LA VIERGE AUX LARMES
Dans nos sentiers humains, que le printemps caresse, Où l'homme encore enfant poursuit des papillons, Avez-vous rencontré, belle de sa tristesse, La jeune Eolida, la vierge enchanteresse, De qui les pieds lëgers effleurent nos sillons?
Comme on voyait jadis la brune Canéphore, Portant sur ses cheveux sa corbeille de fleurs, Courber un bras de neige autour de son amphore. La blanche Eolida, fraîche conmie l'aurore, Dar.s une urne d'onyx va recueillir nos pleurs.
Plus belle qu'Astarté, pieds nus elle chemine De l'Equateur brûlant au neigeux Labrador. Chaque fleur devant elle avec amour s'incline ; Le soleil qui la voit franchir val et colline, Fait sur ses noirs cheveux pleuvoir ses rayons d'or.
Elle parcourt les mers sans conque ni trirème Et glisse sur les flots comme les fils de Dieu. Pour tous les malheureux son amour est extrême, Elle a pour tous les maux un dictame suprême Et fait rayonner l'âme au moment de l'adieu.
Prompte comme IVclair, elle arrive à toute heure
Dans les lioiix allii>tés par des cris douloureux :
Uue ce s lit un palais, une pauvre dmieure,
{in importe, Eolida, de tout être qui pleure,
Met les pleurs dans son urne et les emporte aux cienx.
Fous la tente au désert, dans 1 1 grotte enfumée El couverte de neige où gît le Kamsciiadal, Dans la liutte bralimine et de fleurs embaumée, Partout Eolida, la vieige liien aimée, Tend son calice d'or au ruisseau lacrymal.
Sa voix a la douceur d'une fiùte divine, Uuand il faut cunsuler la veuve et Torplielin, Elle amène l'espoir au sein de la cliaumine, Et sa forme céleste aisément se devine Suus les plis ondoyants de sa robe de lin.
A tous les parias que le monde abandonne, A tous les prisonniers las de s'exaspérer. Elle dit quelques mots de sa voix qui pardonne, Et fait tomber sur eux les fleurs de sa couronne. Dont le parfum console en faisant espérer.
Dans les mornes grenieis, où l'hiver impassible Dessine, en grelottant, sur les vitres, des fleurs. Où la chair se bleuit à son souffle insensible, La vierge aux larmes prend, de sa main invisible, Les perles de glaçons ([ui, la veille, étaient pleurs.
Puis, suspendant enfin sa course vagabonde, Dirigeant vers les cieux son vol démesuré. Elle s'arrête aux pieds du Créateur du monde Et dit, en répandant son amphore profonde : L'urne est pleine. Seigneur, ont-ils assez pleuré ! . . .
Tout cela est plein de fleurs, de soleil, d'oiseaux, de brises embaumées; toutes ses œuvres éclatent de poésie, d'idéal, et, anomalie étrange, leur auteur vivait dans des trous noirs, sans air, n'ayant généralement que la fumée d'une pipe, qui ne le quittait
pas, pour parfum ; je l'ai connu habitant, rue des Singes, un grenier : on y est bien à vingt Gus, oui, Béranger a raison, mais BarrilloL avait deux fois vingt ans^ et encore faut-il y posséder Lisette, vive et Jolie avec un frais, chapeau. La Lisette de Tau leur de la Caravaitr humaine était certainement plus fidèle que l'autre, mais elle était grasse, jaune, sans jeunesse, d'un laisser-aller déplorable, ce qui n'empêchait pas Barrillot, dont Fimaginatioii était prodigieuse, de lui parler, dans les vers les plus éthérés, de la vie éternelle et des ciels où il proclamait haut qu'il la reverrait un jour.
Nous le retrouvons ensuite rue Maître- Albert; là il avait su trouver la plus fétid(3 chambre et la plus infecte maison; puis rue Saint-Jacques, où il habita longtemps un logement sombre. C'est là qu'il composa presque entièrement les Vierges, entre un poêlon égueulé dans lequel chauffait on permanence un marc gris de café noir, que Ton buvait dans un verre gris aussi, servi par la compagne dont j'ai parlé plus haut; elle poussait des exclamations de bonheur à chacjue strophe que le poète couchait sur le papier, et on oubliait ainsi que la pendule qui devait marquer l'heure des repas était arrêtée. 0 sainte bohème^ tu n'es pas belle ainsi, il te faut la jeunesse, le grand air et le soleil.
