CHAPITRE VIII
Toronto rejeton de la vieille Angleterre, centre de la vie canadtenne anglaise, la presse de Toronto, Toronto centre intellectuel et artistique, l’Université de Toronto, musées et goût de l’art, — Toronto centre de l’industrie et de la finance canadienne anglaise: son développement, sa foire annuelle, ses banques. — Le Nouveau et l'Ancien Toronto, — De Toronto au Niagara : le lac Ontario, la cataracte du Niagara. Chateaubriand et le phénomène; Niagara, source de l’industrie.
lointain, maissingulièrement vivace dela vieille An-
gleterre, la grande ville manufacturière, quifournit l'Ouest canadien de machines agricoles, la métropole assise auxrives dulacOntario, pourlaquelle travaillent leschutes voisines du Niagara. Aussin’ya-t-ilsans doute pasau monde de centre industriel aux ressources plus larges et plus faciles. La nuit, on en mesure l’abondance à la prodigalité des lumières ; sur la rive du lac, l'éclairage atteint, chaque soir, à ce que les programmes de nos fêtes appellent l’embrasement. Et ce qu’on voit de jour, les ports, les banquesetles hôtels, confirme que nous sommes dans une capitale active, orgueilleuse ; dans ce pays aux cités jeunes, précoces, la fierté municipale se développe et s'étale ingénuement, comme la vanité chez les enfants prodiges ; nulle part, ce sentiment n’est mieux justifié
Tes est la grande cité canadienne anglaise rejeton
qu'ici. Si l’on voulait prendre une haute idée de l’Angleterre, c’est ici qu’il faudrait venir et regarder. La métropole a marqué Toronto de sa forte empreinte ;le restedu Canada peut être vieille France, dans l’est ; jeune Amérique dans l’ouest ; ici, old England a voulu être présente ; elle a donné le dessin des maisons, le tracé des rues, le pseudo-gothique et les pelouses, le confort morose, le luxe dans le travail, les colonnes de marbre et la brique noircie par la fumée. Les hôtels portent les noms du roi ou de la reine. Dans leur parc de verdure, le palais du Parlement et les bâtiments de l’Université imposent l'admiration, par leur ampleur et leur majesté massive. Ce ne sont plus seulement les monuments d'une province ou d’une ville ; ils dépassent les proportions de l'Ontario et proclament qu'ils appartiennent, sans doute, à la grande famille canadienne, mais que, par delà le Canada, ils se rattachent au plus vaste empire du globe. C'est par Toronto que le Canada tient à l'empire ; ici, l’orgueil d’être Anglais rend légères les charges de l’impérialisme et sa rude politique s'exprime, dans les journaux zélés, sans aucun des ménagements en usage chez les Européens. Au moment où les malheureux Grecs payaiïent, en Asie Mineure, les bévues de M. Lloyd George, — que les conservateurs anglais devaient s’efforcer bientôt de réparer, — une partie de la presse de Toronto chargeait rondement contre la politique réservée de la France etnous donnait vingt-quatre heures pour choisir entre l'amitié des Turcs et celle des Anglais. Dans de telles circonstances, apparaît la nécessité de multiplier les liens de sympathie entre les individus, pour atténuer un peu, par des amitiés personnelles, la violence des égoïsmes
nationaux. Le Français qui passe et ne rencontre que la plus cordiale sympathie chez les Anglais du Canada, comprend alors comment les deux éléments de ces pays aujourd'hui encore, après cent cinquante ans de vie commune, ne se sont pas fondus, mais ont conservé au contraire leurs manières propres de sentir et de réagir, aussi différentes qu'au jour oùse heurtaient, sur lechamp de bataille, les courageuses milices de Wolf cet de Montcalm.
