I.A ROUTE DU CRIME
Ainsi les origines de la liberté gallicane ne sont pas glorieuses, et les conséquences n’en furent pas heureuses, du moins pour les peuples, la date de rémancipation des souverains étant aussi celle de l’asservissement des sujets. Que M. de Sacv étudie les actes de la papauté séculière et nationale dans les pays où elle remplaça la Papauté ecclésiastique et romaine ! Il dira, comme Sismondi, que sans doute les souverains devaient se mettre en garde contre la cour de Rome, mais que les peuples eussent été trop heu-
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reux s'ils avaient eu la sagesse de n’y point consentir.
Quant aux rois, leur pouvoir, devenu plus libre et plus grand, est devenu en même temps moins solide. Les peuples se sont émancipés à leur tour.
Depuis l’émancipation, il y a eu plus de rois déposés qu’auparavant. Ces dépositions, opérées tantôt par des confrères en royauté, tantôt par les peuples, n’ont pas été moins réelles, quoique le Pape n’y ait pas mis la main.
Elles ne s’opèrent point sans trouble ; les règles de la justice et de la procédure n’y sont pas toujours observées.
M. de Sacy peut en rendre témoignage : il a été lui-même un déposeur de roi en i 83 o, une manière de roi déposé en 1848, et jusqu’à une espèce de déposeur de peuple (car on dépose aussi les peuples) entre 1848 et i 85 i.
Qu’en dit-il ? En confidence , n'est-ce
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pas que le Pape y mettait plus de façons, plus de scrupules?
Les »< esprits fougueux « qui rêvent de soumettre tout le monde à la justice ne réaliseront point leur absurde utopie ; mais que d'autres utopies, où la justice est peu considérée, sont en cours d’expérimentation à la place de celle-là î L’utopie czarienne ressuscite le droit liumain comme l’entendait Louis de Bavière : César , roi et pontife, maître des biens, maître des corps, maître des âmes, maître de tout, loi vivante. L’utopie proudhonienne refait la civilisation comme l’entendaient les gnostiques et les manichéens , comme la pratiquent les Cafres : ni roi, ni pontife, ni Dieu; l’individu seul, roi, pontife, dieu tout ensemble, à la seule condition d’être le plus fort ; et, dès qu’il a la force, maître des biens, maître des corps, maître des âmes, maî-
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tre de tout, loi vivante. Progrès î progrès ! admirable progrès !
En pleine barbarie, dans le camp de Charlemagne , formé de peuples baptisés la veille, toutes les voix s’unissaient pour chanter le cantique des anges : Gloire a Dieu! paix aux hommes ! Aujourd’hui, du scinde l’Europe civilisée, s’élève plus sauvage que jamais, répété par tous les échos du monde, le cri païen : Gloire à la force , guerre aux faibles , malheur aux vaincus ! Partout quelque main insolente de sa force s’allonge sur le bien d’autrui , garrotte la liberté d’autrui. Le Russe dépouille le Polonais , l’Américain dépouille l’Espagnol, le Suisse protestant dépouille le Suisse catholique, l’Anglais dépouille la terre. Nulle assistance nulle part pour le droit du faible foulé aux pieds; nul scrupule à qui possède la force , nul espoir à qui
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ne l’a pas. Et devant cette scène, voilà un littérateur, un penseur, un conservateur qui se réjouit parce que le Pape ne dépose plus les rois î Eh ! Monsieur, montrez donc en Europe le roi qui n'a rien à craindre pour sa couronne ! le peuple qui n’a rien à craindre pour sa liberté! le propriétaire qui n’a rien à craindre pour sa maison ! car on dépose aussi les propriétaires! Hélas! qui ne dépose-t-on pas? Les journalistes memes, ces rois, ces papes d’hier soir, qui déposaient les rois , qui travaillaient à déposer le Pape, et qui ont eu peur d’y avoir réussi , on les dépose ; ils sont déposés. Qui les restaurera ? Le czar ou Proudhon ?
Il reste un rempart à la civilisation, un défenseur à la liberté humaine, menacées ensemble par tous les despotis mes à la fois : c'est la Papauté. Tous les pouvoirs réguliers, c’est-à-dire tous
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les pouvoirs protecteurs, sont ébranlés; celui-là seul est assuré de ne point périr. Parce qu’il est pur, parce qu’il n’a point failli à sa mission, parce qu’il n’a trahi ni Dieu ni les fiompies.
Dieu ne l’abandonnera point ; et les bouillies, dégoûtés de tant de maîtres insensés ou méchants, désabusés de tant de causes incertaines, viendront à ses pieds lui demander la consolation de combattre pour la justice et de mourir pour la vérité. Ils formeront une armée ou ils ne feront qu’un petit troupeau : peu importe ! Ils seront ceux qui toujours ont cru inébranlablement à la parole de Jésus-Christ, qui toujours ont aimé invinciblement sa loi , qui toujours ont obéi fidèlement à son Vicaire, et qui par là , toujours, pour le salut du monde, ont vaincu l’esprit et la force du monde. Dieu a fait ce miracle, il n’a pas cessé de le
faire , il le fera toujours ; et ainsi se continuera l’histoire des actes de Dieu par l’intermédiaire des Souverains Pontifes, qui est depuis dix-huit siècles et qui sera jusqu’à la fin des temps le fonds de l’histoire humaine.
