‹ De quelques erreurs sur la papautéChapitre 6 sur 11 · LES FAITES · texte numérisé non relu

LES FAITES

vingt démentis victorieux. Elle semblerait les appuyer, loin de les démentir, que la raison devrait croire à l'infidélité de l’histoire et protester contre elle plutôt que de mettre en doute la parole de Jésus-Christ, qui a si clairement fondé la principauté de saint Pierre et si clairement promis d'ètre avec lui jusqu’à la fin des temps. Devant les obscurités de l’histoire, disons-nous sagement que nous savons mal , qu’uu jour nous saurons mieux, qu’un jour quelque témoin irrécusable viendra justifier l’Église et attester que Dieu a tenu sou serment.

Ce n’est pas demander à la raison humaine un trop grand effort. Depuis cinquante ans, depuis \ingt ans, que de mensonges bien affermis renversés tout à coup par des témoins inconnus et inattendus! D’ailleurs, pour s’assurer que la parole de Jésus-Christ sub*

D'AVIGNON

siste, nous n’avons qu’à jeter un regard sur le monde : le successeur de Pierre est sur le siège de Pierre; il paît les agneaux, il paît les brebis, et nul troupeau dans l’univers n’a de pasleur que celui qu’il a envoyé. Les portes de l’enfer sont ouvertes comme elles le furent tou jours ; elles n’ont pas prévalu. Existe-t-il un peuple dans lequel la foi de Pierre et de Home, jadis arrachée par la force, ne soit pas rentrée ? Où est l'affaiblissement? où est la décadence ? Cependant on a vu des époques, et les dernières ne sont pas éloignées de nous, où le monde entier a paru délaisser la reine et la mère des Eglises ; mais Jésus-Christ ne l’a pas abandonnée, et la voilà! S'il est avec elle aujourd'hui . pourquoi n'y était-il pas hier? S’il l’a abandonnée un jour, comment a-t-elle pu gagner le lendemain i’

Doutons de nous-mêmes et ne doutons pas de Dieu ; c’est à ce prix que nous verrons clair.

Il y a près de cent ans que commença, sous le Pape Clément XIII, la tragédie qui se dénoua sous le Pape Clément XIV par l’abolition de la Compagnie de Jésus. Un siècle rempli d’événements terribles s’est écoulé sans faire oublier cette catastrophe ; les passions qui l'ont procurée applaudissent encore, accusent encore l ’innocence qui l a subie; et telle est ordinai-

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renient la violence des attaques que la défense elle-même risque parfois de perdre la mesure et de donner une physionomie de vengeance à la tranquille force du droit.

Deux Papes engagés dans le conflit le dominent de la hauteur où la tiare apparaît toujours. Ces. deux Papes n’ont pas tenu la même conduite. Clément XIII a défendu et glorifié les Jésuites comme de bons et fervents religieux ; Clément XIY les a , non pas condamnés , mais sacrifiés comme des su jets remuants, en horreur au monde, et dont l’existence était un perpétuel obstacle à la paix de l'Eglise. De ces deux Papes, lequel a fait ce qu’il fallait faire ? Voilà le problème. Pour le résoudre en tout respect et en toute justice, il suffit de prendre les faits à leur origine, d’étudier dans scs modifications successives la situation qu’ils

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créaient; de reconnaître, comme il convient, le cruel empire de la nécessité.

Alors, entre la glorieuse résistance de Clément XIII et la politique de son doux et malheureux successeur, le contraste s’explique. L’un est le héros mort sur la brèche, l’autre le vaincu cerné de toutes parts, abandonné, sans espoir de secours, qui signe en pleurant la capitulation.

Mais la passion n’entre point dans ces raisonnements équitables ; l’esprit de parti la jette, furieuse, ou sur Clément XI II ou sur Clément XIV. Eston ennemi des Jésuites : le Pape qui les a défendus devient un vieillard obstiné, plein de vertu sans doute, mais sans prudence ; il n’a su qu’irriter ses adversaires par un intempestif déploiement de courage , compromettre l’Eglise par un attachement presque puéril à des droits atteints de

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caducité. Les Jésuites étaient intrigants, spéculateurs, presque rebelles, dignes de mort. Ne sachant pas les abandonner à temps, Clément XIII a failli tout perdre. C’est Clément XIV qui est le grand Pape. Aussi courageux que son prédécesseur et plus sage, en frappant les Jésuites il a tout sauvé. Ainsi parlent les ennemis des Jésuites, et il y en a partout. A leur tour quelques-uns de leurs amis se font un devoir de ne pas ménager le Pape qui les a livrés. Suivant eux, la conduite de Clément XIV aurai été entachée de lâcheté, peutêtre d’un plus grand crime. Oubliant que ce Pape, sous la pression la plus cruelle, a résisté pendant quatre ans, et pour ainsi dire jusqu’à la mort, ils ne , craignent pas de jeter sur lui un soupçon de simonie.

Les Jésuites n’acceptent pas la responsabilité d’un zèle qui s’égare à ce

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point. Le P. de Ravigna'n a voulu mettre en pleine lumière les intentions des deux Papes , qui , constamment animés du même désir, furent contraints d’agir différemment : l’un se confiant en la force du droit, l'autre dans l’habileté des négociations; celui-là plus grand, celui-ci plus à plaindre ; le premier faisant avec héroïsme tout son devoir, le second, acculé dans une impasse formidable, cédant enfin, mais sans outre-passer le droit et sans engager l’avenir.

Guidé par le travail du P. de Ravignan, on peut rencontrer la décision de la justice sur cette question si souvent envenimée.

destruction des Jésuites fut le premier acte et le premier aveu de la conjuration formée au dix-huitième siècle contre le christianisme et l’ordre social.

Beaucoup de gens y entrèrent qui ne croyaient pas aller si loin. La haine et les projets des jansénistes différaient de la haine et des projets des philosophes; les gouvernements se proposaient autre chose que les parlements.

Tous étaient d’accord pour abaisser l’Eglise, les uns avec le dessein de la dépouiller et de l’asservir, les autres avec l’arrière-pensée de la détruire à jamais.

Les Jésuites formaient le corps religieux le plus actif, le plus influent, le plus considéré. Ils étaient vingt-deux mille, appartenant aux familles les plus illustres et les plus respectables de l’Europe; ils occupaientles chaires, les confessionnaux, les missions; dai s toutes les sciences on voyait un Jésuite parmi les hommes qui tenaient les premiers rangs. Au milieu du relâchement général, déjà qualifié de progrès, ils avaient inébranlablement conservé l’orthodoxie ; intacts quant aux mœurs, soumis aux décisions de l’Eglise, combattant sans relâche pour les faire respecter, rejetant tout ce qui s’en écartait, théories philosophiques, idées jansénistes, principes protestants. Ces fausses doctrines, hostiles entre elles, mais les avant également pour adversaires, se tournèrent également contre eux. La même coalition s’est faite

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sous Louis-Philippe ; les socialistes, les républicains, les conservateurs, ennemis île nature, s’unissaient contre les Jésuites, mot sous lequel ils entendaient bien des choses. Le National leur criait : On ne vous doit que F expulsion ! et le Journal des Débats :

Que m importent vos vertus si vous m'apportez la peste? La peste, c’était l’éducation chrétienne de la jeunesse.

Voltaire, au dernier siècle, pensait qu’il fallait promptement guérir l’Europe de cette peste; les jansénistes, les parlementaires pensaient de même, chacun dans leur mesure. Sur presque tous les trônes catholiques il y avait de misérables rois, ineptes ou débauchés, laissant le soin des affaires à des ministres sectaires ou mécréants. On déclara la guerre aux Jésuites, une guerre sans justice, par conséquent sans pitié, et dont les excès eurent

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pour complices, dans l’Kurope entière, à peu près tous les dépositaires du pornoir et tous les maîtres de l'opinion.

Pombal commença. Les atrocités qu’il commit, et que Voltaire, en s’en amusant, trouvait trop fortes, loin de révolter les consciences, excitèrent une infâme émulation. De nos jours encore, ce Pombal, cet hypocrite insolent et sanguinaire, il a été excusé, presque admiré î Un historien de ses forfaits a vanté son grand caractère. Il eut recours aux mensonges, aux bûchers, aux tortures, pour chasser les Jésuites du Portugal et de ses colonies. Il y en

avait dix-huit cents qui furent emprisonnés, exilés, mis à mort, jamais jugés ! Pombal avait trouvé des bourreaux ; malgré la terreur qu’il inspirait, il n’osa point chercher des juges.

Sur cent vingt-cinq Jésuites ensevelis par lui dans la vase des cachots du

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Tage, il n’en restait que quarante lorsqu’il tomba. Ceux-ci, interrogés sur le crime qui leur était imputé, ne purent rien répondre, sinon que soixante et dix de leurs compagnons, enfermés en même temps qu’eux, pour les mêmes raisons sans doute,, avaient été délivrés par la mort.

