DES EXPLORATIONS DANS LES FRACTURES
Les signes physiques auxquels on peut reconnaître une fracture sont: la déformation, la mobilité anormale et la crépitation. Les deux derniers sont seuls du domaine de Y exploration directe. On a trop de tendance à leur demander la confirmation du diagnostic, leur emploi peut être restreint à un trèspetit nombre de cas. D’abord, en thèse générale, dans toutes les fractures par pénétration , il ne faut rechercher ni la mobilité anormale, ni la crépitation. Il faut porter le diagnostic, autant que possible, sans manipuler les malades, sans les faire souffrir. Outre l’inconvénient de faire subir au malade des tortures inutiles, la recherche de ces deux signes physiques aurait encore l’immense tort, en imprimant des mouvements étendus, de rompre les parties fibreuses, d’empêcher une consolidation qui sans cela se serait faite rapidement, et de produire un raccourcissement général du membre. Il y a toutefois des cas, comme nous le verrons par la suite, où cette recherche est nécessaire ;
l’exploration est dangereuse, mais il faut la faire. C’est dans les Dehenne. 2
cas où le malade pourrait souffrir d’un retard apporté à l’établissement d’un diagnostic précis. Mais, le plus souvent, cette exploration minutieuse est complètement inutile, les autres signes (déformation, douleur, etc.) suffisent amplement pour affirmer l’existence d’une fracture. Dans ces cas il faut toujours s’abstenir.
De toutes les affections chirurgicales, les fractures sont certainement les plus communes. A l’hôpital, comme en ville, le médecin, quelle que soit l’étendue de sa clientèle, est toujours exposé à soigner des fractures. L’officier de santé, qui exerce dans le plus petit village, en voit toujours au moins une ou deux par an. C’est une de ces affections pour lesquelles on ne demande généralement pas l’avis d’un homme en réputation ; le médecin,- même celui qui fait le moins de chirurgie, a à cœur de diagnostiquer une fracture, et de la soigner lui-même. Rechercher la mobilité anormale et la crépitation paraît chose toute simple et élémentaire. Ce sont deux si bons signes! L’on ne songe pas que la déformation, l’attitude vicieuse, les rapports' anatomiques, en un mot, peuvent donner d’excellents renseignements. On demande à l’ouïe ce que la vue, ou même un palper très-léger, peuvent donner. De prime abord, on peut établir qu’un chirurgien, un peu au fait delà science, distinguera sûrement, dans un grand nombre de cas, une fracture d’une luxation, en s’appuyant sur l’anatomie des régions. Il n’aura pas besoin pour cela défaire souffrir le patient, d’imprimer de violentes secousses au membre malade. Un œil exercé suffira. Reste le diagnoslic entre la fracture et une violente contusion. Qui empêche alors de se comporter comme si l’on avait réellement affaire à une fracture? Le malade en souffrira-t-il? Nullement. On immobilise son membre, on lui pose même un appareil. De cette façon on lui a évité des douleurs inutiles, et un séjour au lit que l’on aurait certainement pro-
longé par ses manœuvres. On ne pourra pas, il est vrai, porter immédiatement son pronostic; mais quelques jours après, la tuméfaction ayant disparu, la contusion se montrera évidente, et l’on pourra rassurer son malade et ceux qui l’entourent. Le malade remerciera toujours le médecin de ne l’avoir pas fait souffrir ; et personne ne pourra lui incriminer cette réponse qu’il peut faire aux gens trop pressés : « Je ne sais pas aujourd’hui exactement le nombre de jours que vous devrez attendre avant de vous servir de votre membre. Certaines manœuvres pourraient me renseigner sur ce point. Mais elles vous feraient beaucoup souffrir, et retarderaient certainement votre guérison. » Que dire à cela ? On ne peut que savoir gré au médecin de sa franchise et de sa prudence.
Avant d’aller plus loin, nous voulons immédiatement parler, pour le condamner, d’un moyen d’exploration, dontMiddeldôrpf a développé les avantages, et auquel il a donné le nom iïakidopeirastique. Voici en quoi il consiste : dans les cas de fracture douteuse, quand la lésion osseuse est masquée par un épanchement sanguin, par de l’œdème ou un gonflement phlegmasique, on a conseillé de faire usage d’une aiguille fine exploratrice que l’on pouvait faire pénétrer sans danger , dit- on, jusqu’aux fragments. En dehors de Malgaigne, qui a aussi vanté l’emploi de quelque chose d’analogue pour déterminer le déplacement des fragments, bien peu de chirurgiens y ont eu recours. Ce mode d’examen paraît dangereux et sans utilité pratique. Nous ne l’avons jamais vu employer par nos maîtres dans les hôpitaux, et chaque fois que nous avons entendu prononcer devant eux le motd’akidopeirastique, ils n’en ont parlé que pour le proscrire.