Oe sont la nos idées sur l’avenir de la Papauté. Celles de M. de Sacy paraissent différentes ; il les exprime assez obscurément , et elles ne semblent pas lui avoir coûté de longues réflexions.
Il veut que les Papes soient saints, mais d’une sainteté à sa guise, qui consisterait principalement à ne rien faire.
I n saint Pape ne rétablirait point la hiérarchie dans les pays protestants, ne prendrait point garde aux lois qui intéressent la discipline catholique, ne soutiendrait point les évéques chassés par le bon plaisir du pouvoir séculier,
n’excommunierait personne, ne mettrait aucun livre à X Index, surtout aucun livre français. Ces actes, quoique religieux , ont un air de monarchie temporelle ; les conséquences en sont politiques; par ces actes un peuple conserve ou retrouve la foi , reste ou redevient docile à la voix du chef de l’Eglise. En cinquante ans on fait bien du chemin de cette manière ! Les saints Papes s’en abstiendront. Mais que feront-ils? — Il leur reste, dit M. de Sacy, « un assez beau rôle à jouer. »
— Quel rôle ? — « Le rôle , dit M. de Sacy, des saint Léon et des saint Grégoire, qui ne déposaient pas les rois et qui n’en étaient pas moins grands. »
M. de Sacy a lu trop légèrement la vie de ces Papes modèles. Ils furent très-grands, ils furent très-saints, ils nous contenteraient ; mais M. de Sac
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ne peut pas, en conscience, leur accorder son estime.
Si saint Léon I er ne déposa pas 4es rois, il fit quelque chose que M. de Sacy doit trouver pire : il déposa grand nombre de docteurs manichéens , pélagieris, priscillianistes, qui ne demandaient qu’à enseigner tranquillement leur doctrine. Il alla plus loin, il les punit ; et même , pourquoi ne pas l’avouer ? il les détruisit. On le voit ordonner la recherche de ces sectaires à Rome et en Espagne, imposer aux fidèles 1 obligation de les dénoncer, présider à leur jugement. Il interroge les suspects , s’efforce d’en obtenir un aveu ou une rétractation, pardonne aux repentants, condamne les autres et les livre au bras séculier. — Saint Léon l rr n’est pas le saint de M. de Sacy.
Il y a plusieurs saints Papes du nom de Grégoire. Le premier , saint Gré-
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goire le Grand, brille de douceur et de suavité entre tous ces pères du genre humain qui se sont succédé sur la chaire de Saint-Pierre. Néanmoins il se mêla beaucoup des affaires de son temps et n'eut pas évité les censures du Journal des Débats. Il fut un gardien singulièrement jaloux des droits de l’Eglise romaine contre toute prétention ecclésiastique ou séculière. 11 eut du /.cle contre les hérétiques d'Afrique et contre les schismatiques d'Illyrie. Comme Pie IX il se permit d envoyer des évêques aux Anglais, peutêtre aussi aux bataves, avec mission de combattre la religion qui dominait chez ces peuples. Quels envahissements! Saint Grégoire 1 er fit plus : il reprit l’empereur.
Maurice avait défendu aux employés de l’Etat d'entrer dans la clérieature et aux militaires d’embrasser
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la vie monastique. Le Pape réforma ce décret et enjoignit aux supérieurs ecclésiastiques de recevoir, malgré la défense impériale, ceux qui se présenteraient dans les conditions indiquées par lui. Le décret impérial ne fut point exécuté en ce qu’il avait de contraire à la liberté religieuse. Les empereurs exigeaient aussi que le Pape et les évêques nouvellement élus obtinssent, c’est-à-dire achetassent leur agrément.
Cette prétention devint plus tard la querelle des investitures. Saint Grégoire la réprouva. « C’est là , dit-il , « cette simonie, cette exécrable erreur « qui a séduit la puissance royale , si « royale on peut L'appeler ; car nulle « raison ne permet de compter parmi « les rois celui qui détruit l'empire plus « qu'il ne le gouverne , et qui sépare « de la société du Christ ceux qu’il « peut asservi r à sa propre perversité. . .
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« (L’empereur), aveuglé par son am- « bit ion, outre-passe les bornes qu’ont « fixées nos pères; son extravagante « < vanité prétend se soumettre la tète « de toutes les églises, l’Eglise ro- « maine, et usurper une puissance ter- « restre sur la maîtresse des nations :
« ut caput omnium ecclesiarum , ito~ « manant Ecclesiam , sibi vindicet , et « in domina gentimn terrenœ jus po~ « testatis usurpet. » Quel langage ! Retranchons saint Grégoire le Grand du nombre des Papes que peut tolérer M. de Sacv.