Barrillot vivait alors par la pensée dans un monde invisible, le désordre qui l'entourait ne lui apparaissait pas, il respirait le parfum
des fleurs de son imaginalion ol restait complètenient étranger à l'odeur fétide qui l'entourait; il est vrai que la misère mène ù l'oubli de toutes choses. Oh! mes amis les poètes-ouvriers, ne laissez pas l'outil s'échapper de vos mains!
Cependant il y avîiit dans cette maison de la rue Siint-Jacques un ménage d'artistes (pie Barrillot aurait dû prendre pour modèle : 1(! père, aqua-1'ortiste de talent, n'avait pas «Micore de nom, il attendait souvent la commande d'un éditeur ou d'un directeur de journal, et l'on n'était pas riche.
Mais ce tout modeste intérieur était l'opposé de celui du chansonnier, ici on sentait l'ordre, la bonne direction, l'amour de l'intérieur, la famille enfin I
Cet artiste de grand mérite était Léopold i-'iameng; il avaitalors un jeune enfant, c'est k' remarcjuable peintre de tant d'œuvres l)opulaires, entre autres la Prise de la Bastille.
r.arrillot a été deux fois récompensé par l'Académie française, il le méritait, son bagage littéraire est considérable : l'imagination l(jnjours en éveil il produisait sans cesse.
Il a publié : La Folle du logis, la Caravane lui inaine, les Vierges, les Vierges du foyer, soit ([uatre volumes devers; il faut ajouter ;Ze^^re de Jean Populus à Pie IX, brochure en prose très remarquable; la Mort du Diable, pièce fantastique en 6 actes ; un Portrait^ de maître, nn acte en vers représenté à l'Odéon ; le Mijosotis, un acte, aussi représenté. On doit ajouter encore à cette nomenclature : un
tri'and nombre de pièces de vers parues dans tAppel et autres journaux d'alors, et une traduction en vers des Lnsiades de Camoëns, publiée dans la Revue des races Latines.
11 a laissé en manuscrit : deux cents sonnets, dont il voulait faire un volume ; le Donjon de Vi/icenncs, drame en cinq actes, œuvre très mouvementée, et tout cela est resté aux mains delà femme de Barrillot après la mort du poète; elle est morte aussi. Où est tout cela?
Malgré ce travail prodigieux, Barrillot ne put vivre de ses écrits ; les dernières années de son existence furent pénibles, en dépit du dévouement de ses amis qui n'avaient qu'un défaut : c'était de n'être pas riches euxmêmes.
Il faut citer parmi ceux qui ont le plus aidé Barrillot en donnant des soirées à son profit, ou en provoquant des souscriptions en sa faveur, le chansonnier Etienne Ducret : sa courageuse amitié usait de tous les moyens en son pouvoir pour adoucir les souffrances morales et matérielles du vieux poète. Il a souvent apporté le pain qui manquait sur la table en partngeant le sien. Ducret a montré dans celte circonstance toutes les qualités fraternelles de son cœur; nous Tavons tous cpprécié et je suis heureux de lui témoigner publiquement notre reconnaissance.
Tout cela n'a pas empêché Barrillot de mourir dans une misère noire, le 11 décembre 1874, dans une chambre plus noire encore de la rue Saint-Séverin.
Qu*a-l-il manqué à cet homme dont les sentiments étaient grands, dont le talent élait incontestable? pourquoi cette existence décousue et misérable? il a manqué à Barrillot une direction, un entourage, un but!
Sur le bord de la fosse commune du cimetière d'Ivry ou nous l'avons conduit, c'est M. Lacombe, le compositeur éruditet distingué qui a prononcé l'adieu.
Barrillot avait un fils, élevé h la diable, il vient de mourir, tout ce qui touchait au poète est mort, seules ses œuvres sont là pour détendre sa mémoire. Il a lutté, il a souffert et sa voix s'est toujours élevée pour soutenir la cause des humbles et des opprimés; c'est peut-être parce qu'il a tant pensé aux autres qu'il ne s'est pas occupé de lui.
M""* Elisa FLEURY, Brodeuse M«»« Elie DELESCHAUX, Fleuriste
Ghers confrères et amis lecteurs, nous .'liions clans ce chapitre nous occuper de deux .-(BUTS en poésie, qui toutes deux n'ont j.*ilîiais eu d'autres ressources que le travail manuel.
