‹ De Quelques Affections Chroniques De La Moëlle Épinière Et De Ses Ménignes d’après des observations recueillies à l’Hôpital de BâleChapitre 14 sur 15 · DE LA POLIOMYÉLITE ANTÉRIEURE CHRONIQUE · texte numérisé non relu

DE LA POLIOMYÉLITE ANTÉRIEURE CHRONIQUE

Duchenne, déjà en 1853, avait décrit cette affection spinale caractérisée par une atrophie et une paralysie générale des muscles avec perte de leur excitabilité faradique. Mas ce ne fut guère qu’en 1872 qu’il l’étudia de plus près et la définit comme paralysie générale spinale antérieure subaiguë. Dés lors, chaque année vit paraitre de nombreux travaux se rapportant à ce sujet, el quelques autopsies vinrent donner une certaine certitude aux hypothèses par lesquelles on s’expliquait l’origine de cette affection.

Malheureusement, l’étiologie de la poliomyélite antérieure chronique ne nous offre presque pas de données un peu sérieuses; £’est là un chapitre tout encore à créer.

Nous pourrions bien, sans doute, repasser en revue les causes que nous avons énumérées si souvent pour nos affections spinales, mais sans pouvoir les appuyer d’arguments bien convaincants. On n’a pu, jusqu'ici, constater de prédispositions spéciales, l’hérédité ne parait pas Jouer

A pe un grand rôle; tout au plus pourrions-nous relever que, d’après les exemples que nous fournit la littérature, cette affection se rencontre surtout chez des gens dans la force de l’âge, le plus souvent entre trente et cinquante ans.

Avant d'abandonner ce paragraphe, 1l est pourtant un point qui nous parait mériter d’être relevé et sur lequel nous nous permettrons d’insister quelque peu.

N’existe-t-il pas, en effet, une analogie frappante de symptômes, on pourrait presque dire une similitude, entre la poliomyélite antérieure chronique et l’intoxication salurnine? ou bien formulerons-nous plus exactement notre pensée, en disant que l’intoxication saturnine chronique est une poliomyélite antérieure circonscrite? À cette concordance d'effets doit également correspondre une concordance de causes, el tout naturellement nous admettrons que l’une et l’autre affection doivent également leur origine à une modification pathologique des cornes grises antérieures.

Jusqu'à quel point est-il bien possible de toujours disunguer ces deux affections? Erb, par exemple, cite deux cas de paralysie des extrémités supérieures, présentant des symptômes absolument analogues à ceux que produit l’intoxication saturnine, mais où les affirmations du malade, miant s'être Jamais s’exposé à aucune influence pareille, durent faire admettre une poliomyélite antérieure chronique.

Au point de vue de l’étiologie et de la pathologie de l’affection qui nous occupe, ce rapprochement nous à paru intéressant el n'être peut-être pas dépourvu de toute importance.

Notons encore, pour la curiosité du fait, que, dans la littérature, nous rencontrons deux cas, ceux de Déjerine et d’Eisenlohn, où la syphilis se traduisit par des symp-

er Ci tômes présentant la même localisation que dans l’intoxication saturnine.

Nous avons déjà dit que la pathologie de la poliomyélite antérieure chronique pouvait s'appuyer de l'autorité de quelques autopsies et n’en était pas purement réduite à la logique des suppositions. Nous ne croyons pouvoir mieux faire que de les citer en les empruntant à l'ouvrage d’Erb. Elles sont au nombre de quatre.

PREMIÈRE OBSERVATION

Cornil et Lépine constatèrent une modification de la moitié inférieure de la moëlle épinière, consistant surtout en une inflammation chronique des cornes grises antérieures, épaississement des vaisseaux, présence de nombreuses molécules de graisse, puis disparition d'une grande partie des cellules ganglionnaires. Dans la portion cervicale de la moëlle, on trouve une sclérose des faisceaux des cordons médullaires antérieurs et latéraux contigus à la substance grise antérieure. Les racines nerveuses antérieures étaient atrophiées, les muscles présentaient les symptômes propres à la dégénérescence graisseuse.

DEUXIÈME OBSERVATION

C'est le cas de Webber. [ci aussi atrophie, dégénérescence, disparition des grosses cellules ganglionnaires dans les cornes grises antérieures. Une partie des fibres nerveuses dans les cordons médullaires blancs sont dégénérées, tandis que la neuroglia est à peine modifiée. Atrophie des muscles et des racines nerveuses antérieures.

