C.lIAlll.KS l)K I.OIVIEUS, SKICNKL'Il DK MAIIIKM'II 1' IIU
ircnlt'iiilrt- une iiu'ssc (('li'ldvt^ à 10 lu'urcs en la clialifllc lie riiiMi'l dr |{uiirl>oii, et, par déférciu'i; pour le souverain, il rebroussa aussitôt, eliemin et l'acconipagna jus(|u'hu jeu (le pauMie, « où le Roy et le duc de Guise, ayuntdressé partie nnitre Téligny, gendi'e de l'Amiral, et un autre n'eiililhoiiiine, jouèrent (juehiue peu' ». II était tout pri's de 11 heures, loisque (ioligny [)rit congé du Roi pour « s'en aller disner en son logis ■ ». Quittant le jeu de paume, il suivit la rue d'Autriche jusqu'au <|uai, longea au bord de l'eau les murs de l'iiôltd de Bourbon, puis, tournant à gauche, enfila la rue des Poulies. Il était accompagné de douze à (juiiize gentilshommes: à sa droite, M. de Guerchy, à sa gauche René de Sorbiers, seigneur des Pruneaux, et, autour de lui Charles de Téligny, Pierre de Malras, baron d'Yolet, Armand de Clermonl, seigneur de Piles, François de Monneins, Louis de Moustier, seigneur de Saragosse, Pierre de la Gelière, seigneur de Cornaton, Jacques Pape, seigneur de Sainl-Auban, René de Valsergues, seigneur de Géré, Nicolas Barnaud, gentilhomme dauphinois ^. Il marchait fort lentement, lisant un mémoire ([uon venait de lui remettre, avec prière de le présenter au Conseil, et « tournoit l'épaule pour enliler la grande rue [des Fossés-Saint-Germain] * ».
C'était là que l'attendait Maurevert, tapi dans une
' Mémoires de l'eslal de France sous Charles IX, fol. 1U6 v.
' Ibid.
^ D'Aubignù, Histoire unirerselleA. III. p. 3ÛO-306; -Uejnoire* de l'eslat de France, t. I, loi. 196 v° ; Mémoires de Pape de Sainl-Auban (coll. l'etitot). ]). 457 : Le Réveil-matin des François (Arch. cur. de l'Iiist. de Fr., !■• série, t. VU. p. 174).
* D'Aubigné, Histoire universelle, I. III. p. 305.
salle basse de la maison que j'ai indiquée. Il s'était, posté à une fenêtre « treillissée de fer », du rez-de-chaussée ', devant laquelle on avait disposé, pour la masquer, « un meschant linge ' », selon certains témoignages, « des drappeaux mouillés comme pour les faire sécher^», suivant d'autres, « un manteau déchiré ' », d'après quelques-uns, obstruée, dit un document, par des « botteaux de foin ^ ». Le canon de sa longue arquebuse dépassait de très peu le rebord de cette fenêtre. Le coup partit. « Maurevert, dit Miclielet, avait tiré comme Poltrot, de manière à blesser son homme, lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et il pouvait tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la main du coquin trembla ^ » Et c'est à quoi, d'après le célèbre historien, l'Amiral dut la vie. Il n'en est rien. Maurevert avait visé Goligny en pleine poitrine et, s'il n'atteignit pas son but, la chose doit être attribuée à un incident (jui a donné lieu, il est vrai, à des versions un peu différentes. D'après un récit, au moment même où Maurevert lâcha son coup, l'Amiral se retourna pour cracher, de sorte que, « tournant la tête et le corps, il fut blessé seulement en une main et eut un doigt coupé ' » ;
' Léon Marlet, Soles critiques sur la Saint-Bar Ihélemy, d'après les Mémoires inédits de Jules Gassot [Bull, de la Soc. du protestantisme français, 1903, p. 332).
' DAubigniJ, t. 111, p. 30o.
' Lt'On Marlet, op. cit., p. 352.
' Davila, op. cit., t. 1, p. 278.
' A. Capilupi, Le stratagème de Charles IX [Archives curieuses de l'histoire de France, 1" série, t. Vil, p. 42'J).
" Michelet, Histoire de France, éd. do 1870, t. l.\, p. 296.
' E. de Barthélémy, Journal d'un curé ligueur de Paris, [Jean de la Fossol, Paris, 1865, in-lS, p. 148.
r.n,\ni.F.s ni: loivikhs, skicnki'k or. mauhicveut 133
d'aiirès un autro, un de feux ([ui acconipagnaitMit (lolit;nv, iK'ul-L'lre .M. dv Gueroliy, étanl venu à lui parler iiènu subitement l'assassin ' ; à en cryire l'envoyé de i'iorence, « l'amiral, ayant aux pieds des mules qui l'eiupèchaienl d allei' à son aise, battit la teri'o du pied ilroit puui' les mieux enl'oncer ; à l'instant où il voulait en l'aire autant du pied gaucbe et se reculait un peu en se penclianlen arrière, le coup de feu fut tiré et atteignit les bras aulieu de la poitrine' » ; suivant enfin l'ambassadeur de Venise, « l'amiral, ayant des panloulles aux pieds et maroliant un peu diflicilement, parce (|u'elles étaient larges, voulut les ùLer pour les donner à un ]iage ^ », et c'est le mouvement qu'il lit alors qui lui sauva la vie. Il est positif que Coligny n'échappa que par un hasard miraculeux aux balles de Maurevert qui devaient l'atteindre en pleine poitrine, et dont l'une lui cassa l'index de la main droite et dont l'autre, lui labourant lavant-bras gauche, à partir du poignet, passa entre le radius et le cubitus et vint se loger dans le coude. Les récits les plus sûrs sont à peu près d'accord là-dessus, comme aussi sur le nombre des balles — deux — balles « en cuivre », « en bronze », ou « en laiton », du poids de près d'une once, dont l'une, retrouvée dans le mur de riiôtel d'Anjou, était percée de deux trous très rapprochés qui firent supposer qu'elle était garnie de broches ou « cari-eaux ' ».
' Mémoires de Jules Gassot (Léon Mai'let. op. cil., p. 35i).
- Lettre de Gavriana au secrétaire Concini. Paris, 27 août l.')72 (Dcijardins, op. cit., t. III, p. Sli).
' Relation de Giovanni Michiel, toTfî, dans Albei'i, Ilelazioni degli ambascialori veneti, l" série, t. IV, p. iSS.
' Lotlre de Gavriana, Paris, 27 août 1372 {loc. cit., t. III, p. 813).
136 DE QUELOUES ASSASSINS
Frappé, l'Amiral ne perd pas pourtant son sanp^-froid. Réussissant très vite à surmonter l'atroce douleur qu'il ressent : « Voilà, dit-il, comme sont traités les gens de bien en France ! » Et il cria ensuite très haut : « C'est de cette fenêtre où il apparaît de la fumée que vient le coup' ». Ses deux plus proches voisins, MM. de Guerchy et des Pruneaux, le soutiennent à cet instant, et l'un d'eux lui entoure le bras ébauche avec son mouchoir. Tous insistent pour le porter jusqu'à sa demeure. Il refuse, déclarant pouvoir s'y rendre à pied, appuyé sur le bras de ses deux compagnons. Il ordonne seulement à MM. de Piles et de Monneins, au dire de certains % à M. d'Yolet, suivant d'autres \ à M. de Saragosse 'enfin, d'après une troisième version, d'aller sans retard informer le Roi de l'attentat. Son ordre est tout de suite exécuté, tandis que d'autres gentilshommes se précipitent vers la maison d'où est parti le coup de feu. Pendant ce temps, le petit cortège arrive rue de Bélhizy, où Ambroise Paré est aussitôt mandé. Avec des ciseau.x mal aiguisés, et s'y reprenant à trois fois, il coupe le doigt blessé de la main droite, et parvient à retirer du bras gauche, à la suite de trois incisions, la seconde balle qui y était restée engagée. Ces balles étaient-elles empoisonnées'? k II en sera ce qu'il plaira à Dieu », dit l'Amiral. On fait prendre pourtant au blessé un contre-
' Lettre de Cavriana. Paris, 27 août to72 {loc. cit., t. III. p. 813).
' D'Aubigné, l. III, p. 303.
' Comment fut blessé Monsieur l'Amiral, aoust 1572. Brochure cilre par Capefiguc, Histoire de la Itéfonne et de la Lif/ue. 1834, in-S", t. III. p. 132.
* Le stratagème de Charles IX, par Capilupi {Archives curieuses de l'histoire de France, t'« série, t. VII, p. 429).
CIIMll.KS IIK l.OtVlKHS, SKICNELU IHO JIAIKKVKIIT i3 1
poison. Kl, tout tlo suitt', son loi;is est envalii par un»foule (l'auiis ot de partisans émus cl nionaçanls. Parmi oux. au premier ransf, ceux qui viennent de forcer la porte lie la maison du crime, ayant espéré y surprendre l'assassin. Mais celui-ci a déjà pris la l'uile. Dans la salie basse, doù est parti le coup, ils oui trouvé seument. jetée sur unlit, l'arciuehusede l'assassin, la mèche encore fumante ', et qui a été facilement reconnue couiuie l'une de celles des gardes du corps du duc d'Anjou'- ; sur une table, une bourse avec quelque argenté Du meurtrier plus de traces. La servante, qui a la garde de la maison, et le laquais de l'assassin ont seuls été arrêtés et conduils immédiatement au Louvre.
A ce moment, Charles IX était informé de l'attentat. Les envoyés de Coligny l'avaient trouvé encore au jeu de paume, et tous les témoins sont d'accord sur l'air naturel de fureur et de dépit avec lequel il accueillit la nouvelle. « N'aurai-je donc jamais de repos, s'écria-t-il? Quoi toujoui's de nouveaux troubles ' ! » Puis, ayant
' Lettre île Cavriana, déjà citée {Ibid., t. III, p. S13).
- Mémoires de Tavaniies (coll. Petitot), t. 111, p. 2'J3. — D'après certains récils, l'arquebuse aurait appartenu à Bondot. archer à cheval de la garde du Roi, pour lequel se serait fait passer Jlaurevert (Mémoires de VEstat de France sous Charles IX, 1578, t. II, fol. 31 v).
' Joh. Willi. von Botzlieim. Cyclopica illa algue inaudita hactenus. deleslanda alque exsecranda laniena, quae fada esl Luleliae, Aureliis, Lugduni aliisque in locis Galliae, sub Carolo IX, in feslo Barlholomei, anno Cliristi Iô7i (F. W. Ebeling. Archwalische Beitrârje zur Geschichte Frankreichs unter Karl IX, Leipzig, 187-2, in-8», p. 103).
' De Thou.t. VI, p. 384.
jeté sa raquette à terre', il rentra au Louvre. Et lorsqu'on amena au palais la servante et le laquais de la rue des Fossés-Saint-Germain, « le Roi, étant à table, ordonna aussitôt de les enfermer dans sa chambre- », où, s'étant rendu peu après, il les interrogea et enjoignit ensuite de les conduire immédiatement au For-rÉvèque *.
Peut-on conclure de tout cela que Charles IX ait ignoré jusqu'au dernier moment les projets de sa mère? Je n'oserais l'affirmer, car bien d'autres indices semblent prouver le contraire. S'il sut tout, il joua alors supérieurement son rôle, car sa colère éclata de nouveau à l'arrivée au Louvre du roi de Navarre et du prince de Condé demandant justice. « Il jure et promet de faire du coupable, des consentants et des fauteurs si mémorable chaslimenl que l'amiral et ses amis aui'ont de ([uoi se contenter,... il commande qu'on informe du fait sur-lechamp et en donne commission expresse à trois de la cour du Parlement, à savoir aux présidents de Thou et Bernard Prévost de Morsan, et au conseiller [Claude] Viole* », il ordonne qu'on ferme les portes de la ville, à l'exception de deu.x réservées pour l'entrée des vivres.
