‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 13 sur 28 · LETTRE A MES AMIS · texte numérisé non relu

LETTRE A MES AMIS

Je vous t'.iis part d'une nouvelle (Jui ne vous étonnera pas :

J'ai cin(iuante ans ! i;i chose est telle. J"y veux croire. Il le faut, hélas!

L'âge vient réclymer sa dette :

Il faut l'acquitter sinripleiuent.

Et bon gré mal gré (c'est ch.irniant î) Sous son oidre courber la tèle.

Ah! (|ue Vous durez peu d'instant, Jeunesï>e, grâce, insoucinnre!

La vieillesse, sans qu'on y pense.

Vient nous dire : Il est cinquante ans.

Donc je vais devenir maussade, Ne plus m'amuser de vos jeux.

Mon esprit est déjà nrjalade.

Mon regard a perdu ses feux.

Les Ninons, rares en te monde, Ne laissèrent pas leur secret; Mais je vieillis sans le regret D'une boucle plus ou moins blonde.

Je fais appel à ma mt^moire :

Le piissé remplit le présent ; L'avenir, qui donco^e y croire?

On craint l'ennui que l'on pressent.

L'indifférence, ah! triste chose!

Seule tu pourrais nj'attrister. . . Mieux vaut encor te regretter.

Temps qui passas comme la rose.

Longtemps j'eus peur de la vicille>-^i' : Je croyuis (ce n'était pas bien) (>ie, p\ir égoïsme ou foi blesse.

Etant vieux, on n'aimait plus rien.

Mais j'aime encore un frais ombrage, In hon livre, un bouquet gentil, (ne soirAe au franc babil :

J'Mime surtout un gai visage.

Si, miracle ou métamorphose,

On m 'o (Trait de me nijeunir,

Non, dirois-Je, non, et pour cause:

.le veux encor, je veux vieillir.

Tout bonheur n'est pas éphémère.

Et j'aspire après le moment,

D'entendre d'un entant charmant.

r.es mots si doux : « Bonjour, grand'mère! »

Ati ! que vous durez peu d'instants, .jeunesse, grâce, insouciance!

La vieillesse, sans qu'on y pense, Vlient nous dire : Il est cinquante ans.

(It'tte chanson n'est pas un chef-d'œuvre, mais elle porte on elle un ton de sincéiMté et de bonhomie qui la rendent intéressante.

J'aurais pu montrer le talent de M'"^ Klio sous ses cotés plus gais, mais je l'ai dit, sa. dominante est le sentiment. Ce n'est pas la facilité qui lui man({uait cependant, on peut en juger par cet extrait d'une fantaisie inlitulée : La Moustaclw noi.ri'. (Vest le porlrait de celui qui la portait.

Il p;irlait d'nmi'ur à ht di;d»le • '.(unme on en ftaile .lu i*eLMmenl.

Il (^tait drôle et très aimable.

VA savait rire au buu nu)ment.

Il folâtrait de l'une à l'autre, Kgrenant des propos joyeux.

Je craignais peu le bon apôtre VA. bravais l'éclair de ses veux.

De SCS youx dont la folio ivresse Proniottuit amour et boniieiir, Cherrhant un retour de tondrospc, • Qui faisait battre plus d'un Cd'ur.

Chacune prenait pour sôr-'même — On a son grain de vaiiité — Ce regard qui disait : je l';iirae ! • Tout innocemment. . . l'eirronté.

Vous ai-je dit qu'il était brave, Ou'il était lier comme un amani, Ou'il était très gai, puis très grave, Qu'il était... beau? non... mais charmant"

Au comQiencement de l'hiver de 1880.

M'"^ Elie, dont Ja santé était chancelaDh? depuis longtemps, tomba malade. En même temps que la nialadie, Ja gêne vint s'asseoir au foyer de l'ouvrière. Mais la goguette est une famille qui prend soin des siens et elle vint au secours de la vieille camarade dans la mesure de ses moyens, on organisa plusieurs soirées à son bénétice. Je relève sur un des programmes : La soirée sera présidée par Eugène Baillet, assisté des chansonniers J. J. Evrard, Edouard Legenl.il, Hippolyte Ryon et Barbotin, maître des chants de la Lice chansonnière.

Aucun ne manqua au rendez-vous, plus de cinquante chansonniers étaient réunis ce soii*là dans la salle de la rue Saint-Maur.

Le 10 février 1887, M "^"^ Elie mourait, elle avait soixante-trois ans. Le cortège fut nombreux à son enterrement, 0.1,1, selon son désir iormellement exprimé, on revenant du cimetière, un groupe d'amis se réunit et avant

ric se séparer chacun d'eux fit entendre une chanson de la vieille amie.

\o\]k tout ce que nous avons à dire, cliers It'cleurs, touchant ces deux muses plébéïeniiL-s : M'"^ Elisa Fleury et M'"'^ Elie Hirtz Doleschaux.

Elles ont vécu à Paris, où perdues au milieu des poêles-ouvriers, qui sont en très o-rand nombre dans la capitale, elles n'ont ])U attirer sur elles les regards particuliers (!ii public. Si elles eussent habité quelque |.cti te ville de province, leur entourrige leur (Mit certainement tressé les modestes couronnes de roses et de myosotis qui ont orné le Iront de leurs sœurs en poésie.

Leurs œuvres, h défaut de leurs noms, ont obtenu quelque succès, c'est la récompense la plus douce au poète!

