GO
On avait depuis longtemps signalé les accidents consécutifs au cathétérisme mal fait, ou pratiqué trop précipitamment fistules, abcès, fausses routes, etc. Mais il faut arriver jusqu’à Velpeau pour avoir une idée exacte des accidents qui suivent le cathétérisme le mieux fait, et en apparence le plus anodin, accidents que l’on a souvent groupés sous le nom de fièvre urémique. Civiale enarevendiqué assez souvent la priorité. Dans le cours d’une maladie des voies urinaires, souvent après un simple cathétérisme explorateur, le sujet est pris tout à coup d’un frisson violen t qui dure un temps variable, et qui ne peut être comparé, dans les cas graves, qu’au frisson de l’infection purulente. A ce frisson, succède une période de chaleur et une période de sueur abondante, après laquelle, dans certains cas, le malade est absolument soulagé et revient à son état normal. Plus souvent, cet accès se prolonge et le patient conserve, pendant trois ou quatre jours, une température fébrile. Dans un
grand nombre de cas, qui s’observent surtout chez les vieillards, la fièvre, au lieu de tomber complètement, persiste dans une forme plus atténuée, et se prolonge pendant plusieurs semaines et -même plusieurs mois, avec ou sans accès plus intenses. Souvent les choses n’en restent pas là; une ou plusieurs articulations s’enflamment, et c’est cet accident, l'arthrite purulente, que Velpeau étudie dans sa Clinique, le 30 juin 1840 ; le chirurgien de la Charité fait remarquer qu’avant lui, cet accident consécutif au cathétérisme n’avait pas fixé l’attention des praticiens. «Comme traitement préservatif, ajoute-t-il, il est impossible de rien déterminer, puisque les accidents arrivent dans les circonstances les plus opposées, quand le cathétérisme est facile ou pénible, etc.» Voyons si depuis Velpeau ces causes ont été mieux élucidées, et si aujourd’hui il est permis de formuler un traitement préservatif. — Nous ne
discuterons pas les opinions de chacun ; nous ne ferons que les :onsigner, et nous essaierons d’en tirer quelques conclusions jour le but que nous poursuivons, et qui, dans le cas présent, est de rendre l’exploration le moins dangereux possible.
Velpeau n’ose pas faire de théorie, bien loin d oser trancher a question. 11 se demande, dans une phrase assez vague et peu compromettante, si «quelques-uns des principes de l’urine, forcés, on ne sait comment, de rentrer dans le torrent de la circulation par suite de l’opération du cathétérisme pratiquée dans certaines conditions peu ou mal connues , ne deviennent pas la cause de tous les phénomènes » (1). Ce sont justemen ces conditions peu ou mal connues, que M. Gosselin et M. Pas-
teur ont voulu élucider. .
Pour Civiale, les accidents sont dus à l’absorption, par la muqueuse vésicale, de l’urine altérée. L’altération de 1 urine ■nous mène à la théorie de M. Maisonneuve et de M. Gos-
•selin. r ■ • \r^
Quant à l’absorption de la muqueuse vésicale (Susim, Ku*s,
Alling), nous n’avons pas à nous en occuper ici; ce serait
nous lancer dans des théories complètement indifferentes a
notre sujet.
Dans son Traité de la pierre dans la vessie, M. Dolbeau attribue très-nettement les accidents fébriles à la néphrite ou a
la congestion rénale. .
Dès 1856, M. Verneuil publiait l’observation d’un individu à l’autopsie duquel il constatait une néphrite aigue double. I pensait que la néphrite pouvait bien être la cause des acciden s un peu mystérieux qu’on observe après les opérations des voies
urinaires. , .. . .
Rosenslein attribuait aussi les accidents à la nep U1 e 11
(1) Velpeau. Clinique chirurgicale, t, III, P- 134.
“** Gâ —
slitielle , et tout récemment, un professeur autrichien , Jos
ünghsh, émettait la même opinion dans le Wien Medical Près, (1873) .
Perrève admettait que la foncti on rénale demeurait intacte et que la putréfaction de l'urine, dans la vessie, était la caus< des accidents. Ceci nous rapproche des idées de Civiale, dt Maisonneuve et de M. Gosselin.
Plusieurs chirurgiens, Reybard et Bron entre autres, attribuaient à la douleur ressentie par le malade la production des accès de fièvre.
Poui M. Cliassaignac, 1 existence du tissu spongieux, chez 1 homme autour de l’urèthre, pourrait bien être la condition anatomique des accidents chez ce dernier. Il se fondait sur ce que la lièvre urémique n avait jamais été observée chez la femme, et en cela il faisait erreur, car on a cité des observations de fièvre urémique chez la femme.
D’autres ont observé l’inflammation des veines des plexus prostatiques, et en ont fait la cause des accidents.
M. Maisonneuve s’est prononcé pour la résorption de l’urine toute foimée et altérée . La violence des accidents dépendrait de la qualité variable de l’urine : «Supposez que l’urine soit décomposée, dit-il, vous ne tarderez pas à constater de ces accidents terribles qui sidèrent les malades avec une foudroyante rapidité, surtout si un obstacle organique, situé dans l’urèthre, s’oppose à la sortie du liquide septique. » M. de Saint-Germain a repris et développé les idées de son maître, M. Maisonneuve.
Malherbe, dans sa thèse (Paris, 1872), bat en brèche les théories généralement adoptées et particulièrement celle de M. Maisonneuve, et admet comme source unique de la fièvre, l’inflammation des reins.
(1) De Saint-Germain. De la fièvre uréthrale. Thèse de Paris, 1861.
