‹ De quelques innovations de la déclination latineChapitre 4 sur 7 · IO · texte numérisé non relu

IO

2° Genre.

La distinction du masculin et du féminin ne relève pas de la flexion en indo-européen. D'abord, dans les substantifs il n'y a pas de type qui soit réservé au masculin ou au féminin, puisqu'il ne manque pas de féminins, comme fâgus, dans la 2 e déclinaison, ni de masculins, comme scriba, dans la première; ce n'est que dans l'adjectif que bonus masculin s'oppose à bona féminin ; la distinction du masculin et du féminin ne résulte donc que de l'accord avec le substantif d'un adjectif éventuellement employé. En second lieu, le contraste entre le type bonus et le type bona consiste tout entier en une opposition entre un thème indo-européen en -0- et un thème en -à-, c'est-à-dire qu'il a, au moins originairement, pour signe unique un contraste entre deux sortes de thèmes, et non entre deux flexions (cf. A. Meillet, Génitif-accusatif, p. i4i et suiv., et M.S.L., XIII, 209).

Du reste, le latin n'a gardé qu'une des deux formations caractéristiques du féminin des adjectifs en indo-européen, celle en *-à~, type skr. sànâ ; l'autre, celle en *-yâ-, h nominatif *-f ou *-iyv, s'est confondue avec le masculin ; le -z du nominatif ayant été remplacé par une finale -is ambiguë, c'est lat. grauis m. f., qui répond à skr. guruh, gurvi (gén. gurvyàh) ; de même lat. ferais répond à la fois à skr. bhâran et à bhârantï ; car *ferentis qui a remplacé *ferentî aboutissait phonétiquement à ferens. La distinction d'un masculin et d'un féminin dans âcer, âcris est, on le sait, récente (puisque le vieux latin présente encore des exemples de âcer féminin et de âcris masculin) et analogique : âcer a été attribué au masculin sous l'influence du type ruber, opposé à rubra, et âcris s'est trouvé par suite réservé au féminin.

Les catégories du masculin et du féminin, résultant uniquement de faits d'accord et de dérivation, sont hors de cause dans une étude sur la déclinaison.

La flexion du neutre s'oppose au contraire à celle du masculin-féminin, dont elle se distingue par un trait essentiel : le nominatif et l'accusatif (et aussi le vocatif, quand il vient à être employé) n'ont qu'une seule et même forme au neutre, tandis qu'ils en ont deux au masculin-féminin. Pour le neutre, le principe est sans exception, même apparente ; si le slave oppose les nominatifs neutres nesy, nesû de participes aux accusatifs neutres nesaste, nesùse, ce n'est que par suite d'altérations relativement récentes. Pour le masculin-féminin, plusieurs langues présentent des exceptions, mais il ne semble pas que l'indo-européen en eût encore aucune; l'indo-iranien et le germanique n'ont, pour le nominatif et l'accusatif pluriels des thèmes en -â-, qu'une seule forme : skr. -âh, zd ~â, v. pers. -à, got. -os, v. isl. -ar, v. h. a. -à, etc. ; mais l'accusatif i.-e. *-âs était issu de *-àns et différait par l'intonation du nominatif en *-âs, où il n'y a jamais eu de nasale ; le lituanien oppose le nominatif -os (-0- intoné doux) à l'accusatif -as, issu de *~ôs (-0- intoné rude). D'ailleurs, même dans la mesure très limitée où le nominatif et l'accusatif masculins- féminins en sont venus à n'avoir à eux deux qu'une seule et même forme, c'est un pur accident dépourvu de signification ; au contraire l'identité des formes des deux cas pour le neutre est essentielle et constante. L'indistinction du sujet et de l'objet est du reste chose naturelle dans le neutre, qui est la forme normalement employée pour ce qui est inanimé ou considéré comme tel ; la distinction du nominatif et de l'accusatif se conçoit au contraire bien pour le masculinféminin, genre des êtres animés et de tout ce qui est considéré comme agissant (les noms d'arbres, par exemple, qui sont féminins, par contraste avec les noms de fruits, qui sont neutres).

Au singulier, c'est surtout cette confusion du nominatif et de l'accusatif qui caractérise le neutre. Car, des deux désinences du nominatif- accusatif neutre singulier, l'une, celle qui apparaît dans les thèmes en -0-, est identique à celle de l'accusatif singulier masculin-féminin des mêmes thèmes ;

skr. yugàm, gr. Çuycv, comme skr. vfkam, gr. Xjxcv ; l'autre, la désinence zéro, est celle d'une moitié des nominatifs singuliers masculins-féminins : la désinence est également zéro dans gr. TsppLx et Tsp^wv ; le vocalisme distingue, il est vrai, Tépjxa de xépixwv, mais le degré ô n'est pas exclu du neutre, comme le montre Gîwp ; et Tsx[*ap et TiXjxwp sont également neutres malgré la différence des degrés vocaliques. Il n'y a qu'une désinence propre au nominatif-accusatif neutre singulier, c'est la dentale des démonstratifs thèmes en -0- : skr. iàt, got. frat-a, lat. istud, gr. t5, etc. Cette désinence se rencontre aussi dans le thème *k w i- : skr. cil (adverbe), zd ci\, lat. quid, osq. pid , v. irl. cid, gr. t{ ; mais elle n'y est peut-être pas primitive, car si *k"it estancien, il est difficile de s'expliquer skr. kim, zd cim, arm . in-ç « quoi ?» ; la désinence nasale après -/- se retrouve dans d'autres neutres indo-iraniens : skr. xm, zd htm (v. Bartholomae, Grundr. d. iran. phiL, I, p. 239, § 421).

Chaque type de thèmes a à la fois ses formes de masculinféminin et son nominatif-accusatif neutre. Une seule semble au premier abord faire exception, celle des thèmes en -à-. Mais Joh. Schmidt a établi que les formes dites de nominatifaccusatif pluriel neutre telles que véd. yugâ, v. si. jiga, got. juka et gr. Çuyi, lat. iuga n'étaient autre chose que des singuliers de thèmes en -à- employés comme collectifs. Il n'est pas allé jusqu'à formuler précisément la conclusion qui s'impose et qui pourtant paraît n'avoir pas été encore énoncée dans toute sa rigueur: le collectif véd. yagà, etc. est la forme de nominatif-accusatif neutre singulier des thèmes en -à-, forme dont le manque constituerait une anomalie unique dans la déclinaison indo-européenne ; ainsi se résout, on le notera en passant, le problème que signale Joh. Schmidt, Pluralbild., p. 35 et suiv., relativement au fait que véd. yugà, etc., tout en étant des nominatifs, serviraient aussi d'accusatifs ; la difficulté n'existe pas.

Les cas autres que le nominatif-accusatif ignorent la distinction de neutre et de masculin-féminin; de là vient l'absence d'une flexion de véd. yngâ,elc, aux cas obliques.

Dans les conditions qui viennent d'être exposées, la distinction du neutre et du masculin-féminin manquait de stabilité ; abstraction faite du duel qui tend à disparaître et où d'ailleurs le nominatif-accusatif neutre des thèmes en -0- ne se distingue pas du nominatif-accusatif des thèmes en -à- dans les langues où ces formes existent (slave et indo-iranien), elle ne tenait qu'à une seule forme. Et le vague de la délimitation des emplois respectifs du masculin-féminin et du neutre contribuait à faciliter les passages d'un genre à l'autre ; il est en effet le plus souvent impossible de prévoir a priori si un mot donné aura au nominatif-accusatif la flexion du neutre ou celle du masculin- féminin (et quelles désinences doivent avoir éventuellement les pronoms qui s'y rapportent).