En France, les juges eux-mêmes commirent l’iniquité. Les Parlements informèrent d’ofliee contre la Compagnie de Jésus; Clioiseul les aida et les encouragea; M me de Pompadour y mit la main. Louis XV laissa faire, quoicpieavec déplaisir; il essaya même de résister aux volontés de son ministre et de sa maîtresse. 11 n’essaya pas longtemps ! M. de Ravignan semble excuser Louis XV: « 11 faut le dire, « Louis XV, au milieu de ses débau- « ebes, avait consené quelques ins- « tincls d’honneur et de foi. Il ne

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« portait personnellement aucune haine « aux Jésuites. » C’est le comble de l'ignominie de voir l’injustice, de pouvoir l’empêcher et de la laisser s’accomplir! Entre tous les persécuteurs des Jésuites innocents, ce roi de France, qui 11e les haïssait pas et qui n’avait pas perdu toute conscience de son devoir royal, apparaît le plus coupable incomparablement. Pombal était féroce, Choiseul frivole, le parlement fanatique, Charles III furieux de despotisme et de haine ; le reste, un ramas d’ambitieux corrompus et de coquins serviles: tous avaient leur gain à l'entreprise, ou de passion assouvie ou d'appétit satisfait; Louis X\, voyant et désapprouvant l’iniquité, en devient le complice uniquement pour s’épargner l’ennui d’avoir une volonté honnête.

Pombal colorait ses persécutions : il accusait les Jésuites portugais de

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s’être écartés des lois de leur saint Institut. Les parlements français, ne trouvant rien à reprocher aux Jésuites personnellement, imaginèrentde juger etdecondamnerrinstitutlui-même : c’était ajouter à l’injustice un outrage intolérable envers l’Église. Les incrédules riaient de ces contradictions qui avilissaient à la fois les tribunaux et les gouvernements. « Un échange pour- « rait tout accommoder, disait Yol- « taire : qu’on envoie les Jésuites de « France en Portugal pour observer « leur Institut, et ceux de Portugal en « France pour ne l’observer point. « Enfin, à force de connivence entre les parlements, dont plusieurs se prononcèrent contre les Jésuites, disait de Brosses, président de Dijon, « pour « ne pas faire bigarrure; « à force d’édits obtenus du roi, non-seulement l’Ordre fut dissous en France,

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mais les religieux furent exilés. Aux termes de l’arrêt de 1764, ils devaient abjurer l’ Institut et ratifier par serment les qualifications odieuses dont les arrêts précédents l’avaient chargé. En cas de refus, l’expulsion; et on les privait alors de la pension de quatre cents francs accordée à leur parjure. Sauf quatre ou cinq, tous refusèrent. Les prescriptions de l’arrêt leur furent appliquées. « C’est hors du « royaume qu’il faut que j’aille, » écrivait l’un d’eux. « J’ai passé trcnte- « cinq ans à former des citoyens, et « je cesse de l’être. Il me faut , à « soixante et dix ans, chercher une re- « traite, et finir dans un pays étranger « une vie dont quarante-deux ans ont 'i été consacrés au service de la patrie.»

En transmettant à l’ambassadeur du roi Très-Chrétien près le Saint-Siège l’édit qui consacrait ces atrocités, le

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s’être écartés des lois de leur saint Institut. Les parlements français, ne trouvant rien à reprocher aux Jésuites personnellement, imaginèrent de juger etdecondamnerrinslitutlui-même : c’était ajoutera l’injustice un outrage intolérable envers l’Église. Les incrédules riaient de ces contradictions qui avilissaient à la fois les tribunaux et les gouvernements. « Un échange pour- « rait tout accommoder, disait Vol- « taire : qu’on envoie les Jésuites de « France en Portugal pour observer « leur Institut, et ceux de Portugal en « France pour ne l’observer point. »

Enfin, à force de connivence entre les parlements, dont plusieurs se prononcèrent contre les Jésuites, disait de Brosses, président de Dijon, « pour « ne pas faire bigarrure; « à force d’édits obtenus du roi, non-seulement l’Ordre fut dissous eu France*

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mais les religieux furent exilés. Aux termes de l’arrêt de 1764, ils devaient abjurer l’ Institut et ratifier par serment les qualifications odieuses dont les arrêts précédents l’avaient chargé. En cas de refus, l'expulsion; et on les privait alors de la pension de quatre cents francs accordée à leur parjure. Sauf quatre ou cinq, tous refusèrent. Les prescriptions de l’arrêt leur furent appliquées. « C’est hors du « royaume qu’il faut que j’aille, «écrivait l’un d eux. « J’ai passé trenle- « cinq ans à former des citoyens, et « je cesse de l’être. Il me faut , à « soixante et dix ans, chercher une re- « traite, et finir dans un pays étranger «1 une vie dont quarante-deux ans ont « été consacrés au service de la patrie.»

En transmettant à l’ambassadeur du roi Très-Chrétien près le Saint-Siège l’édit qui consacrait ces atrocités, le

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ministre des affaires étrangères écrivait : « Quoique Sa Majesté fut per- « suadée que le maintien de la religion « en France ne dépendait point de la -x Compagnie des Jésuites, cependant « le roi croyait leur société utile a « V Eglise et à l'Etat, soit pour ï èdification , soit pour l'enseignement ; « mais des raisons supérieures , fon- « dées sur le repos public, ont enfin « engagé Sa Majesté à expliquer ses * intentions comme elle veut le faire. »

Ces « raisons supérieures, » en vertu desquelles plusieurs milliers de bons serviteurs de Dieu, du roi et de la patrie, se voyaient condamnés à la misère dans l’exil, n’étaient autres que la volonté de Choiseul, ratifiée par M ,ne de Poinpadour. Le repos public n’exigeait rien de semblable. Le parti des philosophes en rend lui-même témoignage, par la plume de Duclos :

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« Si les opérations du parlement de « Paris, écrivait-il, n’avaient pas été •« confirmées par un édit presque ar- - radié au Roi, je doute fort que les « autres Parlements, excepté celui de .< Rouen, eussent suivi l’exemple. Je « ne crains pas d’assurer, et j’ai vu les u choses d’assez près, que les Jésuites « avaient et ont encore plus de parti- « sans que d’adversaires. La Chalotais « etMonclar ont seuls donné l’impul- « sion à leurs Compagnies. Il a fallu « faire jouer bien des ressorts dans les *. autres. Généralement parlant, les «. provinces regrettent les Jésuites, et u ils y reparaîtraient avec acclama- « tion. »

J^es Bourbons d’Italie, incapables, avaient des ministres sectaires ou imbus de cette impiété italienne qui n’a pas d’égale en malignité. L’exemple de la France les tentait, lorsqu'une

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persécution plus brutale encore, éclatant tout à coup, leur permit de tout oser.

Don Carlos de Bourbon, roi d’Espagne, était, dit le P. de Raviguan, « un « prince sincèrement chrétien, ver- « tueux et animé de l’amour du bien, « mais que la nature même de son es- « prit ne mettait pas assez en garde « contre des influences trompeuses. »

Dieu préserve les peuples de ces bons rois, qui se confient à des ministres scélérats ! Le principal ministre de Charles III était le comte d’Aranda, que les philosophes du temps regardaient comme le seul homme dont pût alors s’enorgueillir la monarchie espagnole. « C’est lui, écrivaient-ils à sa « louange, qui voulait faire graver sur « le frontispice de tous les temples et « réunir dans le même écusson les « noms de Luther, de Calvin, de Ma-

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« homet, de Guillaume Penn et de « Jésus-Christ. » Soit par les conseils de ce ministre tolérant, soit de luimême, Charles III avait résolu de se défaire aussi des Jésuites.

Le 2 avril 1767, le même jour, à la même heure, au nord et au midi de l’Afrique, en Asie, en Amérique, dans toutes les îles de la monarchie, les gouverneurs généraux des provinces , les alcades des villes ouvrirent des paquets munis d’un triple sceau.

La teneur en était uniforme : sous les peines les plus sévères, on dit même sous peine de mort, il leur était enjoint de se rendre immédiatement, à main armée, dans les maisons des Jésuites, de les investir, de les chasser de leurs couvents, et de les transporter commeprisonniers, dans les vingt-quatre heures, à tel port désigné d’avance.

Les captifs devaient être embarqués à

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l’instant, laissant leurs papiers sous le scellé, et n’emportant qu’un bréviaire et des hardes... L’ordre fut partout exécuté à la lettre. « L’arrestation et « l’embarquement, ajoute l’historien,

* tout se fit avec une précipitation né - « cessaire peut-être , mais barbare, u Près de dix mille prêtres de tous les t. âges, des hommes d’une naissance n illustre, de doctes personnages, des « vieillards accablés d’infirmités, pri- « vés des objets les plus indispensables, « furent relégués à fond de cale et « lancés en mer sans but déterminé, « sans direction précise. » (Saint-Priest, Hist. cle la chute des Jésuites .)