Louis VOITELAIN

IMPRIMEUR A l'AUlS

Yoilelain ne l'ut pas seulement un poêle, nidis un penseur. Sa muse consolait et tnisait espérer: toutesJes souffrances (ju'ilachanLées il les avait connues; elles avaient été les pâles compagnes de sa jeunesse et de son âge d'homme. Toutes les espérances qu'il a semées sur les chemins où marchent les déshérités, il les a éprouvées. 11 ne faudra donc pas s'étonner si Ton trouve, dans les cilations qui vont suivre, certaines phrases rugueuses, acerbes même, c'est leur cachet d'honnêteté et de sincérité. Un jour Poney, le poète de Toulon, étant de passage à Paris, disait à Béranger : '< Je voudrais bien connaître Yoilelain. — Allez le voir, lui répondit le vieux chansonnier, c'est un vrai poète et Je ne connais pas de plus honnête homme. »

Comme la plupart des chansonniers dont les œuvres se sont répandues en France depuis une soixantaine d'années, Voitelain était ouvrier. Celait un homme sobre et laborieux. Il était né à Paris en 171)8, le dixième enfant d'une famille qui vivait pénil)lement du fruit de son Iravad; à huit ans. il entrait dans une fabrique, exposé à avoir

uno main broyée à In moindre imprudence, ou à tout autre accident que l'ignorance du danger rend presque inévitable à l'enfant. A treize ans, il était orphelin et continuait :i gagner sa vie par tous ]es moyens difficiles, qui seuls sont à la disposition de celui qui n'a pas eu le temps d'apprendre un métier. Vers sa vingtième année, il se fit imprimeur : ét;it qu'il ne devait plus quitter. G"<^st à ce moment de sa vie que l'amour de la poésie se révéla en lui.

Les sociétés chantantes étaient alors do création nouvelle et très fréquentées; les d(mii-dieux de ces joyeux temples avaient, noms Saint (îille. Festeau, Dauphin, René Faire, Perchelet, mais le grand prêtre était Debraux, et c'était justice, car ses succès seuls lui avaient conquis sa réputation et son titre.

G'élaitun dieu facile à aborderque Debraux. Voitclain se fit son ami, et bien lui en pril, car d'ignorant qu'il était des moindres règles de la versification, en peu de temps il se trouva à môme de produire des chansons coî*rt!cles, grâce aux bons conseils de l'auteur dti la Colonne.

Dans un i-ecueil du temps, (vers 1822), intitulé le Paladin, pidoiié par Berg«.'S de Lavernoze. un bravt^ forgeron ipji rimait en tirant son soufn(îl, nous trouvons des chansons de V'iilelain: elles sont Joyeuses et écrit(îs dans l'esprit vultairien que Béran^fr répandait dans l'air de celle époque. Voici un couplet de La Mh-i- /iasdcn :

Mùro Bastien, pourquoi sans cesse De Lise blâmer les amoLirs?

Lorsiiue le printemps la caresse, Laissez-la jouir des beaux Jours.

Les traits <jue Gupidon lui lance Sémousseront avec le temps ; Mère Bastien, de l'induis^ence :

Rappelez-vous de vos vingt ausî

C'est vers ce temps-là qu'il lit aussi la jolie chanson le Père Gérùtne, où l'on trouve un couplet purement bonapartiste; — un disait alors libéral.

Quand Erigone à nos cerveaux

Inspirait son délire, Nous remettions à nos chapeaux Les couleurs de l'Empire,

Puis flu Kremlin

Gérôme enfin Nous churbonnnit le dôme.

Ah ! que j'ai bu

De vin du cru Chez le père Gérôme !

Nous allons voir plus loin le poêle apprécier lui-même ses illusions politiques de 1825.

Voitelain fréquentait alors le Gymnase- Lyrique ; c'était une société de premier ord;-", rivale du Caveau moderne, où brillaient de toute la verve de leur jeunesse des maîliMîs chansonnie.rs tels que S.il^^at. Edouard Duiias, (iarien, Henri Simon, etc. C'est là fjue Voitelain chanta sa spiritueTe chanson : le fiai fn-nc. qui fut insérée dans un des volumes publu's par la société.

— 8îl —

• ■ Joyeux lurons,

Jeunes tendrons,

De l'allégresse .: , . .

EL vive la jeunesse ! ■';

Formez dt-s ronds

Et ma vieillesse Du temps qui presse Oublira les affronts.

Loin de me craindre, on me chante et l'on m'aimr ; Cli.-iquc ll.tcon se vide à ma Siuilé.

Si mon printemps connut le di.idème Mes cheveux blancs connaîtront la gaîté.

Jusqu'en 1830, les chansons de Voitebiin sont giiies, spirituelles, railleuses. Mais Itî mouvement des Journées de Juillet a n^is autre chose d au s les têtes : c'est alors que le vrai Voitelain, celui dont les œuvres nous restent, va se produire. Les idées humanitaires sont dans les cœurs, chacun cherche, essaye; des sociétés populaires se t'urment j)Our répandre la foi nouvelle, pour exprimer la plainte, pour faire entrevoirie but. >

La chanson serait une voix bien puissante, pour éparpiller la bonne parole mais quel estil celui (jui possède cetie voix ? Bi'Tanu;cr ? Oui, mais il ne veut s'affilier à aucune sociéi»'; ni en recevoir d'ordre ; Voitelain entreprend la lâche.

C'est alors que nous devons admirer celle volonté counhjiieuse ; le poète, il est vrai, e'^t dans toute la verdeur de son âf^e vl de son talent, -mnis la lainille est venue -et, pour rester honnête homme, il f.iut pens»'iau devoir avant de penser au droit.

Page 1