Que faisait cependant celle qui avait tout mené, la Reine? Sa première impression semble avoir été une impression de stupeur. Elle venait de se mettre à table, lors(ju"on Tavertit: elle se leva, rentra dans sa chambre,
' Mémoires de l'eslaUle France. 1378, t. ]. loi. 197. ' Lettre de W. Faunt a lord liurghley, iî août ih~i [Calendar ofslale papers o/' Ihe rei<jn of Elizabeth, lô7i-lo74, p. 171). ' Mémoires de Jules Gassol (L. Marlet, op. cil., \>. 333). * Mémoires de l'estat de France, t. I, fol. 200.
i;il\lU,KS liK l.dLVIKIlS, SKIIJNKIII HIC MA11U:\ Klir 1J'.>
sans mol Jirt', k- visage impassible. « J'en ronjeclure ilu'i'lU' s'y attendait », ajoute l'ambassadeur espagnol, Dii-m» do r.uniga, (|ui nous donne ees détails'. Elle se rendait comple surtout que la première partie était perdue pour elle, l'Amiral n'étant point mort. Mais elle se l'cssaisit trt's vite. La preinière partie perdue, il iiiipoi'ti' de ne [)as perdre la seconde. 11 faut éviter à lnut prix ([non jiuisse soupçonner la Cour de l'attentat c|ui doit retomber entièrement sur les Guise, sur les- (|uels il s'agit de détourner les menaces et la vengeance du parti réformé. Quand le roi de .Navarre et lé prince lie Condé arrivent au Louvre, elle s'empresse donc de joindre ses protestations à celles du Roi, déclare que (i c'est un grand outrage fait à celui-ci, que, si on supporte cela aujourd'Imi, demain on prendra la hardiesse d'en faire à son (ils autant dans le Louvre, une fois dans son lit, et l'autre dedans son sein et entre ses bras " ». Et lorsque, peu après, Damville et Téligny viennent prévenir Charles IX du désir de l'Amiral de recevoir sa visite, elle décide aussitôt d'accompagner son iils. Arrivée rue de Béthizy, elle renouvelle ses protestations ; puis, quand on lui présente la balle retirée du bras du blessé, évoquant avec le plus periide à-propos le souvenir de l'attentat d'Orléans, comme pour rappeler qu'il ne peut s'agir là que d'une vengeance des Guise : « Je suis bien aise, dit-elle, que la balle n'est point demeurée dedans ; car il me souvient que, lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans, les médecins médirent que, si la
' Citû par La Ferriore, op. cil., t. IV, iatrod., p. lxxvi. 'Le Réveil-malin des François, par Eusùlic l'iiiladelpliu . 157i (.\rchives curieuses de l'histoire de France, I" série, t. VII, p. 177) .
liO DE QUELQUES ASSASSINS
balle estoit hors, encore qu'elle eust esté empoisonnée, il n'y avoit danger de mort ' ! »
En dépit de ces efforts et de ces manœuvres, le rôle certain joué par la Reine dans l'attentat allait pourtant s'avérant, d'heure en heure, aux yeux des réformés. Leurs soupçons avaient pu d'abord ne viser que les Guise ; ils avaient bientôt compris que le coup venait de plus haut, et que les Lorrains n'avaient été que des complices d'occasion. Contre la cour se retournait de plus en plus leur fureur. « Le samedi, 23 août, Téligny, La Rochefoucauld et tous les chefs huguenots, et au premier rang un certain capitaine de Piles, récent défenseur de Saint-Jean-d'Angély, firent mille bravades publiques et devant leurs Majestés au Louvre, déclarant à grands cris et dans les ternies les plus superbes que, s'il ne leur était fait justice dans les vingt-quatre heures, ils avaient les moyens de se la faire euxmêmes; que, si l'Amiral avait perdu un bras, mille autres se lèveraient qui feraient un tel massacre que toutes les rivières du royaume rouleraient du sang, et qu'ils sauraient bien frapper leurs coups en bon lieu". »
« La Reine-mère et ses complices, d'isenl les Mémoires de PEstat de France, voyans que le coup n'estoit donné selon leur intention et que ceux de la religion ne s'estoient ruez sur ceux de Guise, virent bien alors que, pour ce coup, ils ne pouvoient pas tant faire rompre de testes, et qu'il se falloit contenter de l'Amiral et des
' Mémoires de ieslat de France, 1578, t. I, fol. 202.
' Lettre d'un anonyme a. François de Médicis. Paris, 26 août 1572 (Desjardins, Négociations avec la Toscane, t. III, p. 823).
t.iiAïu.Ks Dr. i.diMKiis, SKicNia» in: Mvrui;\i;iti IH
sions ' ». Il Kii im (Icriiicr coiisi'il, il lui <l()iic rt'-.solu, ajuulo (rAuiiiiiiii', i|uc', |iiiis(|ii'oii ii'aMiil pu jclliT rtMili'cprisc auit'iiri' m la liaiiif des (luisai'ls, par les uiovi'ii.s ri-dfssiis allt'ijui'z, il Sf ialloil jouer à tout". » Ou'oii pi'St' les termes de celte plu"ase de d'AuI)ig"né : elle contient, à mon avi.s. la véritahli' « clef » du massacre de la Saint-liarllitdeniy, t\m n'apparaît ainsi (|ue coninu^ le seul moyen ollert à la Reine de sortir de l'intrif^ue i|u"elle avait tramée. « Ce massacre n"a pas élé préméililé. dit formellement Çuniga, mais subitement résolu; ils ne voulaient tuer que l'.Vmiral et donner ensuite à entendre que c'était le duc de Guise qui avait fait le coup, pour pouvoir s'en disculper vis-k-vis des protestants du royaume, d'Angleterre et d'Allemagne. Mais comme celui i\m tira le coup d'ar(|uebuse fut maladroit et que l'Amiral apprit d'où venait ce coup, ils se décitlèrenl à se découvrir et à faire ce qu'ils ont fait'. » A cette heure, en effet, le conilit sanglant, que la Reine avait compté voir se déchaîner entre les Guise et les Chàtillon, se posait inéluctablement entre elle et ces derniers. Elle ne pouvait jjIus se soustraire au.\' responsabilités quelle avait encourues ; il lui fallait se défendre.
On sait connnent elle se défendit, et je n'ai pas à raconter ici avec quelle fureur sauvage elle se retourna contre les réformés. Encore une fois, de la Saint-Barthélémy c'est elle et bien elle ([ui est responsable avec son
' Mémoires de lestai de France, t. I. fol. I'J9 v».
= DAubigné, t. III. p. 311-312.
^ LeUre de Diego de Çuniga au duc d'.\lbe, 31 août lo'ù (Archives nationales, K. 1530, n» 2U).
fils, le duc d'Anjou, et ses conseillers, Retz. Tavannes ■et Birague. Encore une fois aussi, la Saint-Barthélémy a été non pas un acte prémédité d'avance et de sangfroid, mais seulement le résultat d'un coup manqué, ■dirigé à la fois contre les Cliàlillon et les Guise, que la Reine espéra un moment envelopper dans la même vengeance.
Et ce qui soulii^ne et confirme cette interprétation, ■c'est qu'au lendemain même du 24 août, la première et secr'ele pensée qui tut celle de Catherine se retrouve et se peint toute nue et sans voiles dans les lettres officielles adressées par la Cour en province et à l'étranger, et qui exposent, on le sent hien. non comment les ■choses se sont passées, mais plutôt comment la Reine pouvait espérer qu'elles se passeraient. L'une de ces lettres, entre tant d'autres, est particulièrement significative. C'est celle envoyée par Ciiarles IX à Adrien •d'Aspremont, vicomte d'Orthe, gouverneur de Rayonne, le 27 août 1572.
« J'estime, dit le Roi, dans cette missive, évidemment écrite sous l'inspiration, la dictée peut-être de sa mère, j'estime que vous n'estes pas à sçavoir la blessure de mon cousin l'Admirai; et comme j'estoys après à faire tout ce qui estoyt possible pour la vérification du faict i'I chastiment d'icelluy, à quoy il ne s'est rien oublvé, il est advenu cependant que iceulx de la maison de Guvse et les autres seigneurs et gentilshommes qui leur adhèrent, et n'ont pas petite part en ceste ville, comme chacun sçait, ayant sceu notamment que des amys dudict seigneur Admirai voulloyent poursuivre sur eulx la vengeance de ceste blessure, pour les soupçonner en
r.HAIll.F.S I)K l.dlMKRS, SElCNKin DK MAll\K\F.nT 143
«'strc cause, se sont t'siiuniz ccsli' iiiiil iiiissi'e, si l)it'n <|ui' entre les uiifrs et les autres il s'est passé une grande et lamentable sédilimi, ayant i'orcé le corps de garde (|ui avoit esté ordonné autour de la maison dudict Ailmiral, luy tué avec (|uelques autres gentilsliomnies, eomme il en a esté aussy massacré d'autres en plusieurs endroitz de la ville, ce qui a esté mené avec une telle i'urye (|u'il n'a esté possible d'j- apporter le remède tel (|ue l'on eust peu désirer, ayant eu assez d'affaire à employer mes gardes et autres forces pour me. tenir le plus fort en ce chasteau du Louvre, pour après faire donner ordre par toute la ville à l'apaisement de la sédition qui est à ceste heure admortye, grâce à Dieu, estant advenue pour la querelle qui est de ung long temps entre ces deux maisons, de laquelle ayant tousjours préveu qu'il survyendroit quelque mauvais effect, j'avoys oy-devant fait tout ce qu'il estoit possible pour l'appaiser'... »
Qu'on y réflécliisse, n'y a-t-il pas là une preuve singulièrement convaincante de tout ce (jue jai dit des tortueux projets de Catherine de Médicis ?
YII
A supposer d'ailleurs que la version contenue en de telles missives ne nous apparût pas encore comme de la jdus offlcielle fausseté, nous pourrions trouver confirma-
' Lettre de Charles IX au vicomte d'Orthe, 27 août 1572 (Lellres de Catherine de Médicis, t. lY. p. H2-U3). — Cette lettre fut imprimée à peu près dans les mêmes termes et envoyée à tous les gouverneurs de provinces et de villes. (Cf. Bibl. nat., Portefeuilles Fontanieu, vol. 326, fol. 141 et suivants.)
14i DIC QUELQUES ASSASSINS
tion do la duplicité de la Reine en nous mettant à la poursuite de l'assassin.
Aussitôt l'attentat consommé, Maurevert avait fui, je l'ai dit. Un (( genêt d'Espagne » l'attendait dans le cloître Saint-Germain', « garni de pistolles à l'arçon de la selle ^ ». Enveloppé dans « un grand manteau gris ' », le meurtrier l'avait enfourché, et s'était dirigé au galop vers la porte Saint-Antoine, poussant l'impudence, d'après un récit, jusqu'à crier au peuple, le long du chemin : « Vous n'avez plus d'Amiral en France ' ! » Un « cheval turc ° » l'attendait à Charenton, sur lequel il gagna Villeneuve- Saint-Georges. Nous connaissons son itinéraire par un de ceux qui se jetèrent tout de suite après le crime sur ses traces. « Ayant accompagné M. l'Amiral en son logis, raconte M. de Saint-Aubari, en ses Mémoires, M. de Géré et moi suppliasmes M. de Téligny de monter à cheval pour suivre Maurevel, lequel nous avions entendu estre sorti du logis, d'où l'arquebuse avoit esté tirée, par la porte de derrière et monté à cheval. Ledict sieur de Téligny nous retarda quelque temps ; enfin ledict sieur de Géré et moi, estans montez à cheval, sortismes de Paris par la porte Saint-Antoine, par où le meurtrier avoit passé ; et estans à Giiarenton, nous prismes un
' Lettre de Diego de Çuniga à Philippe II, 2i août lo72 (.\rehives nationales, K. 1530, n» £0).
' te Réveil-malin des François, par liusèbe Pliiladelplie (Arch. cur. de l'hisl. de Fr., \" série, t. VII, p. 176).
' Mémoires de Jacques Pape, seigneur de Sainl-Auban (coll. Petitot), p. 4o7.
' Le Tocsin contre les massacreurs (Arch. cur. de l'/ùst. de France, 1" série, t. Vil. p. 44).
' Relation de Juan de Olaegui, secrétaire de l'ambassadeur espagnol Çuniga (Archives nationales, K. 1524, n» 79 et K 1530, n» 24).
CIIAIU.KS llK LOL'VIERS, SEIliNEl n IIK 5I.\lHi:\ RU 1 145
serviteur de .M. deorf-es d'Ormov ', i[iii leiioil un cheval en relais auilicl Maurevel el poiloit le niauleau i^ris (|ue leiliet Maiwevel avoil au sortir de Paris. Lavant donc arresté. le laissasnies prisonnier à Villeneuve-Sainl- (leorees entre les mains du lieutenant dudicl lieu, el en adverlisnies, par un billet écrit el sii^iié de ma main, M. de Téiiuny, let|uid luy l'ut rendu, el siu' cesl ad vis il y envoya le lendemain, samedi, MM. de Vala\oire", de Moreau". de Merle, lejeune Beaufort, appelé des Aureaux, et quel(]ues autres, (|ui l'amenèrent à l'aris aux prisons du For-l'Evesque. Soudain après avoir dépesclié le susdict billet, M. de Géré el moy passasmes outre, droit le cluMuin de Melun, el estans près de Corbeil. au clicmin (jui va h Blaiidy '. nous trouvasmes que ledicf meurtrier sesloil jette dans la maison de 31. de Chailly- Le ponllevis estant levé et les flancs garnis d'arquebuses, fut cause que nous coucliasmes près ladicle maison, croyant que le meurtrier, ne s'y trouvant point asseuré, deust passer outre, mais ce fut en vain. Ce qui nous obligea <le nous retirer près de Monsieur l'Amiral '. »
Il est bien probable que « la maison de M. de Cliailly » était le château de Chailly-en-Bière ". Mais nous ne pouvons dire si l'assassin y demeura longtemps. Un document veut que, de là, il se soil réfugié chez les Guise,
' Oncle iiialernel de Maurovert.
' Un des huit frères Valavoire. peut-èlro Alexandre.
' l'eut-étre Jean deMoreauqui était, en do"-', arclier de la compagnie de gens d'armes de l'amiral de Coligny (La Chesnaye-Desbois. Dictiontionnaire de la noblesse, 1879. in-4°. t. XIV, col. o3ûj.
' Blandy, Seine-et-Marne, arr. de Melun, cant. de Le Chàtelet. ' Mémoires de J. Pape de Sainl-Auban (coll. Pelitot), p. 457-459. "' Chailly-en-Biére, Seine-et-Marne, arr. et cant. de Molun.
140 DF. QUELyUES ASSASSINS
« ayant gagné Joinville ' ». En réalité, tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'il vécut caché en France jusque vers le mois d'octobre, où, jugeant probablement sa situation dangereuse, il se décida à passer à l'étranger. C'est à ce départ de Maurevert que se rapportent deux documents du plus haut intérêt, restés inédits jusqu'à ce jour et qui achèveraient d'éclairer les ténébreuses manœuvres de Catherine de Médicis, si, comme je le disais tout à l'heure, la chose était nécessaire. Aussi désireuse, on le comprend, de voir s'éloigner Maurevert, que Maurevert, lui-même, pouvait être soucieux de se mettre à l'abri d'une vengeance, elle dut encourager, susciter peut-être le projet de son complice. Et c'est dans ce but et sous son inspiration directe, à n'en pas douter, que furent écrites les deux lettres que l'on va lire, « lettres de recommandation » que rend aussi surprenantes la qualité de celui en faveur duquel elles étaient signées, que le haut rang de leurs destinataires. C'est au roi d'Espagne et au Pape que le roi de France demandait, en effet, de faire, bon accueil à l'assassin, dont le crime avait été comme le premier acte de la sanglante tragédie qui venait de se jouer.