Cent ans après , un autre Grégoire , saint Grégoire II, luttait ouvertement contre l’empereur Léon l’Isaurien, excommuniait ce protecteur des iconoclastes et lui retirait les tributs de l’Italie. Mais peut-être qu’ici M. de Saey n'appellera pas comme d’abus ; l’Isaurien n’était point sans défauts. Un jour,
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il fit brûler line bibliothèque tle trente mille volumes et les bibliothécaires aussi. Il yen avait beaucoup. D'ailleurs, grand émancipateur des couronnes et l’un des princes qui ont le plus travaillé à secouer le joug pontifical ! S'il n’avait pas brûlé tant de bibliothécaires en une seule fois, ou s'il ne l’avait fait que par inadvertance, M. de Sacy lui devrait les mêmes caresses qu'à Louis de Bavière et qu’à Philippe le Bel. Dans tous les cas, saint Grégoirell, avant excommunié une tête royale, n’en est pas moins un Pape à ôter des modèles que doit suivre la Papauté.
Passons à saint Grégoire III. Celuici , après avoir inutilement essayé de ramener les iconoclastes grecs, les excommunia solennellement dans un concile , et ensuite , se tournant vers les Francs, il envoya les clefs de la confession de Saint-Pierre à Charles Mar-
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tel, comme une marque (le royauté (ad regnu m) sur Rome et sur l'Italie, soustraites par cet acte à la domination de Byzance. En d’autres termes, saint Grégoire III déposa l’empereur d'Orient quant à ses domaines d'Italie.
Lequel de ces trois Grégoire , tous trois saints, est l’homme de M. de Sacv ? Il y en a bien un quatrième, saint Grégoire VII * mais M. de Sacy l’a rayé de ses diptyques. Cependant qu’a-t-il fait de plus que les autres , et qu’eussent fait de moins les autres, se trouvant dans la même situation, en face des mêmes adversaires ? Evidemment la sainteté des Grégoire et des Léon n est pas celle que M. de Sacy canonise. Ces saints Papes sont de trop grands hommes ; ils ont fait trop de politique. M. de Sacy rêve des Pontifes autrement inspirés. Un reclus , les mains jointes, les oreilles fermées,
surtout la bouche close , immobile et muet sur le bord de la fosse où tomberait chaque jour quelque débris de l’Eglise mutilée, voilà son Pape idéal.
Qu’il serait doux d’obéir à un Pape qui ne commanderait rien, qui n'interdirait rien, qui laisserait saintement la Papauté mourir de sa belle mort !
Malheureusement un seul Pape s’est approché de cette perfection : ce fut le bon et saint ermite Pierre de Morone ; et encore commit-il la faute d’abdiquer. Mais n’importe ; voilà le Pape des gens éclairés, le seul dont M. de Sacv et le Journal des Débats
puissent être contents, le seul devant qui la raison supérieure du xviii* siècle veuille abjurer les vieux griefs du genre humain contre la Papauté !
M . de Saev nous permettra de le dire encore une fois, en terminant ce travail entrepris avec un véritable désir de lui rendre service : il aime à
parler de l’Eglise et des Papes; mais, en vérité, ce sont des questions qu’il a besoin d'étudier beaucoup.
L’Eglise et la Papauté sont d’institution divine; elles ont été, elles sont, elles seront ce que Dieu a voulu qu elles fussent, dignes de vénération, dignes d’admiration, dignes d’amour. Il suffit d’un peu de réflexion pour s’en con-
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vaincre, et pour se convaincre aussi qu’il n’y a guère de prétention plus vaine et qui aboutisse à l'absurde plus directement que de vouloir ou détruire ou réformer ces divins ouvrages. Mais il faut faire cette étude en esprit de respect , d’humilité , d’obéissance. Toute autre disposition de l’intelligence ou du cœur nous trompe presque nécessairement. Nous tombons alors dans un état pire que l'ignorance ; nous trouvons b erreur. Au lieu de nous élever aux larges et belles contemplations de l’histoire , nous glissons dans le labyrinthe des systèmes, dans les malsaines régionsdu pamphlet. Là nous ramassons des sophismes, et sur ces sophismes nous essayons de bâtir à notre tour des systèmes puérils, de misérables contes dont nous risquons de vouloir ensuite divertir le vulgaire. Il n’y a point de plus malheureux métier ; il n’y en a
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pas de plus inutile. Le temps de ces choses-là est passé. Personne n'a plus assez d’esprit pour en amuser les gens éclairés. Voltaire laissait 1 Eglise à la canaille ; le lot de la canaille , aujourd’hui , c’est Voltaire.
Depuis dix-huit siècles , les documents historiques se sont remplis d obscurités : les lacunes y abondent. Beaucoup de chroniqueurs n’ont été, comme il arrive de notre temps , que des diffamateurs à gages ou des sots mal informés. Des milliers de sectaires ont
ajouté leurs fausses interprétations à ces faux témoignages. Enfin quelques Papes, peut-être, ont failli dans leur conduite politique ou privée. Il va là de quoi ricaner et subtiliser ; mais l’histoire n’est pas là. A toutes les conclusions que l’on prétend tirer de ces faits isolés, ou troublés et corrom-
pus, la véritable histoire répond par