En fait l'hésitation entre le masculin et le neutre, qui a abouti à la suppression du neutre réalisée dans les langues romanes, se remarque dès les plus anciens textes latins. Il semble que, dans quelques cas, elle date de l'indo-européen. Le lat./0r«wetrombr./«ro sont neutres, comme le skr. dvâram « porte » ; mais, en dehors de forus signifiant a banc de navire, etc. », il paraît avoir existé un masculin/or^ « place » attesté déjà chez Lucilius, v. Neue-Wagenex, Formenlehre, I, 797 ; or le v. si. dvoru est aussi masculin. Aeaom est neutre, comme skr. àyuh, gâth. âyû « durée » ; mais Plaute et Lucrèce ont un accusatif masculin aeuom : mortalem aeuom, omnem aeuom, v. ibid., p. 789; et ceci rappelle l'ace, plur. got. aiwins, le gr. ol\(F)w (dérivé en -<*>v- du thème *aiwo-), et même le v. si. vèkù qu'il est aussi difficile d'expliquer que de séparer de ce groupe de mots. Vterus est généralement masculin, mais on lit uterum n. chez Plaute, chez Afranius et même encore chez Apulée, v. ib., p. 807 ; cf. gr. o^poq-yx^p en face de skr. ndâram « ventre ». Collus est masculin chez Naevius, chez Plaute, chez Caton, etc., et ensuite le neutre collum a prévalu ; mais c'est au masculin collus que répond le masculin germ. hais. Si baculus à côté de baculum (ancien thème *bac-clo-, v. Duvau, M. S. L., VIII, i85 et suiv.) n'est

pas un simple vulgarisme (v. Neue-Wagener, I, p. 790), on en rapprochera les noms d'instrument masculins qui se rencontrent sporadiquement: gr. xsrcpsç, skr. màntrah, v. si. vètrù, etc., à côté du neutre, beaucoup plus ordinaire dans cette catégorie ; le sanskrit a une fois râftrab à côté de râstrâm (Delbrûck, Vergl. synt., I, p. i3o). L'étymologie de fitnus etfitnum (v. Neue-Wagener, I, p. 797) n'est pas connue avec certitude (v. Walde, Et. wôrt., sous ce mot), mais la formation est en tout cas comparable à celle de gr. 6j^c^ et Ojjacv. Le primitif iugum n'est que neutre, comme got. juk, v. si. jigo, car les formes de basse époque citées chez Neue- Wagcncr, I, p. 709, ne prouvent rien; mais le dérivé iugulum a, chez Sénèque, Lucain, Juvénal, etc., un doublet masculin iugulus, qui rappelle gr. fuys; à côté de Ç'jfsv, et la forme attestée par des glossaires skr. yugàh à côté de l'ordinaire yugàm. Pour un certain nombre d'autres mots qui présentent dès une date ancienne une hésitation entre le masculin et le neutre, on en ignore l'origine, ou du moins on n'a pas le moyen de déterminer si l'on doit attendre l'un ou l'autre genre.

Un mot qui présentait assurément une hésitation en indoeuropéen a un genre fixe en latin ; en effet lat. nlàus est uniquement masculin, comme irl. nett, tandis que v. h. a. nest est neutre (comme aussi v. si. gnêçdo), et que le sanskrit a nïdàh m. et nîdâm n.

Le neutre ttïrus est le résultat d'un compromis entre un masculin correspondant à gr. (>F)ïo; et un neutre correspondant à skr. vifâm (cf. le neutre zd vil dans le texte corrompu, Y., IX, 11 = Yt, XIX, 4o); l'emploi d'une forme en -us comme neutre a été facilité par l'existence des neutres du type gtnuSy qui ont été eux-mêmes contaminés avec le type en -0- dans modus (masculin) et dans glomus, pondus (neutres). Le mot uolgus fournirait peut-être un second exemple pareil ; mais, comme on n'en connaît pas l'étymologie d'une manière sûre, on ne saurait rien dire. Quant au troisième exemple latin de neutres en -us, génit. -i, c'est un mot emprunté au grec : pelagus, de rcsXayo; ; l'absence de l'altération

de Va intérieur indique le caractère récent de l'emprunt ; c'est une de ces transcriptions littéraires pédantes où le mot grec a été calqué, et Ton a profité de l'existence des neutres uirus et uolgus pour garder à la fois la finale -us et le genre neutre.

Comme Ta montré J. Schmidt dans sa Pluralbildung , le collectif qui tient la place du nominatif-accusatif pluriel neutre peut aussi bien servir de pluriel à un masculin qu'à un neutre ; les thèmes neutres n'admettent pas le nominatif pluriel de forme masculine ; mais l'inverse n'est pas vrai, on le sait: gr. [AYjpoç [r?îpa, lat. locus loca, r. dont domà, à côté de [/.vjpst, lociy dômy.

L'importance de ces collectifs ressort par exemple de l'histoire d'un mot tel que y.JxXc;, plur. xfaXci « cercles » et collectif x jy.Xa « roues » ; le sanskrit a refait un singulier cakrâtn « roue » sur le collectif cakra(y. I. F., V, 334), et c'est tout au plus si l'on aperçoit dans l'accusatif pluriel cakran de Ath. V. , XIX, 53, 2 (v. Bloomfield, Hymns of Ath. F., p. 683 ; Whitney-Lariman, Ath. V. translat., p. 988) une trace isolée du masculin en védique ; la forme non redoublée du même mot présente une particularité analogue : v. si. o-holû « cercle » en face du collectif kola (pluriel neutre) « char » ; le singulier v. si. kolo, gén. kolese résulte de la contamination d'un thème en -0- et d'un thème en -es-; et du coup l'on s'explique le lat. collus: collum; car le lituanien a kàklas « cou », en regard de skr. cakràm, et lat. collus appartient à ce groupe de mots ; le neutre collum a été fait sur le collectif colla ; cf. du reste gr. TpayrçXa à côté de 7payv)Xo;.

Les langues où le type locus: loca a pris ou conservé un rôle notable sont aussi, à l'exception du grec, celles où le neutre a tendu à disparaître. Ainsi, en letto-lituanien, le neutre a disparu ; M. Mikkola, Baltisches und slavisches (Finskavetenskapssoc.fôrh., XLV, 4), p. 1 et suiv., a même mis en doute la persistance du neutre en vieux prussien; or, J. Schmidt, Pluralbild., 23i, a reconnu, et M. Hirt, I. F., X, 4o et suiv., a confirmé par une preuve décisive que les nominatifs pluriels tels que lit. kaklaï « cous » représentent d'anciens plu-

riels neutres; au surplus la généralisation de la forme de singulier à la 3° personne des verbes montre que les nominatifs pluriels neutres avaient en baltique une importance singulière, car on ne s'expliquerait pas autrement la généralisation du type xi Çwa ~piyt:. En russe, où il existe un grand nombre de formes de type dom domà, on peut dire que toute distinction de genres, et surtout la distinction de masculin et de neutre, est abolie au pluriel (v. Boyer et Spéranski, Manuel de russe, p. 265 et suiv.). En zend, le seul nominatif pluriel normal des thèmes en -a- est le représentant du pluriel neutre: yasna « sacriCces » (la distinction du masculin et du neutre subsiste du reste en ceci que le collectif yasna servant de pluriel à un masculin entraîne un verbe au pluriel, tandis qu'un collectif de même forme, servant de pluriel à un neutre, est accompagné d'un verbe au singulier, au moins dans les gâthâs) ; or, la plupart des dialectes iraniens ont perdu la notion du genre, et ceux qui, comme l'afghan, distinguent le masculin du féminin, n'ont du moins pas de formes propres au neutre. Enfin, en ce qui concerne le latin, le neutre y subsiste encore, mais il tend à se confondre avec le masculin dès avant les plus anciens textes, comme il résulte de l'emploi de formes telles que ferens ou audâx pour le neutre, et les langues romanes l'ont éliminé.

L'élimination romane du neutre apparaît ici comme une suite d'un développement commencé en indo-européen et dont les causes premières se trouvent dans des faits de date indo-européenne.

Le maintien du neutre en slave n'est qu'un des traits de la remarquable conservation de la déclinaison dans ce dialecte. Quant au germanique, le type locus : loca y a disparu, et, par la suite, la constitution de l'article a assuré l'existence du neutre en lui donnant une expression nette.

