NICOLAS DURAND
Au rui qui gouvernait la France L'an mil sept cent-quatre-vingt-six, J'avais promis obéissance ; Ecoulez bien, mes petits-lils :
Tant qu'il eut ce pouvoir suprême Oui dispense fortune et rang
A ceux qu'il aime, Je fus fidèle au roi quand même!. . , Et voilà Nicolas Durand !
La Révolution éclate :
De la cour pâlit le flambeau ;
Je change alors. . . Ma plume flatte
L'éloquence de Mirabeau ;
Puis quand la nation française
A la mort envoie un tyran
Dans Louis Seize, J'applaudis à Quatre-ving-treizc ! . .
Et voilà Nicolas Durand!
J'avais en imitant Barèrc, Salué Saint-Just et Couthon ; Je divinisais Robespierre ; (Jadis j'avais loué Danton !) Mais en Thermidor tout varie :
Chez Tallicn j'arrive en courant.
Là, je m'écrie :
Vous avez sauvé la patrie!. . .
Et voilà Nicolas Durand!
Avec Barras, le Directoire Fut le pouvoir selon mon coeur* Mais de Bonaparte la gloire M'éblouit; dès qu'il fut vainqueur
Dans une ode jo lui dis ; « Sire, Vous êtes héroï(]ric et grand!
La France aspire A vivre en paix sous votre cm[iire! ».. EL voilà Nicolas Durand î
Mil huit cent quatorze me trouve
Prêt à servir Je roi toujours;
Louis s'enfuit, mais je n'éprouve
Nul embarras... même aux Cent-Jour
D'un côté, désirant qu'il p;ute,
Je disais : Gloire au conquéranl.
A Bonaparte !
Et de l'autre : Vive la Charte ! , . , Et voilà Nicolas Durand!
Sous Louis Dix-huit, le jésuitisme Allant gouverner à nouveau, Le vent tournait au bigotisme :
Alors je me sentis dévot.
Tous les jours j'allais à confesse, Pour entendre d'un révérend
La sainte messe. . .
EL Dieu m'envoya la richesse. . .
Et voilà Nicolas Durand î
Quand la plébéienne colère Eut chassé le roi Charles Dix, J'écrivis : « Un roi populaire Doit nous conduire en paradis. »
Cette phrase nationale Me fit donner par Talleyrand,
— Ame loyale! — Une recette générale. . .
Et voilà Nicolas Durand 1
Février me prit dans ma cave.
J'en soilis après le combat, Criant : Le peuple était esclave, Grâce à nous sans frein il s'ébat; Plus d'odieux joug monarchique, Plus de distinction do rang,
Plèbe h^■roïquo î Vive àj.imais la Républicjue ! . . .
Et voilà Nicolas Durand!
J'ai fait ma fortune assez belle; J'ai surtout conservé mes os :
Mes potits-tils, cela s'appelle Savoir nager entre deux eaux. . .
Sous les rois, je fus royaliste, Des faveurs, si Considérant
Tenait la liste.
Je deviendrais socialiste. . .
Et voilà Nicolas Durand!
GILLAND, Gérôme-Pierre
OUVRIER SEnnURIKR, REPRÉSENTANT DU PEUPLE
Quelle existence remplie, que celle de ce brave Gillancl. Combien de soubresauts, de peines imméritées, subies sans se plaindre, combien de dévouement dans le cours de cette vie qui n'a été que de trente-neuf années.
Parmi nos ouvriers-poètes, deux ont été représentnnts du peuple : Lebreton, le calicotier de Rouen, ù qui je consacrerai quelques mots plus loin, et Gilland, dont la notice et les œuvres vont nous occuper.
Les grands parents de Gilland avaient été bergers de père en fils, son père le lutauFsi. Ce métier prête à la rêverie ; les paysans croient que les bergers sont un peu sorciers, pauvres sorciers ! ils sont simplement observateurs.
J'ai connu le père ds Gilland, il n'avait rien d'un sorcier, il parlait peu et ne disait c^ue des choses sensées et qu'il avait approfondies. Comme les neuf dixièmes des pauvres de son temps, cet homme de bon sens ne savait pas lire.
Gilland, Jérôme- Pierre, est né à Snint- Aulde, en Seine-et-Marne, le 18 août 1815, dans ces durs moments où la France en plein désastre était envahie par les armées
élrangèresque l'Eaipiro nous ramenait pour la deuxième fois.
On n'était pas riche dans la famille du berger, cependant vers sa sixième année, l'enfant fut envoyé à l'école du village; cela se renouvela pendant trois hivers, juste îissez pour apprendre à lire. Pauvres enfants, les cougréganistes, seuls professeurs d'alors, leur apprenaient les prières en latin quand ils ne savaient pas un mot de français.
