-t-on toutes les machines qui peuvent aider au travail. Quelques-unes viennent de la maison Massey- Harris de Toronto, mais beaucoup viennent de Cle:land, aux États-Unis, telles que, par exemple les batteuses. J'ai vu une de ces machines battre le blé. Les charrettes arrivent pleines de gerbes venant du champ ; les gerbes d'une charrette, en une demi-heure, avaient été versées dans la batteuse et transformées en trois lots, l'un de pailie, l’autre de balle, l’autre de grain. En quatre à cinq heures un énorme tas de paille, haut comme une maison avait été fait ; le grain était transporté dans une autre charrette à l’élévateur ; la paille restait sur place prête à recevoir les intempéries et pendant l'hiver elle sera découpée et souvent chauffée pour être donnée à manger au bétail; quant à la balle, il était ramassé et mise en réserve, pour servir de nourriture aux animaux de la basse-cour,
oies, poules, etc. Les dindes seules trouvent leur nourriture dans les bois.
Il faut à ces fermiers et à ces fermières une grande activité et un effort physique souvent considérable. Nous voyons l’un d’eux qui, le soir, s’habille en gentleman, vêtu d’une salopette, en train de faire marcher une batteuse, tirant sur les courroies, faisant des efforts musculaires violents, couvert de cambouis. A un autre moment, le fermier ou la fermière sème des champs immenses, installé sur la semeuse et tenant à pleine main quatre chevauxquitirentla machine. Fa fermière que nous avons vue avec une robe élégante et des souliers vernis est habillée d’un vaste chandaiïl de toile bis, un calot sur la tête, avec une sorte de culotte et de hautes bottines. Pendant six mois, Ces travaux pénibles sont presque interrompus. hiver, tout cesse; la neige recouvre le terrain; aucun travail des champs n'est possible, Les fermiers dont les fermes sont ici voisines les unes des autres d’un à deux kilomètres environ se retrouvent chaque soir les uns chez iles autres pour passer la soirée. Ils lisent, ils commentent les nouvelles non seulement du journal imprimé, mais aussi celles reçues par sans fil et envoyées par le grand journal de la ville. Après avoir reçu les nouvelles de la ville, les fermiers téléphonent entre eux, prennent le thé, font de la musique et vont danser le soir les uns chez les autres ; même il arrive que les plus riches d’entre eux vont passer l’hiver en Californie ou dans les régions moins froides que l’ouest. Ils circulent soit en charrette à glace tirée par deschiens, soit, sur certaines routes assez fréquentées, en auto. Le froid est assez vif, allant jusqu’à descendre
à 40 degrés centigrade en dessous de zéro ; mais le soleil se montre presque chaque jour, l'air est pur, l'humidité absente et le vent rare ; aussi ces grands froids se supportent-ils assez bien. C'est le moment où ceux, très rares d’ailleurs parmi eux, qui ont des goûts intellectuels ou des métiers, lisent les livres de leur bibliothèque ou,
: comme nous l’avons vu, font des travaux tels que des
reliures ou autres travaux d’art domestique ; mais la plupart d’entre eux se préoccupent peu de ce qui est littérature et art et n’ont guère d’autre lecture que celle du journal ou du magazine.