TROISIÈME OBSERVATION

Déjerine constata la disparition de la plus grande partie des grosses cellules ganglionnaires dans les cornes grises antérieures du renflement lombaire. Dans ce cas aussi, atrophie des muscles et des racines nerveuses antérieures.

QUATRIÈME OBSERVATION

Ce cas, celui de Kelty, ne put être observé aussi exactement, à cause de la préparation défectueuse des coupes microscopiques.

Néanmoins, nous y retrouvons une sclérose des cornes grises antérieures accompagnée d’une dégénérescence prononcée des grosses cellules ganglionnaires.

En résumé, nous dirons que, si les cornes grises antérieures ne sont pas le siége exclusif du mal, néanmoins ce sont bien elles qui présentent les modifications pathologiques les plus constantes et les plus prononcées. Nous y trouvons, outre les signes variés d’une inflammation chronique, une atrophie dégénératrice plus ou moins complète des grosses cellules ganglionnaires. Cette même atrophie, nous la rencontrons de nouveau dans Îles muscles et les racines nerveuses antérieures.

Symplomatologie : La poliomyélite antérieure est une affection essentiellement chronique se produisant souvent pendant un nombre d'années plus ou moins considérable. Les prodrômes peuvent manquer complètement, ou bien se manifestent sous la forme de troubles de nature assez diverse qui annoncent l'invasion de la maladie. Tantôt ce sera un mouvement fébrile plus ou moins prononcé, ou bien des troubles gastriques accompagnés de maux de tête ouvriront la marche. Parfois aussi le malade éprouvera de légers troubles dans le domaine de la sensibilité, une sensation de traction dans les extrémités et le sacrum, des douleurs dorsales, etc., etc.; souvent aussi il s’étonnera d’une impression de fatigue prématurée dans les jambes.

Puis l'affection se dessine. Une faiblesse motrice de plus en plus caractérisée se manifeste dans l’une ou les deux extrémités inférieures. Le malade éprouve une peine croissante à marcher, se fatigue vite, ne monte les escaliers

ÿ 7 — 63 — qu'avec difficulté. Puis, au bout d’un intervalle de temps plus ou moins long, c’est une véritable paralysie qui se manifeste. Les muscles sont flasques, les extrémités inférieures maigrissent à vue d'œil, par suite d’une atrophie progressive de leurs masses musculaires.

Remarquons, en passant, que dans les muscles ainsi modifiés les réflexes ont bientôt complètement disparu ; parfois aussi, ces mêmes muscles sont le siége de douleurs plus ou moins violentes, et, plus rarement encore, les voyons-nous traversés par des contractions musculaires fibrillaires.

Quelque impropres que soient devenues ces extrémités à tout genre de service, cependant, remarquons-le bien, nous n’v constatons aucun caractère spastique ou ataxique; la sensibilité cutanée est parfaitement normale, et les contractures, du moins à cette phase de la maladie, font complètement défaut.

Après un laps de temps plus ou moins long, le malade remarque que ses extrémités supérieures ne lui rendent plus les mêmes services qu'autrefois. Une faiblesse musculaire dégénérant bientôt en véritable paralysie s’y fait jour de plus en plus. Généralement ce sera d’abord un groupe particulier de muscles qui sera atteint; ce seront les extenseurs ou les fléchisseurs de l’avant-bras, peut-être aussi les petits muscles des doigts ou de la main; puis latrophie gagnant d’une façon de plus en plus générale la musculature des extrémités supérieures, les bras ne formeront bientôt plus que deux masses inertes, impropres à tout genre de service.

Pendant ce temps, la sensibilité est parfaitement conservée, tandis que les réflexes font entièrement défaut.

Souvent aussi, les muscles abdominaux et dorsaux participent à lPaffection; le malade éprouvera alors une cer-

ET ae taine peine à s'asseoir, la défécation, l’expiration, seront peut-être plus ou moins gênées.

Notons, en passant, que, si telle est la marche typique de la maladie, il n’y en a pas moins des exceptions et que, ces dernières années, quelques auteurs allemands, Erb et *osenthal, entre autres, ont signalé des cas de poliomyélite antérieure chronique débutant par les extrémités supéricures.

Quoique réduit à une inaction plus ou moins complète, notre patient n’en jouira pas moins d’un excellent appétit. Le sommeil, l’état de nutrition général, seront satisfaisants; la vessie, les organes génitaux, s’acquittent de leurs fonctions d’une façon absolument normale.