Cet acte sauvage frappa de stupeur le monde entier, d’autant plus que les motifs en restaient inconnus, le roi ayant jugé bon de les renfermer « dans son cœur royal ». Enchantés de voir la monarchie se charger de pareils crimes,

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les philosophes craignirent néanmoins que tant de tyrannie ne dépassât le but. Voltaire écrivait à d’Alembert :

« Que dites-vous du roi d’Espagne,

qui chasse les Jésuites si brusque- « ment? Persuadé comme moi qu’il a « eu pour cela de très-bonnes raisons, « ne pensez-vous pas qu’il aurait bien < fait de les dire et de ne pas les ren— « fermer dans son cœur royal? Ne « pensez-vous pas qu’on devrait per- <« mettre aux Jésuites de se justifier, « surtout quand on doit être sûr qu’ils « ne le peuvent pas? Enfin ne vous u semble-t-il pas qu’on pouvait faire « avec plus de raison une chose si rai- « sonnable ? »

La raison que Voltaire voulait connaître, beaucoup d’autres l’ont cherchée en vain; le roi d’Espagne l’a portée au tribunal de Dieu. On a fait des hypothèses plus ou moins ingénieuses.

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Charles 111, dit-on, se serait laissé persuader, par une fourberie de ses ministres, que les Jésuites se proposaient d’attaquer la légitimité de sa naissance et l’honneur de sa mère, princesse qui les avait toujours protégés ! M. de Ravignan daigne accueillir ce conte. J’ai pu questionner là-dessus un homme d’Etat espagnol qui a beaucoup étudié l’histoire de Charles 111, M. Castillo y Ayensa, ancien ambassadeur de S. M. Catholique auprèsj du Saint-Siège. A son avis, Charles 111 n’était ni un bon chrétien, ni un insensé, mais plutôt un sectaire et peut-être un incrédule, assez ambitieux et assez pervers pour avoir conçu la pensée de jouer en Espagne le rôle de Henri VIII. Une grande partie du clergé semblait mûre pour le schisme.

Voltaire écrivait encore à d’Alembert :

« Que dites-vous des compliments que

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<* fait le roi d’Espagne à tous les autre* « moines, prêtres, curés, vicaires et « sacristains de ses Etats, qui ne sont, « à ce que je crois, moins dangereux 'i que les Jésuites que parce qu’ils sont « plus plats et plus vils ? » A ce projet de schisme, presque avoué plus tard, il n’y avait , croyait-on , qu’un obstacle bien sérieux : les Jésuites*

Mais Voltaire avait fait trop d’honneur à l'humanité des Jansénistes, des libres penseurs et des parlementaires de Portugal, de France et d’Italie,

La persécution espagnole ne produisit chez eux aucune réaction de justice et d’humanité ; ils se piquèrent plutôt de l’égaler. Par un nouvel arrêt le parlement de Paris ordonna que les Jésuites qui n’avaient pas prêté les serments sortiraient du royaume sous quinzaine. Il les appelait les ci-devant, soi-disant Jésuites ; on a [dit plus tard

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les ci-devant soi-disant nobles ! Le roi était prié de rendre eet arrêt commun à tout le royaume et d’éloigner tout Jésuite de sa personne et de sa famille.

La cour obéit, et l’arrêt fut exécuté.

Les Papes ont souvent ordonné aux rois de renvoyer des concubines ; les assemblées ne leur ont jamais fait renvoyer que des religieux et des confesseurs.

En Portugal , Pombal , n’ayant plus rien à faire , osa réclamer du Pape l’extinction totale de la Compagnie de Jésus.

Les Italiens se donnèrent carrière.

Les Jésuites furent chassés de Naples , de Malte, de Parme, et jetés sur la frontière de l’Etat pontifical sans vivres et presque sans vêtements. C’était une tactique conseillée par d’ Aubeterre, ambassadeur de France à Rome, pour obliger le Pape à les supprimer , ne pouvant les nourrir.

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A la fin de l’année 1768, la destruction de la Compagnie de Jésus était accomplie dans tous les Etats de la maison de Bourbon , malgré le vœu des fidèles, malgré les remontrances des Évêques, malgré les protestations du Souverain Pontife. Cette exécution s’était faite sans ombre de justice, et même, sauf en France, sans simulacre de jugement ; partout avec autant de barbarie que d’iniquité. Partout encore la spoliation couronnait la persécution, et les gouvernements, dignes précurseurs du comité de Salut public, s’emparaient des biens de leurs victimes. Ma is la maison de Bourbon , souveraine en France, en Espagne, en Italie, n’était, pas encore satisfaite. Au moyen d’une violence directe exercée sur le Saint-Siège, elle allait exiger que ce corps religieux, à qui l’on ne pouvait trouver un crime, fût rayé du livre de

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l’Eglise par la main du Vicaire de Jésus-Christ. Elle le voulut et l'obtint, et ce fut pour ce siècle la dernière victoire de la race de saint Louis.

Il y avait encore vingt ans jusqu’à

Soulageons nos regards du spectacle de ces bourreaux ; élevons-les jusqu’à la victime. Je ne parle pas ici de la Compagnie de Jésus ; il y avait une victime plus auguste, plus sainte et plus désolée ; il y avait un homme dont le cœur était percé plus profondément de ces traits sauvages , et qui buvait plus amèrement le calice sans cesse rempli que lui présentaient les uns après les autres tous ces méchants.

Cet homme était le Souverain Pontife. Il avait mission de Dieu pour garder la justice et pour défendre les opprimés , et son âme et son cœur étaient au niveau de sa mission. Père

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delà famille chrétienne, il l’aimait tout entière. Le zèle de la justice ne l’empêchait pas d’éprouver plus d’angoisses encore pour ceux qui faisaient le mal que pour ceux qui le souffraient; car, si ces derniers allaient au martyre, les premiers allaient au châtiment. Que le Souverain Pontife combatte sous le nom de Clément XIII ou cède sous le nom de Clément XIV, c’est lui qui est la grande victime , celle que l’art sera toujours forcé de voiler, parce qu’il n’a pas d’expression pour rendre son incomparable douleur.

Clément XHIfutélu le 6 juillet r y 58.

Il était cardinal depuis évêque

de Padoue depuis 174 ^, célèbre par sa science et par ses vertus. Le choix du Sacré Collège s’arrêta sur lui après que la France eut fait donner l’exclusion avec éclat au cardinal Cavalchini, soupçonné d’être trop favorable aux Jésuites et d’avoir voté pour la béatification de Bellarmin.

La Compagnie de Jésus était déjà frappée en Portugal, et le nouveau Pontife connaissait l’esprit qui dominait dans les cours de l’Europe. Tou-

toi

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tefois la lutte paraissait encore possible; elle était donc commandée. Clément XIII la commença aussitôt, avec courage, mais non pas avec impétuosité, ni, comme on ledit, sur la seule affaire des Jésuites. Son action fut mesurée et patiente. Quoique l’état des choses en Portugal lui eût été dénoncé, il gardait le silence, étudiant devant Dieu les moyens de faire entendre raison à un ennemi passionné. Pombal le provoqua : il lui demanda de ratifier ses excès tyranniques. La patience de Clément ne se démentit point ; il répondit que le roi de Portugal devait donner des juges à ceux qu’il accusait.

Mais Pombal ne voulait point de juges; il voulait déshonorer le Saint-Siège en 1 amenant à consacrer linjustice : il prétendit que les représentations de la cour romaine étaient injurieuses pour le roi de Portugal !

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Cependant la lumière se faisait de tous côtés. Si le Pape avait pu douter que les Jésuites fussent irrépréhensibles, les lettres que lui écrivaient les évêques de la Péninsule et du monde entier l’auraient convaincu. On le trouvait trop lent, trop prudent. Plusieurs évêques l’avertirent très - vivement qu’il s’agissait de la cause de la religion, que les ennemis de la Compagnie de Jésus étaient encore plus ennemis de l’Église. Ces cris d’alarme semblaient inspirés par la crainte qu’il manquât de fermeté. Un bref adressé à l’évêque de Constance y répondit.

« Avec l’aide de Dieu, disait le a Pape, non, jamais aucune sollicita- « tion ni prière, soit publique, soit » privée, ne Nous fera manquer aux « devoirs de Notre ministère dans les « nécessités communes de l’Église, ou « dans les afflictions particulières de

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<■ Nos chers fils les membres de la «i Compagnie de Jésus. Nous met- « tons Notre confiance en Celui qui '< commande à la mer et à ses tempe- « tes. «

Cette déclaration, motivée par les réclamations de l’épiscopat , fut le programme du pontificat de Clément XIII ; elle était devenue nécessaire. Les persécuteurs interprétaient tout haut le silence du Chef de l’Eglise comme une approbation tacite de leurs œuvres et de leurs desseins. Tactique bien connue et souvent employée ! Plus tard ils s’écrièrent que le Pape jetait le défi à l’esprit du siècle, à l’opinion des peuples, à la puissance royale.

Pourtant le Pape n’avait encore rien fait touchant le Portugal. Cette longanimité irritait Pombal; il voulait rompre avec le Saint-Siège; mais, pour

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ménageries sentiments du peuple, encore profondément catholique, il voulait que cette rupture parut venir de Rome même. Il créa brutalement le prétexte qui lui manquait. Prétendant que le Nonce apostolique s’était dispensé d’un devoir d’étiquette envers le roi, il le fit saisir et jeter à la frontière.