Le petit Gilland, vers sa dixième année, senht s'éveiller en lui l'amour de l'étude. Les [uoyens lui eussent manqué complètement p(3ur satisfaire son penchant sans un vieil oncle qui possédait quelques livres et les prêta à l'en fan 1.
Dès (\\\c son temps le lui permettait, il sautait snr un de ses livres, et sous l'influence d'un bonheur inconnu de tous ceux qui n'ont pas éprouvé ce besoin d'apprendre, en retenait tout ce que son âge et son peu de savoir y pouvait comprendre.
Un malheur survint dans la famille qui vint aggraver lout à coup la situation déjà pénible : le père est atteint d'un mal terrible à la main, les médecins n'y voient aucun remède; il faut lui couper le bras! l'infortuné se résigne, il aura un bras de moins, mais il vivra! il a autour de lui six enfants qu'il faut nourrir, en route pour Paris, où Ton doit faire l'opération, à Paris, ô miracle! en quel(|ucs semaines le père de Gilland fut p^uéri.
Mais que faire dans ce grand Paris? Cet
homme n'a pas de mcUier, hcupousemonl que le courage, — celle ressoui-ce du pauvre — ne lui manque pas, il s'emploie à lout ce qui se préscnle : des commissions, des corvées souvent pénibles, des Iravaux rcbulanls, tout cela n'est rien pour* lui ; sa femme et ses enfanls ont du pain.
0 vous qui n'avez eu qu'à naître pour avoir en maniement l'or et les billets de banque, si vous réfléchissiez parfois aux souffrances endurées parles deshérités vous auriez pour eux moins de dédain et vous enseigneriez h vos enfants h les respecter comme ils le méritent, au lieu do les leur signaler coaime des êtres inférieurs et de perpétuer ainsi l'antagonisme qui règne sourdement entre les classes et les empoche de se rapprocher.
Gilland, notre futur Poète, avait alors onzii ans, il fut mis en apprentissage dans la bijouterie, le métier lui convenait nssez, il touchait de temps en temps quelques sous de pourboire des clients où il faisait des livraisons, et il pouvait ainsi acheter sur les quais, le dimanche, en se prouienaiil, un volume dépareillé de Voltaire ou de Rousseau, dont il savait faire son profit.
Malheureusement, il était sous les ordres d'un mauvais patron ; ils étaient dix apprentis dans la maison, tout cela était mené comme dans une prison. Les enfanis travaillaient quatorze heures par jour, et la nourriture était insuffisante. Il fallut changer de maison et renoncer à la bijouterie
— c'est alors que Gilland devint serrurier
— métier qu'il adopta et pî'aliqua jusqu'à son dernier jour, car nous le verrons mourir à son élau.
Gilland a vin^t ans.il vient d'échapper à la conscriplion. Son imagination s'est développée; des aspirations vers l'idéal le tourmentent, il veut donner cours à ses sentiments.
Le hasard place sur son chemin une fille sans moralité, et déjà prise dans l'engrenage du vice trop avant pour s'en dégap^er. Qu'importe! Une force irrésistible attire Gilland vers cette femme ; il veut la ramener au bien, l'amour la sauvera, dit-il. Croire h la pervcrsilé l'épouvante, la dégradation est le résuUîit d'une suite de circonstances malheureuses ; il aime cette femme!
Mais sa mère est là (jui veille, l'expérience de la chère femme lui ouvre les yeux, et un malin la IV.)lle aiméi^ disparaît au bras d'un riche enticteneur. Quand la plaie est trop gangrenée, elle .l'est plus cicatrisable, (îi'latid ressentit une vive douleur de cet abandon, ri phîura. — Il se dessine par ce trait cnmm • nature d'apôtre ; ce fut sa vie.
n.'piiis longtemps déjà l'ouvrier serrurier confiait ses idées au papier dans le silence des nuits — il travaillait la grammaire et parvenait, à force de ténacité, à écrire correctement la prose et les vers.
Il était alors en relation avec le tisserand de Lizy, son compatriote en Seine-et-Marne, qui venait de publier ses œuvres dont on Taisait grand bruit dans le département et à Paris.
Gilland doit faire une visite à Magu. il est heureux : il va serrer la main d'un confrère en poésie... Mais... un contretemps fâcheux survient qui l'en empêche : une commande de travail inattendu se présente, et pas de dimanche qui tienne ; il faut restera l'atelier. Cette situation inspire h notre poète les vers suivants :