ÉTATS-UNIS. — INDUSTRIES MANUFACTURIÈRES
organismes spéciaux se sont créés de plus sous le nom de trust companies et jouent pour des particuliers le rôle de fidéicommissaires, d'administrateurs judiciaires et dans certaines limites de banquiers. La plus fameuse était naguère la (( KnickerbockerTrustC°». Enfinl'ampleurde la consommation nationale devait servir d'aicuillon aux industries américaines. 87 millions d'hommes épris de toutes les nouveautés et sensibles à tous les records, aisés et désireux de confortable, ont des besoins multiples et divers dont la satisfaction exige le déploiement d'une activité intense et ingénieuse.
De toutes lesindustries,laplus importanteestaujourd'hui la sidérurgie. (( L'on peut mesurer la force productive d'un pays a sa faculté de production et de consommation de l'acier. L'un des plus grands événements du xix^ siècle a été la possibilité de produire des quantités considérables de métaux industriels, en linerots énormes et à bas prix (i) ». 11 en est résulté que le fer n'est presque plus employé et que laproduction de la fonte brute qui sert à fabriquer l'acier a pris un développement prodigieux. Les progrès des Etats-Unis à ce point de vue sont considérables :
Tonnes. Tonnes. Tonnes. Tonnes. Tonnes. Tonnes.
Fonte.... 3.776.000 8.845.000 14 452.000 25.300.000 26.193.000 15.935.000(2) Acier 1.027.000 4.175.000 10.685.000 23.700.000 24.300.000 »
ce qui a abaissé le prix par 1.000 kilogr. de 26 dollars 13 en 1880 à 1-4 dollars 29 en 1900 (74 fr/20). De nombreuses et puissantes usines transforment ces masses en rails, plaques de blindage, pièces de machines, barres, fils, tôles,
(1) M. CdiUwès, Économie politique, cours de doctorat, 1909, Faculté •de droit de Paris.
(2) Pendant le l^'' semestre 1909 elle a atteint H millions. Économiste européen du 27 août 1909, p. 284. En 1907, la production mondiale a été de 60 millions de tonnes de fonte, de 46 millions de tonnes d'acier ei de 3 millions 1/2 de tonnes de ier.
88 LES GRANDES PUISSANCES MONDIALES HORS d'eUROPE.
feuilles, etc. En 1900 il existait 28 ateliers de locomotives et la valeur moyenne d'une bicyclette était de 98 francs.
Les Etats-Unis affinent surtout par Télectrolyse plus de 300.000 tonnes de cuivre par an et leurs industries électriques très développées absorbent 40 0/0 des quantités de cuivre annuellement produites dans le monde. En 1900ils possédaient 580 établissements qui fabriquaient pour 500 millions de francs de dynamos, alternateurs, moteurs, accumulateurs, lampes et appareils électriques.
Les industries textiles sont également en progrès continu. Sur les 130 millions de broches qui manufacturent actuellement des cotonnades dans le monde l'Angleterre en possède 53 millions et demi, les Etats-Unis près de 28 millions et l'Allemagne 10 millions. En 1890 leurs 14 millions de broches filaient 496 millions de kilogrammes de coton, 26 millions en 1907 en utilisaient 1.123 millions de kilogr. Ils viennent au troisième rang pour le travail delà laine. Ils traitent 177 millions de kilogrammes contre 226 l'Angleterre et 206 la France. Ils occupent la seconde place pour les soieries dont ils achètent surtout au Japon la matière première. Ils l'emportent déjà sur la France pour les quantités travaillées, mais le lui cèdent encore pour les valeurs produites.
Les industries alimentaires sont très importantes, celle de l'abatage et de la préparation des viandes employait en 1900 plus de 936 millions de francs de capitaux et 311.000 ouvriers. Elle obtenait 785 millions de dollars de produits, la minoterie 560 millions, la beurrerie-fromagerie 131 millions.
D'autres branches de l'activité industrielle, usines de pâte de bois, tanneries et cordonneries, etc., concourent elles aussi à satisfaire des besoins des habitants de l'Union et à alimenter le commerce d'exportation.
