C.ll.VHl.KS liK I.IIIVIKIIS. SKlIiNKL'U l)K MAl'lIRVKHT
iriiiu' nouvi'lli' lulli', l'argent, et' l'iictcur dont l'importance a élé tro|) néuliiiée par les historiens des guerres civiles, faisant coniplèleuienl ilélaul, et le trésor roval étant vide.
Ce (luil y a loutet'ois d'extraordinaire et (jui jette un jour bien étrange sur la si énigmatique et si mystérieuse ligure de Galliei'ine Je Médicis, c'est que, cependant même qu'elle paraît proléger Coligny contre une vengeance des Guise, l'éventualité de la mort de l'Amiral ne cesse de la hanter, comme une obsédante vision. De lo63 à 1^)72, d'assez nombreux documents le laissent entrevoir ce rêve monstrueux de la Reine, et nous dévoilent les tentations criminelles qui l'assaillent.
En loG3, cinq mois après la paix d'Amboise, au mois d'août : « Ceux de Gh..., porte VInstr>tctio)i â M. de Feiiquières ' pour faire entendre à Monsieur le prince de Condé, ceux de Gh... ont tenu conseil, pour, après que les reistres seront partiz, donner en un mesme jour les vespres siciliennes à ceux de la religion. Par la délibération dudit Conseil, ils ont envoyé les capitaines Charry " et Sarlabous ' pour gagner ceux de Paris, pour les aider à l'exécution de leur entreprise. AvertirMonsieur le prince, -Monsieur l'Amiral et M. d'Andelot qu'ils se tiennent sur leurs gardes ; car ils ont délibéré de leur jouer un mauvais tour et de les faire mourir tous trois en un seul jour, s'ils peuvent. .. Que Monsieur le prince croye cest advertissement pour véritable, parce que le prince de
' Jean de Pas. seigneur de Feuquiéres.
' Jacques Prévost, seigneur de Charry- ^ Corbeyran de Cardaillac, seigneur de Sarlabous.
96 DE gUELyUES ASSASSINS
Porlian ' a de ses amis qui hantent le gouverneur de C.., conducteur de raflaire". »
« L'année suivante, le duc de Ferrare étant venu en France, Catherine, à plusieurs reprises, s'ouvrit îi lui de la possibilité de l'assassinat derAmiral. Aussi, à la première nouvelle que le prince eut de la Saint-Barthélémy, se rappelant cette confidence, il en fit part à ses deux envoyés, le comte Gasparo Fogliani et Giannelli.
« Lors de l'entrevue deBayonne, en 1565. le confesseur du duc de Montpensier remit un mémoire au duc d'Albe, où il était dit que « le moyen le plus court et le plus « expéditif de rétablir l'ordre en France serait de se « débarrasser de cinq ou six des principaux chefs pro- « testants ».
« A ces bruits d'assassinat, Soubise fait allusion dans ses Mémoires et, à l'en croire, l'exécution en aurait été projetée durant le séjour que l'Amiral fit à Moulins en 1566'. »
Enfin, le 10 mai 1567, don Juan de Çuniga écrivait de Rome, où il représentait l'Espagne : « Le pape Pie V m'a dit entres grand secret : « Les maîtres de la France « méditent une chose que je ne puis ni conseiller, ni « approuver et que la conscience réprouve; ils veulent « faire périr par pratiques le prince de Gondé et l'Ami- « rai*. »
De tous ces textes n'apparaît-il pas qu'avec une
' Antoine île Croy, prince de l'orcien.
- Bibliothèque nationale, fr. 4682, fol. 53.
^ Lettres de Catherine de Médicis, publiées par le coriilo Hector de la Perrière, Paris, 1891, m-i", t. IV, introduction, p. .'ixvi.
* Kervyn de Lettenhove, Les Huguenots et les GueuJ\ 1870, in-S", t. 11, p. 359.
'trvf. f^y^
y-wr*
:)mM
I ORTRAIT UE GaSPARD DE CoMGNY. A.MlRAt. DE FrANCE,
d'après un crayon de la Bibliolheque nationale, cahinel des estampes.
i:ilAKI.KS 1)K I.OLVIKHS, SKI(;NKllt DK MAI'HKMIU 1 'il
|i;UiiMU'i' et une astuce loiil ilalii'iiiu's la Hciiu' giifllt' dt'S lors son adversaiiT, allemlanl rJR'urc^ t'a\i)ral)lt'".' Et le vrai est (ju'à mesure (|ue les événements grandissent le rôle do ce ilernier et ([ue, de plus en plus, il s'affirme <omme le clieldu parti protestant, les desseins de Catherine semblent prendre corps et se préciser contre lui. A la lin de l'iOT, Coligny, après avoir d'abord résisté au projet d'une nouvelle prise d'armes, s'est mis à la tète des réformés et a tenté de se saisir de la personne du Roi à Monceaux. La bataille de Saint-Denis a vite terminé la deuxième guerre civile. Mais les troisièmes troubles ont bientôt après mis l'Amiral au premier plan, Condé tué ii Jariiac, il devient le champion incontesté do la l'action huguonoto. C'est alors (|ue percent de nouveau dans les textes les pensées et les préoccupations homicides de la Reine.