Nous ne terminerons pas cette courte énumération des symptômes propres à la poliomyélite antérieure chronique, sans avoir rapporté un fait dont nous avons entendu à mainte reprise MM. les professeurs Immermann et Erb s'attacher à faire ressortir l'importance, à nos yeux parfaitement justifiée.

Si nous soumettons une de ces extrémités atrophiées et paralysées à l’action d’un courant électrique, nous constatons que, si les nerfs moteurs sont devenus complètement insensibles à l’action des courants galvanique et faradique, les muscles ne se comportent pas de même. Si leur réaction au courant faradique a disparu dès l’abord, leur excitabilité galvanique maintenue aux débuts de la maladie, s'accroît avec les progrès de l'affection, et ce n’est que dans une période ultérieure que nous la trouvons décroissant ou disparaissant même complètement. En même temps que le degré de force, la qualité de l’excitabilité galvanique à été modifiée. Les secousses musculaires produites par la fermeture du courant positif sont alors plus

Lt

énergiques que celles qui se produisent par la fermeture du négatif ou, d’après Erb : An SZ > Ka SZ. —

Ce phénomène, désigné par Erb sous le nom de réactions de dégénérescence (Entartungsreactionen) se rencontre régulièrement chez les malades atteints de poliomyélite antérieure chronique. Il n’est pas dépourvu de toute importance au point de vue du diagnostic.

Arrivée à ce point, après un nombre d’années plus ou moins considérable, ‘la maladie reste stationnaire ; tout au plus Patrophie musculaire accompagnée peut-être de quelques contractures tend-elle à s’accuser.

Puis, peu à peu, une amélioration se fait jour. Ce sont d'abord les extrémités supérieures où la motilité reparaïit ; les muscles regagnent leur volume normal, et en même temps se reproduit la réaction électrique telle qu’elle était avant la maladie. Les mêmes phénomènes se manifestent aussi dans les jambes, et au bout d’un temps plus ou moins long, la guérison est complète.

Malheureusement, 1l n’en est pas toujours ainsi, et trop souvent certains groupes de muscles, restant paralysés et atrophiés, viennent condamner le malade, pour sa vie durant, à une inaction partielle.

Quelquefois, mais plus rarement, nous aurons à craindre qu'aux symptômes ordinaires ne viennent s'ajouter des complications qui, le plus souvent, sous la forme de symptômes bulbaires, aboutissent à un résultat léthal.

Nous nous permettrons ici de citer une observation dont nous devons la communication à l’obligeance de M. le professeur Immermann.

Heer, Joséphine, 29 ans, tailleuse. Entrée à l'hôpital le 15 octobre 1880. — Sortie le 30 décembre 1880. Améliorée. . Etiologie : Habitation humide, pas de prédispositions héréditaires.

er 7 Prodrômes : Sensation douloureuse et faiblesse croissante dans la jambe gauche.

Status præsens : La jambe gauche est sensiblement atrophiée ; son périmètre est de 26 centimètres, tandis que la jambe droite mesure 27 1/, centimètres; la cuisse gauche a une circonférence de 34 centimètres seulement et la cuisse droite de 38 centimètres. Les muscles sont flasques et ne présentent aucune réaction au courant électrique. Tandis que les réflexes tendineux ont complètement disparu, la sensibilité s’est maintenue intacte. Le bras gauche présente une légère atrophie, la réaction électrique en est normale. Nutrition et fonctions végétatives en bon état,

Thérapie : Elle a consisté dans l'emploi quotidien de bains tempérés, puis dans l'application répétée du courant galvanique constant.

La malade nous quitta améliorée en ce sens qu'elle marchait avec plus de facilité et que la réaction électrique était revenue partiellement.

Il est difficile de uirer des conclusions d’un cas unique se rapportant à une affection déjà rare par elle-même. Nous aurions pu, il est vrai, relater ici un second cas intéressant, surtout en ceci que les premiers symptômes du mal s'étaient manifestés dans les extrémités supérieures et non dans les jambes, comme c’est la règle. Mais notre savant ami et collègue, M. le docteur Zimmerlin, se proposant de consigner prochainement cette observation avec détail dans son intéressante étude sur la matière, nous avons préféré y renvoyer le lecteur.

Nous nous bornerons donc à affirmer que le mode d’envahissement de la poliomyélite antérieure chronique n’est pas constant, en ce sens que les extrémités inférieures ne sont pas nécessairement le siége primitif du mal.

De toutes les méthodes thérapeutiques, l’hydrothérapie et l'emploi rationnel du courant constant nous paraissent être les plus propres à combattre le mal avec succès.

Page 1