Au total en 1900 il y avait aux États-Unis : 512.339 ateliers, usines et manufactures actionnés par 11.300.000: chevaux de force; 9.835 millions de dollars de capitaux!
ÉTATS-UNIS. — INDUSTRIES xMANUFACTURIÈRES. 89
engagés et 5.300.000 ouvriers employés. La valeur totale des produits fabriqués atteignait 13.010 millions de dollars (i).
L'accroissement de la consommation d'énergies motrices, donne la mesure de l'industrialisation de l'Union nordaméricaine.
Nombre de chevaux de force (2) employés par toutes les industries sauf celles des transports :
1880 3.441.000) dont 75 % fournis par la vapeur,
1890 5.955.000 I 15 % par la force hydraulique,
1900 11.300.000 1 10 ?/^ par le pétrole ou le gaz
1905 ]4.500.000 I minéral.
Aussi non seulement les Etats-Unis s'efforcent de suffire à leurs propres besoins mais s'appliquent à se réserver les profits de la transformation en produits prêts à être consommés, soit sur leur sol soit dans les autres pays, de quelques matières premières qu'ils achètent àTétranger. Usimportentdenotables quantités de soie, de laine, de peaux brutes qu^ils manufacturent eux-mêmes en soieries, en lainages et en cuirs, de minerai de fer, de cuivre et de zinc dont ils font des objets ou des métaux qu'ils revendent au dehors. Ils raffinent leurs pétroles et extraient l'huile de leurs grains de coton. Ils exportent beaucoup plus de rails, locomotives et wagons que de fonte et d'acier, de conserves de viande que de bétail vivant.
Actuellement ils sont la première nation industrielle du monde.
(1) Leroy-Beaulieu, p. 210.
(2) Un cheval de force (en anglais horse power HP) que peut fournir la vapeur, l'eau, le gaz, le pétrole, l'électricité, etc., correspond à la dépense d'énergie que nécessite l'élévation en une seconde et à un mètre de hauteur d'un poids de 75 kilogr. On estime qu'il accomplit le travail de 3 chevaux ordinaires ou de 21 hommes.
90 LES GRANDES PUISSANCES MONDIALES HORS d'eUROPE.
Immense reclangle de 4.000 kilomètres dans le sens Est- Ouest et de 2.000 dans la direction Nord-Sud, le territoire de rUnion nord-américaine comporte une variété de climat et de productions, de ressources et de besoins qui rendent intense le mouvement des échang-es entre les 87 millions d'hommes disséminés sur cet ensemble de régions. Il serait singulièrement laborieux d'évaluer l'importance du marché intérieur (i). Nous dirons simplement qu'elle est énorme et qu'elle a motivé de bonne heure la constitution d'un groupe de voies ferrées le plus étendu qu'il y ait actuellement dans l'Univers.
Longueur exploitée 314,000 kilom. 346.000 kilom.
Recette brute kilométrique 23.300 fr. 35.400 fr.
Cinq lignes unissent New- York et Chicago, à l'Est, à San-Francisco, Seattle et Los Angelos sur le Pacifique. D'autres vont des Etals du Nord aux provinces mexicaines.
L'exploitation est assurée par des Compagnies privées. Les trains sont aussi lourds et aussi courts que possible. L'on atteint ce résultat en employant des wagons de grande capacité, 25 tonnes en moyenne, montés sur boggies, et des locomotivestrès puissantes. Le prix moyen d'une tonne kilométrique était en 1900 de 2 centimes 1/2, celui d'un voyageur-kilomètre de 6 centimes. Les véhicules sont très spécialisés, et l'huile, le lait, le pétrole, les grains, la viande, ou les fruits ne sont pas transportés dans les mêmes types de wagons.
Cet ensemble des voies ferrées rend les plus grands services à l'économie nationale de la République nord-améri-
(t) L'on estime qu'un habitant des États-Unis achète 40 fois plus de produits nationaux que de produits étrangers. Camena d'Almeida, Les principales Puissances du monde, p. 367.
caine.Il faut leur ajouter 2o. 000 kilomètres de voies navigables. 11 est question de relier la région des grands lacs au srolfe du Mexique en améliorant le cours de Mississipi. Ce travail considérable exigerait deux milliards de francs.