Voici donc les deux lettres emportées par 31aurevert dans sa fuite.
Celle à Philippe II d'abord :
Très haut, très excellent et très puissant prince et nostre très cher et très amé bon frère, salut. Nostre cher et bien amé Charles de Louviers, seigneur de Maurevert, s'est monstre, entre autres nos bons serviteurs 'et subjects, si
' Le Tocsin contre les massacreurs, 1579 [Arch. ciir. de l'hist. de France, 1" série, t. VII, p. 44).
CHAUl.KS L)K I.OIMKUS. SKIIlNKlll DM MAI'RKVKIIT 147
Z('lah>iii- du soubstL'iifmenl de la saincle religion catholique, apostolique et romaine et service de cesle couronne durant les troubles, et s'y est employé si vaillamment qu'il s'est rendu grandement recommandable envers tous ceux qui désirent la conservation de nostrc saincte Kglise. Mais cela, d'autre part, luy a concité une telle haine de ceux qui s'en sont séparez, qu'il est en grand danger de sa personne, estant ordinairement guetté et recherché pour le mettre à mort, ainsi qu'il nous a fait entendre luy estre advenu depuis ung moys, ayant entre autres pour ennemis capitaux les lilz des fenz admirai 'et seigneur deJIouy-, qui veulent venger sur luy la mort de leurs pères; au moyen de quoi et de la suytte et adhérence qu'ils ont, il est contraint, pour la seurté de sa vie, s'absenter de ce royaume, qui est cause, avec ce qu'il a espousé la fille du feu marquis de Coratte (sic)'^, qu'il a résolu se retirer par devers vous pour vous faire très humble requeste de luy faiii' rendre et restituer les biens dudict feu marquis situez au royaume de Xaples qui appartiennent à sa femme, fille dudict marquis, lequel ne se trouvera avoir commis félonye, ny acte emportant confiscation d'iceulx biens au préjudice de sadicte fille, ou bien luy ordonner et faire délivrer quelque bonne somme de deniers pour la valleur desdicts biens, dont il se puisse entretenir là où il choisira seure retraite, estimant que la cause qui le met en ceste nécessité d'abandonner sa patrye, sa maison et ses biens vous incitera à luy ouvrir la justice en sa demande et y adjouster vostre bonne faveur et bénéficiance, ce que nous avons bien voulu par la présente vous prier très affectueusement que veuillez encore d'autant plus libéralement faire pour l'amour de nous, en sorte que ce soit occasion à tous autres ne craindre d'estre destituez de reffuge et recongnoissance, s'exposant comme il a fait pour le service de Dieu et de son Église. Et ferez, en
' François de Coligny, soigneur de Cliastilion, mort en 1591.
' Artus de Vaudrey, seigneur de Mouy et de Saint-l'hal, mort eu 15S3.
" Caretlo. Voir plus haut p. 106.
liS DE (JL'KLQL'ES ASSASSINS
ce faisant, chose que nous tiendrons à plaisir et très agréable '...
Plus inconsciente encore, pour ne pas dire plus monstrueuse, était la missive ilu roi de France au Pape :
Très Sainct Père, les bons et grands services faicts es guerres de cestuy nostre royaume, pour la conservation de la saincte Église catholique, apostolique et romayne et de ceste couronne, par nostre cher et bien amé le seigneur de Maurevert ont esté représentez et si avant tesmoignez à Vostre Saincteté, que nous estimons n'estre besoin d'en faire autre redicte pour le rendre recommandable envers icelle, estant à présent constraint s'absenter de ce royaume pour la seureté de sa vie recherchée en hayne du bon devoir qu'il a fait, mesmes par les fds des feuz Admirai et seigneur de Mouy, qui veulent venger sur lui la mort de leurs pères. Et d'aultant qu'il a espousé la fdle du feu marquis de Coratte (sic), il a prins résolution se retirer à nostre très cher et très amé bon frère, le Roy catholique, afin d'avoir restitution des biens dudict feu marquis situez au royaume de Naples, appartenant à sa dicte fille, femme dudict Maurevert. pour s'y pouvoir retirer et vivre en seureté, ou bien qu'il lui fasse Tiailler quelque bonne somme de deniers pour la valleur desdictz biens, dont il se puisse entretenir hors de sa patrye et maison, attendu qu'il ne se trouvera, comme il présuppose, que ledict marquis ayt commis acte qui puisse priver sa famille de son héritage; en quoy, pour ce que, outre le devoir de la justice, la cause de la peyne, en quoy il est, le rend encores plus digne de faveur, nous supplions très affectueusement Vostre Saincteté luy vouloir impartir la sienne envers ledict seigneur Roy
' Bibl. nat., fonds Dupuy, vol. 937, fol. 77 v-7S i». C(-tte lêtlr.' et la suivante sont en copie seulement dans ce voluriif. qui semble l'tre un tecueil factice, composé par un clerc de la chancellerie, amateur de pièces curieuses, intéressantes ou pouvant servir de modèles.
CIIAKI.KS DR l.dUVlKllS, SlClC.NKUBt l)K .MAUIIKVKHT 149
fiithulique, de sy bonne façon que non seulement il luy ouvre ladicte justiee, mais aussi qu'il veuille user envers luy lie la Ubérallilê et hénéficiance qui est deue à sesdicls services, imporlans au bien de toute la Chrestienté.
Nous supplions nussy >'ostredicte Saincteté que le bon plaisir d'icelle soit le grattifier de l'expédition gratuite des bulles qu'il désire obtenir au nom d'un sien parent, au lieu d'autres qu'il avoitjà ci-devant obtenues soubz autre nom, pour une petite abbaye que luy avons accordée, permettant, s'il vous plaist, par mesme moyen à son dict parent de la tenir en commande.
Et ce faisant, Vostredicte Saincteté nous fera plaisir très agréable. .\ tant'...
Qui poussa l'assassin à user d'abord de cette dernière lettre? On ne sait et, comme nous le verrons, il devait eu (Mre bien mal récompensé. Ce qui est certain, c'est qu'il dut quitter la France vers la lin d'octobre, qu'il gagna Rome par Saluées, où son passage nous est signalé", et qu'il parvint dans la Ville éternelle dans la première quinzaine de novembre. Le lo novembre lij72, le comte Prospero d'Arco écrivait, en effet, de Rome, à l'empereui- Maximilien : « Celui qui a tiré le coup d'arquebuse sur lAmiral est arrivé ici, où il a été reçu par le cardinal de Lorraine. A beaucoup il déplaît que pareil liomme soit venu à Rome '. » Cela parut surtout tléplaire au Pape, qui se montra fort irrité de ce que le cardinal de Lorraine eût mené au Vatican « cet assassin », comme il le déclara expressément. Jean de Vulcob, seigneur de
' Bibl. nat., fonds Dupuy, vol. 937, fol. 77 ^-77 v. - Journal historique de Pierre Fayel. publié par Victor Luzarche. in-8». p. 3.
' Cilr par La Perrière, op. cil., t. IV, p. cxvi.
150 DE (jUEI.yUES ASSASSINS
Passy, ambassadeur de France auprès de l'empereur Maximilien II. écrit au Roi, le 20 décembre 1:172 : « Ledict seigneur empereur me dit qu'il estoit bien averty d'une chose, dont il s'esbaliissoyt fort, que celuy qui avoittiré le coup d'harquebuze au feu Amiral estoit allé à Rome (ainsi qu'il estoit bien averty) et que Monseigneur le cardinal de Lorraine et un autre l'avoient présenté au Pape, qui ne l'avoit trouvé bon, et ne l'avoit veu \oluntiers, ayant mesme dict que c'estoit un assassin '. » L'on peut supposer par là quel accueil fut fait par le souverain pontife aux demandes de Maurevert, à supposer même qu'elles lui aient été soumises.
Est-ce cette sévère réprobation qui découragea le meurtrier et le décida à repasser la frontière ? Il est bien difdcile de le dire. L'on sait seulement que, payant d'audace, il était, au commencement de 1573, de nouveau en France, et, qui plus est, à l'armée royale campée devant la Rochelle. Le fait nous est attesté par Brantôme et par le duc de Bouillon, qui nous disent à quelles avanies se trouvait en butte celui qui paraissait ne pas comprendre que sa place n'était plus désormais parmi des soldats. « Ilavoil deux compagnies telles quelles au siège delà Rochelle, raconte Brantôme, où il perdit ses escrimes et ne put pas bien jouer de celle de garde-derrière, car je ne vis jamais homme si estonné en ce siège que cestuy-là; et peu se trouvoit en faction, sinon à garder quelque chétif quartier qui lui estoit donné; et quand il vouloit se fourrer parmi les autres compagnies, un
' LeUre de Jean de Vulcob, seigneur de Passy, ambassadeur de France auprès de l'empereur Maximilien 11, au Roi. de Vienne, le 20 décembre 1572 (Bibl. nat., V^ Colbert, vol. 3'J7, fol. 777 v»).
(■.ii\iiLi;s \n: i.ouviK.ns. sf.kinki'r lu; m mueverï 151
oliaciin le l'uyoit cominc la iicsto' ». " On lui avoit donné un potil l'orl à ordonner, [in'ciso l$ouilIon, n'ayant ni le colunol de riiilantci-io, ny aucun inestre de camp voulu Je rorovoir dans le corps de l'armée, ni souffrir qu'il enlrasl en ijarde avec eux, le tenant pour un homme diffamé d'avoir commis tels actes qu'il avoit commis, <|Uoyt|ue pour le seivice du Roy, indigne et traître". » Kl il faut opposer ces sentiments et cette attitude des soldais de rarmée catholique à la làclie clameur de triomjjhc, dont les assiégés d'Orléans avaient jadis salué le crime de Poltrof de Méré.
Au mois (le septembre de celte même année liJ73, .Maurevert accompagna-t-il en Angleterre le maréchal de Retz et, reconnu par un page à son débarquement à dreenwich, l'ul-il hué là par la populace? De ce détail donné par un historien moderne, je n'ai trouvé confirmation nulle pari '. Si c'est d'Aubigné lui-même qui affirme, d'autre part, très expressément que, vers le milieu de lo74, l'assassin de Coligny fut envoyé en Poitou avec mission d'assassiner La Noue', le fait est nié par Pierre Brisson dans son Histoire et vrai discours des guerres civiles en Poitou''. Enlin, je ne crois pas non plus beaucoup à une tentative d'assassinat qui aurait été commise par Maurevert, au mois de juillet 1573, sur le prince de Condé^
' Brantôme, éd. Lalanne, t. VII, p. 2;)3-254. 'Mémoires du duc de Bouillon (coll. Petitol), p. 83. ^ Forneron. Les ducs de Guise et leur époque, t. II. p. 130. * D'.iubigné, llisloire universelle, t. IV, p. 23".
° A.-D. de la P'ontenelle de Vaudoré. Chronifiues fonlenaisiennes, 1841, in-8°. p. m.
'•■Lettre de M. de la Motlie-Fénclon au Roi, 19 juillet 157y (Charles
A vrai dire, dès ce moment, Maurevert ne semble plus s'être préoccupé que de se faire payer ses services. « Après [le siège de la Rochelle], dit Brantôme, il vint à la cour, où il demandoit toujours quelque chose et par imporlunité l'obtenoit. craignant qu'il ne fist aux autres ce qu'ils luy avoientfaict faire; et de faict il eut pension comme si ce fut esté « le tueur du Roy », ainsi qu'on l'appeloit, non pas pour tuer le Roy, mais gagé par Sa Majesté pour tuer les autres '. Il eut de plus le privilège d'aller dans Paris et le Louvre, jusques dans la chambre du Roy, toujours couvert et armé de pistoUes, lui sixiesme... de quelques assassins, tous pestrinaliers comme luy, à qui le Roy avoit donné privilège de l'accompagner..., d'autant qu'il esloit menacé. Mais pourtant, quand il enlroit dans la chambre du Roy, nul ne le vouloil accoster. Un chacun le détestoit et abhorroit, mesme le roy dernier Henry III, si bien qu'il lui fit défendre sa chambre, et n'y vint plus, sinon dans le Louvre, mais estonné, la veue basse et la carre d'un tel homme qu'il estoitv »
C'est probablement à la suite de ces humiliations, et
Pufton Gooper et Teulet, Correspondance iliplomatiq ae de Bertrand de Salignac, seigneur de la Molhe-Fénelon. 1S40, in-S", t. VI, p. 475).
' U semble bien pourtant que le paiement de celte pension se soit fait attendre et que Maurevert se soit retourné du coté du duc de Guise, pour l'obtenir. Nous savons en ellet que, par un contrat du 23 septembre 1573, le duc de Guise « s'cstoit engagé à payer cliacun an à Chai'les de Louviers, seigneur de Maurevert. 2 OOU livres, jusques à ce qu'il luy eust laict assigner par le Roy semblable somme de 2000 livres, par an, ou fait rembourser la somme de 12000 escus ». Cette somme de 12000 écus est peut-être celle qui avait ('té promise à Maurevert comme prix de son crime (Acte île décharge donnée par Charles de Louviers. seigneur de Maurevert à Henrv de Lorraine, duc de Guise, du 23 mai 1581. Bibl. nat., fr. 8182, fol. 321).
' Brantôme, éd. Lalanne, t. VII. p. 2jI.