Si telle est la vie de ces gentlemen-farmer, cela nous aidera à comprendre le problème agraire et les revendications dela campagne ; nous écoutons l’un d’eux:«les fermicrs, dit-il, affirment que le prix de vente est de beaucoup au-dessous du prix de production en ce qui concerne le grain. Quand leur ferme est située au delà de 75 milles d'une grande ville, le fermier ne peut vendre que son grain et cela ne paye pas. En effet, le prix de la maind'œuvre indispensable a augmenté, le prix des transports par chemin de fer est devenu plus cher et notre mouvement est spécialement dirigé contre l'élévation de ces prix de transport. Le prix des machines agricoles s’est également accru considérablement, En sens inverse, le prix des terrains à baissé et le fermier ne peut plus en vendre avec bénéfice. Si le fermier habite à moins de 75 milles d'une grande ville, il peut se tirer d'affaires à peu près en faisant des gains sur les produits annexes de cette ferme ; vente de lait, de bestiaux, de cochons, etc; telle est notre triste situation, il faut qu’elle change, Quel est le remède, poursuit-il? le libre-échange? Les fermiers
sont, de fait, aujourd’hui, presque tous libre-échangistes ; mais on commence à comprendre dans les milieux agricoles que le libre échange aurait de très mauvais résultats pour l’agriculteur canadien. En effet, presque chaque année, les États-Unis ont besoin de quelques produits qu’ils achètent au Canada; par exemple, en 1922, la récolte de pommes de terre ayant été mauvaise aux États- Unis, ils en demandent au Canada. Le fermier qui vend, chaque année, quelque chose aux États-Unis, s'imagine que si le commerce était entièrement libre avec ce pays, il pourrait y vendre avec bénéfice ses produits ; mais il ne pense pas que les États-Unis pourraient expédier au Canada ses produits agricoles qui sort de plus en plus considérables et faire ainsi une concurrence désastreuse aux Canadiens. Le remède est donc ailleurs; il est dans l'organisation de notre force, qui dictera À l'État nos conditions. Le fermier a subi la loi des intermédiaires, des transporteurs, des acheteurs ; il veut se libérer. Le boisseau de blé dont le prix est monté pendant la guerre jusqu’à près de trois dollars est aujourd'hui de un dollar cnviron. Ceprixestinsuffisant pour faire vivrelesfermiers. De ces faits est né lemouvement fermier, quiacommencé il y à vingt-cinq ans, mais qui, faute de chefs, n'avait pas réussi à devenir une puissance jusqu’à il y a deux ou trois ans. La crise à ce moment est devenue telle que devant le mécontentement général chez les agriculteurs des trois provinces de la prairie, il était certain que les deux anciens partis politiques seraient balayés, et nous n'avions dès lors le choix qu'entre le parti travailliste et parti fermier dit progressiste. Comme celui-ci était plus modéré que l’autre, nous avons choisi ce dernier
qui a triomphé sans peine dans les trois provinces de la prairie. »
Nous avons voulu avoir à Winnipeg, en regard de l'opinion des fermiers, celle des personnalités de l'autre bord et voici leur point de vue: les fermiers ont étégâtés pendant la guerre, les prix sont montés trop haut ; après la guerre, quand ils sont redescendus, on a fait intervenir l'État, qui a garanti un prix de 2 dollars 15 d'août 1919 à août 1920 ; or, au moment où la liberté était rétablie, les affaires étaient très mauvaises, la crise mondiale, les prix baissaient rapidement, le change canadien tombait à Londres ; les fermiers réclamèrent au fédéral le maintien de la garantie de l'État ; le gouvernement fédéral refusa ; en même temps le gouvernement laissait augmenter les prix de transport, comme dans tous les pays du monde ; le C. P. R. et le C. N.R. s’entendirent ; la commission des chemins de fer, pour éviter une catastrophe financière, autorisa l'augmentation des prix; les fermiers réclamèrent le remplacement des membres de cette commission et la baisse des prix ; le gouvernement refusa; en réalité, le prix actuel est un peu supérieur à celui d’avant-guerre et cette augmentation correspond à peu près à la charge nouvelle créée par l'accroissement de prix des transports, de la maind'œuvre ct des instruments aratoires : mais le fermier accoutumé à recevoir pendant la guerre pius de 2 dollars par boisseau n’a pas économisé, a prisle goût de la dépense et du demi-luxe, ne veut pas restreindre son train d’existence et trouve qu'il ne peut vivre avec les cents par boisseau qu’il reçoit aujourd’hui ; le remède, c’est l'esprit d'économie et de restriction, la culture faite avec soin,
l’imitation en un mot de la France et du Québec.
Les fermiers ont triomphé dans les trois provinces de la prairie, en y élisant une majorité du parti « fermier », qui a exigé un gouvernement « fermier ». Nous lui avons rendu visite au Parlement de Winnipeg, que nous parcourons sous la conduite du Ministre des Finances ou trésorier de la province, comme ils disent au Canada, M. Black, qui remplace le premier ministre absent. Le Parlement vient d’être clos. Certaines des salles, comme celle des Députés est entièrement neuve ; elle paraît n'avoir encore jamais servi; elle est installée pour réunir une soixantaine de députés.