Les habitants de l'Union, loin d'avoir placé des capitaux dans les pays étrangers en ont emprunté beaucoup à l'Europe, pour construire leurs chemins de fer notamment. Tous les bénéfices réalisés dans leurs innombrables entreprises ont été consacrés à la construction de nouvelles isines, à l'agrandissement des anciennes, à la création de louveaux établissements commerciaux, de nouvelles banques, de nouvelles voies de communication, etc. Les États-L^nis se sont relativement plus enrichis en moyens le production qu'en moyens de jouissance.
Les diverses branches de leur Economie nationale ont Hé largement développées. Les produits de leur agriculure valaient 39 milliards de francs en 1908, ceux de leurs îxploitations minières 10 milliards en 1907 et ceux de eurs industries manufacturières plus de 65 milliards en [900. Ils possèdent 21.000 banques. Leur réseau ferré délasse actuellement 346.000 kilomètres. Cultivateurs et ndustriels disposent d'un marché intérieur de plus en )lus large du double fait de l'augmentation de la populaion et des restrictions apportées par le régime douanier i la concurrence des pays plus avancés (l). Ils produisent i bas prix et écoulent au dehors des quantités grandislautes de denrées et d'objets divers.
Aussi les résultats de l'intense industrialisation de 'Union se sont-ils fait sentir dans le monde entier. « L'un
(1) Les tarifs extrêmement protecteurs des bills Mac Kinley (1890) et )ingley (1897), viennent d'être légèrement atténues cette année (bill *ayne).
92 LES GRANDES PUISSANCES MONDIALES HORS d'eUROPE.
des faits les plus importants du xix'' siècle c'est Témancipation économique des pays neufs (i) ». Depuis 1874 les Etats-Unis vendent à l'étranger plus qu ils ne lui achètent et rexcédent des exportations sur les importations a suivi une marche ascendante (2).
Dollars.
Moyenne des années de 1890 à 1895 114.713.000
Année 1906 517.302.000
— 1909 (terminée au 30 juin) 351 . 178 . 000
Les États-Unis sont depuis 1900 au premier rang des pays exportateurs. Leur activité productrice a réagi plus d'une fois sur l'Europe. Leurs céréales et leurs produits alimentaires sont venus concourir à l'alimentation des énormes agglomérations qui se pressent dans les villes européennes, sur les bassins miniers et dans les centres manufacturiers. L'Angleterre, la Belgique et la Hollande ont pu diminuer l'étendue de leurs champs de blé. Chaque année notre continent suit anxieusement les progrès des récoltes sur les bords du Mississipi et achète des quantités grandissantes de denrées américaines :
Céréales (3)
Produits alimentaires, Coton
J^e développement du bien-être a fait partout remplacer dans les familles européennes les lampes à huile par l'éclairage au pétrole et la consommation de ce combus-j tible minéral va sans cesse en augmentant. Les États-Unis!
(i) Cours d'Économie politique, par M. Cauwès, déjà cité.
(2) Économiste européen, 30 juillet 1909, p. 157. [
(3) En milliers de dollars. [
en ont vendu poar 52 millions de dollars en 1891, 75 millions 1/2 en 1900 et 106 millions de juin 1908 à juin 1909. La qualité et le prix avantageux des produits de leurs industries métallurgiques et de constructions mécaniques leur ont valu des commandes du monde entier. Ils ont fourni des rails et du matériel de transport au Japon et à la colonie anglaise de l'Ouganda, des machinesoutils aux exploitations minières du Transvaal, des locomotives, des moteurs, des machines agricoles à toute l'Kurope. Nous avons vu que la Chine achetait surtout des cotonnades et des filés de qualité inférieure. Les manufactures des Etats du Sud commencent à en vendre au dehors de notables quantités.
Dans les exportations américaines, la proportioQ des articles fabriqués augmente plus vite que celle des denrées alimentaires. Voici quelques chiffres en millions de dollars (i) :
Produits agricoles. . . .
Produits des mines. . .
Produits forestiers. . .
Articles manufacturés ,
Parmi ces derniers, les cuivres et les pétroles raffinés mis à part, les plus importants ont été :
Articles d& fer et d'acier
Machines agricoles
Cuirs et articles de cuir . .