Le neutre a pu être éliminé en latin vulgaire sans que l'opposition du masculin et du féminin fût supprimée, puisque les deux distinctions, celle de neutre: masculin-féminin, et celle de masculin : féminin, n'étaient homogènes ni pour la

forme, ni pour le sens ; le latin, le gaélique moderne, le brittonique, le letto-lituanien et des dialectes indo-iraniens ont éliminé Tune des deux en maintenant l'autre. Au contraire, la perte de la notion de genre en arménien et en persan est due à des influences particulières, probablement à l'apprentissage de l'arménien et de l'iranien par des populations qui ne connaissaient pas le genre grammatical.

Remarques sur le neutre des adjectifs.

La distinction du neutre est demeurée intacte dans tous les adjectifs qui ont une voyelle avant l'j-du nominatif au masculinféminin singulier, type bonus, bonum ; fortis, forte ;âcris (âcer), acre. Au contraire, Vs du nominatif masculin-féminin se retrouve au nominatif-accusatif neutre, soit qu'il s'agisse d'un thème terminé par consonne, comme dans dïues, soit que, ce qui est le cas le plus fréquent, il s'agisse d'un thème en -i- qui a perdu son i au nominatif, ainsi dans audâx m. f. n., princeps m. f. n.,ferens m. f. n., etc. C'est un fait proprement latin. Aucune autre langue indo-européenne ne présente la désinence -s au nominatif-accusatif singulier neutre; l'ombrien a une forme adverbiale tuplak en regard du neutre lat. duplex. Et d'ailleurs la plupart des adjectifs en question sont des thèmes en -i-, c'est-à-dire qu'ils appartenaient en prélatin au même type que fortis dont le neutre est forte ; Priscien cite un ancien neutre concorde, tandis que la forme classique est concors.

L'innovation, qui n'avait pas de conséquences graves parce que l'existence du neutre repose sur la forme du substantif, et non, comme celle du féminin, sur celle des adjectifs et pronoms qui s'y rapportent, est cependant malaisée à expliquer en elle-même. On a supposé qu'elle se serait produite dans les participes ; une finale neutre *-nt aurait abouti à -ns ; le neutre fer en s répondrait ainsi à skr. bhârat ; le reste serait dû à l'analogie. Mais le passage de *-nt à lat. -ns est surpre-

nant ; en dehors de ce cas hypothétique du participe, on n'en peutavanceraucun exemple valable, v. Ehrlich, I. F., XI, 299 et suiv., et Buck, A gramm. of ose. a. umbr., § 128, p. 80 etsuiv. M. Ehrlich, /. r., 3oi et suiv. , rappelle que le védique emploie parfois comme neutres des nominatifs tels que amitrahà; mais ces faits isolés — et où, du reste, il s'agit de véritables substantifs employés avec valeur adjective, comme des appositions — ne sauraient fournir un point de départ suffisant à l'explication des faits latins.

En slave, les participes actifs, tant du présent que du passé, n'ont au singulier qu'une seule forme pour le nominatif masculin et neutre: prés, nesy « portant », passé nesù « ayant porté ». Or, alors que l'emploi au neutre du présent v. si. nesy n'est pas moins obscur que celui du lat. ferens, le passé v. si. nesù admet une explication plausible. En effet, à côté de formes telles quegâlh. vïdvâ,zdvïîvâ, l'Avesta a un autre type de nominatif masculin singulier du participe parfait, gâth. vïduï, zd mamnûs (Vil n'indique pas un véritable u long ; c'est la trace d'un vav, qui était une mater lectionis) ; si cette forme en -irf n'est attestée qu'au masculin, c'est sans doute par suite du fait qu'on ne trouve dans tout l'Avesta à peu près aucune forme de participe parfait au neutre ; car, en elle-même, elle pourrait tout aussi bien servir de nominatif-accusatif neutre ; cf. du reste gr. Feilôq, aussi thème en -s-, quoique toute la flexion grecque du participe parfait au masculin- neutre soit d'ailleurs celle d'un thème en -/-. Le v. si. nesù s'explique donc bien à la fois comme masculin et comme neutre; il fournissait un modèle suffisant pour que le nominatif masculin nesy du participe présent pût par analogie recevoir l'emploi de neutre.

Il est difficile d'appliquer au latin la même explication, puisqu'il n'y a plus trace de participe parfait dans la flexion et que même les survivances isolées qu'on a proposé de reconnaître, comme cadâuer ou memor, sont contestées (sur ces mots, v. Walde, Et. wôrt.)', mais de ce que le participe parfait n'existe plus en latin, il ne suit pas qu'il ne se soit pas

perpétué longtemps en italique, car c'est une forme dont la vitalité paraît établie (v. M.S.L., XIII, 202 et suiv.). D'après la séduisante hypothèse de M. Bréal, mernor serait un corresr pondant légèrement altéré de zd mamnus, servant à la fois de masculin-féminin et de neutre. Il n'est donc pas tout à fait exclu que l'hypothèse qui explique les formes slaves s'apph-? que aussi au latin.

L'adjectif uetus est un ancien thème en *-«^ ainsi que l'atteste la forme thématique correspondante conservée en baltique et en s\dL\e*weiuso- : lit. vetus%as, v- si. vetûxu\ pour le *-uso- final de *wetuso-, cf. skr. paru$âh « tacheté », zd pour rusô « gris », en face de v. si. plavu, lit. palvas, v. h. a. falo; Ve de ueteris, etc. ne fait pas difficulté, car le latin a un seul traitement pour toutes les voyelles brèves en syllabe intérieure ouverte; cf. socerum en regard de skr. çvâçuram. Dans les dérivés uetustus et uetustâs, le # latin a peut-être même gardé trace de Vu (Vu intérieur de uetustus et uetustâs peut aussi représenter un 0). Il n'y a pas lieu de recourir aux hypothèses subtiles par lesquelles on a tenté d'expliquer le passage au rôle d'adjectif d'un substantif correspondant à gr. Fé-:zç (sur ce passage supposé, v. Skutsch, Arch. f. lat. lexicogr., xv, 34 et suiv.). Vêtus est donc un ancien nominatif en *-us commun à tous les genres.

Il y a sans doute eu d'autres formes encore communes au masculin et au neutre, par exemple ûber (adjectif). Le -er de ûber est normal au neutre, témoin le type iter, ûber (substantif) = skr. ûdhar ; et un -er peut se trouver aussi au nominatif masculin-féminin, comme dans pater, frâier, mater] même la quantité brève de Ve peut être ancienne ; en effet, si le latin a conservé la longue dans les thèmes en -en- qui ont le nominatif en -ô-, type homô, les rares mots du type à vocalisme de timbre e (gr. àpsijv, apseva, véd. vf$à, vf$anani) ont -en : pecten, flàmen : la finale indo-européenne devait être *-è dans ces mots ; mais -en a été restitué d'après *-en- qui se trouvait à la fois dans l'accusât. *-en-em, le génit. *-en-es, etc. ; dans le type à vocalisme -0- du nominatif et de l'accusatil

singuliers et du nominatif pluriel, V-ô du nominatif singulier a persisté parce que l'accusatif *-on-em et le génitif *-en~es } etc. ne concordaient pas.

Dans les adjectifs de formation plus ou moins artificielle dêgener, dëdecor, bicorpor, etc., le masculin et le neutre sont aussi confondus.

Tous ces faits sont incertains et obscurs. Il est peut-être plus important de constater, comme le fait M. Ernout (dans une lettre particulière), que les adjectifs du type inops, audàXy etc. n'ont lieu d'être employés au neutre que d'une manière exceptionnelle ; car la plupart ne s'appliquent guère qu'à des personnes. L'extension de -s a dû être facilitée en outre par une circonstance particulière: dans les adjectifs en -r(t)s, -r(d)s, etc., la finale du neutre était sujette à des altérations phonétiques qui rendaient la forme obscure ; ainsi, sans Ye final qui n'avait pas chance de subsister, le neutre concord(e) se réduisait à *concor\ c'est peut-être ce *concor, trop défiguré, que le neutre concors a remplacé.

3° Cas.