DouéesTune etTautre d'un véritable talent poétique, elles ont laissé des œuvres remar*- (juables tant au point de vue de la pensée «^ue de la forme : elles appartiennent de droit il notre galerie.
C'étaient deux enfants de Paris, deux vraies Parisiennes, natures gaies et sensibles, coui-ageuses et parfois un peu insouciantes.
Ce ne sont pas les seules femmes dont les voix se soient mêlées au concert vibi-ant qu(; les poètes-ouvriers ont fait entendre, l^es déparlements en ont vu se produire un c«3rtain nombre : Reine Garde, la couturière (l'Aix; Rose Harel, la servante deLisieux; Antoinette Quarré, la lingère de Dijon, et l)lusieurs autres à qui nous consacrerons un Mrticle spécial.
Parlons d'abord de M™* Elisa Fleury, h qui nous devons toute une série de jolis
pclils poèmes chanlanls dont plusieurs on! eu ]cs honncur's de la popularité, car la chanson n'est point une muse ingrate, ell»procure à ceux qui l'aiment une bien douce, récompense : celle de s'entendre chanter. Le poème reste dans le livre, la chanson s'envole et court les rues et les champs. Vive la chanson ! et qu'on l'avoue ou non, on est toujours heureux d'entendre un gamin qui passe près de vous en fredonnant un refrain dont vous êtes l'auteur.
Nous connaissons tous une ravissante chanson, que Ville, un artiste de beaucoup d-' tnlent, chante souvent aux soirées classiques de FEden-Goncert : le Réveil-malin ; toute Li. France la sait :
Ma vieille tante Cîribiche,
En fermant les yeux, Ne laissa, n'étant pas riche,
Rien de précieux.
Hier on fit le partage
Du pauvre butin, Et j'eus pour tout héritage
Son reveil-matin.
Or, cette samaritaine
Vient mal à propos :
Il faut à ma soixantaine
Beaucoup de repos.
Pour que le sommeil m'abrège
Un triste destin.
Voyons à qui donnerai-je
Mon réveil-matin ?
Ce petit clerc de notaire,
Que je vois là-haut, A, dit-on, beaucoup à faire,
C'est ce qui lui faut.
Mais il lorgne la voisine,
Brune à l'œil mutin, Qui lui tient lieu,.j'imngine,
De réveil-matin.
Plus bas, quelle joie éclate?
Bon, j'ai deviné :
L'heureux ménage d'Agathe
Compte un premier né.
Dieu, quand il met sur la terre
L'ange ou le lutin, Attache au cœur d'une mère
Un réveil-matin !
11 y a comme cela huit couplets où le sujet se déroule en rendant hommage aux meilleurs sentiments, cela est fort joli de composition et de poésie.
Comme je l'ai dit. M""" Elisa Fleury était née à Paris, le 10 février 1795. Elle était, par sa mère, la petite-fille de Vadé, non devant la loi, mais devant la nature. Vado eut un fils naturel qui se maria et devint le père de la mère à M'"^ Fleury. Il n'était donc pas étonnant qu'elle eût le caractère enjoué et qu'elle fût d'un naturel caustique, elle savait de qui tenir.
Vers sa douzième année, une voisine intelligente, dont elle ne parlait qu'avec des larmes dans la voix^ lui apprit à écrire —
clic savait lire — et la prit comiiio appt-enlio. (le son métier do brodeuse, mélier lueratif en ce temps- là.
La Jeune lille devint bonne ouvrière; elle demeura avec sa mère, (prelle aid;iit de so!i travail, Jusqu'en 18:^1. Un prétendant à sa main se présenta : il fut nccepté. Mnis ce mariage ne fut pas heureux, Je mari manquait de conduite, il fallut se séparer. Déjà Élis.i, J^'leury avait aligné des rimes, mais poui* elle seule.
Une circonstance se présenta qui lui fournil un emploi au Théâtre des VaricHés. Voilà retle Jeune femme enjouée au milieu d'un monde d'artistes capables de Juger et heureux d'en tendre les vers et les couplets ([u'elle écrivait chaf|ue j'our.