Tissus et filés de coton. .
Ce n'est plus seulement l'agriculture des États-Unis qui menace de concurrencer celle de l'Europe. Les puissan-
; (1) Leroy-Beaulieu, déjà cité, p. 427.
tes usines qui travaillent le fer et Tacier, le coton et le cuir tendent à évincer de certains marchés lointains, en attendant qu'elles viennent peut-être un jour leur disputer leur clientèle nationale, les branches d'activité similaires de notre vieux continent.
Les chiffres des importations montrent les progrès des industries américaines et la diffusion du bien-être général.
Soie brute ,
Produits chimi
ques
Peaux
MATIERES PRE- MIÈRES
en millions de dollars
Cotonnades
Soieries. . .
Joaillerie. .
OBJETS MANU- FACTURÉS
en millions de dollars
Voici quelques-unes des étapes du commerce extérieur total de ce pays, en millions de dollars :
Moyenne des années 1890 à 1895 1 . 669 . 670
Année 1906 2.970.426
— 1909 (terminée au 30 juin) 2.975.075
Soit 16.576 millions de francs en 1907 et 14.875 en 1000-1909.
Les Etats-Unis n'ont pourtant pas encore une flotte marchande en rapport avec leur puissance industrielle. Si elle est la troisième du monde, et si elle compte 25.425 navires, le tiers se compose de bateaux sillonnant les eaux des grands lacs et la plupart des autres sont exclusivement employés au cabotage. En 1902, parmi les navires
mtrés dans les ports de l'Union, 17 0/0 portaient le pavilon américain, 50 0/0 les couleurs anglaises, 11 0/0 le dra- Deau allemand. En 1908, sept transatlantiques seulement irboraient la flamme étoilée, six vapeurs américains faisaient le service entre San-Francisco et l'Extrême-Orient, ît aucun n'apparaissait sur les côtes de TAmérique mérilionale au delà de l'isthme de Panama (i), alors qu'à ses ignés sur les cités maritimes de l'Union, le Japon ajouait un service sur le Mexique, le Pérou, et le Chili. Certes es Etats-Unis, grands producteurs de fer et d'acier, peuvent se constituer une imposante marine, mais actuellenent leurs chantiers, qui ne reçoivent aucune commande lu dehors, seraient complètement abandonnés, si une oi n'interdisait le cabotage aux bâtiments d'origine étran- ^ère. Les frais de construction sont élevés, le salaire et 'entretien des équipages dispendieux.
Quoi qu'il en soit, les produits américains arrivent sur ous les marchés du monde et font sentir au loin les effets le cette puissante unité économique que constitue la République yankee.
Le champ de son activité est allé de même sans cesse en l'élargissant, et l'impérialisme américain est né. A son territoire continental, vaste de 7.800.000 kilomètres carrés, îlle a ajouté l'Alaska, les îles Hawaï, celle de Guam dans es Mariannes, et quelques-unes de l'archipel de Samoa, es Philippines et Porto-Rico. Sans compter le protectorat l'un genre spécial qu'elle exerce sur Cuba, elle étend auourd'hui sa domination sur une portion de la terre aussi grande que l'Europe entière.
Ses nationaux exercent hors de ses frontières^ leurs aptiudes industrielles, commerçantes et intellectuelles. Des sociétés, et notamment des compagnies d'assurances foncionnent dans les capitales européennes. Les variations
(1) VÉconomiste européen, 16 avril 1909, p. 509.
96 LES GRANDES PUISSANCES MONDIALES HORS d'eUROPE.
des cours du cuivre et du coton à New-York, réagissent sur les Bourses du monde entier. En Turquie et en Chine, des missionnaires ouvrent des écoles, des dispensaires et des temples, les capitalistes obtiennent des concessions de voies ferrées et des parts dans les émissions d'emprunts publics. Un ingénieur yankee a lancé Tidée de creuser un canal dans les Balkans. Le Standard oil essaie d'englober toutes les exploitations pétrolifères du Mexique, le Steel Trust d'étendre ses affaires dans « l'Empire du Milieu ». Un groupe de banquiers a racheté la dette publique du Honduras, et des financiers des Etats-Unis ont entrepris le percement de l'isthme de Panama (i).
