LA MDSE ET LA NÉCESSITÉ
o la mère de mon fils.
L'iiirondelle revient — voici des fleurs écloses, Le miel et les parfums dans Tair sont confondus. C'est la saison des chants, poète et tu reposes, Tes attributs divins au mur sont suspendus.
La nature joyeuse étale ses merveilles ; Le jeune agneau bondit sur les monts empourprés, Des soleils cliauds et doux ont remplacé les veilles, L'émeraude scintille à chaque herbe des prés ;
Les roseaux caressants baisent l'eau murmurante Au sillon encor vert sautille la perdrix, Les chemins sont jonchés d'une neige odorante Que le vent fait tomber des cerisiers fleuris.
De précoces bourgeons palpitent sur la branche, Le souple chèvrefeuille aux arbustes s'unit, La violette arrive et l'aubépine blanche Couvre de ses rameaux les oiseaux dans leur nid.
Le ruissean qui serpente au flanc de. la montagne Sur les cailloux d'argent roule tranquille et clair, Une douce harmonie en ces lieux l'accompagne Tout est musique au cœur, tout est parfi^m dans 1 air
C'est l'espoir des beaux jours, c'est la saison prcinièro
L'aurore a salué son enfant adoré,
L'éloile a ravivé sa céleste lumière
Dor, de pourpre et d'azur le ciel s'est coloic.
La paix t'a ménagé de bien brilles retraites Au bois mvstérieux fraîchement revêtu, Chante et dans l'avenir tes couronnes sont prêtes Poète viens à moi, doux ami ra'entcnds-tu ?
— Oui ! mais je dois ma vie au labeur de la terre, Ce que tu veux de moi, le ciel me le défend 11 faut, dans mon grenier du feu pour non vieux pore Et chaque jour du pain pour nourrir mon enfant.
Auprès du travailleur la nécessité veille Comme un serpent caché pour erlacer ses pas, Partout elle le suit qu'il rêve ou qu'il sommeile, tarouche déïté qui voit mais n'entend pas.
On dit que le Poète a gardé dans son âme Bien des trésors cachés que Dieu seul a connus, Un ange a pris pour lui la forme d'une femme. . . Mais les jours glorieux ne sont jamais venus.
Quand arriva la révolution de février 1848, Gilland qui s'était mêlé aux combattants et dont le caractère et la probité étaient connus, lut envoyé, par le gouvernement, en qualité de commissaire extraordmaire dans ce pays encore sous le coup de drames terribles et récents; à Buzançais, il fallait
craindre des représailles sanglantes : Gilland prêcha la concorde et parvint, par de sages conseils, à maintenir ceux qui avaient des droits à la vengeance.
A son retour, il l'ut porté à la députai ion dans Seine-et-A'larne, la réaction le combattit avec ses armes ordinaires : le mensonge et la calomnie. — Il oblint près de vinsfl mille voix, mais ne Tut pas nommé.
En juin — lSi8 — qu/md éclnta ce! le formidable insuri'ection où tous les parlis politiques étaient mêlés, où l'on criait vive la République des deux côtés des barricades, pendant que les rues étaient jonchées de morts, Gilland ne voyant pas où ces scènes terribles nous conduiraient emprunta quelques francs à son ami Perdiguier, et, emmenant sa femme et ses enfants, partit pour Lizy chez le poète Magu son beau-père.
Arrivé à Meaux des exaltés se jettent sur: lui, raccusent d'être venu le dimanche précédent, à Meaux, distribuer des billets de mille francs pour exciter à l'insurrection, les têtes étaient montées ; dans ces moments la terreur rend les hommes fous, la femme et les enfants de Gilland sont bousculés et pour les sauver des fureurs de cette foule en délire, Gilland est arrêté et conduit à la prison de la ville, il y resta cinq longs mois, sans subir aucun interrogatoire. Pour utiliser ses loisirs forcés, il réunit en un volume une série de petits contes et ses poésies sous ce titre : les Conteurs oMtviers. Georges
Sand écrivit la préface de ce livre publié en i849.
Un juge d'instruction nommé Cadet Gassicourt, qui n'avait jamais interrogé, 7ii même vu Gilland lança contre lui un acte d'accusation basé sur le mensonge et l'effronterie. C'est l'œuvre basse d'un ennemi politique qui n'ayant ni cœur ni courage, se venge sur le vaincu.
Arriva le jugement, la justice enfln triomphait, Gilland fut acquitté. On s'était trompé, on l'avait pris pour un autre — et cœtera — trompé pendant cinq mois! durant lesquels le pauvre travailleur qui était le soutien de sa famille était resté éloigné d'elle.