Il n'est pas étonnant d’ailleurs que Toronto ait gardé très profondément ce cachet de vieille Angleterre, qui lui vient de son origine même ; il ne faut pas oublier en effet que la ville a été peuplée par les loyalistes de la Nouvelle- Angleterre lors de la guerre de l’Indépendance ; ce sont les Anglais fidèles à la mère-patrie qui ont fui Boston et Philadelphie pour se réfugier à Toronto. Cet esprit a toujours survécu et fait de la cité le centre du protestantisme anglo-canadien, le lieu d'élection de l'impérialisme, du conservatisme et de l’orangisme. À ce titre. Toronto est le centre politique du vieux Canada anglais : tandis qu'Ottawa est la ville des compromis, c'est à Toronto que bat le cœur canadien-anglais et que, se nourrit le cerveau qui dirige la vie des Canadiens anglais. Toronto donne le ton, comme Montréal et Québec du côté canadien-français. Les cités de l'Ouest peu à peu s’émancipent ; mais aujourd’hui encore elles recueillent volontiers les échos sonores de l'opinion publique de l'Ontario ; et c'est à Toronto que se forme cette opinion pour une très large part : l'Université, les grands chefs de la banque et de l'industrie, les dirigeants des églises et surtout de l'Église presbytérienne, qui groupe l'élite,
et de l'Église méthodiste, qui groupe les ardents et les masses sous l'inspiration souvent de la première, influencent le gouvernement, la presse, les clubs et par là toute la vie publique du pays. Quand après la guerre, la réaction des mécontents jeta bas les gouvernements conservateurs fédéral et provinciaux, l'Ontario donna l'exemple et lui aussi mit à sa tête un gouvernement fermier. Mais revenant à ses traditions, les élections populaires viennent de le rejeter et à nouveau le vieux parti conservateur a repris le pouvoir.
La Presse canadienne anglaise de Toronto présente ” donc une importance spéciale pour qui veut connaître l'opinion publique de tout le Canada. Cette presse canadienne anglaise ne donne pas toujours en effet un écho uniforme sur les grandes questions canadiennes : il y a celle de Montréal, celle de Toronto, celle de l'Ouest. Au point de vue du tirage, le premier journal est le Sfar de Montréal, répandu dans les milieux commerciaux, dont le propriétaire, lord Asholstan, est aussi propriétaire d’un journal hebdomadaire, qui, à la différence des journaux . quotidiens de toutes les villes, a recruté sa clientèle dans tout le Canada : c'est le Fainily Herald and Weekly Star, dont le sous-titre, qui révèle tout un programme, est Canada's national Farm Journal. Cette presse est généralement de nuance tempérée.
Le journal le plus lu, après le Star, est le Globe de Toronto, qu’il est indispensable de lire pour connaître la pure opinion canadienne anglaise d'Ontario.
Le troisième journal anglais du Canada se publie à Winnipeg ; c'est le Free Press, où dominent les inspirations de l'Ouest canadien, Ces trois journaux donnent
trois sons de cloche ct reflètent l'opinion de trois milieux : pour connaître la psychologie de l’ensemble des Canadiens, canadiens-anglais, il faut les connaître tous trois. Toutefois, il semble bien que le journal canadien anglais le mieux rédigé, le plus considéré, reste encore La Gazetiz de Montréal, qui ne tire qu’à 40 000 exemplaires. Par son ton, ses maniéres et sa politique, la prèsentation des informations, il rappelle, avec des différences considérables, le Temps de Paris, et le New-ŸYork-Times,
de New-York, auquel il est associé pour les informations de Paris.
Pr /
Toronto n’est pas seulement le centre politique du Canada anglais ; c'est aussi une métropole intellectuelle et artistique et une grande cité industrielle.
L'Université de Toronto est vraiment le cœur de la ville : dirigée par un homme de haute valeur, sir Robert Falconer, soutenue par la confiance ou la collaboration des personnalités les plus éminentes de Toronto, sir Edmund Walker, le brigadier général Mitchell, le juge W. Mulocb, le professeur Squair, par un corps professoral remarquable, étayée sur une multitude de collèges appartenant aux religions diverses, l’Université est un prganisme énorme, d’une puissance morale qu’on ne saurait exagérer ; c'est là que l'élite protestante du pays puise ses inspirations que suggère l'esprit presbytérien dominant ; c’est là que les autres universités canadiennes anglaises viennent volontiers chercher méthodes, directives, professeurs ; les hommes qui comptent dans la vie sociale ont presque tous passé par cette université
par Mac-Gill, ou par leurs filiales ; autour d'elles se groupent tout ce qui pense, tout ce qui sert d’armature à Ja civilisation anglaise sur le continent américain. L'Université de Toronto et l’Université Mac-Gill de Montréal sont l’Oxford et le Cambridge du Canada.