Ses premièi^es chansons furent applaudies par Vernet, Odry, Brunet, Lefèvre et autres Joyeux artistes de ce bon temps où le vaudeville plein de rire et d'esprit eut tant di' succès.
Mais un Jour la direction du Théâtre des Variétés chani^ea. L'emploi d'Elisa Fleurv fut supprimé. Reprendre l'aiguille et le ch(,'min de l'atelier, était le moyen le plus honnête d(î se tirtn^ d'affaire : c'est ce que lit Klisa Fleury. Puis, à quelques temps de là, nous la voyons femme de confiance dans une maison bourg«.'oise. Ses « maîtres )>, c'est le terme consacré, sont des gens intelligents et de bonnes manières — elle est mat(''riellement heureusiî — mais elle ne S(înt pas moins le collier si lourd de la domesticité qui lui
pèse. Alors elle écrit, et, croynnte. elle exprime en bons V(3rs les pensées consolatrice'^ de la vie future, comme opposition à sa vit» présente :
Oui j'ai besoin qu'une rinnto imago Vienne p;irlbis reiremper m^s espnt?.
Quand les ch;igrins énervfnt mon couiiige J'élève au ciul mes regards attendris.
Pîiuvre isolée, au bonheur etrani^ère, Oui, l'îimitié ià-h;uit me tend les bras. .. Jo reverr:ii me-? amis et ma mère:
C'est mon espoir, ne le détruisez pas!
Ouand fatigués de la misère humaine Nous murmurons contre un destin fatal, Si nous cédons à l'envie, à la haine, D'oiJ vient la voix qui nous dit : tu f.iis mal? L'homme de bien, fort de sa coiiscience, S'il a lutté peut souriieîiu trépas...
Il est au ciel un Dieu qui rérompense : C'est mon espoir, ne le détruisez p;is !
Vers 1832 M'"*^ Fleury reprends son aiguille de brodeuse pour ne plus la quitter. En iH'Aï elle se présenta à la Lice chansonnière, une Société littéraire et chantante qui venait de se former et comptait parmi ses membres les plus joyeux et les meilleurs chansonniers dn ce temps.
Mais une femme, une seule, dnns uni; société d'hommes î les sociétaires étaient foi t embarrassés. Le règlement n'avnit pas pr«'vii ce cas. M"'^ Fleury vint un soir à um,' réunion et dit : « Messieurs, acceptez-moi, yc suis un
hmi garçon cl il n'y aurn qu'/<>/ camarade do plus parmi vous. » Elle fLil. admise par acclnniafion i'[, priul;ml vingt-hiiil nns, c'esl-àdire jusqu'à sa niort. le 2(S drcem.bre 1802, vile a tenu parole. ElisaFlcurv n'éîail ni jolie ni coquette ; elle aviiil les trnits masculins; seuls ses yeux étaient beaux (l'expression et (rintelligence. Ouanl à sa toilette, c'ét.ait la tii-ande simplicité des ouvrières de 1840. J'^lle figure. n,ii milieu du proupi^ de la l^ice chansonnière de 1HB2, coifl'ée de son beau hnnnet das dhnaurht's.
Comme on l'a vu, Elisa Fleury eut J'exislence mouvementée et parlbis 1res dure des femmes du peuple. Dans ses dernières aniK'es elle gagnait piMiiblemiMit sa vie, cependant el'e vivait de p(.*u. Quand le travail manquait elle devenait morose <'t soucieu'Jc»; mais devant un visage ami, une bonne parole, sa philosophie reprenait le dessus, puis elle confiait ses peines h la l'ée Poésie et cela lui procurait la CDUSulalion et le courage.
Les œuvi'és de M"'" Elisa Fleury se composimt de [ilu-^ieurs poèmes intitulés : IV//- //'V'.s' c/i'^z ma {/ra/id')n^'7-r\ le Havre, et d'une cinquantaine,' de chansons. Fne partie eu a (''lé réunie en im vclume-albimi publi('' en i 85 4 par rr-diteui'-artjste (îabrit'l de Gonet. T/autre parlie se trouve.' dans les volumes de la Lice chansonnière et dans les f^ors/ps sociales df's imrri'is.
Ce bagages littéraire est important quand on pense que son auteur l'a produit au milieu (le la perpétuelle lutte [)0ur la vie.
Vuici encore une de ses jolies chîinson.s (|iii a élé fredonnée un peu puiioul :