CHAULES DR l.dl'VIKBlS, SF.IC.NKL'Il I)K M.VlTlKVKIt P 153
pciil-t'lre aussi des iiicnai'es ([uolidieniies qui lui élaienl aJj'essées, que .Maurcvcrl prit le jtarli de se retirer dans sa province.
« Ce niesnie jour [22 juin l'ITti , ('•crit L'l']sloile, .Maurevert, eest insigne el tant reiioniiné assassin, (jui, pour récompense de ses services, estoit pourvcu de deux bonnes abbayes, voyant la pacification accordée et publiée, demanda argent à la Rey ne-mère, pour se retirer hors de France; laquelle, craignant le désespoir de cest homme et redoutant sa trahison (de laquelle, pour l'avoir mis en besogne, elle n'avoit fait (|ue trop de preuve), luy fist promptement délivrer mil escus, pensant qu'il s'en dust aller bien loing, car elle n'en demandoit que les talons et la dépesche. Mais cest assassin, ayant touché l'argent, se retira en sa maison, où il se tint clos et couvert, soubz l'asseurance que luy donnoient ceux de la maison de Guise de le conserver et défendre contre tous ses ennemis ^ »
11 ne paraît pas ]ii)urtanl a\oii- vécu là longtemps tranquille. A la suite d'une querelle de famille avec l'un de ses oncles, Michel de Louviers, seigneur de la Forest, ou, disent d'autres textes, un fils de celui-ci, le vendredi 1"" mai lo79, il « fut chargé et tiré d'un poitrinal, duquel la balle lui rompit les os du bras gauche, depuis le coude jusques à l'espaule, dont il fut tellement offensé que, quatre jours après, illui fallut couper le bras " ».
Deux fois déjà avant cette agression, nous dit le document qui nous la rapporte, 3Iaurevert avait échappé
' Mémoires-journaux de Pierre de l'Esloile. va. Biunel. 186j, t. I. p. 137.
' Mémoires-journaux de Pierre de l'Esloile, t. I, p. 314.
lo4 DE QUELQUES ASSASSINS
à la vengeance de ses ennemis. Et l'oncle ou le cousin ne se tint pour satisfait, car le 15 février 1580 : « Vendredi dernier, 12 février, écrit, de Paris, un agent florentin, un peu après midi, Maurevel, celui qui tira sur l'Amiral, passant sur le pont Noslre-Dame, encore que bien accompagné, sentit un coup de pistolet qui lui passa tout prés des oreilles. Ce qui prouve combien il est aimé, c'est qu'en pareil lieu, fréquente comme chacun sait, il ne se trouva personne pour poursuivre ou arrêter l'assassin. On dit que c'est un certain La Forest, son cousin, qui. il y a peu de temps, l'a blessé assez pour qu'on ait été obligé de lui couper le bras droit '. »
Le fils de sa première victime, Artus de Yaudrey, seigneur de Mouy, devait être plus beureux.
« Le jeudi, quatorziesme avril 1383, sur les deux heures après-midi, raconte L'Esloile, le seigneur de Mouy, qui despieçà recbercboit, par tous moyens à lui possibles, de trouverle seigneur de Maurevert à son avantage, pour, par la mort dudict Maurevert, venger la mort du seigneur de 31ouv, son père, le trouva près de la Croix des Petits-Champs, vers Saint-Honoré, et le chargeant l'espée au poing, après que Maurevert eut tiré sa pistolle inutilement,ilreculatousjoursversla barrière des Sergens, devant l'église Saint-Honoré, et pour ce qu'il estoit manchot, il ne peut tirer son espée pour s'en aider; tellement qu'en reculant, estant roidement poursuivi par ledict seigneur de Mouy, il receut deux ou
' Lettre d'ICnea Renieri da Colle à Andréa Albertano. secrétaire du grand-duc de Florence, lii février 1580 (Desjardin.-^. op. cit., t. IV, V. 293).
r.iiAKi.Ks i»i: i.diMKds. sKic.NEun m: malhevf.ri' iu\>
Irois oraiuls coups (ri'S|K''0 cl un onirc aulrosdont il l'ut pt'ivr par le lias «lu ventre jusf]uos à la niamelli' cauclie. El lui ilonna Iciliil sci!:rneur do Mouy ce coup pourc*' qu'il le pcnsoil ainii'' d'un corps do cuirasse (comme ordinairement il esloit, combien que lors il ne le fust point^: et doublant (ju'il n'cust à mourir des coups qu'il luy avoil donnés, pource ([u'il esloit toujours sur ses pieds, reculant et parant aux coups incessamment. il le poursuivis! jusques au ruisseau de la eçrande rue Saint-Uonoré, où ille joigrnil de si ju-J-s (|u'il avoit son espée sous sa gorge pour la lui couper, ([uand l'un des soldats de Maurevert car à ce conllit ils se trouvèrent neuf ou dix de chaque part , mirant de fort près ledict seigneur de Mouy d'un pétrinal, lui tira le coup de la mort, car la balle ramée, entrant par la bouche, lui rompist la mâchoire inférieure et la langue et traversant le cerveau sortit par le derrière de la teste, et tumba mort dans le ruisseau. Le jeune seigneur de Soyecourt, combattant pour le seigneur de Mouy, son parent et bon ami, y fut blessé d'un coup de pétrinal à la cuisse qui lui rompist l'os et la veine avec la balle ramée, et mourusttost après. Maurevert mourut la nuit ensuivant, regretté de nul, hay de tous ; et les princes, qui, vivant, l'avoient favorisé et soustenu de moyens, furent bien aises qu'un tel assassin fust hors du monde, pource que sa mort les délivra de crainte et de charge'. »
Parmi ces princes, ceux même que l'on disait avoir
' Mémolre.s-jou maux de Pierre del'Estoile, t. II. p. 121-123. — Maurevert lesta le jour même de sa mort. Un extrait de son testament, par leiiuel il donne 1.800 livres à Paul Amer, écuyer, son « serviteur domestique », est insinué dans les registres du Chàtelet, à la date du 19 avril (Arch. nat., Y. 124, fol. 490).
156 DE QUELnUES ASSASSINS
été parmi ses prolocleurs les plus puissants, les Guise, crurent nécessaire de se ilép^ager de toute compromission avec pareil homme et de renier en quelque manière sa mémoire /létrie et déshonorée. Le 14 juin ITISS, le duc Henry de Guise, institué légataire universel de tous « les biens meubles, immeubles et obligations de dame Marguerite d'Aquin, veuve de messire Charles de Louviers, seigneur de Maurevert », refusait d'accepter une fortune grossie et augmentée par le crime, et en faisait donation officielle à Guillaume Le Perdriel, seigneur de Bobigny, « conseiller et maistre d'hostel du Roy et dudict duc de Guise' », le lils — coïncidence singulière — de ce Jean Le Perdriel, seigneur de Mézières, qu'avait jadis rendu célèbre l'assassinat du maréchal de Saint-André sur le champ de bataille de Dreux.
' Arcliivi;s nationales, registres des insinuations du Chàtelet. Y. 124, loi. 558.
CHAI'ITRE III
JEAN VA.NOWIT/. DIT 15ESME, MKLKTlil l'l{ DK ('(iMCNY
" ... Il fui doue résolu que puisqu'on n'a^oit pu jeUcr l'cnlreprise amenée en la haine des Ouisarts, par les moyens ci-dessus allég:ue7, il se falloit jouera tout... « (OWubigné. Histoire universelle^ éd. de Rubic, t. 111, p. 311-313).
Revenons en arrière et reportons-nous au soir du 23 août 1572.
Catherine de 3Iédicis a voulu faire luer l'Amiral et a tout préparé pour que les Guise fussent seuls accusés de l'assassinat. Ses prévisions et ses calculs ont été déjoués sur les deux points : Goligny a échappé à son meurtrier ; d'autre part, les réformés ont « pénétré le coup ' », et reconnu la main de la Reine où on voulait qu'ils ne vissent que celle des Guise.
La Cour a bien tenté, jusqu'à la lin, de détourner les soupçons sur ces derniers. Le jour même du 23 août, on a arrêté un homme, prévenu de meurlre, qui s'est avoué leur domestii|ue, et à leurs réclamations le Roi a répondu en public si froidement que cela a achevé de les persuader de leur disgrâce".
' Mémoires de Tavannes icoll. l'otitol), t. III, p. 294.
'De Tliou, Histoire universelle, trad. le. île 1734. t. VI. p. 394.
làH DE QUELQUES ASSASSINS
« Tout, cependant, s'allanl découvrant et les Guises mesnie, pour se laver, mena(;ant d'accuser la Reyne et M. d'Anjou';), les coupables se rendent compte bientôt qu'ils sont sur le point d'être débordés par les fureurs des deux factions que leur projet primitif a été de mettre aux prises. A ce moment, ils se résolvent au massacre des réformés et, se rapprocbant des Guise, décident de les associer franchement à leurs desseins. On mande au Louvre le jeune duc Henry: on le charge d'achever Coligny, le meurtrier de son père. « C'est une histoire, écrit Etienne Pasquier, quej'ai apprise de la bouche même de 31. [François de Caziliiac, baron] de Cessac, qui m"a raconté que, le jour de la Saint-Barthélémy, 1372, estant lors lieutenant de la compagnie de gens d'armes de M. de Guise, le duc et lui' reçurent tous deux le commandement exprès du roy Henry HI, à ce moment simple duc d'Anjou, de faire tuer l'Amiral à quelque prix que ce fust, parce qu'il avoit fait le roy '-. » Et Tavannes plus brièvement : « M. de Guise est envoyé quérir, sous prétexte duquel est résolue l'exécution ; il lui est permis d'aller tuer l'Amiral, venger la mort de son père" ». « Sous le prétexte duquel l'exécution est résolue » : pesez les termes de cette elliptique déclaration de Tavannes, les projets de Catherine de Médicis et du duc d'Anjou s'y peignent tout entiers. Sous le coup des menaces des Réformés, ayant craint un moment de voir la Cour se retourner contre lui, encou-
' Mémoires de Tavannes [Ibid.).
' Lettre d'Etienne Pasquier à M. Airault, lieutenant criminel d'Angers [Œuvres complètes de Pasquier, \'i'6, in-fol., t. Il, col. 369).
' Mémoires de Tavannes (coll. Pctitoti. t. III. p. 297.
Jl'.AN YAMUVITZ, DIT MKSMI
rag»' iiKiiiilciiaiit [i;ii- flli" à .. alliT Iiht l'Amiral o cl à laver dans le saiij;' la morl ilc suri [jôre, (luise ne [irul (|ii"a<i'i'iilfr ; il l'oiiil à sa Miiycaiift', ceiji'iulaut tiiic la iîriiir calculi' Il (lidi'iiii'iil ([Lir la cuiiiplicité, éclalanle ii'llf l'ois tlii ]triiu'i' el des siens, diminuera ton jours d'aulanl sa responsabilité, à elle, vis-à-vis de l'opinion. Loi'S(|ue, dans la soirée du 23, Coligny, inquieL du lumullc qu'il perçoit à travers la ville, fait demander au Louvjc la cause de cette émotion, on répond à son envoyé qu'il s'aij'il seulement do calmer une populace que les Guise veulent mettre en mouvement '.
Voilà, il me semble, chiirement établies les responsabilités ; vo^ ons les laits.
Après Guise et « le soir du 2'^ août, bien lard' », Jean Le Charron, prévôt des marcbands, a été appelé au Louvre. Il a été convenu que « l'exécution » commencerait le lendemain, 24, une beure avant le jour, vers 4 heures du matin, lorsque la cloche de l'horloge du Palais sonnerait le tocsin ^. Mais, au milieu de la nuit, quelques huguenots, intrigués par les rassemblements armés qui se forment, étant venus s'enquérir au Louvre des causes de ce tumulte, et une échauffourée ayant eu lieu entre eux et les soldats des corps de garde entou-
' Dn Thou, Histoire, trad. l'r. de 1734. t. VI, p. 394-o'.l5. " Rer/istres des délibévalions du bureau de la ville de Paris, publiés par 1'. UuOi'in. Paris, 1S92, t. VU, p. 10.
■■' De Thou, Histoire universelle, traduction tïan(;ai3C do 1734, t. VI, p. 397.
ranl la demeure royale', la Reine-mère craint d'être prévenue par les réformés, et « elle advance le tocsin du palais, en faisant sonner, une heure et demie devant, celui de Saint-Germain-lAuxerrois" ». Il pouvait être environ 2 heures et demie.
A ce moment, le duc Henrj' de Guise et Henry, bâtard d'Angoulême, fils naturel de Henry II, quittent le Louvre, à la tête d'une petite troupe armée. Ils gagnent les « offices de cuisine », hors le château, se font ouvrir la porte de service donnant sur la rue Fromenteau, longent la rue de Beauvais, aboutissent sur les derrières de l'hôtel d'Aumale, en traversent les cours et bâtiments, y « prennent le duc d'Aumale », et en sortent par l'entrée principale, ouvrant sur la rue d'Autriche, en prolongement direct et au-dessus du Louvre. Ayant ainsi évité les groupes de gens armés stationnant devant le palais, ils gagnent, par les rues de Bailleul et de l'Arbre-Sec, la rue de Béthizy ^ C'est là qu'est la maison oii, le 22 août, l'amiral de Coligny a été rapporté grièvement blessé du coup d'arquebuse (jue lui a tiré Maurevert.
Cette maison est aujourd'hui démolie. Où était-elle située exactement? En 18ol, au moment même de la disparition de la rue de Bélhizy, qui a fait place à cette époque à l'actuelle rue de Rivoli, on discutait déjà sur l'emplacement du logis de l'Amiral. Un fait certain.