L'indo-iranien est le seul dialecte qui ait conservé la distinction des huit cas indo-européens ; ceux des autres groupes qui ont maintenu, au moins partiellement, le plus de cas distincts n'ont plus la marque que de sept : l'arménien ne distingue plus le vocatif du nominatif, le baltique et le slave ont confondu le génitif et l'ablatif, les dialectes italiques l'ablatif et l'instrumental. Le seul dialecte celtique connu par des textes suivis où la déclinaison ait persisté, l'irlandais, n'offre à tous les nombres qu'une forme pour le datif, l'ablatif, le locatif et l'instrumental, si bien qu'il ne contribue guère à éclairer la préhistoire des confusions casuelles en latin. Partout dans les langues indo-européennes, on observe une tendance à réduire le nombre des cas depuis la période la plus ancienne jusqu'à l'époque moderne. Sur divers points, l'action de cette tendance

s'est même manifestée de très bonne heure ; le grec qui est, avec l'indo-iranien, le groupe indo-européen le plus anciennement attesté et sous l'aspect le plus archaïque, a éliminé tous les cas à sens « réel » : locatif, ablatif, instrumental, ne gardant que les cas « grammaticaux » : nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif, et c'est une de ses innovations les plus caractéristiques.

Nulle part mieux qu'en latin, on ne peut suivre l'action de la tendance universelle à éliminer les distinctions casuelles au cours du développement de chacune des langues.

En indo-européen, le vocatif n'avait de formes propres qu'au singulier masculin-féminin ; l'irlandais a un nominatif pluriel fir distinct du vocatif firu] mais c'est une nouvelle formation qui s'explique aisément : le nominatif des démonstratifs n'était pas en même temps vocatif, puisque les démonstratifs n'ont naturellement pas de vocatif; on conçoit donc bien que le type fir, passé aux adjectifs et aux substantifs, ne serve que de nominatif; si lat. uirî sert aussi de vocatif, c'est par analogie de hominès, etc. ; l'ancien nominatif- vocatif firu ne s'est conservé qu'au sens de vocatif; la distinction fir : firu s'est trouvée d'ailleurs facilitée par le fait que la déclinaison des thèmes en -o- était la seule où le singulier fer : fir présentât une distinction du nominatif et du vocatif. En latin aussi, dès le début de la tradition, le vocatif n'a de forme propre que dans la seconde déclinaison, mais seulement au singulier. Dans la première déclinaison, l'ombrien distingue encore le vocatif en -â du nominatif en -à (noté -a, -#); mais le latin, ayant généralisé -â au nominatif, n'a pu garder trace de cette distinction. Quant à la 3 e et à la 4 e déclinaisons, les formes du vocatif y ont été totalement éliminées ; c'est le nominatif qui, partout, sert de vocatif: on a ainsi hostis, homô, etc., au vocatif; dans certaines formes, la confusion a pu se produire naturellement, ainsi pour pater ; mais, la plupart du temps, il y a eu pure et simple élimination de la forme du vocatif dès une époque préhistorique.

Outre ses formes propres, le vocatif indo-européen était caractérisé par des particularités du ton : atonie ou ton sur la syllabe initiale. Au pluriel, ces particularités ne sont attestées qu'en védique. Au singulier, un certain nombre de faits grecs viennent confirmer le témoignage du védique (v. Vendryes, Accentuation grecque, § 255-2ÔI, p. 2o3 et suiv.), qui concorde aussi avec celui des dialectes slaves (serbe et petitrusse). Le latin, qui a réglé la place du ton sur la quantité de la pénultième syllabe du mot, ne saurait conserver la trace du recul du ton propre au vocatif. Une seule forme appelle à cet égard une observation : le vocatif Vàlèrî, attesté par Nigidius Figulus, en contraste avec le génitif Valérî de Valèrius ; rien n'autorise à contester l'authenticité de cette forme, bien qu'elle ne soit connue que par un seul témoignage ; Vàlèri est exactement conforme aux règles de l'accentuation latine ; la différence entre le vocatif Vàlerî et le génitif Valérî s'explique si l'on admet que ce vocatif a un ancien -ï final, cf. lit. gaidy « coq » ; Vî du génitif Valérî résulte au contraire d'une contraction de -iï, ce qui rend compte de la place du ton : Valérî repose sur *Valérti; on tirera de là la conséquence que l'-f final des vocatifs tels que Valérî ne repose pas sur une contraction de *-ie, cf. ombr. arsie, Fisie; et cette contraction serait en effet invraisemblable et sans analogue en latin. Avec le temps, le contraste de l'accentuation dans les deux Valérî, vocatif et génitif, est devenu inintelligible, et l'on a étendu au vocatif l'accentuation de Valèrius, gén. Valérî, etc. Vàlerî ne peut donc passer pour une trace de la place du ton propre au vocatif indo-européen. Quant aux traces signalées par M. Hirt, D. tdge ak^ent, p. 294, elles peuvent être des conséquences de l'état indo-européen, mais en aucun cas elles ne prouvent l'existence de particularités du ton pour le vocatif en latin historique.

Le sens du vocatif est aboli à l'époque impériale ; les chrétiens n'ont pu donner à deus le vocatif dont le latin classique n'avait pas senti le besoin, mais qui leur était nécessaire ; et deus a servi de vocatif. L'ancien vocatif de *deiwos

était en latin diue, qui correspond bien à skr. deva, lit. dëvê, et qui est attesté en latin classique, avec le sens particulier pris par le doublet dïuos de deus, refait sur le génitif dïuî, le vocatif diue, etc.

Au pluriel, le latin n'a jamais qu'une seule forme pour les quatre cas anciens: datif, ablatif, instrumental et locatif. Il est vrai que, nulle part dans les dialectes indo-européens, ces quatre cas n'ont au pluriel quatre formes distinctes : le datif et l'ablatif n'ont qu'une forme en indo-iranien, le génitif et l'ablatif n'en ont aussi qu'une en baltique et en slave (comme en grec), enfin le génitif, le datif et l'ablatif n'en ont qu'une en vieil arménien. Mais la confusion de quatre cas dépasse la moyenne de ce qu'on attend dans les conditions' latines, et il y a lieu de chercher une explication.

La même confusion des quatre cas au pluriel se retrouve en osco-ombrien, en irlandais et en germanique. Dans les trois groupes : italique, gaélique et germanique, cette forme commune est, ou totalement ou partiellement, une forme en *-bb-, resp. *-m-. Or, en grec homérique, et sans doute encore à date ancienne dans les parlers éoliens, on rencontre une désinence -®t(v), qui sert à la fois pour l'ablatif, l'instrumental, le datif et le locatif, et ceci aussi bien au singulier qu'au pluriel (v. Kuhner-Blass, Gr. gramm., I, p. 489 et suiv.). Les langues occidentales (groupe centum) présentent donc ce trait commun de n'avoir chacune qu'une désinence en *-bh- (ou *-m-), et d'attribuer à cette unique forme une valeur multiple. Cette forme varie d'un dialecte à l'autre; la désinence de v. irl. feraib, tùatbaib, conaib, etc. ne peut être identifiée à lat. -bus, v. osq. -fs, puisque le b est un b 1 , et non un b a ou un b" ; et ceci prouve que l'italo-celtique était traversé par des limites dialectales et ne présentait pas une rigoureuse unité. 11 est vrai que le latin a trace d'autres désinences en -bb- dans les pronoms personnels, comme le note M. V. Henry, M. S. L., VI, 102, mais les datifs singuliers mibi (qui n'est du reste pas une forme en -bb-, cf. arm. inj « à

moi », khe% « à toi »), tibi, sibi sont des formes isolées, et, si nôbïs et uôbîs ont une désinence -bis différente de -bus, ce -bis a toute l'ambiguïté de -bas. La désinence duelle de v. irl. dib n « à deux » ne se distingue du -b du pluriel que par n.

Au contraire, dans les langues orientales (groupe satini), les désinences en *-bh- (resp. *-w-) ont des valeurs numérales et casuelles définies. En sanskrit, -bhyah est datif-ablatif pluriel, -bhih instrumental pluriel, -bhyàm datif-ablatif-instrumental duel; en slave, -ml est instrumental singulier, -mi instrumental pluriel, -mil datif pluriel, -ma datif-instrumental duel ; l'arménien n'a -b (-v, -w) qu'à l'instrumental singulier et -bkh (-vkh, -wkb) qu'à l'instrumental pluriel.