Le bâtiment grandiose du Parlement est construit avec une pierre veinée venant de l'Amérique du Nord, assez plaisante à l’œil. Du marbre des États-Unis et même d'Italie est employé en plusieurs endroits de l'édifice. L'ensemble n’a pas coûté moins de 6000 ooode dollars et nous avonsentendu beaucoup de gens du Manitoba se plaindre de ce que le Parlement leur avait coûté trop cher, qu'ils n'avaient ni Université convenable, ni écoles convenables, sauf l’école d'agriculture, ce qui est tout l'opposé de ce qui se passe dans l'Alberta, où l'Université a de très beaux bâtiments et où dans la seule ville d'Edmonton il n’y a pas moins d’une trentaine d'écoles publiques remarquables ; cependant, ajoutentils, les impôts sont extrêmement lourds et ont augmenté au point de devenir une charge insupportable.
L'Université, quoique fondée en 1877, n’est encore qu'à l'état de formation ; son nouveau siège se trouve dans des bâtisses provisoires et petites érigées en 1900 ; le lieu définitif où elle doit être installée est acheté;
c'est un magnifique terrain près du Park Assiniboine de 280 acres; maisla province n’a pas d'argent pour y bâtir, il ne faut pas oublier, en cffet, que contrairement à ce que l’on écrit fréquemment, il n’y a au Canada comme aux États-Unis que quelques grandes et anciennes universités de l'est, qui vivent indépendantes de leurs revenus et de dons; la plus grande partie des Universités | sont des Universités, soit de l'État aux États-Unis, | soit de la province au Canada ; c’est la province qui, sur son budget, verse annuellement à l’Université les sommes nécessaires à sa vie et parfois des sommes énormes
comme dans l’Ontario.
Au Manitoba, l'Université ne rencontre pas au même degré qu'ailieurs la faveur de la province: d’une part son corps professoral penche, dit-on, vers les idées libérales, qui, aujourd’hui, représentent l'opposition ; d'autre part d’ailleurs elle est encore moins une Université proprement dite, au sens français du mot, qu'un assem- Hage de collèges et institutions diverses.
Ce n'est pas non plus dans la puissance de l’industrie que les fermiers rencontreront une limitation à leurs exigences. Si celle de Winnipeg même se développe, elle compte peu cependant dans la province du Manitoba, entièrement adonnée à l’agriculture. Rien ne montre Mieux, d'ailleurs, la substitution des influences que l’histoire d’une grande institution canadienne, qui a son Siège central au Canada, à Winnipeg, la Hudson Bay Cy.
La Hudson Bay Cy a été, avec le Canadian Pacific, la grande puissance du Canada ; tandis que le Canadian Pacific d’abord anglais, est devenu canadien, la Hudson Bay Cy est restée essentiellement anglaise ; par tradi-
tion, elle a servi les intérêts impériaux, elle ne veut connaître que Londres; son gouverneur, M. Robert Maleworth Kinderley, habite Londres, où il représente | d’ailleurs la banque Lazard frères ; sa charte est encore celle du roi Charles IF, de 1670. La compagnie est née de la rivalité de la l'rance et de l'Angleterre ; la compagnie des aventuriers et celle de ia Nouvelle France luttaient avec les armes et le commerce pour s’assurer la baie d'Hudson ; la lutte continua sous des vocables nouveaux du traité de Paris en 1763 jusqu’en 1827 ; à cette date la compagnie française fusionna avec sa rivale, l’Angleterre triomphant sur le terrain économique ; à ce moment et jusqu’en 1869 la compagnie de la Hudson Bay fut la suzeraine de tout le pays qui compose aujourd’hui Ics provinces de la prairie et les territoires du nord-ouest; une telle situation était incompatible avec l'autonomie canadienne ; une compagnie à charte anglaise ne pouvait continuer à gouverner le Canada de l’ouest, alors que la fédération venait de s’accomplir ; c'est alors que par traité, en 1869, la compagnie céda à J'Angleterre, qui le rétrocéda au Dominion, ce vaste territoire contre une double compensation : 1° une sommede 7 500 000 francs; 2° une vaste réserve de terrain calculée à raison d’une iraction de terrain par Township, soit au total 7 mil lions d’acres de terre. Le pouvoir politique devenait économique, mais ce pouvoir économique est diminué d'année en année, longtemps elle domina de fait le Nord! Ouest, grâce à ses postes et aux coureurs des bois qu'elle enrôlait ; celle découvrait et dominait le nord, il est vrai en le fermant au reste du monde, pour y mieuï exercer son monopole die droit jusqu’en 1869, de fai