La patience de Clément XIII résista à cette avanie et à beaucoup d’autres qui la suivirent. Les projets de Pombal n’étaient plus cachés : il allait droit au schisme. Il remplissait de professeurs protestants l’Université de Coïmbre; il laissait introduire et traduire les écrits les plus incendiaires des philosophes français ; il emprisonnait un saint évêque qui avait misa l’index le poème obscène de Voltaire. C’était un dessein avoué de corrompre et de pervertir la nation. Clément XIII voulait sauver ce pauvre peuple ; ses efforts pour parve-

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nîr à une conciliation furent continuels.

Il écrivait au roi les lettres les plus touchantes: « Animé d’une pensée que « Nous croyons voir d’en haut, disait- « il, Nous Nous sommes décidé à faire « pour ainsi dire irruption dans votre * âme de fils par la violence de Notre « amour paternel, afin de ramener, « par la bénédiction du Seigneur, V otre '< Royale Majesté à la douceur de nos '• relations d’autrefois. » Mais la débauche avait abruti ce prince. Clément XIII ne dédaignait pas d’écrire à Pombal lui-même; il lui citait ces paroles de l’Ecriture : Ayez pitié , mort fils , de la vieillesse de votre père, et ne le contristez pas dans les derniers jours de sa vie. Pombal obligeait son imbécile roi de répondre par de plates injures, lui faisant signer que les lettres du Pape « sortaient d’une officine d’obreptions et de subreptions. » La

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correspondance des rois de cette époque avec le Souverain Pontife est remarquable par un cachet d’orgueil également sot et grossier ; celle des ministres entre eux est ignoble : ce sont des malfaiteurs qui s’applaudissent du succès de leurs complots, et le langage vaut les sentiments. Rien n’est comparable à la brutalité de Pombal.

Il renvoya un jour au Pape une de ses lettres, en faisant écrire par le roi qu’elle ne pouvait venir d’un Pontife si saint et si vénéré. Il y avait du goujat dans ce tyran, et c’est l’homme de cour qui a le plus ressemblé aux hommes de rue de la Révolution. Pendant dix ans il laboura de ses ongles venimeux le cœur du Souverain Pontife, il insulta cette majesté paternelle. Ce fut ainsi qu’il prolongea la rupture, malgré les plaintes du peuple, d’abord timides, « bientôt publiques et géné-

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raies, » dit M. de Saint -Priest , un de ses admirateurs. A la fin le roi lui -meme exprima son mécontentement, et Pombal céda de mauvaise grâce.

Les relations avec Rome furent rétablies sous Clément XIV. Le mal était fait et irréparable : de cette rupture date la décadence rapide du Portugal.

Les admirateurs de Pombal ne veulent pas considérer les résultats Historiques de son administration. En iy5o le Portugal était encore un Etat florissant, considéré en Europe, puissant dans les Indes. On -voit ce qu’il est devenu dans les Indes et en Europe. Plus de missionnaires, plus de navigateurs, plus de citoyens; mais des écrivains de journaux, des avocats de tribune, des soldats de parti, et la plaie des révolutions plus incurable qu’ailleurs. Pombal a perdu ce peuple en y corrompant

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la sève catholique. Clément Xlü l’aurait sauvé.

Tandis que le Pape voyait le Portugal s’effacer du rang des nations catholiques, la France vint ajouter à ses angoisses. D’abord on lui demanda de modifier ou plutôt de détruire les constitutions de la Compagnie de Jésus en nommant un vicaire du général pour la France. La faiblesse de Louis XV avait suggéré cet expédient ; la sagesse de Clément XIII le rejeta, et l’on croit que ce fut alors qu’il prononça une courageuse et prudente parole, souvent imputée comme un cri d’orgueil au général de la Compagnie :

Sint ut sunt , aut non sïntl qu ils soient ce qu'ils sont, ou qu’ils ne soient plus!

C’était le sentiment des évêques dans le monde entier, notamment des évêques français; car Clément XIII, sans former le moindre doute sur la pléni-

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tudc de son autorité, s’entoura neanmoins toujours des avis de l’épiscopat et les provoqua sans cesse. Officiellement il représenta au roi que la conséquence du changement proposé serait la dissolution inévitable d’un corps si utile à la religion, principalement par son entière dépendance du Chef de l’Eglise; dépendance, ajoutait-il, qui n'a jamais troublé la tranquillité dans aucun royaume et qui n’est redoutable qu’aux méchants.

Il profitait de toutes les circonstances pour renouveler ses avis et ses exhortations, pressant les évêques de s’adresser au roi, suppliant le roi d'écouter les évêques et le Pape, et de prendre en main la cause des innocents , qui était plusencore la cause de la religion, la cause même de la société.

Sa foi lui inspirait de prophétiques menaces. « Craignez, disait-il, que

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« Jésus-Christ ne venge lui-mème son « Eglise outragée : il ri est point de « dangers qu'on ri ait à redouter dans le « royaume . » Mais quelle parole pouvait réveiller la conscience de Louis XV ?

Devant ce roi qui abandonnait ses devoirs, le Pape ne voulut pas oublier les siens. Seul entre tous les souverains, ou déjà persécuteurs, ou prêts à le devenir, ou indifférents, il résolut de maintenir les droits de l’Église, et, s’il ne pouvait sauver la vie ou la liberté des justes opprimés, de sauver du moins leur honneur. Au milieu d’une époque si abaissée, il est beau de voir la magnanimité persévérante de ce saint vieillard. Attaqué de tous les côtés à la fois, invincible par la patience, par la mansuétude, par le courage, il fait face à tous les périls ; sa voix s’élève pour encourager, pour prier, pour réprimander, pour punir; tendre et presque

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reconnaissant à ceux qui font leur devoir, doux à ceux qui pèchent par faiblesse, terrible à ceux qui pèchent par méchanceté.

Les Jansénistes avaient forgé le libelle célèbre intitulé Extrait des assertions , où les Jésuites sont accusés d’avoir enseigné et commis tous les crimes, et, par arrêt du Parlement, ce livre infâme avait été envoyé à tous les évêques. Clément XIII le flétrit, et condamna une instruction pastorale de Fitz-James, évêque de Soissons, qui osait en recommander la lecture. lise contenta d’admonester secrètement deux autres évêques, les seuls avec Fitz-James qui eussent paru se ranger du côté des parlements. Il usa de la même douceur à l’égard du provincial des Jésuites de Paris, qui, sans consulter le générai et sans trop se consulter lui-même, dans le vain espoir d’amor-

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tir la persécution, avait signé l'engagement d’enseigner les quatre articles de 1682, faiblesse d’ailleurs glorieusement rachetée peu de temps après. Cinq Jésuites à peine, sur près de quatre mille qui étaient en France, consentirent à prêter les serments qu’on exigeait pour leur permettre de rester, non pas dans leurs maisons, mais dans leur patrie.

Lorsque enfin les parlements eurent consommé l'iniquité en condamnant la Compagnie de Jésus comme un Institut irréligieux et impie , le Pape, mettant de côté toute considération humaine, condamna à son tour cette prétendue justice. En présence du Sacré Collège, il déclara vains , sans force , de nul eff et , les arrêts par lesquels des magistrats séculiers venaient s’immiscer dans le gouvernement des aines et réprouver ce que l'Eglise avait approuvé. Pour que sa sentence 11e fût pas ignorée, il

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en informa les cardinaux français.

« Après avoir longtemps attendu dans « la douleur, l’humilité et la patience,

« et recouru aux voies les plus douces « pour éviter ce coup funeste, j’ai dû,

« leur disait-il, venger enfin l’Église. »

C’était l’Église en effet que les parlements accusaient et diffamaient, puisque, par l’organe des Papes et du Concile de Trente, 1 Église avait autorisé, loué, béni durant deux siècles l’Institut que les parlements taxaient d’impiété. Mais le Souverain Pontife ne vengeait pas seulement l’Église -, à l’exemple de tous les Papes qui ont livré de pareils combats, il mettait à l’abri la liberté de la conscience chrétienne. Où en serait le monde si les pouvoirs séculiers pouvaient juger en ces matières, prononcer sur les voies du salut, décrétci que telle manière de vie est sainte, que telle autre ne l’est pas!* Te Pape n ou*

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tre-passaitpoint son droit; cette répression était légitime, opportune, nécessaire. Sont-ce là les actes de fanatisme que l’on reproche à Clément XIII?

Tous les Papes les auraient faits, la liberté chrétienne les enregistre dans ses annales, Dieu les a validés. Lorsque de pareils actes descendent du Vatican, comme la foudre descend du ciel, l’erreur qu’ils frappent, la pusillanimité qu’ils embarrassent, le sophisme qu’ils déconcertent, 1 orgueil qu’ils écrasent s’unissent pour protester, les uns contre le droit, les autres contre l’usage ; mais Dieu tient peu de compte de leurs protestations : il ratifie visiblement, au temps marqué, ces décrets toujours injuriés et toujours inébranlables. Que sont aujourd’hui les arrêts des parlements ? Une tache dans l’histoire de cette magistrature. Ce qui subsiste, c’est le décret pontifical qui les a dé-

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elarés « vains, sans force, de nul effet. »

Clément XIII avait la prévision, disons mieux, la certitude de ce résultat.

