‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 15 sur 28 · LE VIEUX PROLÉTAIRE · texte numérisé non relu

LE VIEUX PROLÉTAIRE

Soixante hivers ont affaibli ma vue.

Soixante hivers ont énervé mon bras, Ah! c'en est fait, ma vieillesse éperdue N'e^rpère plus en des maîtres ingrats.

Du vert coteau qui me servait de couche Los vents du Nord ont flétri le ^azon. Gens du pouvoir si le mnlheur votis touche, Accordez-moi le pain de la prison.

J'ai vu là-biis le clocher de Bicêtre; Hier vers lui Je crus piendre l'essor. D'un fol espoir j'aimais à me repaître : Quoique bien vieux, je suis trop jeune encor. En attendant que vos lois bienveillantes D'un ciel plus doux me montrent l'horizon, pour ranimer mes forces défaillantes, Accordez-moi le pain de la prison.

Sur ma sueur d'opulentes familles Impudemment ont levé leur butin.

Par mon travail j'ai vu doter leurs filles, Et des garçons j'ai payé le f^tin.

J'ai vu briller mainte ignoble maîtresse, De faux plaisirs j'ai fourni le po>sim. Je ne puis plus engraisser la paresse : Accordez-moi le pain de la prison.

J'avais un fils; il était à l'armée

Quand ver- le Rhô-'e. en f'es jours de Ir^renr.

Des ouvriers la cohorte alfamée

De leurs patrons provocju.i la lureur.

Contre le plomb, le fer et le salpêtre

Le paiivie agneau déjendait sa toison.

Mon fils est mort en protége-ml le maître :

Accordez-moi le pain de la prison.

Que n'ai-jo^ h.^Ias! sans honte ot snns rourago, D'un gr.inrl seigneur augmenté fe bétail! Oui, J'aurais pu me soustraire au naufrage En préférant l;i livrée au travuil.

D'un plat valet le langage servile Peut obtenir des secours du bbison.

Il sait r.'mi[»er. . . Je ne sus qu'être utile : Accordez-moi le pain de la prison.

Mnis, dites-vous, voire faible nature Aux temps heureux n'a pns prévu la faim? — Est-re en trouvant à peine sa pâture Que la fourmi se crée un Icnrlemain?

Vous le savez, rnbeille on sa s=*gesse N'admit jamais Toisif à sa moisson.

Moi j'ai donné mon suc à la mollesse : Accordez-moi le pain de la prison.

Les chansons de Voilclain n'ont pas été recueillies en volume et ne le seront probablement jamais ; le slyle a vieilli, les institutions se sont modifiées : mais ce sont de précieux documents pour l'histoire morale et physique de la classe ouvrière.

Voitelain avait un fils, qui a publié en 1S8I une brochure où sont réimies une quinzaine des chansons de son père, il promett.'iil *?• recueil complot, mais ce fils est mort et la publication avec lui.

Les brochures républicaines publiées chez IVjuanet, sous Louis-Philippe, renferment beaucoup de vers de Voitelain. Los Uè^mblieaines de 184-8^ recueil édité par Durant!,, contient une vingtaine de ses chansons, il a écrit un certain nombre de pièces de vers

très belles : Le Pain volé, Cinq ans après, etc. En somme, Voitelain fut de 1830 à 18-48 un des militants convaincus de la cause républicaine. C'est un des vaillants parmi les ouvriers poètes.

Charles PONCY

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