‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 23 sur 28 · LA VEILLE DU DÉPART · texte numérisé non relu

LA VEILLE DU DÉPART

à Magu.

Palpitant de plaisir je vais à toi, mon maître; Demain dès le matin tu me verras paraître, Timide, l'apportant le fruit de mes travaux, Des vers.. . vers que je fais en faisant mes serrures, Au millieu des clameurs, des rires, des murmures Ue vingt voix s'unissant au bruit de vingt marteaux.

Ooirais-tu que les miens m'accusent de démence,

Je les laisse parler, je garde le silence,

F"*lus tard, j'aime à le cioire, on méjugera mieux.

Je vis avec moi seul en dévorant mes peines,

Et captif résigné, je supporte mes chaînes,

Espérant d'autres cœurs et des If^mps plus heureux.

Mais chassons loin de moi peine, dégoût, trislesse, Demain je vais te voir. . . Déjà je sens l'ivresse De mes projets formés pour passer ce beau jour. Je compte tant sur toi, sur ta noble franchise, Uu'il n'est pas de bonheur que l'càme idéalise Qui ne me soit promis en touchant Ion séjour.

Nous irons hors Lizy dont le parc est superbe,

Puis, tranquilles tous deux, à l'ombre, assis sur l'herbe,

Nous caujcrons, gaîment, ou, suivant le chemin.

Nous visiterons l'Ourcq et ses rives fleuries,

Aussi, bien loin, bien loin, tout au bout des prairies,

Certain endroit que j'aime appelé Vieux Moulin,

Revenant par Mary nous verrons le Calvaire ; Auprès l'enclos des morts. . . sur l'humaine poussière, Pour prier un instant, arrêtons-nous, ami. Vois-tu sous ce gazon dont la terre est couverte, Penchée, une humble croix, c'est la place déserte Où repose à jamais mon aïeul endormi.

Mon aïeul, bon vieillard au triste et doux sourire, Qui me grondait toujours en me voyant écrire : Enfant, me disait-il, eh quoi ! mais quel trésor Trouves-tu dans un livre et dans la solitude, Pour faire un ouvrier que te sert tant d'étude? Je feignais d'obéu', et j écrivais encor.

Ainsi je fe pai'lais, comme déjà ton hôte ; Tournant ma meule aussi, j'oubliais, comme Plante, l'n devoir qui jamais ne laisse de loisir. . . On m'appelle au bureau, car le patron arrive; 11 lient pour mon travail une expresse missive, Et voilà que j'apprends que je ne peux pai'tir !

Voilà bien la poésie ouvrière : du naturel, du cœur, et un grain d'amertume, qui perce dans la strophe :

Croirais-tu que les miens m'accusent de démence. Je les laisse parler, je garde le silence.

Cela est tristement vroi,le travailleur qui sort un peu du rang doit souvent lutter contre les siens autant que contre la classe bourgeoise.

Le vieux Magu avait la plume facile, et iï brève échéance, le jeune poète désenchanté t'eçut une charmante réponse à ses vers, en voici (juelques passages :

Oui viens me voir quelque dimanche Dans ma petite maison blanche, La coquette aux contrevents verts.

Je t'y recevrai comme un frère.

Je sais l'accueil que je dois Caire Au poète, à ses jolis vers.

Am'i ne restons pas au milieu du chemin ; Que le moins fatigué donne à l'autre la main, il faut de grands eiforts pour sortir de la route Uue suivent nos égaux ; je sais ce qu''l en coûte Au pauvre, non lettré, qui vit en travaillant, Avant que d'obtenir un regard bienveillant Ou riche, prévenu, qui pense que notre âme Ne peut, du feu sacré, receler quelque flamme. Aux souffrances d'autrui, peu fait pour compatir, Il croit nos cœurs peu faits pour aimer et sentir; H nous croit étrangers aux douces rêveries, Que font naître au printemps les bois et les prairies, L'aspect d'un beau ciel bleu, le doux chant des oiseaux, L'eau qui fuit en courbant de fragiles roseaux. Et les grands peupliei's que cette onde reflète, H croit que pour nos cœurs la Nature est muette.

C'est à nous, cher Gilland, de le désabuser.

Je te montie en ami la règle qu'il faut suivre, Sans jamais négliger le travail qui fait vivre.

Et qui nous rend indépendant.

Le travail est certain ; la poésie un rêve. L'un pourvoit aux besoins et l'autre nous élève

Vers Dieu, qui nous voit, nous entend.

Que de bon sens et d'expansion, dans ces strophes écrites d'un jet.

G'élail l'époque où cerLains joui-naux s'occupaient des classes travailleuses, leurs intentions étaient bonnes, mas c'était toujours le bouigeois par-lant de l'ouvrier. Il t'ulhiit entendre la voix de l'ouvrier plaidant sa cause lui-même, avec sa [)rosc laigueusc ei piri'ois incorrecte, mais exprimant sa r.iisère, ses souffrances, et exposant les remèdes à ses n:au\, avec conscience et netteté.

Gilland conçut alo; s le [)1;!n d'un orgnne (,'xclusivement rédigé par des ouvriers, il s'entoura d'un groupe d'amis intelligents et besogneux comme lui, et V Atelier fut fondé.

Cette publication, qui vécut pendant plus de dix années, est un recueil précieux des revendications de la classe honnête et déshéritée. C'était une œuvre collective, on ne sip^nait pas les articles.

Bûchez, qui fut depuis Président de l'Assemblée Nationale — catholique et papiste — dirigeait VAtelier, et lui avait inculqué ses principes : c'était un genre de socialisme chrétien, Gillaiid est resté dans cette couleur, vbien que s'occupantbeaucoup plus des souffrances terrestres de ses semblables que des choses du ciel.

Il écrivit aussi à la Ruche populaire, autre revue ouvrière sous la direction de Duquesne, un ouvrier imprimeur, ardent et convaincu. Là on reconnaissait ses œuvres : vers ou prose se terminait par le nom de Tauteur.

Entre temps, Gilland avait fait plusieurs visites à Magu et la fille du tisserand, une

mignonne el charmanlc enfant do dix-huit ans, travailleuse et intelligente, avait inspiré au jeune serrurier, un amourqui s'était terminé par un marinp^e.

Plusieurs capitalistes offrirent alors à Gilland des fonds pour s'établir, il n'accepta pas, son i^êve était l'association, (|ui seule, disait-il, doit affranchir le prolétariat. Ici encore nous retrouvons l'apôlre.

Voici une pièce publiée après quelques années de mariage du poète, elle a été très remarquée, le père est heureux, il dédie sa poésie à sa jeune femme, mais comme dans tous les bonheurs du pauvre, il s'y mêle un grain de tristesse.

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