' Mémoires de lestai de France. ih'S. t. I. fui. 207.
' D'AMhigné, Histoire universelle, éd. de Rublc, I. III, pp. 314-315.
' Léon Marlet, Notes critiques sur la Saint -Bar lliélemy. d'après les mémoires inédits de Jules Gassot [Bulletin de la société du protestantisme français, 1903, pp. 362-363).
JKAN YANOWIIZ, DU' ItKSME 101
f'ost (iiif, (U'|iiii>; [~i)2, il ii'i'lail plus jicriiiis de diic i|ll il se ll'Oll\;iit l-iif lie |{i'llii/,\. la |ioiliiill île crllc soie (•oiii|iriso (Mit ri' lu viw ilf l'.Vrhre-St'c cl la rue du Houle ayanl reeu alors le noiu de rue des Fossés-Saiul-Geiiiiain prolongée. Mais à quelle maison de cetle pailie de la rue des Fossés-Saint-Gei'niain (aneieiine rue de Bétliizy) fallait-il atliihiier riionneur d'avoir abrité Coligny "? A ctdlo portant, le numéro li, disaiiînl les uns, à colle portant le numéro 2(t, soutenaient les autres. Des travaux, qui parurent alors, il ressort, bien toutclois (|ue les premiei's avaient i-aison, et, (jue la maison de l'Amiral était sûrement la deuxième maison à gauche, t]uand on entrait dans la rue des Fossés-Saint-Germain par la rue de l'Arbre-Sec, et pour préciser davantage, la deuxième maison en bordure, mais la première en t'ai^ade, l'angle de la rue de l'Arbre Sec et de la rue des Fossés-Saint-Gormain étant occupé par le retour d'un immeuble dont l'entrée se trouvait rue de l'Arbre-Sec. Tout cela a du reste été démontré assez péremptoirement par les travaux de Cbéronnet ', de Troche - et de Bordier', et il n'y a plus lieu de douter que le logis de Coligny ne s'élevât à peu près sur l'emplacement de la maison faisant aujourd'hui l'angle de la rue de Rivoli et de la rue de l'Arbre-Sec, portant le numéro 144 de la rue de Rivoli et où a été apposée une plaque
' D.-J.-F. ChtTonnot, l'Holel de Coligny et la nie des Fossés-Saint- Germain, dans la Revue archéologique, 1845, pp. 7i4 et suivantes.
' Troclie, iVo/ice sur l'ancien liôlel de Ponthieu, quartier du Louvre, à Paris, oit fut tué l'amiral de Coligny, le i'i août l.i7-2, dans la Revue archéologique, IS.ïl, pp. 589-604.
' Henri Bonlier, la Saint-Barihélemy et la critique moderne. 1871, in-4'', pp. 3'J-4i.
162 DE yUELyUES ASSASSINS
comnit^morative, comme il n'y a pas lieu de douter non plus que le dit logis n'appartînt en 1572 à la famille du Bourg ^
Il est plus singulier que nous n'ayons conservé aucuns dessin, plan ou description très satisfaisants de cette demeure. Elle était, — et cela, dès le xvi" siècle, semble-t-il, — placée entre deux cours : « une bassecour », fermée sur la rue par un portail, et une arrièrecour, où l'on accédait par « des couloirs voûtés passant sous les bâtiments », et qu'entouraient de « belles écuries et des remises- ». Le logis paraît avoir été une construction à deux étages avec grenier.
« Sur le premier perron, écrit Chéronnet, en 1845, on voit à gauche une porte fermée par deux battants sculptés, dont la menuiserie montre un travail du xvii° siècle, et qui ouvre sur une salle qui était sans doute celle des gardes de l'Amiral et qui est aujourd'hui un atelier de décatissage. Dans la première cour, auprès de la loge du concierge, une baie en ogive prouve l'antiquité de la construction'. »
« En revanche, note Troche, en 1831, les meneaux ou barreaux de pierre, qui divisaient les fenêtres en compartiments, elles moulures ou doucines des pieds-droits et des soubassements, ont disparu, le balcon sur Tarrière-cour n'existe plus et ceux que l'on voit aux croi-
' H. Boriiier, op. cit., pp. 40-41. — A. de Ruble, Paris en li'S (Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, t. XIII, pp. 1-16). — H. Bordier, la Demeure de l'Amiral de Coligny à Paris, en 1573 {Bulletin de la Société du protestantisme français, 1887, pp. 105-112).
- Cliéronnel, op. cit.. p. 724; —Troche. op. cit., p. 591.
^ Chéronnet, ioc. cit.
JK.\N YANdWIl/, mr KESMK lOJ
sées (If la t'aratlt' . sur la yramlc cour, sont de Louis XV '. »
Nous ne sommes gutre miteux (ixés sur l'inti^rieur de la maison. L'escalici-, d'une largeur remarquable, était en pierres de taille jus(|u'au deuxième étage; il était soutenu par d'élégantes colonnes, dont les chapiteaux étaient de style renaissance, et dont les arcs-doubleaux des voussures étaient supportés pai- des modillons en saillie". Quant au reste du logis, les distributions et arrangements postérieurs, qui y avaient été faits depuis le xvi" siècle, rendaient, même au milieu du xix", la reconstitution de l'état primitif des lieux si difficile qu'à cette époque l'on n'était pas d'accord sm- le point de savoir si la chambre de Coligny se trouvait au premier ou au deuxième étage, de quel côté de la maison donnaient ses fenêtres et si c'était dans la cour de devant ou celle de derrière que le cadavre de l'Amiral avait été précipitée
Toutes descriptions qui restent vaines et froides, je le sens bien, et pourraient paraître oiseuses, si certains de leurs détails ne devaient servir à éclairer le drame que je voudrais essayer de retracer fidèlement.
Autour delà maison de la rue de Béthizy, l'agitation a été extrême pendant toute la première partie de la nuit du
' Troche. loc. cit.
- Chéronnet, loc. cil.
^ Chéronnet el Troche, loc. cil.
164 DIC yUELyUES ASSASSINS
23 au 24 août. Sur la Jemando de TAmiral au Roi de lui envoyer quelques troupes, pour le protéger au besoin contre l'effervescence populaire qui a commencé à se produire dès la soirée du 23, Jean de Monlezun, seigneur de Caussens, mestre de camp des compagnies de gens de pied gascons, est arrivé rue de Béthizy, à la tète de cinquante arquebusiers, de quelques Suisses delà garde du duc d'Anjou, auxquels se sont mêlés cinq Suisses de la garde du roi de Navarre'. Arquebusiers et Suisses du duc d'Anjou ont été cantonnés en deux boutiques proches du logis de l'Amiral', et ces derniers ont déposé leurs piques le long du mur ^ Les Suisses du roi de Navarre paraissent s'être établis dans la « basse-court » de la maison *, vraisemblablement cette première cour, dont je parlais tout à l'heure.
Depuis qu'elles sont postées là, ces troupes ont empêché tout rassemblement devant la demeure de l'amiral et fait circuler les nombreux partisans venus aux nouvelles jusqu'à une heure avancée de la nuit. Vers minuit, cependant, le calme a paru se faire. Traversant à cette heure le quartier du Louvre, un bourgeois de Strasbourg, de passage à Paris, déclare qu'il est rentré « très tranquillement et sans encombre à son
' De Thou, op. cit., t. VI. p. 391. — Méxioires de ieslal de France. 1. 1. fol. 204 V».
' Mémoires de lestât de France, t. 1, fol. 204 v».
' Dans le tableau de la Saint-Baithéleniy, de François Dubois, dit Sylvius, conservé au musée Arlaud, à Lausanne, et reproduit dans Bordier. la Saint-Barlhélemy et la critique moderne, on voit très distinctement n un râtelier de longues piques appuyées contre la façade de la maison contiguë à celle de Coligny » (Bordier. op. cit., p. 20).
* Mémoires de l'estat de France, t. I, p. 381.
JKAN YANIIWIIV., lill' UKSMK 10:>
tlomicilo ' ». L'Amiral a alors renvoyé bon nonilirc ilc ceux (|ui se Irouvaient pii's de lui, entre autres, Charles (le ïélif^ny, son gendre, et sa fille, et n'a plus gardé (|ue J^ierre de la Geli^re, seigneur de Gornaton, Pierre de Malras, haron d' Volet, le secrétaire Belon, le contrôleur Bruneau, Ambroise Paré, le chirurgien Thomas, le pasteur réformé Pierre Meilin, un jeune homme nommé Salomon Gerton -, et l'inlerprète Nicolas Muss. Les uns sont demeurés dans sa chambre, les autres se sont retirés dans les pièces voisines, pour y prendre quelque repos, lorsque, moins de deux heures après, une rumeur rompt de nouveau le silence de la nuit. G'est Guise qui arrive, avec sa troupe, dont la marche est éclairée par des « flambeaux ' » et qui, s'étant renforcée en chemin, est composée, suivant les uns, « de trois cents capitaines et soldats ' », suivant les autres de « cinquante ou soixante chevaux et de cinq ou six capitaines des régiments de gens de pied, suivis d'autres gens de guerre "* ». Avec le jeune duc, M. d'Aumale et M. d'Angoulême, il y a là certainement Nicolas de Halwin, seigneur d'Attin ^, François de
' R. Reuss, Un nouveau récit de la Saint-Barthélémy par un bourqeois de Strasbourg, d'après une déposition notariée faite ù. Hcidelberg, le 7 septembre lo72, extrait de Klucktioln. Briefe Friedrichs îles Frnmmen, Kurfarsten von derPfalz. Miinicli, 1868-1870, t. Il, p. 485 (Bulletin de la Société du protestantisme français, t. XXII, pp. 377-378).
' Salomon Gerton, né en 1530, mort après 1614, était alors étudiant à l'Université de Paris. Il se réfugia à Genève après la Saint-Barthélémy et devint plus tard notaire et secrétaire du Roi. Il est surtout connu par ses œuvres littéraires [la France protestante, l III. col. 97I-'J77).
' Mémoires de t'estal de France, t. 1. fol. 207.
' Davila, Historia délie guerre civili di Francia, 1644, t. I, p. 282.
" Léon Marlet, Notes critiques sicr la Saint- Barthélémy, d'après les mémoires inédits de Jules Gassot [loc. cit., p. 854).
* D'Aubigné, Histoire universelle, t. III, p. 317.
Cazilhac, baron de Cessac ', Edme d'Hautcfoii, ancien mestre de camp en Piémont -, Pierre-Paul Tosinghi, gentilhomme de la chambre du Roi, chevalier de l'ordre, et son fils % Achille Pelruzzi, de Sienne ', Raymond de Cardaillac, seigneur de Sarlabous% Jean de Biran, seigneur de Goas % enfin le fameux Besme, dont la plupart des historiens ont fait le principal assassin de l'Amiral, sans avoir pu toutefois préciser la physionomie et le rôle de celui qu'ils nous présentaient comme le premier acteur de ce drame.
A vrai dire, on ne savait jusqu'ici sur Besme que fort peu de chose. On ignorait même son nom, successivement défiguré par les historiens postérieurs, qui, sur la foideMézeray, l'appelaient ordinairement Charles Dianowitz ou Dianowich, dit Besme. Du contrat de mariage de son fils, dont j'ai retrouvé l'original ', il résulte qu'il se nommait en réalité Jean Yanowitz, dit Besme. Ce surnom de Besme, je suis d'accord là-dessus
' Lettre d'I'Itienne Pasquierà M. Airaull (Pasquier, Œuvres. 1723, l. II, col. 369).
- Lettre de Cavriana au secrétaire Concini, Paris, 27 août 1572 {Desjardins. Négociatio7is de la France avec la Toscane, t. III, p. 816).
^ Capilupi. le Stratagème de Charles IX contre les huguenots {Archives curieuses de l' histoire de France, i." série, t. VU, p. 439).
* Lettre de Cavriana au secrétaire Concini. Paris, 27 août 1572 (Desjardins, op. cit.. t. III, p. S16).
'■ D'Aubigné, t. III, p. 317.
° Capilupi. loc. cit., p. 433.
' Contrat de mariage de Louis Yanowitz de Besme et de Christine de Florainville, du 23 juin 1593 lArcliives nationales, M. 607, doss. Yanowitz de Besme, n° 2).
JKAN YANOWnz, DIT HKSMK 107
avec l'opiniou gônrriile, devait iiuliciiier l'exlraclion élraiijïère do ce |)ersonn<ig't' : il sembla bien être en ellel la rorruption du mol « Holiesme », et assif^ner à celui qui le porlait une orif^ine boiiéniicnne ou slave. Ou ne .sail rien pourhml de son ascendance, sinon qu'Uotnian. daii-^ sa l/V de CoUr/nij, assure que son père était inaîlrc clc l'artillerie du duc de Wiirteinberf:; '. Et quelques docunicnls semblent confirmer en partie la chose en l'appelant le wiirtembergeois liesme. S'était-il attaché à la fortune des Guise lors de l'entrevue du duc François de Guise avec le due Christophe de Wurtemberg à Saverne? C'est une pure supposition. Il est certain, en revanche, qu'il fut « nourry page en la maison dudict duc François de Guise- », dont il devint r « écuyer d'écurie^ », pour passer, après la mort de son premier protecteur, au service de son fils Henry et de son frère le cardinal de Lorraine.
Il devait du reste occuper dès lors un rang social suffisamment honorable et faire au moins figure de gentilhomme, pour que ses protecteurs l'aient uni — non pas après la Saint-Barthélémy, comme on l'a dit, mais vers la fin de 1.j71, vraisemblablement', — à une certaine demoiselle d'Arne, « fille bastarde du grand
• [Hotraanl, Vila Colinii, 1575, p. 128.
