‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 16 sur 28 · OUVRIER MAÇON A TOULON · texte numérisé non relu

OUVRIER MAÇON A TOULON

Depuis plus de vingt ans, Je recevais une lettre de Charles Poney le 1" janvier, il en recevait en même temps une de moi. Cette année, la sienne n'arriva pas. J'étais inquiet, et à bon droit, car le 6 du même mois sa missive me parvenait datée du 2 et 4 Janvier; Poney était malade, au point d'avoir été forcé de s'arrêter le 2, et de ne continuer sa lettre que le -4.

Mais il répondait avec sa rondeur communicative habituelle à certaines demandes que je lui avais adressées, et je ne le crus pas en danger. C'était malheureusement une erreur. La maladie empira vite, etlalettrequej'avais reçue est la dernière qu'il ait écrite : Charles Poney est mort à Toulon le 30 janvier de cette année 1891.

Quelle existence bien remplie que celle de notre poète! que d'activité il a dépensé depuis cinquante ans que son nom a été jeté à la foule comme celui d'un homme remarquable! cependant jamais il n'eut la pensée de quitter Toulon, où il était né le 2 avril

Sa notice jusqu'au jour où parut son premierlivre peut se résumer en quelques lignes ; nous les trouvons écrites par M. Ortolan, son premier biographe :

« Pauvre enfant, venu à de pauvres parents. <■( Jusqu'à neuf ans^ la vie de la rue ou des a champs, ou bien, gardé avec des enfants de « son âge, en petit troupeau, au prix de un « franc par mois pour chaque tête.

« A neufanslavie de travail qui commence : « manœuvre au service des maçons.

« Puis, au temps de la première commu- « nion, un essai d'apparition à l'école mu- « tuelle, suivie d'une année d'études chez « les frères de la Doctrine chrétienne; plus « tard, quelques mois à l'Ecole communale vc supérieure. De là, revenu au plâtre pour a toujours. »

M. Ortolan n'a pas été bon prophète. Poney n'était pas revenu au plâtre pour toujours, il a depuis occupé, à Toulon, comme nous le verrons plus loin, des emplois d'un ordre élevé.

Ce peu d'instruction suffisait h une nature aussi bien douée que celle de Poney pour ouvrir à sa pensée les horizons les plus étendus, et développer ses aspirations poétiques.

En peu de temps, aidé de quelques lectures : celle du Magasin Pittoresque surtout, il produisait des poésies qui étonnaient les rares personnes à qui il les montrait sans y attacher d'autre importance que celle du bonheur qu'il éprouvait à les composer. A vingt ans, Poney, qui alors passait douze heures par jour sur l'échafaudage à manier la truelle du maçon, publiait son premier volume sous ce titre : Marines, par Charles Poney, ouvrier maçon à Toulon. Un souffle puissant vibre

dans toutes les pages de ce livre : la mer est la grande inspiratrice du poêle. Il fait parler les floLs, il donne une voix aux rochers séculaires qui dominent la plage. Les vaisseaux cjui se pressent dans la rade sont ses confidents ; il les écoute et traduit en vers sonores leur langage.

A l'apparition des Marines (1842) on était édifié sur la poésie ouvrière. Cependant la jeunesse de l'auteur fit naître le doute dans quelques esprits qui crièrent à l'exploitation du titre d'ouvrier. Rien n'était cependant plus exact, c'était bien un véritable maçon maçonnant.

Voici une des pièces de ce premier volume.

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