Un mouvement intellectuel et artistique est déjà marqué dans cette cité d’affaires ;: musées, expositions d'art, groupements libres d'artistes, cénacles de jeunes intellectuels tout cela gravite autour de l'Université et des collèges ; un très beau musée de l’art oriental est annexé à l'Université ; chaque année, Toronto apprécie les toiles et les sculptures que les jeunes Canadiens anglais et leurs amis d'Europe exposent ; sans doute l’imitation européenne est plus grande que l'originalité ; toutefois il commence à y avoir une école de paysagistes canadiens qu'inspirent les aspects caractéristiques de la forêt d’automne aux mille lacs, de la montagne et de la plaine. Le goût de l’art s'étend et c'est une des promesses de l'avenir.
L'esprit, qui domine l'université, puise en Ontario sa force dans le fait qu’il est à la fois représentatif des idées de dévouement à l’Empire et de défense des intérêts industriels. Or Toronto est le grand centre de l’industrie et de la finance canadienne anglaise sans immixtion d’influences canadiennes françaises. Celles-ci n'existent pas ici et, sauf de rares et notables exceptions, les catholiques sont de petites gens de parler anglais et d’origine irlandaise, américaine ou européenne.
L'industrie de Toronto est plus diversifiée que celle
de Montréal et sans doute dépasse-t-elle cette dernière ville à cet égard ; à Montréal ont leur centre un certain nombre de très grandes industries, notamment de coton et de construction de locomotives ; à Toronto aussi grandes industries sont installées, comme celles des machines agricoles, mais à côté de celles-ci, un très grand nombre de moyennes ct de petites, au total un millier d’établissements industriels ; Toronto est avant tout une cité industrielle, d’une prodigieuse activité.
C'est cette activité industrielle qui donne à Toronto cet aspect de ville en transformation, en plein développement, et y ajoute des aspects monstrueux : ainsi la célèbre maison Massey-Harris, qui est peut-être la plus grande maison du Canada et emploie 3 000 ouvriers à la construction de machines agricoles, a en plein centre de la ville ses immenses usines, ses chantiers de bois défendus par des palissades, où brille le nom célèbre ; au centre de la ville aussi s'élèvent les grands magasins de Hitten, qui occupent 3 000 employés, et autour d’eux des usines où entrent 25000 ouvriers. La poussée industrielle de Toronto ne laisse pas le temps d'organiser en quelque sorte la ville, qui conserve un caractère d'improvisation. 11 faut fournir l'Ouest canadien, qui vient à Toronto acheter ses articles manufacturés,
Sur le terrain financier, les deux villes sont à égalité : la première banque du Canada, la Bank of Montreal, a son siège social à Montréal, mais la seconde et la troisième ont leur siège à Toronto : la Banque de la Nouvelle Écosse, autrefois à Halifax, et la Bank of Commerce, que préside sir Edmund Walker ; cinq ou six autres banques, moins considérables, mais encore importantes, telles
que l’Imperial Bank, ont aussi leur siège à Toronto.
L'importance industrielle de la ville est encore accrue par la foire annuelle qui, depuis trente-cinq ans, se tient traditionnellement à Toronto en août et septembre pendant quinze jours ; de toute l'Amérique du Nord, on s’y précipite : des millions d'entrées ont lieu ; des millions d’affaires s’y traitent ; il faut voir ce spectacle d’une foule qui vient travailler le jour à l'exposition et y conclure des marchés, qui va le soir se réjouir à la ville de plaisir construite au bord du lac, à la façon d’une foire de Neuilly. Le jour où nous fûmes à la foire (29 août), il y eut 180 000 entrées ; le soir on représentait le prince de Galles aux Indes : au Stand, on comptait 800 figurants et 25 000 spectateurs ; c'est en 1922 que s’est ouvert Sunney Rive, sorte de « bains de lac » avec casinos populaires et attractions sur le bord du lac Ontario ; un grand boulevard est en construction le long des eaux de Toronto à ce faubourg et se poursuivra sur les bords du lac sur 40 kilomètres. On compte qu'il sera achevé en 1928. Les citoyens de Toronto ne sont pas pessimistes.