" Ciipilupi, op. cit., p. 434.
' Journal de Piei-re de CEstoile, éd. Brunot, t. I, p. 83.
' « Un M. Besme, liainruingo, il quale, un anno fa, prese per moglie una dama clie ando in Spagna con la gia Regina catliolica.., » (Lettre de J.-M. Peti'ucci à. François de Médicis, du 16 septembre 1572, dans Desjardins, Négociations de la France avec la Toscane, t. III, p. 838). — Cf. infra, la lettre de M. de Saint-Gouard, ambassadeur de France en Espagne, à Philippe 11, du 24 février 1575, où il dit que Besme « a épousé, il y a quatre ans » M"" d'Arne.
cardinal de Lorraine », dit Brantôme, qui paraît assez bien renseigné sur ce point pour ajouter : « Je nommerois bien sa mère'. » Je ne pourrais en dire autant. Parti très sortable par ailleurs. En effet, cette d'Arne, quelquefois appelée Anne d'Arne -, et dont j'ai retrouvé le vrai nom, Isabelle ou Isabeau d'Arne', « fort belle et honneste damoiselle ' », avait été l'une des filles d'honneur qui avaient été données par Catherine de Médicis à sa fille Elisabeth pour l'accompagner en Espagne, lors de son mariage avec Philippe II, en 1360. Elle était demeurée auprès de la jeune reine jusqu'à la mort de celle-ci, en 1.j68, et n'avait même quitté Madrid que le Tj septembre 1.369, pour revenir en France \ Elle est inscrite comme étant rentrée dans les rangs des demoiselles d'honneur de la Reine-mère en 1571 et comme en étant sortie en 1.372, peu après son mariage probablement ^
Voilà à quoi se bornent les détails que j'ai pu retrouver sur les origines de Besme et sa vie avant la Saint-Barthélémy. Aussi bien, est-ce surtout à cette occasion que les historiens le font sortir de l'ombre, où ils le font d'ailleurs bientôt rentrer. Je voudrais essayer, à propos de l'assassinat de Goligny, de mieux marquer le rôle
' Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 309.
- R. de Bouille, Histoire des ducs de Guise, 1849, in-8», t. Il, p. 504.
^ Contrat de mariage cité plus haut (ibid.).
' Brantôme, loc. cil.
" Lettre de M. de Fùurquevaul.v, ambassadeur de France en Espagne, à. la Reine-mère, 17 septembre 1569 (Mgr Douais, Dépêches de M. de Fourquevaulx. 1900, in-8», t. Il, p. 121).
" « Officiers domestiques de la maison de la royne Catherine de Médicis », dans Lettres de Catherine de Médicis, publiées par le comte Baguenault de l'uchesse, t. X, p. 510.
JEAN YANOWnZ, DIT UKSME Ib'J
iiu'il ;i jui V jouer, el niconlfi' l'iisuilc coiiiiikmiL il
Si nombreuses sont les relations du meurtre de l'Aniiral (et précisément peut-être à cause de cela) qu'il est très diflicile d'en bien fixer tous les détails.
Cependant, sur le début du drame, les divers récits sont assez d'accord pour qu'il soit possible de le reconstituer à peu près sûrement.
Arrivé rue de Béthizy, Guise donne le mol d'ordre à Caussens, qui s'approche de la porte fermant la cour du loiiis de l'Amiral, y frappe et demande au nom du Roi qu'on le laisse immédiatement entrer. La Bonne, maître d'iiôtel deColigny, « qui avoit les clefs' », accourt sans se méfier et ouvre la porte. Caussens se précipite sur lui, le poignarde et pénètre dans la cour, à la tête de sa troupe. Tout de suite sur pied,, les cinq Suisses de la garde du roi de Navarre et d'autres domestiques se rendent compte ([ue les assaillants vont envahir bientôt la maison, la porte de l'escalier étant restée ouverte sur le passage de La Bonne. Ils courent alors à celte porte el la referment sur eux, pas assez vite toutefois pour qu'un des Suisses ne tombe atteint d'un coup d'arquebuse; puis, dès qu'ils l'onl tirée, il la barricadent et la « remparent » avec des labiés, des meubles, des coffres qu'ils font rouler du haut de l'escalier". Mais les assiégeants se jettent de toutes leurs forces contre
• D'Aubignù, t. Kl, p. 315.
De Thou, t. V[. p. 399 ; — D'Aubigné, t. 111. p. 316 ; — Mémoires de l'eslat de France, t. I, fol. i08.
170 DE (JUELIJUES ASSASSINS
celte barrière, et à l'aide de bûches' et d'épieux parviennent à la rompre. Les premiers à l'attaque, et qui pénètrent les premiers, sont quelques-uns des Suisses de la garde du duc d'Anjou, qu'on reconnaît à leurs vêtements rayés de noir, de blanc et de vert". Aussitôt, ils se trouvent face à face avec les quatre Suisses qui demeurent de la garde du roi de Navarre, encore sur les marches de l'escalier, mais, comme ils paraissent peu disposés à en venir aux mains avec leurs compatriotes, Caussens enjoint à l'arquebusier le plus proche de lui de faire feu, et un deuxième Suisse tombe frappé à mort^. Les envahisseurs escaladent alors le grand escalier, et se ruent vers la chambre de l'Amiral « qui était la troisième de la maison '" », dit un récit, ce qui tendrait à faire croire qu'elle était commandée par deux autres pièces et donnait sur le derrière, comme le laisse supposer une tradition que j'ai rapportée plus haut, et comme un autre détail, que je donnerai plus loin, semblerait le confirmer. Ils n'ont, dans tous les cas, aucune autre résistance à vaincre, et n'ont qu'à pousser la porte delà chambre de l'Amiral pour faire irruption dans la pièce, où ils pénètrent au nombre de dix au moins : il y a là certainement Caussens, Besme, Attin. Goas, Sarlabous, Petruzzi, Tosinghi, tous « armez de corps de cuirasses et de rondaches' », Josué Studer de Winkel-
' Marlut, Moles critiques sur la Saint-Barthélémy, d'après les Mémoires inédits de Jules Gassot {Bulletin de la société du protestantisme français, l'JOS, p. 3o4).
* Mémoires de lestât de France, t. I, loi. 208.
' [llotman] Vita Colinii, 1575. p. 129.
' Lettre de Joachim Opser à l'abbé de Saint-Gall. 26 août lj7i! (Bulletin de la société du protestatitisme français, 1859, p. 288).
'" Mémoires de l'estat de France, t. l, fui. 208.
JKAN VANOWITZ, DIT BESMK iTl
bacli, rapilaino suisse ', et trois de ses soldais, Murilz Grunenfelder, Martin Koch et Conrad Biirg".
Que devenaient cependant T Amiral et ses amis? Nous ignorons quel était, à cette heure précise, l'état du blessé; mais nous savons certainement que, le samedi matin, les médecins l'avaientjugé assez grave.
« Environ les 8 heures du matin, ils avoient trouvé toute l'espaule uauclie, le col et l'œil gauche en feu, et, découvrant le premier appareil, avoient trouvé toute la chair pourrye et une forte lièvre' ». La situation ne pouvait pas s'être beaucoup modifiée dans la journée, et le malade devait être, le soir encore, fort accablé. Réveillé par le tumulte que je viens de décrire, il crut d'abord ([u'il s'agissait d'une « émeute contre le Roy niesme »\ « C'est le peuple qui s'agite, aurait-il dit; il sera bon de le faire entendre au Roi\ » Pourtant s'apercevant bientôt que le désordre était mené contre sa demeure, il supposa que les Guise en étaient les instiga-
' 0 Récit et rapport sommaire des faits qui se sont passés en France », parle capitaine Josué Studer de Winkeibach (.-Ire/iii) fUr Schweizerische Geschichte, Zuricli, 1829, t. II). Récit li-aduit et cité dans Un capitaine gascon du XVl» siècle : Corbeyran de Cardaillac-Sarlabous, mestre de camp, gouverneur de Dunbar et du Havre de Grâce, pai' Edouard Forestié, Paris, 1897. in-8». pp. 13>J-140, 14.5.
' Ibid. — n Récit véridique et description de l'assassinat commis en France, en \Wli » {Archiv fur Schweizerische Geschiclile, Zurich. 1829, t. II). Récit traduit et cité dans E. Forestié. op. cit.. p. 144. — Lettre de Joachiin Opser à l'abbé Suint-Gall. 2G août 1372 (Bull, de la Soc. du prot. fr., ISo'J, p. liSS).
H.-.\. Layard. .Kccuunl nf tlie munler of Admirai of Coligny, froni the archives of Simancas. publié dans Proceedimjs of the huguenot Society. Londres, 1889, t. II, p. '-'46. ' D'Aubifîné. t. III, p. 315.
" Lettre de .lacopo Corbinelli à Giovan-'Vincenzo Pinelli, de Paris, S octobre 1572 |Pio Rajna. Jacopo Corbinelli e la struge di S. Bartoloinmeo dans Archwio slorico ilaiiano, 1898, t. XXI, p. 76).
172 DR nUELQUES ASSASSINS
leurs, et ordonna à Muss d'appeler à l'aide, du haut de la maison, Caussens et les troupes que la Cour lui avait données pour sa gjarde'. En même temps, il demandait au pasteur Merlin de « faire la prière avec lui' », peut-être de reprendre la lecture que celui-ci avait commencée à lui faire, dit-on, dans la soirée, des Ser- 7)iO}is S1I7' le livre de JoO, de Calvin'. Tout à coup, retentit dans la cour le premier coup d'arquebuse tiré par les soldats de Caussens, et « ceux qui estoient près de la fenêtre disant à l'Amiral qu'ils apercevoient les casaques blanches' : « Je suis mort! » se serait-il écrié*. » Sortant aussitôt de son lit, il revêtit sa robe de chambre fourrée*, et se sentant probablement très faible, s'adossa contre la muraille'. A ce moment, qui était celui où les assaillants attaquaient la deuxième porte, Salomon Certon, « qui aidoit à porter im coffre » destiné à la barricade', « s'en court à la chambre de l'Admirai et estant interrogé par Ambroise Paré que vou-
< Le Réveil-malin des François, 1574 {Archives curieuses de l'histoire de France, l" série, t. Vil, p. 181).
' Mémoires de l'eslat de France, t. I, fol. 208.
^ Capefigue, Histoire de la Réforme, de la Ligue et du règne d'Henry IV. 1834, t. III. p. 180. Mais l'auteur ne dit pas où il a pris co renseignement. — Sermons sur le livre de Job, Genève, Fr. l'errin, 1563, in-folio.
* c( On avoit décidé, disent plus exactement les Mémoires de lestai de France, que les enseignes qui distingueroient les massacreurs d'avec tous autres, ce seroit un mouchoir blanc attaché au bras gauche et une croix blanche au chapeau. » {Mémoires de lestai de France sous Charles IX, 1578, in-12, t. I. fol. 206 v).
■' Lettre de Jacopo Corbinelli àG.-'V. Pinelli, Paris, S octobre 1572 (Pio Rajna, loc. cit.).
' Lettre de Cavriana au secrétaire Concini, Paris, 27 août 1572 (Desjardins. Négociations delà France avec la Toscane, t. 111, p. 817).
' De Tbou, t. VI. p. 398.
' D'Aubigné. t. III. pp. 315-3ifi.
JEAN YANOWIÏZ, DU ItKSMK \~:i
loil (lire ce lumullc, liiv se tournant mis rViIrniial illl : « .Monscii^neur, r'esl Dit'ii (|ui nous ;i|i[)('llc à soi; l'on a « forci' le loj;i/, cl n'y a nioMMi (juelcon(|ui' de résister'. » A quoi Coliiiny auiail répondu : « Il y a lonfrtemps que je nie suis disposé à mourir: vous autres, sauvezvous, s'il est possible, ear vous ne sauriez g'aranlir ma vie. Je recommande mon àme à la miséricoi'de de Pieu- »; ou liicn : « Mes amis, je n'ai plus que faire de secours humain; c'est ma mort (|ue je reçois volontiers de la main de Dieu. Sauvez-vous''! » Et il aurait refusé (]u'on barrât la porte de sa chambre*. D'après (juehiues versions, tous ceu.K qui entouraient le malade se seraient alors enfuis par les toits, ou « sur les toits et dans les chambres d'en haut" », sauf Nicolas Muss"; d'après certains, « les uns le firent et les autres non'' »; selon un récit, les chirurgiens Paré et Thomas seraient demeurés auprès de lui * ; suivant un autre, une vingtaine de personnes se seraient tenues dans « l'avant-chambre » de l'Amiral', et les assassins ayant trouvé à la porte un valet de chambre, qui les
' Mémoires de lestai de France, t. I. lui. 208. ' Ibid.
' D Aubigné, t. lit. p. 316.
' Le Tocsin contre les massaci'eiirs, 1579 {Arch. cur. de l'/tist. de Fr., i" série, t Vit, p. ol).
' De Thou, t. VI, p. 399.
" D'Aubigné. t. III. p. 310. — Mémoires de l'estat de France, t, I, fol. 2ÛS.
■ Le Tocsin contre les tnassacreurs. 1.579 {Arch. cur. de l'hisl de Fr., 1" série, t. VII, pp. a0-5i).
* Lettre de Corbinelli à l'inelli (loc. cit.\.
' H.-A. Layard, Account of the murder of Admirai of Colii/ny (Proceedings of the huguenot Society, Londres, 1889, t. II. p. 246).
174 DE OUEL(jOES ASSASSINS
suppliait d'épargner son maître, ils l'auraient tué '.
A partir de cet instant, du reste, les divergences entre les relations deviennent plus nombreuses et plus graves.