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depuis cette date; pour éviter la concurrence, elle déroutait ioute reconnaissance, toute colonie, sauf les siennes ; clle dépeignait même ces arpents de neige en termes sinistres pour détourner d'y aller. Mais peu à peu ce monopole de fait s’effrita sous la poussée des missionnaires, des colonies, des concurrents et aujourd’hui la Hudson Bay n’est plus qu'une grande vendeuse de terrains, une grande maison de fourrures, et un consortium de grands magasins. C’est un propriétaire qui liquide : sur 7 millions d’acres, 4 sont vendus ; c'est une grande maison de fourrures, dont le principal concurrent est Révillon, et qui possède 150 postes principaux dans le i Nord et une infinité de postes secondaires, tous destinés là la recherche de la fourrure ; c'est enfin un consortium de grands magasins, qui ont la réputation de vendre à un prix raisonnable de la marchandise excellente et qui sont tous situés dans l'ouest, où la Hudson Bay s’est de tout temps spécialisée, dans les villes de Winnipeg, Vancouver, Calgary, Victoria, Edmonton, Yorkstown, Kamloon, Vernon, Letbridge ct Nelson.
Conçue comme une machine de domination politique et économique, victorieuse en 182r, devenue en 1869 une puissance seulement économique, la compagnie qui a tenu dans ses mains la vie de l'ouest canadien pendant si longtemps n’est plus qu’une société financière forte et prospère au capital de 3 millions de livres iqui rapporte en 1022 550 000 livres et qui tâche de tirer le meilleur bénéfice de ses postes de chasses à la fourrure, de ses magasins et de ses ventes de terre,
Dans son siège central de Winnipeg, elle ne peut plus jouer aucun rôle pour arrêter la marche victorieuse
des fermiers. Quant à la société de Winnipeg elle n'est qu’un assemblage de gens de conditions analogues, qui ne forment pas un groupement cohérent, traditionnaliste, ayant des idées et des intérêts communs ct capable de les défendre. 11 n’est pas étonnant d’ailleurs que le milieu social, né dans unc ville de 200 000 habitants, inexistante il y à cinquante ans, offre un aspect tout différent de celui que présenterait une ville de | population analogue en lJ‘rance, comme Bordeaux ou Lille ; aucune tradition n'y existe ; par suite, le citoyen n'a pas pour sa ville un attachement particulier. Il la quitte facilement pour aller dans d’autres centres s’il croit y voir le moindre avantage. La première caractéristique de cette population est donc d’être extrêmement mouvante. On peut dire sans exagérer que dans ces villes en cinq ans, le changement est considérable, et qu'en dix ans presque toute la population a changé. Ce milieu comprend très peu de vicillards. C'est une des observations que l’on peut faire en général dans les quatre provinces de l’ouest ; le vieillard est un étre rare, soit que l’homme, après une grande dépense d’énergie, meure tôt, soit que les arrivants se composent d'hommes jeunes qui, dans ces cités nouvelles, n’ont pas encore eu le temps de vieillir. Ce milieu social est également mouvant à un autre point de vuc ;on y change très facile ment de métiers et dans une même famille on se livre aux occupations les plus diverses.
La grande majorité de ces intérieurs, — que l’on n€ peut qualifier ni de moyenne ni de petite bourgeoisie ! car ils ne correspondent à rien de pareil, — sont en général convenablement installés dans une petite maison séparé.