Sa confiance au triomphe de la justice apaisait dans son âme l’angoisse des châtiments où courait le monde ; elle grandissait avec les périls, avec les fureurs mêmes qu’il voyait se multiplier et s’exaspérer autour de lui. Le parlement rendit des arrêts de proscription plus cruels, et Louis XV, en les sanctionnant lâchement, comme les premiers, par un édit qualifié malgré lui à’ irrévocable, ordonna que le silence fût gardé dans tout le royaume.

Le ministère prétendit imposer aussi ce silence au Pape ; il écrivit à l’ambassadeur de France à Rome : « Par zèle « pour la religion et par bienveillance « pour les Jésuites, Sa Sainteté doit « se prescrire à elle-même le silence

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« que Sa Majesté a ordonné qui fût « gardé dans ses Etats. » Le Pape trouva, au contraire, que c’était le moment de parler ; il publia la bulle Aposto/icum , dans laquelle, pour l’honneur de l’Eglise injuriée, pour le salut de l’innocence opprimée, pour la gloire du Dieu de justice, pour la consolation de son cœur de père , enfin pour la juste satisfaction de ses frères les évêques du monde catholique, — remplissant la mission qui lui est confiée de Dieu, et qui passe avant toute considération humaine, — il approuve et confirme de nouveau l’Institut de la Compagnie de Jésus.

La bulle Apostolicum fut un germe de résurrection déposé dans une tombe déjà creusée bien avant ; elle eut, en outre, comme tous les actes de Clément XIII, un effet immédiat, fort important à cette époque malheureuse :

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l’énergie du Souverain Pontife releva ou raffermit des courages exposés à faiblir. Fortifiés par ce grand exemple, les évêques se préparèrent à soutenir de plus rudes assauts. L’œil fixé sur le ciel, ils virent venir la tempête; ils surent quelle main l’envoyait, et elle ne les prit pas au dépourvu. Durant ces années d’extrême répit, déjà pleines de tourmentes et de sourds tonnerres, se formèrent les confesseurs et les martyrs dont la constance devait sauver la civilisation catholique.

La vigilance de Clément XIII ne se démentit pas un instant ; il parut toujours debout sur ce faîte d’où son regard, embrassant l’univers, voyait partout les puissances humaines conjurées contre l’Eglise de Dieu. Tous les jours, et pour ainsi dire à chaque heure du jour, un nouvel ennemi se déclarait, un ancien ennemi se montrait plus impla •

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cable. Il vit naître en Allemagne, sous la protection même du pouvoir épiscopal, la secte des Fébroniens, « cachant « sa perfidie sous le masque de la piété, « anéantissant l’autorité du Souverain « Pontife sous prétexte de ramener par « cette condescendance leshétérodoxeg « à l’unité catholique ; condescendance merveilleuse, en vertu de laquelle ce « ne sont pas les hérétiques qui se con- « vertissent, mais les catholiques qui •v sont pervertis! » ( Bullar . II, 4^o.) Il vit l’Espagne, sur laquelle il avait compté, dépasser d’un seul coup le Portugal et la France ; Naples imiter l’Espagne avec des raffinements d’injure, entraînant Malte, où régnait un ordre religieux, et Parme, feudataire du Saint-Siège ; il vit Venise, sa patrie, suivre la même voie de rébellion et de défection; il vit enfin la puissante maison de Bourbon, établie sur quatre

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royaumes, prendre les armes contre son héroïque faiblesse, saisir Avignon, Bénévent, Ponté-Corvo, et prétendre ainsi le contraindre, lui Souverain Pontife, à faire des excuses à l'infant de Parme, qu’il avait repris en vertu de sa double autorité spirituelle et temporelle.

Ces cruautés ne l’abattirent point, ne le détachèrent point de la cause de la justice. 11 continua de parler comme s’il eût été assuré de l’obéissance du monde. Son digne ministre , Torregiani, écrivait aux Nonces : « Les vio- « lences ne l’empêcheront pas de rap • « peler les rois ses fils à leur devoir. »

Le philosophe Duclos témoigne de ce Calme, qu'il ne pouvait comprendre. Il avait vu à Rome le cardinal Torregiani. « Quand il ne peut disconvenir h des pertes que la Cour de Rome fait « journellement de son autorité parmi

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«i les puissances catholiques, il répond :

Nous avons la parole de Jésus - 'c Christ : l'Eglise est inébranlable. »

Duclos prenait en grande pitié ce fanatisme.

Clément XIII était dans sa soixanteseizième année, la onzième de son laborieux pontificat. Assurément, ces rois, les trois Bourbons en particulier, qui depuis onze ans le nourrissaient d'angoisses , pouvaient attendre sa mort; ils préférèrent la hâter.

Au commencement de 1769 leurs ambassadeurs demandèrent la suppression de la Compagnie de Jésus au Pape qui avait publié la bulle Apostolicum.

L’Espagnol porta le premier coup :

Clément Xlll lui exprima noblement sa surprise et sa douleur. L’Italien et le Français vinrent ensuite : il les con-

gédia pour toute réponse. Le Mémoire remis par l’ambassadeur de Louis XV

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sc terminait ainsi : Cette réquisition

« doit être d’autant plus favorable- « ment accueillie par notre Saint-Père « le Pape qu’elle lui est faite par trois « monarques également éclairés et « zélés sur tout ce qui peut avoir rap- « port à la prospérité de la religion ,

« aux intérêts de l'Eglise romaine , à « la gloire personnelle de Sa Sainteté « et à la tranquillité de tous les Etats « chrétiens. «

De quel surcroît de dégoût une semblable hypocrisie ne dut-elle pas charger le cœur sincère du Pontife !

« Sa Sainteté, écrivait Torregiani, ne « peut s’expliquer comment les trois « cours ont le triste courage d’ajouter « à toutes les douleurs qui l’affli- « geaient une douleur nouvelle , sans « autre but que de tourmenter de plus «• en plus son âme. » Et le cardinal ûiegroni disait aux ambassadeurs eux®

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memes : Cette dernière démarche ouvrira la tombe du Saint-Père.

En effet, la semaine suivante, Clément XIII s’affaissa tout à coup, après une journée employée aux fonctions pontificales et à la prière. Il succomba comme ces héros qui ne comptent pas leurs blessures, et que la mort n’a la permission d’emporter que debout et couverts de leurs armes. C’était le soir du 22 février, fête de la Purification. Pour dernier acte pontifical Clément XIII avait béni et distribué les cierges, suivant le cérémonial de cette fête : beau symbole de la llanune sainte qui l’avait animé et qu’il transmettait en mourant , sans craindre que le monde eût assez de tempêtes pour réteindre ! Elle était venue jusqu’à lui à travers dix-sept siècles d orages ; il l’a transmise à ses successeurs, au moment où les vents contraires allaient se dé-

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chaîner avec plus de violences que jamais, et elle est encore la lumière du monde.

La grande figure de Clément XIII a pu communiquer des inspirations sublimes au génie efféminé de Canova.

Sur le tombeau de l’illustre Pontife, chef-d’œuvre fâcheux à certains égards, il a représenté deux lions qui peignent bien ce doux et indomptable caractère.

L’un verse ces larmes mâles et tendres que l’offense a le privilège d’arracher quelquefois à la bonté méconnue et au droit impuissant ; l’autre , dans un calme auguste, attend sans ardeur et sans effroi la victoire ou la mort. C’est sous ce double aspect que les contemporains de Clément XIII l’ont contemplé , également étonnés de son énergie, de sa patience et de leur admiration. Ils ont dit que c’était un Pape du moyen âge, égaré dans le

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siècle nouveau. En un sens ils se sont trompés : Clément XIII ne fut pas autre chose que le Pape de tous les temps, c’est-à-dire le gardien de la justice et de la vérité, usant, suivant sa sagesse inspirée de Dieu, des droits qui lui sont conférés pour les défendre. L’humble Pie VII, ce pauvre moine, sut résister à un adversaire non moins redoutable à lui seul que ne l’étaient en 1769 tous les princes de la maison de Bourbon.

Et de nos jours, si menaçants encore malgré quelques embellies inespérées, Grégoire XVI et Pie IX, en présence des séditions et des révolutions, des sectes et des hérésies, des entreprises politiques et de l’incrédulité, sont des Pap es du moyen âge. Leur foi est Ja même, ils parlent le même langage, ils tendent au même but; ils sont, comme eux, l’appui des évêques persécutés et l’obstacle devant lequel reculent, ou

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s’arrêtent, ou dévient les ennemis de l’Église.

Nous allons voir si le Pape Clément XIV n’a pas eu ce commun caractère des Vicaires de Jésus-Christ.

.Ainsi, le plan de la destruction des Jésuites était déjà formé entre les cours bourbonniennes sous Clément XIII.

Au fond, elles sentaient cjue l'opinion était émue de leur tyrannie envers ces religieux. Si le Pape les frappait à son tour, elles se trouvaient jusqu’à un certain point justifiées. Du reste elles n’ignoraient point qu’il ne fallait pas songer à obtenir une pareille mesure, mais à l’ arracher . Clioiseul écrivait à d’ Aubeterre : « Nous ne tirerons rien de Rome « sous ce pontificat : le ministre est « trop entêté et le Pape trop imbécile.