En quelle posture, d'abord, les meurtriers, pénétrant dans la chambre de Coligny, trouvèrent-ils leur victime? Très probablement, « agenouillé », « à la tête de son lit- », « à genoux appuyé contre son lit' », cette version semblant confirmée par la majorité des témoignages les plus sûrs. Certains, cependant, contre toute vraisemblance, prétendent qu'il était « assis*», « assis sur son lit" »; d'autres, qu'il était « couché, le visage tourné du côté de la muraille, et semblait dormir^ ». Quelques-uns lui donnent une attitude plus résolue. De Thou dit qu'il était « debout derrière la porte' », et d'autres nous le représentent « l'épée à la main' », « tenant dans ses mains blessées une épée nue' », ou,
' Effroyable et pitoyable descriplion des noces lamentables conclues entrele roideNavarre, elc... àl'occasion desquelles l'Amiral et beaucoup de grande seigneurs ont été assassinés... (Riicit allemand, publié dans le Bulletin de la société du protestantisme français, t. Ll, 1902, p. 390).
- Lettre de Cavriana au secrétaire Concini, 27 août lb72 {Desjardins, op. cit., t. 111, p. SI"). — Davila, Historia délie r/uerre civili, 1644, t. I, p. 282.
^ D'Aubigné, t. III, p. 315.
* [HolmanJ, Vita Colinii, 1573, p. 128.
'■ Capilupi. le Stratagème de Charles IX {Arcli. cur. de l'hisl. de Fr., i" série, t. VU, p. 434).
'^Effroyable et pitoyable description. . . {Bull, delà Soc. du prol. fr., 1902, p. 396).
' De Thou, t. VI. p. 399.
' Intiera relazione délia morte delV Ammiraglio et altri capi suoi complici... (datée de Lyon, le 31 août 1372), Rome, chez Antonio Blado, s. d , in-S".
" Lettre de J. Corbinelli à Pinelli et à l'abbé del Bene, de Paris, le 27 août 1372 [loc. cit., p. 72).
JKAN YANOWn/. DIT liKSMK 175
toul au moins, placi'iit « un(> épt-o sur It' lit' ». Enfin, ;\ vn croiro cerlainos relations qui coiuhincnt tous ces il(''tails plus ou moins conli'ouvés, et j' ajoutent, l'Amilal t'I ses partisans se seraient tout Je suite mis en (létense. auraient été vite désarmés, el l'Amiral, blessé proliablement. « seroit revenu à son lil, fei5:;nant estre mort •' ».
Oui (les assassins lui porta le premier coup? D'après presque tous les récits, ce fut donc Besme. Entré dans la diamhre « le premier^ », « le premier à la suite de Caussens' », il se serait jeté entre Caussens et l'Amiral', demandant à ce dernier : « Es-tu l'Amiral? » — « Oui », aurait répondu celui-ci, qui aurait ajouté : « Jeune homme, tu devrois avoir esgard à ma vieillesse et à mon infirmité ; mais tu ne feras pourtant ma vie plus briefve^ » C'est à cet instant que Besme, se ruant sur lui. lui aurait crié : « Traistre, rends-moy maintenant le sang de mon seigneur et maistre, lequel tu m'as si meschammentosté ' ! » En même temps, « despitant Dieu* », il le frappait d'un grand coup « d'épée' »,
' Lettre du mrme à Pinelli, 8 octobre 1372 {ibid., p. 76).
- Relation publiée par Gaehard. dans les Bulletins de V Académie de Bruxelles^ t. IX (1842), 1" partie, pp. 561-364. Cette relation doit émaner d'un certain M. de Goniicourt, agent du duc d'Albe à Paris, et dont Kervyn de Lettenbove a publié une leltre, d'août 1572. ijui rappelle tout à fait par le style la relation susdite (Kervyn de Lettenbove, len Huguenots el les Gueux, t. Il, p. 610).
^ D'après presque toutes les relations.
' H. -A. Layard, Account of Ihe murder of Admirai... (loc.cit.).
" I)'.\ubigné. t. III, p. 316.
' Mémoires de lestai de France, t. I, fol. 20S v.
' Capilupi, le Stratagème de Charles IX [Arcli. cur. de l'hist. Je Fr.. \" série, t. VII, p. 434).
' Mémoires de lestai de France, t I. fol. 209.
' Ibid. — D'Aubigné. t. III, p. 317.
de « dague' », ou d" « épieu" », dans la poitrine ; « auxquels coups et parolles, l'Amiral, se plaignant de son malheur et infortune, ayant mis la main à sa barbe, luy dit : « A tout le moings que ceste barbe blanche « eust esté défaite par un homme et non par un goujat! » Mais l'autre « redoublant le coup » : « 3Ieschant, osestu bien parler encore ! » se serait-il écrié ^, et il lui aurait porté alors un second coup à la tète'.
A ce récit d'autres relations, sans contredire au moins expressément le rôle de Besme, apportent quelques variantes et ajoutent quelques détails. L'italien Corbinelli déclare que l'Amiral reçut ses assassins et la mort qu'ils lui apportaient, « sans user d'aucunes paroles, ni humbles, ni superbes^ ». L'historien Dupleix dit tenir « d'un domestique de l'Amiral, présent à ce spectacle, que son maistre s'estant levé du lit, avec sa robe de chambre sur sa chemise, les assassins s'acharnèrent d'abord sur lui avec tant de force qu'il n'eut que le temps de dire ces quatre mots : « Que « demandez-vous, Messieurs*? » Certains ajoutent, au contraire, aux paroles prononcées par Coligny l'offre de se constituer prisonnier'. D'autre part, les récits, dont je parlais plus liaut, et qui représentent l'Amiral au
' Capilupi, loc. cit.
' Brantôme, t. IV. p. 30:h.
^ Capilupi, loc. cit.
' D'après presque tous les récils.
" Lettre de Corbinelli. âa 27 août [loc. cit.).
' Scipion Dupleix. Histoire générale de France. Paris, 1658. t. III. p. 745.
' « Nouvelles de France en 1372. transcrites par le secrétaire d'état lucernois Rennward Cysat » (Liebenau, Indicateur d'Iiistoire suisse, 1876. 5» cahier, pp. 249-260).
JEAN YANOWII/, IIIT IIKSMIC 177
lil au iiiomont di- riiTUption îles conjurr's. le foiil luilurclliMiii'iil inassacriT dans smi lil « Trotisarit le dit Amiral dans sdii lil, ra|)|)orl,i; l'un <l'eux, le \isage luuiiit' du ii'ili' <lf la uiuraillc, ils s'approchùreuL ol un d ruli'c eux dil ; « .Monsieur l'Aniiial, vous dormez « Inip l'orl ! .) l*uis lui donna un j^rand coup d'épée à liavi'is le corps'. ■> D'aulres disent qu'on le lira hors lie son lil par son l)ras blessé''. Enlin Ilotnian assure que IJesine lui porta son premier coupa la tète'.
Mais ces divergences ne sont rien comparées aux variantes qu'ollrenl (|uelques l'écits sur le point qui nous intéresse avant toul, celui de sa\(>ir (|uel lui le iircmicr meurtrier de l'Amiral.
Plusieurs de ces récits nomment comme s'étant vanté de l'avoir été le capitaine Sarlabous', que presque tous les auteurs idenlilient avec Gorbeyran de Cardaillac, seigneur de Sarlabous, qui fut gouverneur du Havre. Il y a là, semble-t-il bien, une double erreur. Tout d'abord, il est certain que ce n'est pas Gorbeyran de Cardaillac qui fut présent à l'assassinat de Coligny, mais son frère Raymond, alors à Paris, tandis que Gorbeyran était au Havre à celle épo(jue. Nous possédons, en effet, une lettre de Raymond adressée le 23 août et de Paris à son beau-frère, Pierre de Landorte, seigneur de Caussade, oii il lui apprend la mort de l'Amiral et, en même temps, que le Roi l'a chargé d'aller en dili-
' Effroyable el piloijahle ilescriplioii .. (Bull, de lu Suc. du prot. fr., 1902, p. 396).
' A.-H. Layard, Account of Ihe munler of Admirai (loc. cit.).
^ [Hotman], Vita Colinii, 1575, p. 130.
* Le Réveil-matin des François. 1574 {.Irch. car. de l'Iiisl. de Fr.. )'• série, t. VU, p. 181). — Brantùme, I. IV. p. :iÛX.
178 DE gUELgUES ASSASSINS
gence porter ses ordres à leur frère Corbeyran au Havre. D'un autre côté, en cette lettre, Raymond semble ne s'attribuer aucune part dans un acte qui, dit-il, « nous délivre et glorifie tous et fera le calme du royaume )),et dont, en parlant en ces termes, il eût été naturel qu'il se flattât d'avoir été le héros'. Cela confirmerait d'ailleurs le dire de Brantôme qui, rapportant le bruit qui courait que Sarlabous se vantait d'avoir tué l'Amiral, dit formellement que, « pour le seur », ce ne fut pas Iui^
Mais s'il est prouvé que Sarlabous ne fut poml le principal assassin de Coligny, un groupe de récits infligent cette responsabilité à d'autres qu'à Besme avec beaucoup plus de vraisemblance et de précision. Ces récits sont tous des récits de source suisse, qui font expressément de leurs compatriotes les premiers meurtriers de l'Amiral,
Ces textes sont au nombre de trois.
Le premier est intitulé : Récit véridique et description de l'assassinat commis en France en i5T2. Voici comment il rapporte la mort de Coligny :
Les Suisses attaquèrent les portes et les défoncèrent avec leurs hallebardes, et le duc de Guise cria à ceux qui combattaient au bas de la maison de jeter leurs armes, ou ils seraient tous transpercés.
Quaud on accourut chez r.Vmiral, Morilz Grunenfelder, de Niederurnen, du pays de Glaris, pénétra le premier dans la chambre de l'.Vmiral, l'empoigna et voulut l'emmener pri-
' E. Forestié, Un capitaine gascon du Wl' siècle : Corbeyran de Cardaillac-Sarlabous. 1897. in-8», pp. ie2-173. ' Brantôme, t. IV, p. 308.
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sonnier. En ce moment, Martin Koch, de Fribourg, le fourrier du duc d'Anjou, lui dit : « Ceci ne nous est pas ordonne. .,
Comme r.Uniral le priait d'épargner sa vieillesse, il le transperi'a d'une pique qu'il brandissait. ^ Le capitaine Josué Studer, de Saint-Gall, dit que .Moritz l'avait trouvé debout, en habit de nuit, et conduit à la lumière en lui disant : « Drôle, est-ce toi '? .. Et, ainsi qu'il est dit plus haut. Il transperça de sa hallebarde r.\miral qui lui demandait d'épargner sa vieillesse. Uienlôt l'autre aussi agit de concert avec lui '.
La deuxième relation d'orinine suisse a pour titre liêcit et rapport sommaire des faits qui se sont passés en France, et pour auteur le capitaine Josué Studer de Winkelbach, qui, nous l'avons dit, fut un des acteurs (lu drame du 24 août.
Les gardes du Roi et les soldais, rapporte Studer, avant donc reçu l'ordre de surprendre l'Amiral et tous les siens, et de les tuer, le dimanche matin, à 4 ou 5 heures environ ils allèrent à la maison dudit .\miral, occupée par des Français et des gardes zurichoises, que le Roi lui avait donnés pour le protéger.
Ceux-ci se mirent sur la défensive et chassèrent ceux du Roi. Les confédérés revinrent à la charge ; l'un d'eux fut tué et la chose devint sérieuse. Ils tuèrent les Français et montèrent dans la maison. Là, un de Glaris, appelle Moritz Grunenfelder, saisit l'.\miral en robe de nuit, dans l'obscurité lui demanda oii était l'Amiral et l'amena à la lumière vers une fenêtre. L'Amiral dit : « Jeune homme, respectez la vieillesse! » Il lui répondit : « Coquin, est-ce toi? .. Puis il le transperça de sa hallebarde. Parmi eus se trouvait le nommé
Pn'l'U^"" M^'v''"." '''^'1f'=''.'P""" <•« l'assassinat commis en France, en loiâ n {Archiv fur Schwetzensche Geschichte, Zuricli 1829 t III Reçu traduit et publié dans E. Forestié, Un capitaine gLon du XVl'siecU: torheyran de Cardaillac-Sarlabous^mi in-8«,p 144
Martin Koch, qui le transperça aussi de sa pique, et lorsque cela fut commis, il annonça en allemand qu'il l'avait transpercé, mais on ne le crut que lorsqu'il eut jeté le cadavre de l'Amiral par la fenêtre. Alors le tumulte commença'.
Un troisième document, de même source que les précédents, achève de confirmer ceux-ci, — en faisant, il est vrai, porter le premier coup à l'Amiral par Martin Koch, au lieu de Moritz Griinenfekler. — mais les précise, en revanche, en nous donnant le nom d'un autre des meurtriers : Conrad Biirg'.
Ce document extrêmement curieux est une lettre écrite de Paris, le 26 août lo72, par un certain Joachim Opser, de Wyl, fils d'un vice-chancelier de l'abbaye de Saint-Gall, sous-prieur du collège des jésuites, dit de Clermont, à Paris, et adressée par lui au prieur de l'abbaye de Saint-Gall et à ses frères.