Le 7 avril 1369, trois semaines précisément après la bataille de Jarnac. l'ambassadeur d'Espagne, Francès de Alava, écrit à Philippe II cette lettre vraiment évocatrice et révélatrice de toute une épo(|ue. Rendant compte de la dernière audience que la Reine lui a accordée :
Après s'être enlretenuL' un grand inoaient avec moi, elle me demanda, raconte-t-il. ce qu'il me semblait de la manière dont allaient les choses. Je lui répondis : « Pas comme je le désirerais ». Sur quoi, elle se pencha vers moi, en me disant de parler bas, et il me sembla qu'elle se méfiait du cardinal de Lorraine qui était là tout proche ; pour mieux dissimuler, elle lit venir la duchesse de Lorraine et Jladame Marguerite à la tête de son lit, en me disant : « Il importe peu que celles-ci nous entendent ; Dieu les a faites très bonnes et fidèles... »
La Reine me pressa alors de nouveau de lui dire en quoi
98 IlE yUELyUES ASSASSINS
les alTaires de ce royaume me mécontentaient. « Sur bien des points », lui répondis-je; et je déplorais en particulier, ajoutai-je, que, Dieu ayant donné au Roi une si grande victoire, par l'intermédiaire de ses « chers yeux » — c'est ainsi qu'elle aime appeler le duc d'Anjou — et alors qu'à dix-huit ans ce prince avait déjà par cette bataille conquis une réputation si grande, on la lui laissât perdre toute et tomber, au grand dommage du service de Dieu et de la chrétienté; et bien que cela échappât à la Reine à cause de sa tendresse pour le duc d'Anjou, elle devait y faire attention, en comprendre la gravité et se décider à un grand effort pour maintenir son fils dans cette réputation ; voilà que vingt jours étaient passés déjà depuis qu'il avait défait les ennemis et leur avait tué leur principal chef, et les deux armées restant en présence devant la ville la plus faible qu'il y eût en France, l'Amiral avait, depuis vingt jours, plein loisir pour se refaire.
A tout la Reine me répondait : « C'est vrai I » Je lui demandai, en insistant, s'il était exact que l'Amiral se refit autant que le bruit en courait. Elle me dit que oui, que le petit prince de Déarn était lier de se voir déjà chef, qu'on lui avait déjà mis les armes à la main, et que sa mère en était plus fière encore. « On veut, ajouta la Reine m'en faire accroire ; mais je vois clairement que ce que vous me dites est vrai, que le duc d'Anjou, mon fils, est en train de perdre la réputation qu'il avait conquise, puisque, avec les forces dont il dispose et celles qu'on lui envoie, il n'a pas encore pu s'emparer de Cognac, qui ne vaut pas plus qu'un simple faubourg, malgré sa garnison nombreuse. » Et elle ne me cacha pas sa crainte que l'Amiral et tous ces autres mécréants ne tuassent le duc d'Anjou. Je lui répondis qu'elle devait plutôt faire attention aux mauvais conseillers qui entouraient la personne dudit duc, et dont il fallait tenir plus de compte que de l'Amiral et de ses suppôts. Alors baissant la voix davantage : « Je ne sais, me dit-elle; il n'ont pas d'autre place forte que La Rochelle, et nous craignons qu'ils ne la livrent aux Anglais ; vous vovez d'ici où nous en
r.HAHi.Ks iiK i.iii'viiais. skuinkiii dk MAritK\ r.in y9
sorions. C'est l;i rciin' ilr NiivMiic ([iii nous Iul", el aussi ci'lle d'Angleterre, mais surloul celle ilc Navarnt, parce qu'elle est gouvernée par ce traître d'Amiral ! »
Kl comme elle me demandait de lui dire à quel expédient elle devait recourir, je lui répartis que je ne saurais exactement lui conseiller celui qui pouvait être le meilleur, parce que je n'étais pas bien au courant des ressources dont elle disposait, mais qu'il vaudrait mieux en essayer beaucoup d'autres avant de recourir à un coup de force, puisqu'on en usait avec elle aussi lâchement qu'elle voulait bien le dire. A tout elle me répondait toujours : « C'est vrai ! » et se mit à me presser de nouveau sur le choix des expédients. Sur quoi je lui dis : « Qu'on sonne donc le glas, comme on dit en Italie, à l'Amiral, d'Andelot et La Rochefoucauld et qu'on essaie, par quelque négociation, de faire se retirer la duchesse de Vendôme '■ ». Elle me riposta qu'il n'y avait pas trois jours qu'elleavait réglé l'affaire du glas, en promettant de donner 50.000 écus à qui tuerait l'Amiral, et 20.000 ou 80.000 à qui tuerait les deux autres. « Voilà sept ans, ajouta-t-elle, nous étions résolus à en venir là, et certains nous en empêchèrent qui s'en sont repentis depuis. » Sur ce point, elle m'a paru extrêmement décidée, montrant une joie véritable de ce qu'on l'en approuvait, ajoutant que là était le seul remède à toute cette affaire. Et elle en arriva même, dans son besoin d'en parler, à dire : « Qui charger du coup? » Je lui répondis que, si l'on promettait cent mille écus à Monluc, je gagerais bien que, par un moyen ou un autre, il viendrait à bout de la chose. La proposition lui convint fort, et elle me dit de Monluc pis que pendre-.