« Il faut se borner à faire les affaires >■ courantes avec une verge de fer, •< pour l’opposer à la tête de même >« métal qui gouverne le Saint-Siège.

« Après ce Pape, nous verrons à en •< avoir un qui convienne à la circons- « tance. »

L’histoire du Conclave qui donna un successeur à Clément XIII est trop mêlée et trop délicate pour la faire ici.

Le P. de Ravignan l’expose avec la clarté qui règne dans tout son livre ; et, Dieu merci ! cette narration exacte montre que la part du mal fut de beaucoup inférieure à celle du bien. Certainement, les puissances, par leurs ambassadeurs et par les créatures qu’elles avaient jusque dans le sein du Sacré-Collège, multiplièrent les attentats contre les saintes règles du Conclave et contre la liberté de l’Eglise.

Abusant d’une faveur anciennement

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accordée pour le bien de la paix, elles donnèrent l’exclusion à tous les cardinaux qui paraissaient attachés ou simplement favorables aux Jésuites ; elles fatiguèrent les électeurs de leurs intrigues. Après tout, cependant, lorsque Ganganelli sortit du scrutin, elles se trouvèrent en face de l’inconnu.

On a parlé de marchés entamés , d’engagements pris. Oui, le roi d’Espagne, par l’entremise de son ambassadeur Azpurù, dont il fit ensuite un archevêque, osa bien essayer démettre la tiare à prix ; mais les cardinaux des Couronnes eux-mêmes en rejetèrent la pensée comme imprudente et surtout comme infâme. Le Napolitain Orsini et le Français Bernis n’étaient pas du nombre des zelanti. Le premier écrivait au second : « Je persiste à maintenir ce « qui a été convenu : vous êtes arche- *< vêque et moi je suis prêtre ; nous ne

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•< pouvons concourir à faire un Pape simoniaque. » Quant au billet, en forme de consultation canonique, dans lequel le cardinal Ganganelli aurait dit que le Pape pouvait en conscience abolir la Compagnie de Jésus : premièrement , ce ne serait pas encore là un acte de simonie, puisque le Pape avait le droit de décréter cette suppression et qu’après tout la conscience pouvait lui en faire un devoir ; deuxièmement, non-seulement cette pièce grave n’est pas produite, mais, ce qui doit convaincre qu’elle n’a jamais existé, c'est qu’il n’en est jamais question dans les correspondances qu’échangeaient entre eux les agents des puissances, et où ils se disaient tout avec une si grossière familiarité. Lorsque leur astuce cherchait et trouvait les moyens les plus capables de contraindre le Saint-Père, ils ne font même pas allusion à celui-là,

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qui eût été décisif. Ils ont attendu quatre ans, dans un véritable délire de haine et d’orgueil, le triomphe que le Pape leur refusait toujours. Eussentils accordé ce long délai à un complice, et le Pape eût-il pu et seulement voulu le prendre?

Gaugatielli, bon prêtre et bon religieux, mais, à cause de son obscure origine et de sa petite condition, personnage fort peu important jusqu’au dernier jour du Conclave, était tout simplement du petit nombre des cardinaux que les Couronnes n’avaient pas jugé nécessaire d’exclure, soit qu’on le jugeât d’un caractère facile et incapable de résistance, soit qu’il eût paru trouver la résistance moins nécessaire, soit parce que, enfin, les Couronnes ne pouvaient pas exclure tout le monde. En effet, dans les limites où elles avaient restreint le choix des élec-

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teurs, il ne restait plus guère, après Ganganelli, que des hommes à qui la majeure et la meilleure partie des cardinaux n’aurait jamais voulu donner sa voix. Ganganelli fut élu à l’unanimité.

La situation était depuis longtemps si compliquée et si périlleuse pour toute l’Eglise qu’un esprit droit et pieux pouvait mettre en balance jusqu’aux intérêts stricts de la justice et admettre l’idée d une transaction sur des bases qu’il aurait lui-même autrefois rejetées. Les caractères propres à ces transactions extrêmes apparaissent dans toutes les grandes crises. Ils se battent qu’ils pourront arranger tout, en obtenant quelque chose de tout le monde : illusion d’ailleurs si naturelle qu’un moment vient toujours où les partis les plus contraires leur mettent avec empressement les affaires en

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main. Les zelanti , formés à l’école austère de Clément XIII, et qui voulaient tout refuser aux Couronnes, les hommes de parti qui voulaient leur céder tout, les politiques qui croyaient nécessaire de leur livrer quelque chose, tombèrent d’accord sur le nom de Ganganelli, à qui personne, jusqu’aux derniers jours du Conclave, n’avait songé sérieusement. Seul le bienheureux Paul de la Croix, ami de Ganganelli, avait prophétisé que tel serait le résultat du Conclave.

Ganganelli était bon, savant, de mœurs pures, mais irrésolu, et peutêtre craintif. La pression des puissances se fit bientôt sentir d’une façon

blessante. S’il avait espéré de faciles accommodements, à peine lui laissat-on quelques heures d’illusion. Les félicitations des souverains à l’occasion de son avènement contenaient déjà

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des menaces. Les ambassadeurs eurent ordre de pousser activement l'affaire de l'abolition. Choiseul, qui prétendait garder les convenances envers le Saint- Père, voulait qu’on lui donnât deux mois. G’étaitun cardinal, fiernis, qu’il avait chargé de poursuivre cette entreprise comme ambassadeur. « Votre .« Eminence, lui écrivait-il, sollicitera *< le succès de sa démarche avec le « zèle, l'activité, la force et le liant •> dont elle est capable ; mais je la pré- <« viens que, le terme passé, on ne « pourra empêcher les souverains de « la maison de Bourbon de rompre « cette communication avec un Pape « qui nous amuse ou qui nous est inu- « tile. »

Pour Choiseul, le principal mobile de cette passion, la cause de cette insistance implacable n’était autre que la vanité. Il écrivait encore à Bernis :

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<< Je ne sais s'il a été bien fait de ren n noyer les Jésuites de France et d'Es- « pagne ; je crois qu’il a été encore « plus mal fait, ces moines renvoyés, « de faire à Rome une démarche d’é- « clat pour obtenir la suppression de « l'Ordre. Elle est faite. Il se trouve " que les rois de France, d'Espagne et « de Naples, sont en guerre ouverte « contre les Jésuites et leurs partisans.

« Seront-ils supprimés ? ne le seront- « ils pas? Les rois remporteront-ils ?

« Les Jésuites auront-ils la victoire ?

« En vérité , l'on ne peut pas voir ce » tableau sans en sentir l' indécence , « et, si j’étais ambassadeur à Rome, « je serais honteux de voir le Père « Ricci l’antagoniste de mon maître! »

Ainsi parlait ce fier ministre, prêta supporter bientôt si philosophiquement l'indécence de voir les rois du Nord se partager la Pologne au nez de son

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maître , détenteur d’Avignon. Demis, deux fois prince de l’Eglise, répondait du meme style :

« Je pars du point où nous sommes.

« 11 faut que les rois de France et « d’Espagne gagnent la bataille qu’ils «< ont engagée avec le générai des Jé- « suites. C’est le Pape seul qui peut la « faire gagner; il s’agit de l’y déter- < miner. 11 est évêque, il doit suivre « les formes canoniques, ménager le « clergé et sa propre réputation. 11 <» est prince temporel, et il est obligé « à beaucoup de ménagements envers « la cour de Vienne et de Turin, ainsi « qu’ envers la Pologne, Cela demande « du temps. »

Du temps, Demis en aurait volontiers donné. Il était plus frivole que méchant, il ne haïssait pas les Jésuites, il aimait presque le Pape, dont les angoisses le touchaient ; mais sa vanité de

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négociateur, aiguillonnée par les sarcasmes de Choiseul et la passion des Espagnols, lui faisait oublier aisément la justice et la pitié. Parles sentiments affectueux que lui inspirait le Pape il devint à la fois son persécuteur le plus habile et son plus dangereux conseiller.

Il suggéra contre les Jésuites des mesures, des sévérités, des avanies qui avaient le double but d’amuser les cours et d’éteindre la Compagnie en détail, sans la frapper de ce coup suprême devant lequel il voyait que la conscience du Pape reculerait longtemps, peut-être toujours. Il conduisit ainsi assez promptement le Saint-Père à une démarche qui le lia d’une manière à peu près irrévocable.

Le nonce apostolique à Paris avait mandé au cardinal secrétaire d’Etat qu’il était à craindre que Charles III, si l’on tardait encore, ne prît quelque

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résolution extrême et même que son esprit n’en fût dérangé. Profitant de l’accablement que cet avis devait produire, Bernis pressa le Pape d’écrire au roi d’Espagne pour lui donner enfin l’assurance qu il aurait satisfaction.

Le Pontife, affligé et alarmé, suivit ce périlleux conseil. Il promit au roi de lui soumettre avant peu un plan pour l'extinction absolue de la Société.

Cette lettre, dure pour les Jésuites d’Espagne, est écrite de la propre main de Clément XIV, le 3o avril 1769 , septième mois de son avènement. Bernis chante victoire.