L'ambiguïté de la forme en *-bh- a dû jouer un rôle décisif dans la confusion des quatre cas. Pour l'italique, il y faut ajouter autre chose. En effet, tandis que, en gaélique et en germanique, la désinence en *-bh- (resp. -m-) fournit la forme commune des quatre cas du pluriel dans toutes les déclinaisons, au contraire, la i re et la 2 e déclinaisons italiques ont une tout autre forme, qui s'explique directement dans la 2 e déclinaison et par l'analogie dans la i re . Or, cette forme est ambiguë et peut également s'expliquer comme un ancien locatif et comme un ancien instrumental ; on n'a pas le moyen de déterminer si lat. -tis, -ïs, osq. -ûis, -ois, ombr. -es, -ir répond à skr. -aih, v. si. -y, lit. -ais, ou à skr. -esu, v. si. -èxû, et rien n'empêche de croire que la forme italique réponde à l'une et à l'autre formes orientales à la fois. En tant que datif et ablatif, la forme latine est analogique.

La i re déclinaison italique présente une forme : lat. rom. -eis, -ls y prén. *âs (v. Ernout, M. S. L., XÏII, p. 32/4), osq. -ais, ombr. -es -er, visiblement faite sur le modèle de la précédente, grâce à ceci que, dans les adjectifs du type nouos, noua, la i rc et la 2 e déclinaison sont rapprochées d'une manière constante. Le latin a aussi des datifs pluriels comme filiâbus, mais étant donné que *-âis est commun à tous les dialectes italiques, ces formes en -abus sont éminemment suspectes d'être analogiques de duàbus, ambâbus (qui sont à

part, comme ditôhis, ambôbus), de dièbus, etc., de hostibus, etc. Ce qui contribue encore à rendre les formes en -abus peu probantes, c'est que l'emploi en est, à peu de chose près, limité à des langues spéciales où il était exigé par le besoin de certaines précisions de sens, à la langue religieuse : dis deâbusque, à la langue juridique : dotes filiabus suis non dant (Caton), à la langue des éleveurs : mûlâbus, asinàbus, etc.

Au singulier, le datif, le locatif (dans la mesure où il a gardé une autonomie) et l'instrumental-ablatif ont des caractéristiques assez distinctes.

A l'égard du locatif, M. J. Heckmann a établi, dans sa dissertation et dans l'article I. F., XVIII, 296 et suiv., que le locatif singulier a des formes propres dans ceux des mots latins pour lesquels on emploie les cas locaux sans préposition. Ainsi, dans la 3° déclinaison, l'ancien latin a régulièrement au locatif Karthaginï, et ne recourt à Karthagine que pour l'ablatif. Au contraire, avec préposition, on n'emploie jamais que la forme commune d'instrumental-ablatif-(locatif).

Il résulte de là une conséquence. On a profité de ce que Y-e final latin du type homine est ambigu et peut, au point de vue phonétique, représenter indifféremment *-z et *-e, pour rapprocher cette désinence lat. -e de la désinence de locatif skr. -i (désinence assez mal attestée dans la flexion athématique en dehors de l'indo-iranien). Mais, -puisque la forme homine ne sert pas de locatif là où le locatif a une expression propre, pareille hypothèse n'est pas vraisemblable.

Il faut donc rapprocher le -e latin du -â indo-iranien de l'instrumental (M. Fick, Et. wôrt., I 4 , p. i3, pose *-ê comme désinence de l'instrumental: i.-e. *asne) : cf. skr. çûnâ et lat. cane ' y la voyelle sanskrite diffère de la voyelle latine par la quantité ; mais ceci n'a qu'une importance accessoire, car les voyelles brèves finales indo-européennes alternent souvent avec des longues ; la désinence secondaire active de i re pers. plur. est i.-e. *-mï\ le grec répond par y.JvE au nominatif-accusatif duel védique çvànâ ; V-è final du vocatif lituanien vilkè, qui attire l'accent, ne peut être qu'une ancienne longue, en re-

gard de la brève des autres langues, etc. (sur la quantité demi -longue des brèves finales en védique et sur le rôle métrique de ces voyelles, v. Oldenberg, ZDMG., LX, n5 et suiv.). Le principal emploi de l'ablatif latin sans préposition est précisément celui où il tient la place d'un instrumental indo-européen. L'existence d'une désinence *-£ d'instrumental permet aussi d'expliquer la forme et l'emploi des datifs germaniques comme got. hairtin. — Le datif irl. coin est ambigu : on admet qu'il peut répondre à un datif skr. çûm, à un instrumental çtlnà et à un locatif en -*. Comme la forme irlandaise a le rôle de quatre cas indo-européens, elle ne s'emploie guère qu'avec préposition : la confusion des cas et le développement des prépositions sont deux phénomènes connexes et concomitants, qui se conditionnent l'un l'autre (v. Bréal, Sémantique, 3° édit., p. i4 et suiv.).

Aux grandes confusions de cas qui viennent d'être exposées, il s'en est ensuite ajouté d'autres qui sont dues à des changements phonétiques ; la chute de -d final après longue a entraîné confusion de l'ablatif- instrumental lupôd avec le datif lupô(i), et comme la finale -ae de i re déclinaison sert à la fois au génitif, au datif et au locatif non prépositionnel, et que le datif n'a pas de forme propre au pluriel, il se trouve qu'en latin classique, le datif n'a de marque claire que dans la 3 e déclinaison. Ainsi, après le vocatif et les cas à valeur réelle, surtout locative, qui ont été entamés à date préhistorique, les cas grammaticaux, nominatif, accusatif, génitif et datif, ont pu être atteints à leur tour en latin vulgaire, et la déclinaison a fini par disparaître.

III. — CONFUSION DES THÈMES EN -*- AVEC LES AUTRES THÈMES CONSONANTIQUES.

L'indo-européen possédait des thèmes terminés par occlusives, sifflantes et sonantes (y, w, r, l, m, n), et malgré quelques différences de détail, il n'existait à proprement parler qu'un seul type de déclinaison pour tous ces thèmes. Au cours du développement des divers dialectes, on observe une tendance universelle à éliminer les thèmes terminés par occlusive ou sifflante, qui comportaient trop de complications par suite des contacts entre la consonne finale et les désinences, et à rapprocher les thèmes à sonante, principalement ceux eny(i) et en w(u), des thèmes vocaliques. Les anciens thèmes consonantiques sont alors ramenés aux thèmes en -o-, -â-, -i-, -u-, -n-, suivant que le hasard des traitements phonétiques dans les diverses langues provoquait telle ou telle coïncidence. Ainsi le thème consonan tique *ped- de skr. pài } ace. pâdam, gén. padàh, gr. ireuç, ?::3a, ttsBô;, lat. pès, pedem, peàis, apparaît comme thème en u en gotique, d'après l'ace, sing. fota, etc., et comme thème en -«- en arménien au singulier, d'après l'ace, sing. otn.