J'avais raison, je crois, de noter plus haut le jour intense et cru que projette sur le drame que j'étudie et
' C'est ainsi que Jeanne dWlbret est jiresque loujuurs désignée dans les correspondances espagnoles.
' LeUre de Francés de Alava à Philippe II. de Metz, 7 avril 1569 (Archives nationales, K. 1514, n° 78).
BIBUOTHECA
Otttvien»^
100 DE QUKLOUES ASSASSINS
sur ses acteurs la lettre qu'on vient de lire. Et, si décisive que soit telle pièce, même isolée, quelque accablante qu'elle apparaisse pour Catherine de Médicis, encore, il faut bien le dire, ne se trouve-t-elle mise en pleine et entière valeur que par les documents postérieurs qui la confirment.
Trois mois après les déclarations de la Reine à M. de Alava, le 18 juillet 1569, l'ambassadeur d'Angleterre mande d'Orléans qu'il a été « informé que le capitaine Hayz, un Allemand, a été dépêché pour tenter d'empoisonner l'Amiral, et qu'il lui a été promis pour cela le môme prix qu'aux autres précédemment pour le semblable ' », le même prix du sang, probablement, que, dès le mois d'avril, la Reine avouait avoir fixé à 50.000 écus. Et, quelques jours plus tard, le 8 août, une lettre de Francès de Alava, encore, semble bien ne pas faire allusion à un autre complot.
Le secrétaire, qui écrivit la dernière dépêche que j'envoyai à Votre Majesté, mande son ambassadeur à Philippe II, a oublié d'y mentionner que, dans la récente audience que j'ai eue du Roi et de sa mère, je leur appris que j'avais dans mon hùtel un .Vllemand qui venait d'arriver du camp de l'Amiral et paraissait fort au courant de tout ce qui s'y passait. Je leur dis que, s'ils voulaient lui parler, je le leur enverrais; il fut ainsi convenu. Mais comme je vins à ajouter que ledit .\llemand savait qu'on tramait la mort de l'Amiral, tous deux, la mère et le fils, me prenant par le bras, me poussèrent dans un cabinet où il n'y avait personne et, ensemble, me dirent que, pour Dieu, il ne fût pas question de cette affaire, car ils en attendaient à tout moment
' Lettre do Henry Norris i sii- William Cecil, Orléans. 18 juillet 1569 (Calendar of Stale Papers of the reign of Elizabeth, I56y-I57 1, p. 96).
i.Hviii.is m; i.ouviKiis, skkinkuii m; >i\liu \ i:iir un
une bonni! nouvolli!; et ceci fut dit avec une joie qui trahissait, sans le moindre doute, qu'ils avaient machiné celte mort. La Heine ajouta que, pour rien au monde, cet Allemand ne devait venir leur parler; elle me recommanda de me moquer au contraire de ce qu'il racontait de la mort de l'Amiral, de le prier, comme venant de moi, de cesser d'en parler, et même, si je le jugeais à propos, de lui otl'rir un bon présent, en lui faisant jurer de se taire là-dessus. Le lloi et la Reine escomptaient tellement cette mort, que, comme je leur demandais si c'étaient des Allemands qui devaient tuer l'Amiral ; « Chut ! pour le moment », fut la réponse ; « ne nous demandez rien ; vous saurez tout sans larder ». Et ils parlaient avec tant de précaution qu'ils ne quittaient pas des yeux les murs de la pièce, comme pour scruter s'il n'y avait pas quelque ouverture ou quelque trou, par où on pût les entendre ; et ils n'allèrent pas plus loin, ce jour-là, dans leurs confidences avec moi, pas plus la mère que le fils '.
On était avorli d'ailleurs parmi les proleslanls des desseins de la Cour, et ce fut la méfiance qu'ils excitaient qui permit de démasquer l'un des assassins stipendiés par elle, Domini([ue d'Albe.