« La question n’est pas de savoir, dit-il , si le Pape ne désirerait pas d’éviter la suppression des Jésuites , mais si , d’après les promesses formelles qu’il a faites au roi d’Espagne, il peut se dispenser de les exécuter. Cette lettre que je lui ai fait

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écrire le lie d’une manière si forte qu’à moins que la cour d’Espagne ne changeât de sentiment le Pape est forcé d’achever l’ouvrage. Il n’y a que sur le temps qu’il puisse gagner quelque chose, mais les retardements sont eux-mêmes limités. Sa Sainteté est trop éclairée pour ne pas sentir que, si le roi d'Espagne faisait imprimer la lettre qu’elle lui a écrite, elle serait déshonorée si elle refusait de tenir sa parole , et de supprimer une Société de la destruction de laquelle elle a promis de communiquer le plan, et dont elle regarde les membres comme dangereux, inquiets et brouillons. »

Telle était, en effet, la situation.

Néanmoins, même dans cette situation quasi-désespérée, Clément XIY crut encore qu’il pourrait, sinon sauver la Compagnie , du moins s’épargner le

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chagrin de la détruire. Tous les documents en rendent témoignage ; la conduite du Pape le prouve encore mieux. Malade, dévoré d'inquiétudes, tourmenté le jour par les agents des puissances, la nuit par ses propres pensées, entouré d’intrigues, effrayé même sur sa vie, il lutta trois ans.

« Le Pape prenait tous les tons, dit M. de Saint-Priest , pour se concilier les Bourbons sans s’associer à la vengeance qu’ils voulaient tirer des Jésuites. Tantôt il insistait sur la dignité du Souverain Pontife, qui ne peut, qui ne doit jamais céder à la force; tantôt il alléguait la nécessité de réilexions profondes avant ti en venir à des mesures de cette importance. Enfermé avec des canonistes consommés, il compulsait les livres, les Mémoires relatifs à la Société; il faisait même venir d’Espagne, pour gagner du temps, les correspon-

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dances de Philippe II avec Sixte-Quint.

Puis, après avoir épuisé tous les moyens de ce genre, il se perdait dans un labyrinthe de motifs frivoles. 11 feignait de craindre le ressentiment de Marie- Thérèse et d’autres princes catholiques ; il en appelait même à des gouvernements séparés de l’Eglise romaine, à la Prusse , à la Russie ; enfin il promettait de chasser les Jésuites après avoir obtenu le consentement de toutes les cours sans exception. Ce procédé d'une longueur extrême, d’une difficulté inouïe, souriait à sa faiblesse, parce qu’il espérait se sauver à travers ces mêmes longueurs, ces mêmes difficultés. Son embarras lui suggérait d ’autres expédients également inacceptables. Il promettait de ne point donner de successeur à Ricci , de ne plus admettre de novices. Il parlait même d’assembler un concile pour se dé-

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charger sur lui du soin de juger cette haute question. »

En reproduisant ce tableau d’une vérité saisissante, je n’ai pas besoin de protester contre les expressions de l’historien, qui n’a de respect ni pour la plus haute dignité ni pour la plus haute infortune. Là où il parle de la faiblesse du Pape , je ne vois que les tourments d’une âme juste, impuissante à prendre aucun parti qui la satisfasse. Contenter les puissances était facile : il ne fallait qu’un mot ; le Pape avait pleinement le droit de le prononcer. Rompre avec elles, échapper à leurs embûches, les abandonner à leur passion, il ne fallait qu’un mot encore. Mais ces rois étaient sur une pente terrible, résolus au schisme, les patriarches nationaux déjà désignés.

La conscience, qui réclamait en faveur des Jésuites, protestait donc aussi con-

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tre lino rupture avec les princes. Ceux qui accusentla faiblesse de Clément X IV ne se mettent pas à sa place, ne voient pas la situation comme elle lui apparaissait ; et qui prétendra la connaître mieux que lui ? Fallait-il risquer cette éventualité formidable du schisme , s’accomplissant par une défection générale ou par une persécution qui mettrait toute l’Europe en feu et toute l’Eglise en sang ? Voilà le problème dont la conscience de Clément XIV était sans relâche torturée. Que ceux qui n’ont jamais hésité sur de moindres objets condamnent scs irrésolutions !

Le Pape tardait toujours; il essayait toujours de gagner du temps, d’apaiser par de demi-satisfactions la haine des princes contre les Jésuites. On les chassait de Bologne, on leur enlevait le séminaire romain, on les expulsait de leur collège de Frascati. Tout conten-

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tait Bernis, rien ne contentait l’Espagne. « Tout ceci, disait Moîiino, am- « bassadeur de Charles III, n’est pas « l’œuvre de notre cour, et notre roi n’y « a aucune part. Il ne prend aucun « plaisir à voir couper seulement les « branches; il veut qu’on porte à la « racine un coup décisif, déjà désigné, déjà promis... C’est en vain que Von « tourmente ces pauvres gens. Une « seule parole suffit : I’abolition. »

Ce Moîiino, plus tard comte de Florida-Blanca, avait été envoyé pour mettre à tout prix un terme aux lenteurs de Clément XIV. Sous des dehors modérés et religieux il était ferme dans ses desseins et dans son orgueil jusqu’à une sorte de férocité. Il effrayait le Pape ; Bernis lui-mêuie en avait peur. Il écrivait à Paris : « M. Mo- « îiino aime la religion et l’Eglise, il a « de la vénération pour le Pape, mais

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« il préfère à toutes choses l’honneur « de sa cour et le sien propre. » Or 1 honneur de M. Monino était que les Jésuites fussent détruits, puisque sa cour l’avait envoyé pour cela. Il disait à Bernis, et Bernis allait le redire au Souverain Pontife, que dans le cas d’un refus il y aurait danger d’une rupture éclatante avec le Saint-Siège ou d’une rupture tacite encore plus dangereuse. Sans cesse il obsédait le Pape, de plus en plus souffrant et épouvanté. Il rejetait avec hauteur tout ce qui n’était pas la suppression immédiate. Il osa un jour lui dire que la restitution d’Avignon et de Bénévent serait le prix du bref d’abolition.

Clément répondit qu’un Pape gouvernait les âmes et n’en trafiquait pas.

Rentré dans ses appartements, sa douleur s’échappa en sanglots, et il s'écria :

Dieu le pardonne au Roi Catholique !

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Bernis, attristé enfin des persécutions dont il ne cessait de se rendre le complice, avait écrit à sa cour : « Je «> connais la sensibilité du Pape ; si l’on n usait envers lui de menaces ou d'une « sorte de violence, il n’y résisterait « pas longtemps, et nous perdrions le f meilleur des Pontifes sans savoir par « qui le remplacer dignement. » Clément disait lui-même : Cette affaire me donnera la mort.. On rapporte qu’un jour, demandant presque grâce à Moîiino, il lui montra sur ses bras amaigris les traces d'une humeur qui, dans la fièvre où ces angoisses l’entretenaient, se jetait sur tout le corps et

menaçait sa vie.... Mais Yhonneur des

cours bourboniennes !

Un dernier point d’appui restait au Pape : Marie-Thérèse ne reconnaissait pas aux Jésuites de ses Etats cet esprit turbulent dont on les accusait partout ;

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au contraire, comme catholique, elle admirait leurs vertus ; comme reine, elle appréciait leurs services dans l’enseignement, dans l'exercice du saint ministère et dans les missions parmi les protestants et les Grecs schismatiques de Hongrie et de Transylvanie.

Ils venaient de convertir près de sept , mille familles sociniennes du pays de Sikelva, qui s’étaient réunies à l’Eglise avec leurs ministres. Clément XIY, un peu consolé par cette conquête, apprit tout à coup que Marie-Thérèse cousentait à la suppression de l Ordre, en se réservant de disposer, comme elle l’entendrait, des biens qu’il possédait dans ses Etats.

Les dernières espérances du Pape s’éteignirent alors. Il n’avait plus d’appui, plus de recours, plus de prétextes à invoquer, plus de délais à demander, plus rien à attendre d’aucune résistance

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quelconque, d’aucune prière. Le combat n’était plus possible, il fallait prendre un parti : ou céder à ces orgueilleux impitoyables, ou les exaspérer irrémédiablement par un refus qui certainement 11e sauverait pas les Jésuites, et qui, non moins certainement , bouleverserait

toute l’Eglise dans tout l’univers, depuis le centre de l’Europe jusqu'aux missions les plus reculées. Inutile de chercher quels projets traversèrent l’esprit, quels doutes terribles désolèrent l’âme du Pontife. Le célèbre Bref Dominus ac Redemptor , qui accordait aux princes Y abolition de la Compagnie de Jésus, mais non pas sa condamnation, fut signé , publié , exécuté dans les Etats Romains. Le Bref est daté du i3 juillet 1773 ; la signification aux Jésuites eut lieu le 16 août. Un an après, le Pape mourut, sans avoir vu la tranquillité s’établir dans l’Eglise, sans avoir pu la

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conquérir pour lui-même. Songeant à ce grand sacrifice, peut-être inutile, il disait, il se répétait : Leur violence m’v a contraint, c’est leur violence qui a tout fait : Compulsus feci ! compulsus

f eci •'

Ne l’accusons pas d’avoir cédé à cette violence. Depuis les premières agressions de Pombal jusqu’à la signature du Bref, la Papauté avait résisté seize ans. Durant cette période, toutes les voies ont été essayées, tous les moyens ont été épuisés : la situation, loin de s’améliorer, a empiré tous les jours.