La cité d’affaires purement canadienne anglaise s'étend ainsi rapidement et rejette maintenant très loin des rives du lac la ville de plaisance où l'on habite dans des cottages charmants entourés d'arbres et de verdure.
Une avenue se poursuit en droite ligne perpendiculaire à la rive du lac sur une soixantaine de kilomètres : des tramways la suivent sur toute sa longueur et un nombre énorme d'automobiles conduisent les hommes d'affaires à leurs villas lointaines.
Le développement de la ville est si brusque qu'il amène un changement complet de quartier des résidences chaque
décade : tous les dix ans, on constate que la société élégante de Toronto à changé de quartier ; on vend sa maison, ses meubles ; on construit à dix kilomètres de là une autre maison, on achète d’autres meubles et on commence une nouvelle vie. C’est là un des traits de mœurs améri. caines les plus typiques.
Aujourd'hui le « New-Toronto » se développe jusqu'à 50 kilomètres de l’ancien et du lac et pousse dans la verdure et sur les collines.
L'ancien Toronto continue à se développer sur place à enserrer le lac, dont il reçoit pour ses industries la vie c'est-à-dire la force électrique, que lui donnent les chutes
d’eau d'où sort le lac Ontario, les fameuses chutes du Niagara |
C'est de Toronto qu’on gagne le plus aisément les chutes du côté canadien, par le petit bateau qui traverse le lac Ontario.
Comme on sait, les lacs Eriéet Ontario, le Saint-Laurent par lequel ils se déversent ont servi de chemin à la pénétration européenne et cette majestueuse avenue canalise la circulation à travers le Vieux Canada. De Détroit à: Québec, d'une extrémité à l’autre, la voie fut jalonnée d’abord d'établissements français ; Détroit, Fort Rouillé à Toronto, Fort Niagara, Fort Cataraqui à Kingston itous les passages et les isthmes étaient gardés. Mais nous] étions trop peu pour occuper le terrain que nous étions les premiers à explorer ; une autre colonisation, venue de la côte, a gagné les grands lacs et le haut Saint-Laurent; et notre colonie, jusqu’à l'embouchure du fleuve, passa
sous Ja domination anglaise. Cette domination n’a réussi ni à expulser ni à détruire la petite société rurale déjà enracinée le long du fleuve. Bren au contraire, elle a vu croître de manière incroyable quelques familles normandes et saintongeaises. Et aujourd'hui, le vieux Canada est divisé en deux États différents de langue et de religion, l'Ontario qui est protestant et anglais, le Québec qui est catholique et français. Aussi, quand on suit l'avenue des lacs et du fleuve, n'est-ce plus seulement le paysage qui nous parle ; deux siècles d’histoire se mélent à la nature. Les souvenirs français vont s'effaçant à l'extrémité méridionale de l’avenue, mais à mesure que l’on descend le fleuve, ils sont prépondérants ; à Détroit, quelques noms seulement, celui de la ville, le nom de Pontchartrain rappellent encore notre xvI1® siècle, dans une grande et belle cité purement américaine. Mais à Québec, la ville qui «se souvient », le passé survit intact dans le présent ; et pour le Français, qui suit cette avenue, que de motifs de rêverie ! D'abord il accourt À la grande merveille signalée par les premiers missionnaires, décrite et chantée par Chateaubriand, les chutes du Niagara qui restent le plus extraordinaire phénomène du continent américain, Placée entre les deux lacs Erié et Ontario, à la frontière du Cenx:la et lux Ltais-Unis, l’illustre cataracte emplit de son tracas un carretour très fréquenté. Elle n'apparaît plus dans la solitude sauvage cù queiques hardis voyageurs allaient autrefois la surprendre. Elle est maintenant entourée des usin<4 et des villes qui s’approchent sournoisement poux lui voler ses chevauxvapeur. Le monstre dompté.est Il ne saurait nous
épouvanter beaucoup, ni même nous étonner; nous voyons si bien que toute cette eau qui croule, s1 énorme que soit sa masse, on ne a laisse en liberté que par charité, pour maintenir le renom de la grande merveille : concession que l’industrie fait au pittoresque ; les tuyaux qui font tourner les turbines ne se donnent pas la peine de se dissimuler et ils sont comme un reproche pour tant de force inutilisée. Le phénomène représente un capital industriel et pittoresque ; la proportion entre la chute libre et la chute captée, calculée pour obtenir le maximum de rendement, mesure assez bien deux forces complémentaires et sinversement proportionnelles ». Pour le moment, des centaines d'autos amènent encore des milliers de tœuristes et ces machines sortent d'usines actionnées par le phénomène : il ne faut pas dépasser le point où les chutes, à force de fabriquer des automobiles, n'auraient plus rien à montrer aux automobilistes.