« Cet homme, raconte deTiiou, étant l'un des valets de chambre de l'Amiral, avait été envoyé au duc de Deux- Ponls avec des lettres du prince de Navarre, du prince de Condé et de Coligny dans le temps que ce duc était encore sur nos frontières. Ayant été pris à Brissac par Hardouin de Villiers, seigneur de la Rivière-Puytaillé, capitaine des gardes du duc d'Anjou, il montra les lettres dont il était chargé, et sa lettre de créance, à la Reine, au duc d'Anjou et au cardinal de Lorraine, et en
< Lettre de Francés de Aliiva ù, Pliilippe II, Paris, 8 août 156'J (.archives nationales, K. 1512, n°43).
102 DE C'UELOUKS ASSASSINS
eut quelque argent et des promesses d'une fortune plus éclatante. Lorsqu'il eut reçu les réponses du duc de Deux-Ponts, il porta de môme ces lettres à La Rivière, et lui rendit compte de tout ce qu'il savait des desseins des Allemands. La Rivière, jugeant qu'après le premier pas que cet homme avait fait, on le mènerait aussi loin qu'on voudrait, l'accable de promesses et lui fait tout espérer s'il veut empoisonner Coligny. D'Albe y consent, donne sa parole, reçoit de l'argent avec une poudre empoisonnée, et revient trouver son maître devant Poitiers. Coligny, soupçonnant quelque chose, à cause de la longueur du temps que ce domestique avait mis à son voyage, donna ordre qu'on l'arrêtât et qu'on l'interrogeât. Ayant tout avoué, il fut condamné à mort le 20 septembre lo69, et exécuté à Faye-la-Vineuse ^ »
Est-ce le supplice infligé à Dominique d'AIbe et le redoublement de la surveillance organisée à la suite de cette trahison autour de l'Amiral qui découragèrent un autre assassin à ce moment-là certainement lui aussi au camp prolestant? La chose est fort probable.
« Aujourd'hui, écrit de Tours, le 9 octobre, l'ambassadeur d'Espagne au duc d'AIbe, est venu un soldat auprès de la Reine, qui lui a dit qu'il avait tué M. de Mouy-Saint-Phal -, le jour même où l'Amiral s'était séparé de lui ; et la Reine lui ayant demandé s'il était des soldats de l'Amiral, il dit que non, mais qu'il était de ceux
' De Thou, Histoire uaiveiselle, trail. fr. de 1":U, t. V, p. 6i(i-627. — J. Delaborde, Gaspard de Cotir/ny, amiral de France, i&'Si, in-S», t. Ill, p. 144, 565-567.
' Louis de Vaudrey, seigneur de Mouy et de Saint-Plial.
Vaudrey (Jura, arr. de Dôle, canton de Montbaney); Mouy-sur-Thérain. ou Mouy-de-l'Oise (Oise. arr. de Clermont) : Saint-Plial (Aube. arr. de Troyes, canton d'ILvry).
CHMll.KS DIC I.OlMKns, S K I( i N K U 1( IIK MAUIIKV Kll r 103
• liii avait'Hl t'-U- <iu ciuii|) dinlil Amiral pour y liior les clicrs par DiiliH" (lu Roi ' « Coiiliruiaut cette nouvelle : « Hier, mande, le 10 ocloi)re. l'amhassadeuc d'Angleterre à sa coui', un soldai est venu assurer le Roi que, ilr|iuis la lialaille de .Moncdutoui', il axait tué M. de -Mouy d'un coup d'ari|uel)use dans la tète, et il dit ensuite i|ue c'était un comiilot formé entre six soldats, dont eliacun s'était engagé à avoir la vie de l'Amiral et des autres chefs protestants". » Le meurtrier ajoutait d'ailleurs que c'était bien l'Amiral qu'il avait choisi comme victime, mais que les circonstances l'avaient forcé à renoncer <à son projet.
Or, cet assassin qui, à défaut de la tète de Coligny, apportait ainsi toute sanglante à la cour celle de M. de Mouy, l'un des plus vaillants capitaines de l'armée huguenote, cet assassin s'appelait Charles de Louviers, seigneur de Maurevert, et était celui-là même qui, trois ans après, It- 22 août 1572, devait consommer contre l'Amiral le célèbre attentat qui fut comme le prologue de la Saint-Bartliélemv.
On était assez peu instruit jusqu'ici du passé et des antécédents du sieur de Maurevert, dont le nom même a presque toujours été défiguré par les historiens ^ J'ai pu retrouver sur lui quelques documents qui lui resti-
' Letlre de Francès de Alava au duc d'Albe, Tours, 9 octobre 1569 (.\rchives nationales, K. 1512, n» 115).
' Lettre d'Henry Norris à, sir William Cecil, Tours, 10 octobre 1569 {Calendar of State Fapers of tlie reign of Elizabeth, Ii69-tr,7l, p. 130).