plus ou”moins éléganie, plus ou moins bien située et f souvent avec un jardin à l’entour ; rien n'est plus éloigné du petit appartement modeste d'un petit bourgeois d’une ville de France. Par contre, à la différence de cet intérieur français, il ne s’y rencontre presque jamais de | domestiques ; le problème de la domesticité est devenu dans les quatre provinces de l’ouest du Canada insoluble ; on trouve un nombre très restreint de domestiques ; ceux-ci sont soit des Anglais, soit des Chinois que l'on paie très cher. Il en résulte que dans la plus grande partic de ces maisons privées, la maîtresse de maison doit tout faire par elle-même; aussi emploie-t-elle les procédés les plus divers pour diminuer le travail de son intérieur. Des procédés électriques où autres vont se développant; la maison se réduit à un rez-de-chaussée pour éviter la peine de monter des étages ; la famille mange au restaurant à certains repas, etc., etc. Cela n'empêche pas que le luxe et le goût de la dépense sont généralement beaucoup plus développés dans ces milieux que dans ceux qui y correspondraient en Europe, et notamment en France. Si les traitements ct salaires sont beaucoup plus élevés que dans le vieux continent, les prix des objets sont également un peu plus hauts, mais surtout le goût de la dépense est beaucoup plus grand. Ce goût de la dépense, cette absence de l'esprit d’économie est une des différences essentielles entre la France et toute l'Amérique du Nord ; et il ne serait pas difficile d'observer beaucoup d’autres traits qui rapprochent Canadiens et Américains ; aspect, construction et développement de la ville, venue continuelle à Winnipeg de troupes de comédiens et de fitms américains, goût du EU
cinéma, absence d'un commerce important de livres, limitation au journal et au magazine des besoins intellectuels, publicité dans les grandes artères à la manière américaine sans considération pour l'esthétique de la ville; mais tous ces traits se rapportent au caractère extérieur de la civilisation ; si l’on considère l’état d'âme de cette population, est-elle britannique ou américaine ? quand on observe ou cause, on distingue deux courants, qui traduisent deux opinions opposées. Les uns prétendent que c'est aux États-Unis seulement que l'on soutient la thèse d’après laquelle l'influence américaine serait grande à Winnipeg et dans la prairie. Il est vrai, disentils, qu'il y a beaucoup d’Américains à Winnipeg qui sont intéressés en général dans les affaires et notamment dans les grains, maïs ces Américains ne sont guère aimés dans les campagnes. Les fermiers les voient d’un fort mauvais œil. Dans les villes et dans les fermes, la plupart des gens sont, comme ils disent ici, très « British » ; parmi les gens de la terre, certains ne sont pas d’origine anglaise et restent attachés à leur contrée d'origine, maïs ils ne sont en rien de sentiment américain pour cela ; si individuellement nous devons, concluent-ils, avoir de bonnes relations avec les Américains, nous les aimons peu comme nation et leur influence prétendue au Mani toba n'est pas aussi grande qu'on le prétend.
Mais un autre courant s'affirme et soutient que les provinces de la prairie en général et Winnipeg en particulier subissent, sans que les personnes s’en doutent, uve influence américaine de jour en jour plus forte. N'est-ce pas d’ailleurs, disent-ils, conforme à l'ordre des choses, Saint-Paul et Minneapolis sont à une nuit,
Chicago à vingt-quatre heures de Winnipeg, alors que la plus prochaine grande ville du Canada est à deux jours de cette ville. Tout à Winnipeg vient des États-Unis, films des cinémas comme machines agricoles, nouvelles et magazines, tournées théâtrales comme conférenciers. Un grand nombre d'habitants de la ville et de la campagne viennent des États-Unis. Les mœurs, les habitudes, les façons de parler et de sentir sont d'importation américaine ; et tous sont influencés par la force des choses, sans même que les habitants du Manitoba s’en aperçoivent. Si les sentiments d’une partie de la population peuvent rester très loyaux et très sBtitish», il n’en demeure pas moins que peu à peu un milieu tout à fait différent de l’est et de la Colombie Britannique se consiitue, ayant ses mœurs et ses habitudes chaque jour plus marqués. C'est en ce sens que l’on doit comprendre l'influence américaine à Winnipeg et dans le Manitoba.
Il est très difficile de juger des nuances d’un sentiment national ; ce que l'on peut toutefois affirmer, c'est que le sentiment public canadien anglais de Winnipeg et des provinces de la prairie ne réagit pas dans les questfons impériales de la même façon et en quelque sorte ne donne pas la même note qu’à Toronto ou Victoria.
Quand des problèmes se posent, le premier mouvement n'est pas le même ; l'unité de vues peut se faire par la suite; mais c'est par raison et non plus par instinct. C’est en ce sens que l’on peut affirmer qu'il y a dans les trois provinces centrales du Canada, un milieu dont le sentiment est différent des provinces de l’est et de la province du Pacifique. Aller au delà est peut-être prématuré.