Clément XIII et Clément XIV ont parlé successivement à la conscience, à la foi, à la raison des souverains ; ils ont essayé de parler à leur cœur : tout a été inutile. Les souverains ont répondu par des hommes tels que Pombal, Choiseul, d’Aranda, Tanucci ; ils ont employé dans les négociations des di-

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plomates comme cl’ Auheterre, qui était un brutal soldat, des chrétiens comme Azpurù, des légistes comme Monino, des prêtres comme Bernis ! Pauvre Pape ! s’écria saint Alphonse de Liguori en apprenant la douloureuse nouvelle, pauvre Pape! que pouvait-il faire P Ce saint avait applaudi à la résistance de Clément XIII, il s’inclina devant la décision de Clément XIV. Povero Papa !

che poteva /are ? Et, après un moment:

Volonté du Pape , ajouta-t-il, volonté de Dieu! Et il s’imposa un inviolable silence.

Sans doute aujourd’hui on serait tenté de désirer que Clément XIV, en refusant aux vœux des souverains la condamnation de la Compagnie de Jésus qu’il abolissait, ne leur eût pas donné la joie de parler des Jésuites avec une dureté peu conforme à son caractère et à leur infortune. Pie IV, dit- on,

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a exprime l’opinion qu’il aurait fallu se borner à les dissoudre, en disant simplement que c’était pour satisfaire les Couronnes et sans entrer dans aucune autre considération. Mais avons-nous assiste aux longs conseils que le Pape tint avec sa conscience devant Dieu p II faut se rappeler que le Bref parut trop doux encore à ces cours orgueilleuses, qu elles trouvèrent bientôt que les Jésuites avaient été ménagés, qu'elles reprochèrent au Pape de ne les avoir pas iletns. I ar ces raisons le Bref ne fut pas reçu en France. Le Pape n’ignorait point qu il en serait ainsi. Le même esprit qui lui fit prendre en gémissant la responsabilité de la dissolution, plutôt que de laisser peser sur l’Église cette cruelle affaire en la léguant à son successeur, put le décider encore à affliger la Compagnie de Jésus par des sévérités apparentes, mais qui pourtant

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n’avaient rien de positif, et qui empêchaient les souverains de songer désormais à demander davantage.

Volonté du Pape, volonté de Dieu.

Le temps a démontré, en somme, combien cette mesure litigieuse avait été sage. Inclinons-nous devant ce que nous ne pouvons comprendre plutôt que de nous exposer à juger témérairement. Ne reprochons ni à Clément XIII d’avoir trop résisté, ni à Clément XIV d’avoir trop cédé. Tous deux se sont gouvernés par un sincère désir du bien dans une situation qui n’était pas la même pour l’un et pour l’autre. Clément XIII dut soutenir le combat, Clément XIV dut signer la capitulation et donner ses bis en otage.

Si l’on blâme l’un ou l’autre, on peut blâmer dans toutes les occasions tous les combats, toutes les résistances et toutes les transactions.

Xjes Jésuites s’honorèrent par leur prompte et héroïque obéissance. Il semble que chacun d’eux ait prononcé les paroles de saint Liguori. Tels ils avaient été depuis le commencement.

Dans ce long combat livré contre eux et pour eux, on ne. les vit point paraître ; ils attendirent en silence, ils moururent en silence. On a peu compris la majesté de cette attitude. Suivant M. Albert de Broglie, « leur médiocrité durant la crise les rend aussi peu dignes d’intérêt qu’ils étaient peu dignes de haine; ils ne firent point pa-

raître de grands talents. * Assurément la Compagnie de Jésus ne pouvait pas montrer un seul homme comparable à Pombal, à Voltaire, à Choiseul, aux autres grands hommes et gens d’esprit de cette époque; mais les Jésuites avaient de bons maîtres dans toutes leurs écoles, des apôtres dans toutes leurs missions, des martyrs dans tous les cachots, et la persécution, de quelque manière qu’elle s’y prît, parmi vingt mille Jésuites ne parvint pas à rencontrer vingt apostats. Je trouve à cela une certaine grandeur. S’ils avaient voulu se défendre, ils l’auraient pu ; il y en avait bien quelques-uns, sur vingt mille, capables d’écrire, déparier, de se faire entendre : ils préférèrent imiter leur Maître, qui ne se préoccupa point de montrer « de grands talents »

devant ses juges : Jésus autem tacebat.

Le P. Ricci représente la Compagnie

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tout entière, et je ne sais pas ce que l’on pourrait désirer de plus à sa taille.

C’est être assez, grand d’être persécuté sans raison, captif sans jugement, de subir tout sans se plaindre, et de n’ouvrir la bouche qu’en présence de la mort , pour laisser une protestation d’innocence et une parole de pardon.

Les grands orateurs, les grands écrivains, qui auraient rempli le monde entier de leurs gémissements et de leurs anathèmes, eussent été beaucoup moins grands et beaucoup moins éloquents.

Quelques Jésuites cependant élevèrent la voix ; ce fut pour justifier le Souverain Pontife, en établissant son droit de dissoudre la Compagnie de Jésus et les motifs auxquels il avait cédé, «i Nous avons été, disait l'un d’eux, je- « tés dans la mer quand il n’y avait « plus aucun moyen d’échapper à la

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« tempête. Ah! si 1’uiiion de l’Eglise « ne pouvait être établie que par l’ef- « fusion de notre sang, nous devrions « bénir la main qui nous sacrifierait, n Je ne crains pas de l'avancer au nom >« de tous : nous irions avec joie au-de- « vant de la mort, et quiconque des ci- « devant Jésuites a pensé, parlé, écrit « autrement, n’avait que le nom et l’ha- « bit de la Société, et rien de son es- « prit. »

Ce sentiment unanime des Jésuites au dix-huitième siècle a inspiré le livre du P. de Ravignan. Il l’a écrit avec un égal respect pour la vérité et pour les Papes, qui n ont besoin que de la vérité.

Ajoutons que, pour les Jésuites de nos jours, ce n’est plus un mérite de comprendre les motifs impérieux qui ont dicté le Bref de suppression et d honorer le Pape qui l’a rendu. Cette tragi-

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que histoire a été suivie d’un épilogue qui l’éclaire singulièrement. Le Bref, conçu de manière à frapper la Compagnie de Jésus sans la condamner, exécuté de manière à l’abattre, je dirais volontiers à la démonter, sans la détruire, ne l’a*t-il pas, en définitive, véritablement sauvée ? Malgré des duretés d’expression peut-être nécessaires, il lui a conservé l’honneur; malgré des rigueurs d’exécution inévitables, il lui a laissé une existence réelle, en sorte qu’elle était par le fait plutôt exilée qu’abolie. Ainsi la Compagnie de Jésus est restée tout à la fois absente et présente : assez abattue pour donner à ses persécuteurs le temps de l’oublier ou de disparaître eux-mêmes, assez vivante pour espérer de reprendre un jour toute sa vie.

Elle a revécu en effet, seule, ou à peu près, de toutes les puissances qui

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s’étaient liguées contre elle. Les hommes avaient paru au tribunal de Dieu, les empires avaient subi la Révolution ; mais tous les Jésuites de n otaient pas morts lorsque le Pape Pie VII rétablit la Compagnie de Jésus en Russie le y mars 1801, dans le royaume de Naples le 3 juillet i8o4, dans tout l’univers le 7 août 1 8 1 4 • Il en restait de toutes les nations, Italiens, Espagnols, Portugais, Français, Allemands, qui vinrent de toutes parts, après une dispersion si longue, reprendre la règle et l’habit qu ils pleuraient. Si les Jésuites lurent persécutés quoique innocents, quelle réparation fut jamais plus complète? lin Pape les avait abolis pour la tranquillité de l’Eglise; pour le bien de l’Eglise un autre les rétablit. Ils avaient été chassés de France, de Portugal, d’Espagne, de Naples, comme séditieux et ennemis de l’autorité; ils y reviennent

tels qu’ils étaient, parce que, dit le protestant Jean de Muller, « on avait senti qu’un rempart commun de « toute autorité était tombé avec eux »

et (pie toute autorité sentait le besoin de le reconstruire. En Espagne, un décret du conseil de Castille anéantit les procédures de Charles III ; en France, la raison publique fait justice de la passion des Parlements ; en Portugal , terre de leurs martyrs, les Jésuites trouvent sur deux tréteaux , dans une chapelle en ruines, un cadavre qui depuis plus de cinquante ans attendait la sépulture :

c’était ce qui restait de Pombal, mort exilé de la cour, exécré du peuple et rongé de lèpre. Personne n’avait voulu le déposer en terre chrétienne i un Jésuite offrit le Saint Sacrifice pour le repos de là me de Pombal, le corps présent , et lui donna une tombe.

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