Le monde entier ressent les effets de l'intense activité de cette énorme unité économique et politique.
Des problèmes d'une nature particulière et des intérêts d'un caractère spécial retiennent l'attention de ce grand peuple.
La moitié de la population se compose d'étrangers. Certains d'entre eux se groupent danslesmêmes régionsetconservent leur langue propre,les Allemands autour des grands lacs, les Scandinaves dans le Minnesota et le Dakota. Il est légitime qu'une naturalisation hâtive fonde dans le grand moule national ces éléments hétérogènes et que des dispositions législatives appropriées (2) interdisent l'accès du territoire aux «non désirables (3^)). Dans les Etats du Sud les noirs se massent en groupes compacts (^). Leur nombre était en 1900 de 9 millions et leur taux d'accroissement esl plus rapide que celui des blancs. Méprisés et haïs par les
(1) C'est un citoyen américain, M. Carnegie qui a payé les frais di construction à La Haye du Palais de la Paix.
(2) L'ambassadeur d'Italie à Washington aurait proposé au Gouverne ment américain la réunion d'une conférence internationale pour régie menter l'émigration.
(3) Le nombre des immigrants de 1903 à 1908, a été respectivement d 1.055.968, 1.215.439, i. 334.166, et 410.319.
(4) 89 0/0 des noirs vivent dans les régions méridionales et sur 1 cours inférieur du Mississipi l'on compte 16 nègres pour un blanc.
lutres habitants ils se replient sur eux-mêmes et beaucoup retournent à la barbarie (^l La Constitution fédérale leur confère tous les droits de citoyen mais les mœurs publiques répugnent à cette assimilation. Les cruels traitements ^uen certaines circonstances les descendants d'Européens font subir aux fils des anciens esclaves et les violences que ceux-ci exercent en représailles montrent toute l'acuité de cette irritante question sociale. 11 y avait en 1900 aux Etats- Unis 119.000 Chinois et 86.000 Japonais dont 61.000 aux lies Hawaï. L'immigration des Célestes a presque entièrement cessé, mais celle des Nippons, qui a provoqué dernièrement desincidents à San Francisco, peut rester la source de difficultés entre le Gouvernement de Washington et les autorités de Tokio ou celles de la Calil'ornie.
Gigantesque creuset dans lequel se sont fondus les qualités et les défauts de représentants de toutes les nations européennes TUnion nord-américaine s'est formée une personnalité propre dont les traits principaux constituent dans le monde une nouvelle civilisation. A la fois vifs et flegmatiques suffisants et pleins de simplicité, les citoyens yankee semblent posséder un singulier mélange d'audace entreprenante et de sens profond des réalités d'egoïsme individuel et d'orgueil national. Pays des records du boom et du blufi, c'est aussi la terre de l'effort tenace et courageux. Le développement aussi complet et aussi pratique que possible de toutes ses facultés, tempéré par une rigueur de scrupules moins grande qu'en Europe, est le souci prédominant de l'individu et le but constant de rinstruction. Les mœurs sont très démocratiques. H n'y a qu'une seule classe de wagons sur les voies ferrées. Dans 33 États les juges sont élus par le peuple qui joue un rôle très actif dans la gestion de la chose publique. La culture américaine a des admirateurs enthousiastes et les
(1) Leroy-Beaulieu, déjà cité, p. 45.
98 LES GRANDES PIJISSAINCES MOxNDIALES HORS d'eUROPE.
écoles qui la propagent jouissent d'une réputation universelle. Elles attirent un nombre grandissant d'étudiants^ japonais, chinois et sud-américains. Les idées, les méthodes et les exemples des Yankee ont plus d'une fois intluencé les esprits européens. Les célèbres instructions sur le service des armées en campagne de 1863, le règlement par l'arbitrage des graves litiges connus sous le nom d' « Alabama daims » en 1871, les découvertes de leurs savants, la hardiesse de leurs ingénieurs ont vivement piqué en leur temps, la curiosité publique de notre vieux continent.