" Qui l'appellent Maurovel, Montravel, Morvel, Moureveil.
104 DE (JUEI.IJUES ASSASSINS
tuent sa vraie identité et le replacent en son milieu, milieu des plus honorables, car celui, dont on fait d'ordinaire un spadassin de basse origine, un aventurier sans naissance, appartenait en réalité, du côté paternel et maternel, à d'anciennes et estimées familles de la Brie.
Le premier de ses ancêtres, dont il soit fait mention en un titre, est Charles de Louviers, conseiller au parlement de Paris, vers la fin du xiv* siècle, et propriétaire, en 139G, d'une maison sise rue de la Tixeranderie'. Ce Charles de Louviers fut le chef d'une branche de la famille qui, de père en fils, vraisemblablement, se perpétua au parlement, car, à la tin du xv° siècle, je trouve encore un Charles de Louviers, seigneur du Châtelet' et de Nangis \ conseiller à la même cour et possesseur de l'île de Louviers en Seine* ; et l'on sait plus précisément que le fils de ce dernier, Charles de Louviers encore, fut conseiller, puis président au parlement de Paris de 1322 à 1345 ^ Il avait épousé Louise Sanguin, de la vieille souche parlementaire des Sanguin ', et par lui, notre Maurevert se
' Rente du chapitre Nolre-Daim? sur une maison appartenant à Charles de Louviers, sise rue de la Tixeranderie, 17 avril 1396 (Archives nationales, S. 35, n» 2).
- Le Chàtelel-en-Brie, Seine-et-Marne, arr. de Melun.
' Kangis, Seine-et-Marne, arr. de Provins.
* Lebeuf. Histoire de la ville et du diocèse de Paris, éd. de 1883, t. I, p. 239.
" Ibid., et Frani;ois Blanchard et .I.-B. de L'Ilermite de Souliers, Les éloges de tous les premiers présidents du parlement de Paris, suivis du catalogue de tous les conseillers depuis Ii6(). Paris, 16io, p. 50 (du Catalogue].
° Titres de propriété de Louise Sanguin, veuve de Charles de Louviers, sur une maison située rue de la Tixeranderie, juillet 1547 (Archives nationales, S. 35). — Transaction entre Louise Sanguin.
(.HAIIl.KS 1)K l.OLVIKltS, SKICNKUH DK MAl'HKVKII 1 105
Iromait ainsi aiiiiarctiU' ;i Je tri's aiiciciiiu's maisons parisiennes.
A (jnel degré les Louviers de Maureveil se Irou- \aient-ils alors avec les Louviers du Chàtelet et de Nangis ? Je ne pourrais le dire, ignorant ii quelle époque le rameau de Maurevert se détacha de la brandie piincipale de la famille. Tout ce que je sais, l'est que le trisaïeul ilu meurtrier de Coligny, Nicolas de Louviers, seigneur de Maurevert, fut successivement. \t'is le milieu du .w' siècle. l'cceveur des aides à l*aris el maîti'e des r(M|uèLes de l'Iiotel du Roi, et (|ui' son hisaïeul, Jean de Louviers, pannetier de France, mort en luKi, avait épousé Guillemette de Gorbie, fille de Guillaume de Gorbie, conseiller au parlement de Paris, puis premier président au parlement de Dauphiné. Jean de Louviers eut, entre autres enfants, Jeanne de Louviers (jui épousa Nicolas Sanguin, et Jean ou Guillaume de Louviers, seigneur de Cannes et de Maurevert, qui de Marie Toucbet eut un fils, Nicolas de Louviers, mort le :21 juin 1304, lequel marié à Ciiarlotte Postel. fille de Jean Postel, seigneur d'Ormoy ', et de Marie Sanguin, fut le père de celui dont nous nous occupons, Charles de Louviers, seigneur de Maurevert'. De ces Postel, seigneurs d'Ormoy, et autres lieux de la chàtellenie de Corbeil, ancêtres maternels de Maurevert, La Barre, l'historien de Corbeil, ilit « ([u'ils sont une des races nobles les plus signalées
veuve de Charles de Louviers, et Jacques liaguier. son neveu, 14 mars 1530 (Archives nationales, Y. 115, fol. 287 v°).
' Ormoy, Seine et-Marne, arr. et cant. de Corbeil.
- Bibliothèiiue nalionale, l'iécei originales, fr. 28248.
en ces quartiers et qui a produit de vaillants lionimes' ». Eux aussi se trouvant apparentés aux Sanguin, on voit de quelles honorables alliances était issu le triste héros de cette étude.