Ce fait général a été réalisé en latin, çlès avant les premiers textes, d'une manière radicale : le latin n'a plus ni thèmes en -/- purs, ni thèmes consonan tiques purs (en entendant par consonantiques tous les thèmes de 3 e déclinaison latine, c'està-dire tous les thèmes consonantiques indo-européens autrçs.

que ceux en -/-, qui sont en question, et les thèmes en -n-, qui forment la 4° déclinaison latine). Abstraction faite du nominatif singulier, il y a quatre groupes à considérer :

i° Une forme consonantique généralisée, même dans les thèmes en -/- : génitif singulier en -is (ou -us) ;

2° Des formes de thèmes en -i- généralisées même dans les thèmes consonantiques : nom. plur. -es, dat.-abl. plur. -ibus ; deux mots dont les thèmes se terminent, l'un par -ou-, l'autre par -ù-, et rappellent par suite la 4 e déclinaison, ont gardé les formes sans -/- : bûbus et s abus (resp. sùbus, d'après sût, suis, etc.);

3° Des formes ambiguës et qui peuvent appartenir à l'un et à l'autres types : ace. sing. masc.-fém. -em, dat. sing. -et, -t ;

4° Des formes qui sont restées propres respectivement aux thèmes en -i- et aux thèmes consonantiques :

nom. -ace. sing. neutre en -e, propre aux thèmes en -*-; mais cet -e final est sujet à mapquer, comme toute voyelle brève finale en latin ;

nom. -ace. plur. neutre en -iâ, propre aux thèmes en -i- y par opposition à -a des thèmes consonantiques ;

gén. plur. -ium des thèmes en -i-, -uni des thèmes consonantiques ; le génitif en -ium ne repose sans doute pas sur le génitif à vocalisme prédésinentiel -e- qui semble avoir été celui des thèmes normaux en -i- en indo-européen ; c'est celui des thèmes en -l- } cf. gr. -io;, et des thèmes en -i- du type skr. âvih, gén. sing. âvyah, cf. gr. ci;, c'i; (de *bFyoq)\ ouium répond bien à skr. àvyâm, gr. o!d>v, mais c'est un cas isolé ;

abl. sing. -id, -i des thèmes en -*-, -e des thèmes consonantiques ; on notera que -ïd, -î a été attribué par analogie à des formes de thèmes consonantiques et que -e est devenu de règle dans les substantifs, anciens thèmes en -i- } qui n'ont pas gardé leur -/- au nominatif singulier. M. L. Havet, M. S. L., VI, io5 et suiv., s'est demandé si l'ablatif en -id, conuentionid de l'inscription des Bacchanales par exemple, ne serait pas -U ; mais la forme en -e ? tempestate, pâtre, est tout aussi an-

cienne ; et pour passer de Ad à -e il faut faire des hypothèses compliquées ; conuentionid est un des exemples, assez nombreux, qui attestent que la langue officielle des anciennes inscriptions n'est pas identique à la langue littéraire latine;

ace. plur. As des thèmes en A-, -es des thèmes consonantiques; dans l'inscription C. I. L., I, 55i (622 de Rome = i32 av. J.-C), on lit encore ponieis, omneis, aedis, de thèmes en A-, etc., ethomines de thème consonantique ; mais bientôt une action analogique naturelle a fait étendre la forme commune de nominatif-accusatif pluriel -es de thèmes consonantiques aux thèmes en -/-. La Lex agraria (643 de Rome = m av. J.-C.) a les formes correctes pequdes, maiores, etc., et d'autre part calleis, finis, mais déjà le thème en A- ciuis reçoit un accusatif ceints. Varron note qu'on peut employer, soit montis, fontis, soit montés, fontes à l'accusatif pluriel, et enseigne incidemment qu'on dit gentîs, gentium, mais mentes, mentinm ; en effet les manuscrits de Lucrèce ont gentis toujours, mais mentes (à une seule exception près;.v. Neue-Wagener, I, p. 391 ; sur gentis, qui est bien attesté, et mentis, qui l'est peu, v. ib., p. 388). Dans le monument d'Ancyre, on trouve encore six accusatifs en As correctement employés et un incorrect ; les auteurs classiques opposent le nominatif très à l'accusatif tris. Comme l'ablatif en A(d), l'accusatif pluriel en As à l'époque républicaine peut donc passer en principe pour la marque d'un thème en A- ; l'existence d'une distinction ressort de passages tels que les suivants: PI. Ps. it\o mauelis lupos apud oueis quam hos domi linquere custodes. Ter. Hec. 59 fidelis euenire amatores.

Ceci posé, on voit que les deux cas à examiner pour expliquer la confusion des thèmes en A- avec le type général des thèmes consonantiques sont l'accusatif singulier masculin-féminin et le datif singulier ; il y faut ajouter le nominatif singulier masculin-féminin et quelques mots qui, de par leur étymologie même, présentent une hésitation entre deux thèmes, l'un consonantique, l'autre en A-.

a. Accusatif singulier masculin-féminin.

Ce cas a deux finales, Tune ordinaire -em, l'autre rare et vraiment exceptionnelle -im. On admet que -em représente phonétiquement la forme des thèmes consonantiques répondant à gr. -a, skr. -a(m), got. -u, arm. -n, et -im la forme des thèmes en 4-, répondant à osq. -im, skr. -im, gr. -tv, got. (zéro), arm. (zéro); tel est encore l'enseignement de M. Brugmann dans son Abrégé de.gr. comp., § 458, i< Mais cette hypothèse ne va pas sans diffi cultes.

La liste des exemples de l'accusatif en -im est courte (si l'on fait, comme il convient, abstraction des noms propres étrangers et des mots empruntés au grec) : une dizaine de mots où 4m est constant : uim, tussim, (ad) amussim, sitim, futim, burim, Tiberim, rauim, rumim, cucumim, une douzaine où 4m coexiste avec -em : clâuim, crâtim, cutim, febrim, nâuim, neptim, pêluim, puppim, restim, secûrim, sêmentim, strigilim, turrim', lentim et partim sont très peu attestés. Ce ne sont pas là de ces mots usuels fixés dans la mémoire, où se maintiennent des archaïsmes ; ce sont en partie des mots employés avec une moyenne fréquence dans la langue courante, en partie des termes techniques rares dans les textes. De pareils mots ne sauraient avoir conservé un 4m ancien, tandis que l'on a seulement classent, messem, etc.

Et d'autre part on ne voit pas, d'une manière générale, pourquoi -em aurait été étendu à tous les thèmes en -/-. Les causes pour lesquelles une forme se généralise ne sont pas difficiles à apercevoir la plupart du temps. Le datif pluriel en 4bus offrait sur la forme en -bus l'avantage d'éviter d'incommodes rencontres de consonnes ; le nominatif pluriel en -es se distinguait clairement du génitif singulier en -es (class. 4s) ; le génitif singulier en -es (4s) a passé aux thèmes en 4-, parce que le datif et le génitif constituent un couple naturel : l'osco-ombrien, où les thèmes consonantiques et les thèmes en

-i- sont d'ailleurs restés distincts, n'a aussi, sous l'influence du datif, qu'une seule forme pour le génitif singulier des deux types. Alors que l'accusatif pluriel en -is est si longtemps demeuré distinct de l'accusatif en -es, malgré la confusion des nominatifs pluriels du type consonantique et du type en -i-, et malgré la très ancienne identité des accusatifs singuliers en -tm, il est inadmissible que des analogies relativement lointaines aient entraîné l'élimination totale de -im au profit de -em même dans des mots où le nominatif singulier gardait 1'/ caractéristique des thèmes en -f-.

Si la confusion de -im et -em ne s'explique pas par l'analogie, en revanche on doit admettre qu'elle existait déjà pour expliquer les confusions étendues que présente le latin. Les neutres, où, il est vrai, un ablatif en -e serait pareil au nominatif, ont toujours gardé l'ablatif en -ï(d) des thèmes en -/-. Et c'est seulement dans ceux des thèmes en -*- qui ont l'accusatif en -em que l'on voit l'ablatif en -e se substituer à Tabla tif en -t(d) ; les mots dont l'accusatif est constamment en -im ont gardé l'ablatif en -i(d) : sitim, siti. L'osque et l'ombrien, où -im et -em demeuraient phonétiquement distincts, ne présentent pas non plus la confusion du type en -/- et du type consonantique qu'on observe en latin.

En dépit de l'influence de l'accusatif en -em, l'ablatif latin en -e a du reste été long à éliminer les formes en -i ; encore à l'époque de Varron, oue et oui existent concurremment, et l'hésitation se manifeste dans les textes conservés de l'époque républicaine, où on lit à la fois amnî et amne, dut et due, etc. Les adjectifs thèmes en -i- ont -J, et cela sans que le nominatif ait conservé cet -i, comme dans le type audâx, et par suite sans qu'il y ait de nominatif-accusatif neutre singulier en -t. Même dans les substantifs qui ont perdu Vi au nominatif, les vieux auteurs connaissent encore l'ablatif en -i: parti se lit chez Plaute, Lucrèce, etc.; sorti chez Plaute, Ennius, etc. ; de même monti, fonti, etc. Puisque l'ablatif en -ï(d) se maintient jusqu'à l'époque classique, on

ne conçoit pas comment l'accusatif en -em aurait éliminé si complètement et si tôt l'accusatif en -im.