Les rapportsde cette nationavec les autres grandes Puissances dumonde sont devenues de plus en plus étroits. Leurs modalités ont provoqué en 1897 la guerre hispano-américaine, en 1900 l'intervention en Chine, en 1905 la médiation du président Roosevelt dans le conflit russo-nippon, en 1906 la participation volontairement effacée aux débats d'Algésiras mais singulièrement plus active aux discussions de la Conférence de La Haye en 1907 (i) et à celle de Londres en 1909.
Pleinement indépendante dans son expansion économique et l'évolution de sa politique extérieure l'Union nordaméricaine joue un rôle important dans les destinées de l'humanité à laquelle elle apporte les prémices d'une civilisation nouvelle.
Des traits particuliers caractérisent son organisation politique. Chacun de ses 44 Etats est très attaché à son autonomie. Chacun d'eux a sa constitution spéciale qu'il amende seul et à sa guise, son gouverneur élu chef du pouvoir exécutif, ses juges et ses cours de justice, ses fonctionnaires particuliers, ses assemblées législatives, ses divisions locales propres, comtés, villes, villages, districts scolaires. Les législatures défendent jalousement leur indépendance et la diversité des lois est grande dans le territoire de l'Union. Leur insuffisance est cependant j notoire surtout en matière de contrôle du commerce, sur-
(1) Les Etats-Unis présentèrent notamment deux projets l'un d'arbitrage obligatoire et l'autre d'une véritable cour permanente d'arbitrage.!;
veillance des trusts, protection des ouvriers. 6.000 banques dites nationales ont toute latitude pour émettre dans certaines conditions, impuissantes à conjurer les risques inhérents aune pareille liberté, des instruments de circulation tiduciaire. Le projet d'un établissement émetteur unique rencontre de nombreuses résistances « opposition du parti démocrate qui y voit une atteinte à la Constitution, opposition traditionnelle des campagnes contre les villes, opposition des municipalités contre la cité de New- York, enfin et surtout opposition des 6.000 banques établies ». Une exception spéciale permet aux diverses Cours d'appel et à la Cour fédérale de casser toutes les décisions des législatures et du Congrès qui seraient contraires à la lettre ou à l'esprit des Constitutions. Les différences entre les degrés de fertilité des terres et les prix de la maind^œuvre, les progrès des sciences appliquées et le bas prix des transports rendent à certains Etats la concurrence très difficile contre certains autres. Ceux du Centre vendent en Europe à meilleur marché que ceux riverains de l'Atlantique, les céréales et la viande, le lait, le beurre et les fruits. La présence simultanée du coton, de la houille et des ouvriers noirs semblent avantager ceux du Sud et par les diverses applications de l'électro-métallurgie les régions largement pourvues de forces hydrauliques posséderont une incontestable supériorité. Si des aûtagonismes d'intérêts se produisent ils auront dans ce pays à organisation fédérale et à esprit individualiste plus de gravité que dans les nations européennes fortement unies et centralisées.
C'est que les pouvoirs du gouvernement central sont très nettement limités. S'il peut percevoir lui-même les impôts qu'il crée, s'il peut seul établir des droits d'importation il est tenu de lever les taxes indirectes uniformément sur tout le territoire, les prestations directes proportionnellement à la population des unités de la Fédération — ce qui lui interdit certains impôts, l'income-tax par exemple — enfin de s'abstenir de frapper les exporta-
100 LES GRANDES PUISSANCES MONDIALES HORS d'eUROPE.
fions. La Constitution fédérale ne peut être modifiée que si les 3/4 des Etats y consentent. En matière de politique étrangère les attributions du Président sont moins étendues que dans les autres nations. Tandis qu'actuellement sur notre continent un chef d'Etat a licence de signer un compromis d'arbitrage le représentant de la République yankce ne le peut que si les deux tiers des membres du Sénat l'y autorisent au préalable. Alors que les gouvernements de notre continent ont consenti à ce que le cas échéant les décisions de leurs tribunaux de prises fussent cassées par une Cour internationale, les Etats-Unis ont déclaré après les débats de la Conférence de Londres — février 1909 — que leur Constitution s'opposait formellement à une pareille éventualité.
Le poids des charges publiques est relativement moins lourd pour les citoyens des Etats-Unis que pour ceux des grandes Nations européennes. Les recettes budgétaires ont suivi comme dans les autres peuples civilisés une marche ascendante (1). 354.900.000 dollars en 1892; 560.400.000 dollars en 1903 ; 575.906.000 dollars en 1908.