La situation sociale de sa famille est attestée d'ailleurs par le brillant mariage de Maurevert. Le 28 septembre lo6i, — je ne sais à (|uel âge, ignorant la date de sa naissance, — il épousa en effet Marguerite d'Aquin, fille d'Antoine d'Aquin, comte d'Aquin, marquis de Carreto, prince de Casliglione, et d'Isabelle Caraccioli. Or, cette Isabelle Caraccioli était, la fille de Jean Caraccioli, prince de Melfe, duc de Venosa et d'Ascoli, grand sénéchal du royaume de Naples, puis maréchal de France, et d'Eléonore de San-Severino, c'est-à-dire appartenait à l'une des plus anciennes et des plus nobles familles d'Italie-.
Les Louviers de Maurevert semblent d'ailleurs avoir été, vers le milieu du xvi° siècle, dans une position de fortune très en rapport avec leur rang. Leur principale seigneurie, Maurevert, toute voisine de Chaumes-en- Brie^, constituait à elle seule un fort beau domaine, puisque, en 1.569, elle comprenait, avec la ferme de Cresnes', qui en dépendait, 160 arpents de terre cultivée, 42 arpents de prés, 72 arpents de bois et garennes, o mouhns, et o60 arpents de bois ou broussailles, le tout entourant une maison seigneuriale % détruite
Jean de la Barre, les Antiquités de la ville de Corbeil, Paris, 1647, 4°, p.2oS.
P. Anselme, Histoire généalogique..., \- VII, p. 19â. Chaumes, Seine-et-Marne, arr. de Melun, cant. de Tournan. Cresnes, paroisse de Chaumes.
Donation par Charles de Louviers, seigneur de Maurevert. à
( n.vm.K.s iiK i.iirviKiis, sKii;Maiii m-; mal'iikvkiii iOi
aujourilliui et rcinpliict'e par une coiislruclion du wiii" sit'cle, mais (jui existait encore vraisemlilahleinenl en Kit')'.), cl (]ui nous est ilécrite, à celle épocjuc, comme « un château accompatjné de six lours, avec un grand corps (le logis appli(|ué à salle basse, plusieurs cliambres, antichambres, grenier au-dessus, avec deux aisles aux deux bouts, où il y a quelques petils log^eniens ol écuries, le tout couvert de tuiles, contenant un arpent environ; avec, attenant ledit château, une basse-cour, où il y a un g^rand corps de logis servant à loger le fermier, avec écurie, vacherie, greniers, un colombier à pied, une grange, une chapelle ; et devant le château, un jardin en parterre l'ernié de murailles aboutissant sur le chemin appelé Chrinin des morts et (|ui va de Maurevert à Chaumes, d'autre bout sur la garenne'... »
Ce n'était là du reste que partie du domaine de Charles de Louviers, ijui était aussi seigneur de Cannes-, « lief avec maison seigneuriale, 150 arpents de terre, 'l"i arpents de prés, 7 à 8 arpents de vigne », seigneur en partie de Villepesque'', Gascourl'',Trilbardou % Boisgarnier*, Pouilly, la Ronce', le Mée et Saint-Jean-du
Pierre de Foissy. écuyer, son frère utérin. 28 avril 15"! (Archives nationales, insinuations du Cliàlelet. Y. 111, fol. 490).
' Déclaration l'aile, le j mai 1660, par Louis de Louviers, chevalier, seigneur de Maureverl. Cresnes. ci-devant capitaine au régiment des gardes françaises (.\rcliives nationales. Q' 140'J).
* Cannes. Seine-et-Marne, arr. de Fontainebleau, canton de Monlêreau.
" Villepesque, Seine-et-Marne, arr. de Melun, canton de Brie-Comle- Roberl, corn, de Lieusaint.
' Gascourl, Seine-et-Oise. arr. de Pontùise.canl. et com. de Luzarches.
' Trilbardou, Seine-et-Marne, arr. de Meaux, cant. de Claye.
' Boisgarnier, Seine-et-Marne, arr. de Provins, canton de Nangis, com. de Pécy.
' Pouilly et la Ronce, Seine-et-Marne, arr. de Melun, cant. de Le Chàtelet. roMi. de Moisonay.
108 DIC IJUEI.nUES ASSASSINS
Janl, près Melun ' ; propriétaire de 340 livres à prendre sur les terres de Malvoisine'", Noisemant^ et Crèvecœur ' ; de 600 livres tournois de rente sur l'hôtel de ville de Paris ; de 383 livres tournois de rente, enfin, à lui dues par demoiselle Marie Sang^uin, sa grandmère'.