Les impressions de M. de Chateaubriand sont évidemment d'un autre âge et leur sincérité a paru parfois contestable, Ses descriptions du Niagara restent cependant d’une grande exactitude ; elles produisent tout leur effet parce que Chateaubriand, comme les grands mustciens, sait bien que la beauté d’un thème réside, pour une grande part, dans l’art avec lequel il est amené. Pour nous faire mesurer l’énormité des chutes, — et c’est dans leur énormité que tient leur beauté — ii nous fait désirer longtemps la vue de la merveille et il nous l’annonce par de longues préparations.
« Nous avançâmes vers Niagara. Nous n’en étions plus qu’à huit ou neuf lieues... La lune se montrait à la cime des arbres ; une brise embaumée, que cette reine des nuits
amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts, comme sa fraîche baleine. L'astre: solitaire gravit peu à peu dans le ciel ; tantôt il suivait sa course, tantôt il franchissait les groupes de nues qui ressemblaient aux sommets d’une chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et repos sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en dé ert et expiraient à travers les forêts solitaires ». [l est presque dommage, après cette mystérieuse et lointaine mélodie, que Chateaubriand soit allé risquer sa vie et se casser le bras pour entendre de plus près un fracas que nul. orchestre humain ne peut égaler. C'est une belle découverte des paysagistes modernes que la nature n'est jamais plus belle que lorsqu'elle est ordinaire ; en tout cas, il n'est que cette nature qui puisse se contenter des ressources de notre littérature et de notre art. On peut soutenir, il est vrai, qu'il existe une beauté en dehors de l’art humain, une beauté qui excède nos mesures, insaisissable pour nos pauvres moyens. Les cataractes du Niagara tiennent leur beauté de leur grandeur; pour les bien admirer, il faut savoir s'étonner devant des chiffres. Aujourd’hui, par un temps noyé de pluie, une nappe d’eau brouille ciel et terre ; du fond de la cuve où plane une énorme vapeur et d’où monte un sourd rugissement, on voit fuir une nappe grise moirée de pâles remous. Un peintre préférerait, j'en suis sûr, un golfe sans gloire de Bretagne, une anse d’eau verte battant des roches noires de son écume d’argent. Un peintre romantique, comme
Chateaubriand, ne s’est, d'ailleurs, ému d’un spectacle aussi Surhumain que parce qu'il a pu en alimenter sa rêverie ; il lui a fallu humaniser le décor pour s’y intéresser. « J'ai placé des souvenirs d’Atala et de René au bord de la cataracte du Niagara, comme l’expression de sa tristesse. ».. + Qu'est-ce qu’une cascade qui tombe éternellement, à l'aspect insensible de la terre et du ciel, si la nature humaine n'est là avec ses destinées et ses malheurs? »
Chateaubriand a découvert qu'une belle description de nature était la plus émouvante des peintures d'âme ; et sa découverte depuis s’est perfectionnée, car on a remarqué qu'il n’est pas nécessaire de rechercher les paysages exceptionnels. La chute du Niagara détient encore le record de l’immensité et elle est toujours la plus riche écurie de chevaux-vapeur qui soit au monde,