Cette dernière année la douane a fourni 268.715.00( dollars, les revenus intérieurs (spiritueux, bière, tabacj huiles et farines mélangées, cartes à jouer) 247. 054. OOOJ et les produits divers 60.137.000. Le relèvement des taxes indirectes très modérées actuellement, la création d\ii income-tax et de droits successoraux augmenteraient sen-1 siblement, s'il en était besoin, les ressources du gouvernement fédéral. La dette publique est peu élevée, 1.030.129.609 dollars au 31 mai 1909, et le paiement de ses intérêts n'exige annuellement que 22 millions de dollars. C'est là un gros avantage. Par habitant la part de dette publique est de 787 francs en France, 506 francs en Angleterre, 111 francs au Japon, 67 francs en Allemagne et 53 francs aux Etats-Unis.
(1) Le projet de budget pour 1910-1911 prévoit 732.223.075 dollars de dépei]ses.
Les dépenses militaires ont progressé rapidement, de 76 millions de dollars en 1891 elles ont passé à 237 millions en 1904 et à 241 millions en 1908. Cela est d'autant plus surprenant à première vue que l'Union nord-américaine est à peu près invulnérable, ioimense et massif territoire se suffisant à lui-même, impossible à conquérir en tout ou en partie, sans capitales politiques ou commerciales constituant comme le cœur et le cerveau du peuple entier, muni d'un réseau ferré très étendu qui permettrait la concentration rapide sur les points menacés d'innombrables volontaires. Tandis qu'en Allemagne et en France les crédits pour la marine ont été jusqu'à présent environ le tiers de ceux consacrés à l'armée de terre, ils sont aux Etats-Unis sensiblement égaux.
Dollars. Dollars.
Guerre (1) 100.385.000 122.853.000
Marine 107.761.000 118.583.000
Leur flotte en voie d'augmentation rapide se composait Tannée dernière de 16 cuirassés, 6 croiseurs cuirassés et 20 croiseurs.
Ils possèdent hors de leurs frontières des intérêts puissants et spéciaux.
Ils doivent protéger leur commerce extérieur et les deux milliards de francs que leur rapporte annuellement l'excédent de leurs exportations.
Le maintien de leur prestige dans le monde exige qu'ils imposent le respect de leur domination dans leurs possessions étrangères et de leur expansion économique partout où elle est, comme en Chine, menacée par des concurrents redoutables. Le premier rang qu'ils tiennent parmi les pays producteurs d'argent fait que la démonétisation de ce métal les atteint directement. La présence sur leur terri-
(l) Economiste européen, 12 février 1909, p. 221.
102 LES GRANDES PUISSANCES MONDIALES HORS d'eUROPE,
toire de Chinois et de Japonais peut leur créer avec les Gouvernements d'Extrême-Orientdes difficultés que nesont pas exposés à connaître les Etats européens.
Non seulement ils ont conservé les principes de la Doctrine deMonroé de 1822, mais, surtout depuis 1889, ils se sont efforcés d'étendre leur hégémonie sur toutes les nations du nouveau continent. Des congrès pan-américain ont été tenus, dans lesquels la grande Bépublique du Nord a essayé de « former une union douanière, de faire adopter un système uniforme de poids et mesures, de monnaies et de règlements commerciaux, organiser un régime d'arbitrage obligatoire (1) ». Les deux premiers projets n'ont pas abouti, le troisième a été suivi d'un traité général signé en 1890. Dans son article l^'" figure l'expression « l'arbitrage principe de droit international américain. » En 1904 les États-Unis ont offert à la République Dominicaine, qui a accepté, de se substituer à elle pour payer ses créanciers et gérer ses douanes. Enfin en 1907 à la Conférence de La Haye c'est leur délégué quia présenté la motion Drago, relative à l'interdiction d'imposer par la force le recouvrement des dettes f publiques, émise par le Gouvernement argentin. Il est manifeste que la réalisation des desseins de la République yankee constituerait un grave danger pour tous les peuples des autres parties du monde et nous avons vu que le Japon a créé cette année une ligne de navigation de Tokio à Valparaiso par les ports du Mexique et du Pérou.