Comment, pourvu d'une telle situation de famille et de fortune, cet homme en arriva-t-il à déchoir jusqu'à la profession d'assassin? La chose reste inexplicable. Ce n'est point le fanatisme qui paraît l'avoir guidé, car rien n'indi(|ue qu'il ait été un convaincu. Est-ce la cupidité ? Il semblerait qu'il eût dû être, de ce côté-là, à l'abri des tentations. De Thou, l'un des rares historiens qui nous donnent sur ses premières années quelques détails, nous laisse seulement entrevoir le drame de jeunesse qui décida peut-être de la vie de Maurevert. « Cet assassin, dit-il, qui s'est rendu fameux de notre temps, avait été élevé page dans la maison des princes lorrains*, et il y avait donné des marques de son mauvais
' Le Méc et Saint-Jean-du-Jard. Seine-et-Marne, arr. ot cant. de Melun.
* Malvoisine, Seine-et-Marne, arr. de Fontainebleau, cant. de Chàteau- Landon.
' Noisemant. Seine-et-Marne, arr. et cant. de Melun. com. de Nandy.
' Crèvecœur, Seine-et-Marne, arr. de Coulommiers, cant. de Rozoyen-Brie.
' Donations faites par Charles de Louviers, seigneur de Maurevert, à Jean Hanoyer, praticien, demeurant à Cliaumes, 11 février 1368 (Archives nationales, Y. 108, fol. 366) ; à. Georges l'ostul. seigneur d'Ormoy, son oncle, 13 mai 1569 {IbiiL, Y. 108. fol. 477 v») : à Jean Hanoyer, praticien, demeurant à Chaumes, 30 juin 1569 {Ibid., Y. HO, fol. 79 v).
" Ceci est confirmé i)ar un dt)cument où il est dit expressément que Maurevert n avoit eu cest honneur d'avoir esté nourry. en sa jeunesse, en la maison de feu Monseigneur le duc de Guise ». (Contrat passé entre Henry de Lorraine, duc de Guise, et Charles de Louviers. seigneur de Maurevert. le 23 mai 1.Î8I. à la Bibliothèque nationale. Ir. 8182. fol. 321).
(■.IIMII.KS l)K I.OIMKIIS. SK.1(;NKII1 DI: MAl'llKVKItr loît
iiiiliircl, car If nniiv t'i-itcur ilfs [laucs l'ayant un jour l'ail cliàlitT soviTt'iiitMil pour une l'auto (|ui le niérilait, il le tua en traître el passa chez les ennciiiis, un peu avant le combat de Renty. Après la paix faite avec l'Espagne à Càteau-Canibrésis, ce déserteur trouva moyen de s'insinuer de nouveau chez les Guise. » Mais, ajoute de Thou, « s'étant oITert pour l'exécution de Coligny, il passa liieiilot dans le parti des Princes et se montra tiès zélé pour leur religion, (jui lui paraissait, disait-il, plus pure que l'autre ; il iiucnta même cent mensonges (!t assura que les Guise lui avaient fait des injustices atroces' ». Tout cela pour mieux gagner la conflance de ceux qu'il s'apprêtait k trahir et préparer plus sûrement son crime.
Un chroniqueur du temps, Claude Haton, ajoute à ces renseignements que ce qui le décida à « e.xécuter l'arrêt de mort contre l'Amii'al, fut partie le désir d'avoir l'argent promis, partie aussi celui de recouvrer grâce avec Sa Majesté, à laquelle il se fut volontiers retiré, mais n'eust osé sans occasion- ». 11 est fait probablement allusion là au meurtre et à la trahison, dont parle de Thou. Mais l'on ne peut aller plus loin, et je ne sais où un liistorien moderne a pris ce détail que des lettres de l'émission de son premier crime auraient payé d'avance, en 1S69, celui que 3Iaurevert s'offrait à accomplir'.
Quoi qu'il en soit, c'est alors qu'il donna la mesure de sa bassesse et de sa froide cruauté. Arrivé dans le
' De Tliou, Hisloire universelle, Irad. fr. de n34, in^", t. V. p. 641-
- Journal Ue Claude Ha/on, publié ])ar F. Bounjuelot, dans la collection des Docutnents inédits, t. II, p. 367-568.
^ Forneron, les Ducs de Guise et leur époque, 1877, t. II. p. 134.
HO DlC (JUEL(,IUES ASSASSINS
camp jifotesliiiil au cours de la troisième guerre civile, lorsque, après la bataille de Jarnacet la mort du prince du Condé, Coligny reste seul à la tète de l'armée protestante, ayant su s'insinuer très vite dans les bonnes grâces de Louis de Vaudrey, seigneur de Mouy et de Saint- Phal, premier lieutenant de l'Amiral, sous les ordres duquel il avait peut-être servi pendant les seconds troubles', le meurtrier pouvait espérer accomplir aisément sa besogne. Mais elle lui était apparue bientôt plus difficile qu'il ne l'avait supposé. Instruit par l'expérience et mis en éveil par les continuels avertissements qui lui parvenaient, Coligny se gardait de très près, et toujours très accompagné, ne laissait pas sans précautions arriver jusqu'à lui un inconnu. « Aussi après avoir tenté plusieurs fois, mais toujours en vain, d'exécuter son crime, considérant d'un côté le péril auquel il s'exposait, et ne voyant d'ailleurs aucune espérance de réussir, pour ne pas s'en retourner sans avoir rien fait " », Maurevert conçut alors l'idée infernale de tuer, à défaut de l'Amiral, celui qui l'avait accueilli avec le plus de confiance dans l'armée protestante, jusqu'à lui « faire part de son lit, de sa table, et lui servir, comme lui-même disoit, de père^ », M. de Mouy. Ce seul projetpeut donner une idée de l'incroyable dépravation du personnage. Après la bataille de Moncontour (3 octobre 1569), Mouy avait reçu la mission de défendre la ville de Niort menacée par
' La chose est affirmée, mais sans preuve, par l'auteur de l'article Vaudray {sic), dans la France protestante.