MM. Gosselin et Robin, dans les séances des 5 et 12 janvier 1874, présentèrent à l’Académie des sciences, une note dans laquelle ils attribuent les accidents consécutifs au cathétérisme, et aux opérations sur les voies génito-urinaires, à la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque et à l’absorption de ce dernier produit.
M. Pasteur, dans la séance du 20 janvier 1874, à l’Académie de médecine, prend la parole à l’occasion de la communication -de MM. Gosselin et Robin. Le grand chimiste ne cherche pas si réellement les accidents sont dus à cette transformation; il l’admet. 11 recherche seulement la cause de celte transformation, afin de l’empêcher. R se demande si elle ne tiendrait pas à la présence d’un ferment spécial, de la torula décrite par M. A7 an Tieghem (1). Cette torula serait introduite dans la vessie par des sondes mal nettoyées , et dans le cas où la transformation se serait opérée avant tout cathétérisme, ne pourrait-on pas admettre que cette torula se serait introduite dans la vessie par le canal de l’urèthre « véritable tunnel de la Tamise pour des organismes aussi petits? (Pasteur) » .
Pour Pasteur, la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque ne pourrait avoir lieu que sous trois influences bien définies :
1° Température de 140° en tube scellé;
2° Ebullition avec les acides et les alcalis;
3° Action d’uh ferment spécial.
Les deux premières conditions sont impossibles a réaliser dans l’organisme vivant. Pour lui , dans la vessie, sans la torula, il n’y a pas production de carbonate d’ammoniaque. Pour ses contradicteurs , au contraire, des substances étrangères à l’urine, le pus, le sang, le mucus pourraient produire
1) Thèse pour le doctoral ès-sciences soutenue a la Faculté des sciences do
Paris.
le dédoublement. Nous avons cru utile de résumer toutes ced théories, car chacune porte avec elle son enseignement pourl le sujet que nous avons à traiter.
Nous ne discutons pas ces théories, mais comme chacune d’elles assigne une cause aux accidents consécutifs au cathétérisme, nous nous permettons de conseiller à ceux qui pratiqueront le cathétérisme explorateur, de s’attaquer à ces différentes causes, afin d’en empêcher les funestes effets.
Parmi toutes ces théories, prenons celle qui jusqu’à ce jour a rencontré le plus de défenseurs, celle à laquelle Pasteur a prêté indirectement l’autorité de son grand nom. De l’urine altérée se trouve dans la vessie. Cette urine peut être absorbée par les parois vésicales, surtout après un cathétérisme, qui aura éraillé quelque peu l’épithélium vésical, et ouvert ainsi une voie à l’absorption. Une des premières indications est de modifier les propriétés noscives de cette urine. Plusieurs moyens sont à notre disposition, et ils ont été indiqués par M. le professeur Gosselin. D’abord, on peut administrer l’acide benzoïque, qui se transformant en acide hippurique, toujours d’après M. Gosselin, s’oppose à la transformation de l’urée en carbonate d’ammoniaque, soit dans la vessie, soit dans le sang lui-même. Puis on peut faire des injections désinfectantes dans la vessie, concurremment avec l’administration de l’acide benzoïque, soit avec de l’acide phénique, soit avec l’acide salicylique. D’alcaline l’urine devient acide, et de plus ces liquides désinfectants détruisent les ferments, et enlèvent au pus vésical les propriétés septiques qu’il pourrait avoir. Si, avec M. Pasteur on admet l’existence de la torula, pourquoi ne pas se rappeler les paroles que ce savant chimiste prononçait à l’Académie de médecine, et mettre son conseil en pratique? « Si j’avais l’honneur d’être chirurgien, disait M. Pasteur, je ne sonderais jamais un malade sans avoir préalable-
ment passé ma sonde par la flamme. » Cette petite précaution est bien facile à prendre. Elle ne présente aucun inconvénient, et comme elle peut éviter des accidents, pourquoi ne pas le faire? Nous n’avons aucune compétence pour discuter même les idées de M. Pasteur sur les germes; mais du moment qu’un homme de cette valeur donne un conseil aussi simple à suivre, nous croyons qu’il y aurait faute à ne pas tenter tout au :moins l’expérience. Il en est de même des précautions conseillées par M. Gosselin. L’exécution est aisée et n’offre aucun danger.
Mais tout devient plus difficile , si l’on admet la néphrite i comme cause des accidents. Il y aurait toutefois un conseil à donner : ce serait de ne faire immédiatement aucune explorattion chez un malade atteint d’une néphrite aiguë. Combattre énergiquement les symptômes aigus, et attendre qu’ils soient ■amendés serait, croyons-nous, le' parti le plus sage.
En résumé, faire des injections désinfectantes dans la vessie, administrer de l’acide benzoïque et passer la sonde à la 'flamme, telles sont les trois précautions que nous conseillons de prendre toutes les fois que l'on aura à explorer une vessie que l’on a lieu de croire malade, et qui peut renfermer une urine altérée. On s’épargnera peut-être en agissant ainsi bien des déboires, et l’on évitera de voir des accidents suivre un cathétérisme fait avec douceur, suivant toutes les règles de .’art (1).
(1) Nous croyons inutile de parler de la sonde (bougies emplastiques) de ûucamp et de l'endoscope de Désormeaux. La première appartient à l’histoire; quanta l’endoscope, il n’est guère employé que par son inventeur, quoique '1. Edouard Labarraque (Paris, 1871) ait voulu en faire ressortir les avantages. ■ ha plupart des praticiens regardent ces moyens d’exploration comme inutiles ’ît dangereux.
Dehenne.