Le percement de l'isthme de Panama (2) présente pour l'Union nord-américaine un intérêt spécial mais non pas exclusif. Son refus de soumettre à l'avance à l'arbitrage les difficultés que pourra soulever l'usage du canal et
(1) Bonrûs, Manuel de droit international public, p. 445.
(2) Le ministre des États-Unis à Panama vient d'exprimer l'avis dans un rapport récent que le canal pourrait être achevé dans un délai de 4 ans. Actuellement 38.000 hommes sont employés aux travaux. Les sommes totales dépensées à ce jour s'élevaient à 770.889.420 francs. Économiste européen du 3 septembre 1909, p. 316.
les précautions qu'elle a prises pour s'en réserver la complète surveillance sont de nature à léser gravement le cas échéant tous les autres grands États.
Notons pour terminer que depuis son traité d'alliance avec la France en 1778 elle a compris « le danger de contracter un pacte trop étroit avec l'une quelconque des puissances européennes » et qu'elle a toujours gardé entière «a liberté d'action.
Tout en demeurant un grand pays agricole, les Etats- Unis sont devenus au début du xx° siècle, la première nation industrielle du monde. Un protectionnisme rigoureux a réservé à leurs manufactures la presque totalité du marché intérieur mais a sensiblement renchéri le coût de la vie. Un esprit d'entreprise général et audacieux a organisé la mise en œuvre rapide et grandiose des ressources naturelles du territoire, mais un amour excessif de la spéculation provoque chaque année des faillites et de temps en temps des crises. Obligés d'écouler au dehors l'excédent de leur production, gênés en Europe par des concurrents nombreux et de fortes barrières douanières, ils ont dû chercher des débouchés en Asie, et se préparer à défendre, le cas échéant par les armes, leur libre expansion économique.
Leur force politique, encore qu'elle repose plus sur la puissance des moyens d'action et l'orgueil national que sur une intime solidarité et un sens patriotique élevée, est imposante, et tous les autres États de l'Univers doivent compter avec elle.
Ces pressantes nécessités commerciales et des problèmes d'ordre intérieur particuliers, des intérêts spéciaux en Amérique et des visées propres sur certaines nations créent à l'Union nord- américaine des soucis et des besoins, des droits et des germes de conflits difïérents de ceux qui absorbent l'attention des autres grands gouvernements. Aussi sa politique est- elle à maints égards nette-
ment distincte, si même elle ne leur est pas opposée, de celles que suivent les cabinets européens.
Tous les peuples de la terre entretiennent actuellement avec une fréquence et dans des formes variables des relations -omplexes et régulières. .
Dans certaines régions des fonctionnaires et des colons, ' dans d'autres des missionnaires, des commerçnnls et des ingénieurs représentent la civilisation européenne. Leur activité se manifeste par la création de plantations, de banques ou de magasins, par la construction de voies ferrées, de tramways ou de ports. Des écoles, des dispensaires^ des églises, des journaux, des chambres de commerce propagent et maintiennent ces diverses influences nationales. Des capitaux énormes ont été prêtés aux pouvoirs publics ou placés dans des entreprises privées et leurs arrérages servent annuellement à augmenter les revenus des prêteurs d'Europe. Les articles que ces pays achètent et les produits qu'ils vendent alimentent un commerce maritime intense. Des troubles intérieurs, des guerres extérieures, la prépondérance exclusive de l'un des concurrents risqueraient de compromettre uniformément les nombreux intérêts étrangers engagés dans ces contrées lointaines et contraignent les Etats européens à suivre attentivement leur évolution politique et économique.
Les autres nations de la terre ne peuvent se désintéresser des grands événements qui se déroulent hors de leurs frontières. Le Japon court autant sinon plus de danger que l'Europe au groupement en un seul faisceau de toutes les forces politiques des Amériques. La République yankee partage avec notre continent l'appréhension de voir la Chine absorbée par l'Empire nippon. Enfin Washington, Tokio et Pékin souhaitent la pérennité de la division actuelle des puissances européennes qui amoindrit si considérablement leurs movens d'action dans le monde.