' De Thou, op. cit.. p. 642.
' Agrippa d'Aubigné. Histoire universelle, ùd. de Kublc. t. III, p. 133-
CHAUI.KS IIK I.IIIVIKHS. SKII.NKL'It KK MAUHKN Kltl III
le (lue il'Aiijou \a' 1 ocldltrc, « il voulut i'aiiu; (loiiiicril ses sitMis i|ucli|ucs (H)ups d'i-péi', au loin de la placo, pour relever les courasîes fort abaissez », et, ayant I encontre « (luelques coureurs vers Clierveux », il s'en revenait ù Niort, après les avoir eluir-iés. Maurevert taisait partie tle sa petite escorlt;. A un moment, « il luit pied à terre dans un jardin, pour ses nécessitez ». L'autre, prolitant de cette occasion, se détache à son tour de ses compagnons et s'approclianl par derrière de sou chef écarté, lui tire à bout portant dans les reins uu coup de pistolet chargé de trois balles. Puis, remontant aussitôt sur le cheval qu'il tenait précisément de la générosité de son bienfaiteur, il s'enfuit à Champdeniers, vers le camp du duc d'Anjou, pour informer le prince de son forfait, forfait trop bien réalisé, puisque l'infortuné Mouy. transporté de NiorI à Saintes, puis à La Rochelle, y mourait, quehiues jours après, dans d'atroces soull'rances '.
« Monseigneur le duc d'Anjou, raconte Villegomblain, dans ses Mémoires, fit bonne réception à cet homme qui lui apportait nouvelle de la mort de l'un des principaux chefs de ses ennetnis..., etluy donna chevaux et argent pour estre luy mesme porteur de ceste nouvelle au Roy et à la Reyne... Mais le duc, en son âme, et tous les gens de bien, en leur courage et par apparence, détestèrent cet acte comme très exécrable qu'il estoit- ». Et Brantôme dit de même : « A l'instant, le meurtrier
' Ibid.
■ Villegomblain, Mémoires des troubles arrirês en France. 1667-166S, t. I, p. 70. Je prépare en ce moment une édition de ces Mémoires pour la Société de l'histoire de France.
M2 DE OUELQUES ASSASSINS
l'ut assez bien venu et de Monsieur et d'aucuns du Conseil, el autres ; mais [lourlant si fut-il abhorré de tous ceux de nostre ai'niée ; si bien que personne ne le vouloit accoster, pour avoir ainsi si perfidement et proditoirement tué son maître el son bienfaiteur, encor qu'il eust faict un grand service au Roy et à la patrie pour leur avoir exterminé un ennemy très brave et très vaillant et qui, après Monsieur l'Admirai, n'y en avoit point de pareil pour leur nuire'. »
L'assassin ne demeura d'ailleurs que très peu au camp catholique, pressé d'aller recevoir sa récompense à la cour. Il la rejoignit, je l'ai dit, le 9 octobre, au Plessisles-Tours ;etc'estde celieuetdu lOoclobre qu'estdatée la célèbre lettre de Charles IX au duc d'Alençon, son frère, qui le représentait alors à Paris, où il le charge de faire remettre à Maurevert le prix du sang, et quel prix ! Cette lettre, dont l'authenticité ne saurait être mise en doute, — je l'ai, après bien d'autres, longuement examinée à ce point de vue, — est un des documents les plus accablants contre l'honneur des derniers Valois.
Mon frère, y est-il dit, pour le signalé service que m'a fait Charles de Louvier, seigneur de Moureveil, présent porteur, estant celuy qui a tué Mouy de la façon qu'il vous dira, je vous prye, mon frère, luy bailler de ma part le collier de mon ordre, ayant esté choisy et esleu par les frères compaignons dudict ordre pour y estre associé, et faire en sorte qu'il soyt par les manans et habilans de ma bonne ville de Paris grattifyé de quelque honneste présent selon ses mérites ;
' Brantôme, éd. Lalanne. t. VII, p. 253.