Après avoir narré les scènes de massacre dont il a été le ti'moin :
Écoutez, dit Opser, ce qui concerne le massacre de l'Amiral ; je tiens ces détails de celui qui lui a porté le troisième coup avec sa hache d'armes, de ce Conrad Biirg, dans le temps palfrenier chez l'économe Joachim Waldemann, à Wyl. Lorsque les Suisses, aux ordres du duc d'Anjou, eurent fait sauter les portes, Conrad, suivi de Léonard Grûnenfelder, de Claris, et de Martin Koch, parvint à la chambre de l'Amiral, qui était la troisième de la maison ; on tua d'abord son domestique. L'Amiral était en simple robe de chambre, et nul ne voulait d'abord mettre la main sur lui. Mais Martin Koch, plus hardi
' (I Récit et rapport sominaiie des faits qui se sont passés en Fiance u, par le capitaine Josué Studer de Winkelbacli {Archiv fier Schweizerische Geschichte, Zuricli, 1829, t. 11). Récit traduit et publié dans E. Forestié, Un capitaine gascon du XV1° siècle: Corbeyran de Cardaillac-Sarlabous, 1897, in-8». p. 145.
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qui' les autres, frappa lo misérable de sa hache d'armes; Conrad lui donna le troisième coup, et au septième, enfin, il tomba mort contre la cheminée de sa chambre '.
L'authenticité et l'exactitude générale de ces récits étant cependant admises, comme elles doivent l'être, (|uel rôle, encore une fois, fut celui de Besme? Il senil)le bien diflicile de prétendre toujours qu'il ait le pieniier, el encore moins le seul, l'raiipé Colignv, et il est très probable qu'il ne lil (|ue prêter la main aux Suisses (jui se jeli'rent sui' l'Aniiial Un passage de la si curieuse lettre de Sarlabous, dont je parlais tout à l'heure, pourrait prouver le bien-fondé de cette hypothèse. Parlant de la mort du « chef de ces hérétiques et séditieux, qui s'estoient mis à comploter la perte du Roy et la ruine du Royaume » : « Ung fidèle de la maison de Guyse, dit-il, et de bons amis Souysses, friands de la besogne, ont occis l'autheur et rincitateur de ces meschancetez-. » Il est diflicile de désigner plus clairement Besme. Et si, — ([uelque dangereuses que puissent être, en pareille matière, de simples suppositions, — l'on veut préciser davantage, on peut attribuer à Besme cette seconde place qu'Opser laisse libre dans la liste des assassins entre iNIartin Koch et Conrad Bûrg.
On sait quel tragique épisode termina le drame de la mort de Goligny, dont le corps fut précipité par la fenêtre aux pieds du duc de Guise. Là, encore, la tradi-
' Lettre de Joachim Opser à l'abbé de Saint-Gall. 26 août 1572 {Biillelir. de la Soc. du Protestantisme français, 1859. p. i88).
- Lettre de Raymond de Cardaillac-Sarlabous à Pierre de Landorte, seigneur de Caussade, 25 août 1572 (E. Forestié, op. cit., p. 162).
tion voudrait que Besme eût joué le premier rôle. Mais là, encore, à examiner et à scruter attentivement les textes, que d'incertitudes et que de contradictions!
« Guise, qui était demeuré dans la cour, raconte de Thou, demanda à Besme si l'affaire était finie. Besme répondit qu'oui. « Monsieur d'Angoulème, reprit Guise, « ne le croira pas s'il ne le voit à ses pieds. » En même temps, on jeta le corps par la fenêtre'. »
D'après celte version, Coligny aurait été jeté déjà mort par la fenêtre, et la chose est confirmée par d'autres auteurs. Il est cependant à peu près prouvé que l'Amiral respirait encore, lorsqu'on le précipita. « Les ducs de Guise et d'Aunuile et le chevalier d'Angoulesme, dit d'Aubigné, qui desjà estoient arrivez à la cour, demandèrent si la hesongne estoit faite, et Besme ayant répondu qu'ouy, on lui commanda de jetter le corps par la feneslre, ce (|u'il fit; et l'amiral, non encores mort, se prit des mains à un morceau de gervis, qu'il emporta- ». « Le pauvre misérable, confirme Capilupi, n'estant pas encore du tout mort, empoigna une partie de la fenestre, qui fut cause que bienlost on l'acheva de tuer' ». « Ils le jetèrent par la fenestre en la court, rapporte Brantôme, non sans peine, car le corps, retenant encore de cette vigueur généreuse du passé, résista un peu, s'empeschant des jambes contre la muraille delà fenestre à cette chute'. »
' De Thou, t. VI, p. 399.
'DAubigné, t. III, pp. 317-318.
^ Capilupi, le Stratagème de Charles IX {Arcliioes curieuses de l'Iiistoire de France, i" série, t. VII, pp. 434-435).
' Brantôme, t. IV, p. 303.
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Certains rt''cits affHrnciil iiièine (|ue, menacé de ce dernier oulraue, l'Aïuiral jiarla. D'après Corbinelli, i> entendant crier d'en bas : « Jetez-le par la fenêtre! » il aurait murmuré : « Hélas! à la fenêtre, ayez égard à l'âge' ! » Et les relations, qui nous ont représenté, tout à l'heure, l'Amiral jouant la comédie do la mort, sont sui" la résistance opposée et les ilernit'res paroles prononcées par lui plus affirmatives encore. « Monsieur de Guise, dit un récit allemand, attendait en bas dans la cour avec impatience, et cria, à plusieurs reprises, ([ue, dès (jue l'Amiral serait mort, les soldats devaient le jeter par la fenêtre. Ils le traînèrent donc hors du lit et voulurent le précipiter dehors. Toutefois il était encore assez fort pour s'arc-bouter du pied contre le mur, et ils ne parvinrent à l'enlever, que lorsqu'un Suisse félon lui eût frappé le pied de sa hallebarde, de sorte que l'Amiral tomba sur le plancher. Ils essayèlent une seconde fois de le jeter par la fenêtre, mais il étendit les bras à l'intérieur de celle-ci, et leur dit ces dernières paroles : « Mes enfants, ayez donc pitié « de ma vieillesse ! » Alors ils le soulevèrent par les pieds et le précipitèrent la tête la première, de sorte qu'elle s'écrasa sur le sol". » — « L'Amiral renversé sur son lit, rapporte enfin une relation d'origine espagnole, le capitaine Caussens lui dit : « Renard, venez voir M. de « Guise, qui vous attend là-bas ! » Mais il ne faisoit semblant de rien, tant que, estant levé par trois ou
' Lettre de Corbinelli à Pinelli et à l'abljé Dol Benc, 27 août 1572 {loc. cil., p. "2).
' E/froyable et pitoyable description... (Bull, de la soc. du prolestanlisme français, 1902, p. 396).
quatre, fut mis pour estre jeté par la fenestrc Alors estrivant du pied contre la fenestre et embrassant restanfic([ue avec le bras droit, dit au capitaine : « Pour Dieu ! tuez-moi sans me jeter là-bas ! m Lors le capitaine lui dit : « Tu n'es donc pas mort"? » Et, ce disant, le jeta avec un coup de pied en bas, disant à M. de Guise qui estoit dans la court: « Tenez, Monsieur, « voilà le meschant qui a tué Monsieur vostre père ! » L'Amiral tomba sur le visage et se froissit tout. Toutefois, voyant M. de Guise, lui dit : « Tuez-moi' ! »
Pour en revenir à Besme, la résistance assez vive qu'opposa l'Amiral à sa défenestration, et qui est ainsi confirmée par la plupart des relations, prouve assez que Besme n'en peut être accusé seul, non plus que Sarlabous, que trois documents au moins citent comme l'auteur du fait". Certainement les meurtriers durent se mettre à plusieurs, et je croirais assez volontiers sur ce point les récits qui, comme celui de Corbinelli, font jouer cette scène par trois ou quatre acteurs. Ce récit cite un nouveau nom, le nom de Pierre-Paul Tosingbi, le même qui << s'empara de la cliaîne et de l'escarcelle de l'Amiral », et qui, « doué d'une force herculéenne », aurait « aidé un capitaine et des Suisses à jeter bas le corps "* ». Rien n'empêche de faire de ce capitaine anonyme Besme ou Sarlabous, Besme plutôt peut-être,
' K.- k.ha.ya.rd, Account oflhe murder of the admirai ofColigny, froin llie archives of Si'nanca^ {Proceedings of the huguenot sociely. 1889, t. II. p. 246).
- Le Tocsin contre les massacreurs (Arch. cur. de l'hist de France, l" série, t. VII, p. 51). — Le Réveil-malin des François [Ibid., p. 182i. — Mémoires de l'estal de France, l. I. loi. 209.
^ Lettre de Corbinelli à Pinelli et à l'abbé Del Bene. du 27 août 1572 (loc. cit.. p. 72),
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car s'il cùl pris pai'l h hi chose, Sarlalxnis Icùl sans iloiilc incntionnt' dans la lettre (|iie j'ai citée, coiiiiiie, je l'observais, il oui nientioiiiié la pari ((u'il aurait prise au meurtre lui-même.
H resterait deux points à éclaircir : le cadavre de tloligny fut-il précipité dans la cour d'entrée ou dans la cour de derrière de la maison, et recut-il là encore de nouveaux outi-aj;es ? Il est presque impossilile do répondre sùiemont h ces deux questions. La solution de la première dépend évidemment de la place qui doit être assignée dans la maison à la chambre de Colignv. Or, nous avons vu (|u'il était bien difficile de la fixer. Peutêtre, cependant, pour se décider en faveur de la seconde hypothèse, pouri'ait-on allésruer une relation suivant la(|uelle le cada\'re fut, après le meurtre, traîné et abrité tu « une écurie ' », une de celles qui faisaient partie, je l'ai dit, des communs bâtis autour de la seconde cour.
Est-il vrai, d'autre part, qu'un des meurtriers ait ilt''chargé alors dans la tête de la victime un coup de pistolet, et que le duc de Guise l'ait frappée du pied? On n a point, il faut le dire, de textes assez précis et assez concordants pour se décider sur ces deux points. Mais le témoignasfo de Brantôme, qui disculpe formellement Guise de la suprême injure qu'il aurait faite à son ennemi, devrait suffire, il semble, à nous faire douter de cet acte indigne d'un « honneste cavalier" ».
« Besme. dit Bayle. dans son Dictionnaire, Bosnie,
' DeThou, t. Yl, pp. 399-400.
* Prantôme, t. IV. p. 303.
186 DE OUELQUES ASSASSINS
meurtrier de l'amiral de Chàtiilon, à la Saint-Barthélémy, ne mériloit point de place dans ce Dictionnaire , si ce n'est qu'il y a beaucoup de gens qui, après avoir connu quelqu'un par quelque crime énorme, désirent savoir ce qu'il devint après cela et de quel genre de mort il périt. »
Je souhaiterais satisfaire un peu plus précisément que Bayle la curiosité de mes lecteurs.
Comme un autre des meurtriers de Coligny, Caussens, nous retrouvons Besme, l'année suivante, au siège de la Rochelle. « Il estoit devenu, nous raconte Brantôme, qui l'y connut, très hautain et glorieux de son coup », « bien que, ajoute le célèbre mémorialiste, il ne fusl pas plus mauvais qu'un autre, ainsi que je le voyois fort eschauffé de retirer M. de Guyse des coups et harquebuzades etluy remonstrer les hasards qu'il couroit et luy, pour son honneur, avec son maistre'. » Des correspondances anglaises nous apprennent même qu'il paya assez cher son intrépidité. « Depuis le 13 courant jusqu'à ce jour, portent des Avertissements de France, du 30 mai 1573, trois assauts ont été donnés au bastillon de l'Evangile : au premier, M. du Guast" y entra par surprise, mais en fut à la fin chassé avec perte ; au second, M. de Sainte-Colombe^ fut très grièvement blessé; au troisième, un certain Besme, le même qui, au dernier massacre de Paris, tua l'Amiral, a eu une cuisse brisée d'un coup de canon, et, à côté de lui, plu-
' Brantôme, t. IV, p. 310.
' Louis de Béranger, seigneur du Guast, ou Jean de Biran. seigneur de Goas, d'après d'Aubigné, Hist. universelle, t. IV, p. 27. ' Jean de Montesquiou, seigneur de Sainte-Colombe.
JKAN YANOWITZ, DIT lIKSMr. IHi
sit'uis moris ou hlossi'-s '. « Plus lieuivux louk'lois ([ue Caussens, ([ui lui lui- [)tMuiai\t le siège, Besme survécut à sa blossuie. .Mais nous le perdons de vue jusqu'à la lin tle 1;)74, où. le lendemain dt^ la nioi'l du cardinal de Lorraine ', le cardinal de Guise l'envoie d'Avii^non, — où il était avec la Cour et ses protecteurs, — en Espagne, porteur île la lellre (|ui suit et qui est adressée à Pliilip[ie II.
Sire, dit celte lettre, j'ay si bonne et certaine cognoissance de la religion et preiulhomie de Besme, présent porteur, et des recommandables et signalez services qu'il a faitz durant les guerres qui ont eu cours en ce royaume contre les hérétiques, que, pourceste occasion, j'ay bien ausé vous supplier, comme je fais très humblement. Sire, vouloir, outre ceste considération et pour l'amour de moy, tant gratiffîer ledict Besme qu'il puist obtenir de Vostre Majesté le paiement du don qui a esté promis à sa femme Arne, qui estoit à la feue Hoyne, vostre espouse, que Uieu absolve, en faisant le mariage, dudict de Besme et de ladicte Arne, ainsi que j'avoys cy-devantescript pluspatticulièrementà VostredicteMagesté; laquelle commandera, s'il luy plaist, qu'il lui en soit expédié toutes les dépesches qui luy seront pour ce nécessaires, et pour cela, je vous feray toute ma vie très humble service, et prière le Créateur vous donner. Sire, très longue et bien heureuse vie.
Escript en Avignon, le XXVIP décembre.
Vostre très humble et très obéissant serviteur,