Il faut donc poser -em comme le représentant phonétique de *-im en latin. Et c'est en effet ce que l'on attend.

i° En fin de mot, on n'observe jamais en latin qu'un seul traitement pour ë et pour ï ; en finale absolue, les deux sont représentés par -e: voc. lupe, comme nom. -ace. n. àulce\ devant -s ou occlusive dentale, ils le sont par -/: gén. patris, 3 e personne legit, comme nom. ouis, nom. -ace. n. quid, 3 e pers. sing. capit. Même devant -w, on a toujours -en, ainsi sanguen en regard de sanguis (de * sanguins), comme nômen. C'est seulement devant -m qu'il y aurait un traitement -em, ainsi dans patron, et un traitement -im, ainsi dans sitim. On ne doit pas opposer le -im de quelques finales, car il ne s'agit pas là d'un ancien -im final ; le -im de ûndecim est issu de *-imi (v. M.S.L., XIII, 207). Il est vrai que *-om final donne lat. -um, mais *-u final subsiste, tandis que *-ï final passe à -e.

2 Le finale -im a passé à -em dans l'accusatif quem ; car la seule forme régulière de la flexion en -i- que présente au singulier la déclinaison de quis étant le nominatif quis, qui a un -/*-, il n'y a pas, dans ce pronom, de point de départ suffisant pour une action analogique par laquelle -em aurait été substitué à -im ; le thème qui- n'a même pas d'accusatif pluriel; le datif pluriel quitus serait la seule forme d'où l'analogie aurait pu partir; elle est évidemment trop éloignée. Or, si, dans un mot, un ancien -im devait se maintenir et échapper à l'influence d'une analogie, même puissante, c'était dans celui-ci; car aucun n'est plus important, mieux fixjé dans la mémoire, ni ne présente dans l'ensemble une flexion plus anomale. Le fait qu'il n'y a pas trace de *quim prouve que *-im a abouti à -em phonétiquement.

Reste à savoir ce que sont les accusatifs en -im attestés. La réponse est évidente : -im repose sur *-ïm, avec i long. Quoique la plupart des mots en question soient d'origine obscure, la finale *-im est indiquée trois fois par l'étymologie, à savoir : uim, cf. gr. >Fîv (et lat. uïrès) ; neptim (et neptem par analo-

gie), cf. skr. naptîm ; pèluitn (et pèluem), cf. skr. pàlavîm. Dans quatre autres cas, la longue est indirectement attestée en latin dans un dérivé en -i-cul- : cutim (cutem), cf. cnticula, en face de pellem : pelltcula ; febrim (febrem), cf. febrîculôsus, febrîcitô ; clàuim (clâuem), cf. clâiticula ; rrafr'w (crâtem), cf. crâtîcula. Et, dernière confirmation, tous les mots à accusatif en -im sont féminins, sauf le nom propre Tiberim, et Tarai; (dialectal ? ou influencé par gr. cxptv?) ocrim d'un vers de Livius Andronicus cité par Festus. — La différence entre *-îm > -im et *-ïm > -#w s'explique par un fait italique commun : les voyelles longues étaient prononcées plus fermées que les brèves correspondantes.

Tous les mots à accusatif en -im ne sont pas d'anciens thèmes en -ï- ; par exemple secûrim (à côté de secûrem) se trouve en face de secûrtcula, avec ï. Nombre d'accusatifs en -im sont dus à des actions analogiques particulières ; on en rencontre par exemple une série dans des mots relatifs à la navigation : puppim, restim expliquent nâuim, qui est du reste peu fréquent ; ce qui montre que l'analogie a joué ici un rôle, c'est qu'on a même prôrim (de prôra) d'après puppim. Pour d'autres mots, notamment pour des termes ruraux et techniques, un emprunt à des parlers non romains où l'ancien 4m se serait maintenu peut être supposé. L'existence de -im dans quelques mots de la langue commune a permis l'emprunt de formes en -im à des langues spéciales de techniciens.

Au pluriel, la distinction des thèmes en -ï- et en -ï- a été éliminée de bonne heure ; et c'est sans doute pour cela que l'accusatif -fm ne s'est maintenu que dans les noms qui n'ont pas de pluriel, comme Tiberim, ou qui, comme sitim, n'en ont que de manière exceptionnelle.

Il n'est donc pas surprenant que les adjectifs comme suàuis, huis, grauiSy mollis, etc., bien que représentant des féminins à nominatif en -ï (cf. skr. svâdvî, etc.), n'aient pas l'accusatif en -im. De plus, ces adjectifs ont subi l'influence des nombreux adjectifs en -ts que présente le latin, type humilis, terribilis, for lis, àcris, etc.

Le pronom is a deux accusatifs archaïques: im et em. Le second, em, est à is ce que quem est à guis et confirme l'observation faite ci-dessus sur quem ; car le nominatif is, qui n'est accompagné d'aucune forme normale de thèmes en ~idans sa flexion, n'a pu déterminer un accusatif em ; quant à l'accusatif im, il s'explique, comme uim, par une ancienne longue : cf. l'accusatif sanskrit de même sens, im.

Les thèmes en -ï- étaient distincts des thèmes en -ï- en italo-cel tique, puisque le vieil irlandais distingue encore entre la flexion de sùil « œil » , thème féminin en -ï-, et celle de inis <f île », Brigit (nom propre; cf. skr. bfhatî « haute »), etc., thèmes en -ï- (v. Thurneysen, K.Z., XXVIII, i£5; Wh. Stokes, ib., 289).

La confusion des thèmes en -ï- et en -f-, qui s'est accomplie en latin à toutes les formes autres que l'accusatif en -em des thèmes en -ï- et en -im des thèmes en -i- } provient d'une série de cas : l'ablatif en -îd, l'accusatif pluriel en -is, le génitif pluriel en -ium ; d'ailleurs, devant voyelle, les thèmes en -iet -û- recevaient un -ï- et un -w-, et Vit de suis, par exemple, en face de sus, est cause que Lucrèce emploie sùhus aussi bien que sûbus, de même que, d'après le génitif -tuer, les mots grecs communs en -ûç. sont devenus en attique des mots en -u; (v. G. Schulze, Quaesl. epicae, p. i32 et suiv.).

Les formes adverbiales en -im, comme partim, et tout le type de generâtim demeurent dès lors embarrassants. Ce ne sont pas des instrumentaux correspondant aux instrumentaux masculins v. si. -tmï ; car les désinences en -m- ne sont pas attestées hors du slave, du baltique et du germanique ; et le parallélisme de partim et de maxumam partent montre que, si partim est sorti de la flexion et ne peut plus s'employer avec un autre accusatif, la forme était néanmoins sentie comme équivalant à un accusatif. Le latin, qui a en principe confondu les thèmes en -ï- et en -f-, a pu disposer de l'accusatif en -im des thèmes en -i- pour les formations adverbiales ; on sait qu'il y a des thèmes en *-ty&- *-ti-, par exemple dans le type de v. isl. gunnr « combat » (de *vunftï), bu dans celui de got.

baurfcei « fardeau » ; il y aurait là un fait de répartition, comme on en observe souvent. D'ailleurs, on ne saurait opposer à une doctrine qui repose sur des formes usuelles et claires de la flexion des formes adverbiales nécessairement obscures et ambiguës.

On admettra donc comme démontré que la t. ouem répond phonétiquement à skr. àvim, hostem à v. si. gostï et got. gast, ignem à skr. agnim et lit. ùgni, axem à lit. âs%i, clûnem à lit. sçlaûni, anguem à lit. angi, mentem à skr. mâtim v. si. -metî lit. -minti et got. -munà, mortem à skr. mrtim v. si. -mrûtï et lit. mifti, pontem à v. si. patï (mot anciennement anomal), quiètem à zd tâititn, etc.

En latin comme en slave (où *-in et *-# aboutissaient à -ï final) la confusion phonétique des formes de l'accusatif singulier des thèmes en -/- et des autres thèmes consonan tiques a été l'un des principaux points de départ de l'action analogique de chacun des deux types sur l'autre.

b. Datif singulier.

Le datif latin classique est en -i tant dans les thèmes consonantiques que dans les thèmes en -i- : patrï, generi comme tussi, oui, menti, etc. Ce -i repose sur une diphtongue -ei, encore attestée épigraphiquement par des formes telles que uirtutei, Apolenei du vieux latin. Le traitement -f est celui du latin de Rome; dans les parler s latins ruraux, le traitement était -è, d'où les formes comme Dioue, honore, et les expressions dialectales de la langue officielle et juridique : iure ciuili studere (Cicéron), duomuir iure dicundo (inscr.), alieno iure subicere (Dig.), lex opère faciundo (Cic), etc., v. Neue-Wagener, I, 298 et suiv. En ombrien, à ce -et répond phonétiquement -e, à la fois dans les thèmes consonantiques et dans les thèmes en -/- : Iuve, htue et ocre. L'osque a -ei dans les thèmes consonantiques: paterei, kvaisturei, Diûvei, A'.ojFei ; on n'a pas d'exemple pour les thèmes en -i-, puisque Heren-

tatei est ambigu; mais l'emploi de -eis au génitif singulier des thèmes consonan tiques oblige à admettre que, en osque comme en ombrien et en latin, les thèmes consonantiques et les thèmes en -/- avaient une même finale de datif singulier. Pour expliquer cette forme unique, il faut examiner chacun des deux types séparément.

Des désinences distinctes ne sont attestées pour le datif indo-européen, en dehors de l'italique, qu'en indo-iranien où l'on a *-ai, et en slave, où l'on a -/; or, indo-iran. *ai et si. -i final peuvent représenter une diphtongue indo-européenne dont le second élément est -i et le premier une voyelle brève quelconque: -e-, -o- ou -0-. L'osque est la seule langue qui, avec son -#', détermine le timbre de la voyelle ; on conteste, il est vrai, la valeur du témoignage osque, mais seulement par des hypothèses : hypothèse que ce -ei serait une finale de locatif de thèmes en -/- et hypothèse que la forme des thèmes en -/- aurait été étendue aux thèmes consonantiques ; or, il serait étrange que le datif empruntât sa forme au locatif dans une langue où le locatif est nettement distingué du datif; et on ne voit pas d'après quel procédé le datif des thèmes en -iaurait passé aux thèmes consonantiques, alors qu'il n'existait entre les deux flexions aucun point de contact. Il ne reste donc qu'à accepter le témoignage osque et à admettre, avec l'école dite de Gœttingue, que le datif indo-européen avait la désinence *-ei\ c'est ainsi que M. Fick, par exemple, pose dans son Et. zuôrt., P, p. 67 (et passim), le datif indo-européen ; cf. aussi V. Henry, Analogie, p. 2^7, etO. Hoffmann, Gr. dial.y I, 235. A cela on oppose les infinitifs grecs en -îvai, -[Asva;, -aôa». ; mais rien ne prouve que ces formes soient d'anciens datifs ; le fait que le -a» final ne porte jamais le ton, et pas même là où a priori on l'attendrait, par exemple dans XeXfaOai en regard de AeXu|xévoç, indiquerait plutôt que l'élément -at serait une particule ajoutée au mot et non une désinence ; la trace d'une particule ajoutée à un infinitif se trouve dans véd. étavai, hântavai, etc., où il y a un double ton, supposant qu'il y a deux mots.

Si la désinence de datif était i.-e. *-ei, le degré vocalique zéro de cette désinence sera *-(, et c'est ce degré que présente en effet le grec; on admet que le datif-locatif grec en -t est une forme de locatif; mais ceci n'explique pas comment le locatif se serait substitué au datif, et il ne serait pas aisé de l'expliquer (cf. V. Henry, Analogie, p. 2/i5 et suiv.); l'influence de la désinence -s:(v) ne peut avoir suffi pour cela, d'abord parce qu'il n'est pas établi que cette désinence ait jamais tenu une grande place en grec, et en second lieu parce que le rôle de locatif est celui qu'elle joue le plus rarement. En réalité, %'jvi est un ancien datif comme skr. çûne et lat. cani ; il n'y a qu'une différence de degré vocalique de la désinence ; de même got. haifiin peut représenter un datif en *-i en même temps qu'un instrumental en *-e. Si le degré o est conservé dans les pronoms personnels v. si. mine, tebë, sebè, le parallélisme des désinences du datif et du génitifablatif singuliers en indo-européen est complet:

gén.-abl. sing. *-es, -os, -s.

dat. sing. *-ci, -oi, -i.

Dès lors, la forme des thèmes en -i- ne fait pas de difficulté : i.-e. *-eyei (skr. -aye) aboutit en italique à *-ëi, -ei, si bien que le datif de ouis a la même finale -ex que celui de pater.

La confusion des deux formes du datif singulier a provoqué l'emploi général de la forme des thèmes en -i- au datif pluriel ; et ceci s'est en effet réalisé en latin, type lègibus, et en osque, type ligis; mais l'ombrien a une forme différente: type fratrus,//Yrt/*w*. L'irlandais n'a pas non plus d'extension de -i- au pluriel : ni v. irl. rigaib ne saurait être identifié à rëgibus (même abstraction faite de la différence des désinences), ni y. irl. détaibhdentibuSj etc. ; et même les exemples tels que aithrib « aux pères », cairtib « aux amis » ne peuvent être rapprochés du type en -i-sùilib, et comparés à ht.patribus y amantibus, parce que les accusatifs pluriels v. irl. aithrea, . cairtea, qui présentent une particularité correspondante, sont bien distincts du type ace. plur. sûili.

c. Nominatif singulier.

Le passage phonétique des nominatifs tels que *mortis, mentis, etc., à mors, mens, etc. a contribué encore à la confusion des thèmes consonantiques et des thèmes en ~i-. C'est précisément dans ces mots que l'ablatif en -e s'est étendu aux dépens de l'ablatif en -ïd. Alors on ne reconnaît plus les thèmes en -/- qu'au génitif pluriel en -ium, et, en une certaine mesure, à l'accusatif pluriel en -ïs de l'époque républicaine.

Par suite, comme Ta plupart des mots du type mens, mentis sont d'anciens thèmes en -/-, certains thèmes consonantiques en -nt-, -rt-, etc. en ont subi l'influence analogique et ont reçu un génitif pluriel en -ium. C'est ce qui est arrivé à dens, dentis. Le thème indo-européen était de la forme *dent-, *dont-, *dçt- : skr. dant-, dat-, v. lit. gén. plur. dantu, gr. o3svt-, got. ace. sing. tun]?u, v. angl. nom. plur. tè'S, v. irl. dit (neutre). Et Varron oppose les formes suivantes :

ace. plur. gén. plur.

gentïs gentium

mentes mentium

dénies dentum

L'indication sur les accusatifs gentïs et mentes des deux thèmes en -/- genti- et menti- atteste, comme on l'a déjà noté, le trouble de ces formes à la fin de l'époque républicaine; mais, pour isolé qu'il soit, le témoignage sur dentum montre que dent- était encore thème consonantique et non thème en -/- en ancien latin (v. V. Henry, De sermonis... Varro, p. 69; N eue -Wa gêner, I, p. 878); d'ailleurs l'accusatif pluriel est dentés, et non dentis, dans les bons manuscrits des vieux auteurs (v. ib., p. 390 et suiv.) ; par exemple, dans Ter. Ad., 2/14, on lit omnis (suivant la plupart des manuscrits calliopiens) dentés, qui est caractéristique. — De même, d'après

màriutn, glirium, mûrium a été substitué à l'ancien mûrutn, qu'employait Cicéron, suivant le témoignage de Charisius (v. ib., p. ^25).

d. De certains mots ou la confusion du thème en -/-

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