Un peu plus lardledépartementde Seineet-Marne le nommait Représentant du peuple par 26,308 voix.
Pour caractériser la nature loyale de Gilland, je dois rappeler ici le fait suivant :
Pendant la période électorale, Gilland faisait un jour sa profession de foi dans la grange d'un village — la nuit tombait. On m'entend, s'écrie tout à coup l'orateur, mais on ne me voit pas ! qu'on apporte de la lumière et je continuerai; la parole peut mentir, la physionomie. ne ment pas ; il faut nous voir! la conviction avait donné delà vigueur à sa voix, et les électeurs applaudirent chaleureusement cet acte de franchise.
Gomme Représentant du peuple, Gilland vota toujours avec les républicains- socialistes, il s'acquitta de ses fonctions avec un courage et une ardeur fébriles, il ne man-
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CjUciil jamais aux séances de la Chambre, et pendant une partie de la nuit il écrivait pour La Feuille du Village dos arlicles qui s'y publiait en feuilleton et contenaient l'enseignement du plus pur dévouenjcnt à la cause démocratique,
La Feuille du y^illage était un journal à l'usage des campagnes. Pierre Joigneaux, alors Représentant du peuple et qui vient de mourir sénateur, en était le rédacteinen chef, il savait quel langage tenir aux paysans, et, tout en causant d'agricultur(ï avec eux, leur apprenait leurs droits et les initiait à la vie politique, la cause républicaine doit beaucoup à la feuille du vilinge.
Parmi les articles de Gilland une série avait pour titre Les Contrastes sociaux, dérogeant cette fois à son habitude, c'est nu journal Le Vote universel qu'il en donna la première étude, intitulée L^s Petits Enfants, Ce plaidoyer plein de calme est un pur chefd'œuvre de sentiment, de style et de raison: il s'en dégage une poésie qui porte aux larmes. — Il parait que cela excitait à la haine et au méijins des citoyens les uns envers les aut)^es, l'article fut incriminé et le gérant du journal condamné à six mille francs d'amende et six mois do prison.
Mais le procureur général, un sieur Suin — qui disait le sieur Gilland — aussi rusé* que réactionnaire, pour ne pas demander à l'Assemblée nationale une autorisation de poursuites contre Gilland, Représentant du peuple — autorisation qu'il pressentait bien
qu'il n'obliendraiL pas — déclara qu'il était impossible à un ouvrier de traduire sa pensée en un si y le digne des grands écrivains et que Gilland n'était pas l'auteur de cet arlicle remarquable, bien que subversif.
Dans SOS allusions, il désignait Georges Sand, comme auteur de l'œuvre incriminée — il fallait alors la poursuivre — il n'en fut rien. Gilland montra ses brouillons, sa copie envoyée au journal, tout fut inutile. — L'article était tombé du ciel, aucun auteur ne fut poursuivi pour l'avoir écrit. Ce fait est peut-être unique dans les annales de la justice.
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Lors du Deux Décembre 1851, de funeste mémoire, les quinze ou seize ouvriers qui siégeaient à l'Assemblée nalionale furent arrêtés et emprisonnés. Un seul ne le fut pas, Gilland! — Cette situation le rendait fou. Pourquoi, disait-il, pourquoi ne suis-je pas arrêté? et il se frappait la tête : que doivent penser nos amis? on me prendra pour un fciux frère, et jusqu'au 15 décembre il ne voulut pas sortir de chez lui, espérant toujours voir entrer les agents — il n'en fut rien.
Voici comment plus tard il m'expliqua ce qu'il pensait à ce sujet : — Quelques mois avant le coup d'état, me dit-il — le hasard m'avait procuré de causer, dans les couloirs de l'Assemblée, avec le vieux Gérôme Bonaparte, oncle du Président de la Repu-
blique. Je lui avais exposé la pénible situation des travailleurs, l'insuffisance des salaires et a\ec quel efl'roi le pauvre redoutait la vieillesse, qui ne lui laissait en perspective que l'Hôpital, quand on voulait bien Ty admettre. Notre conversation avait duré plus d'une heure et le vieux prêt-à-tout la termina par des éloges à mon adresse, en me disant : « Vos idées sont des meilleures venez nous voir à TElysée, vous serez le bienvenu, nous pensons comme vous, et autres mensonges. » — C'est certainement à cette conversation que Gilland dut do ne pas avoir son nom sur la liste des proscrits. Une minute de remords avait traversé le cerveau des conspirateurs.
Ces trois années d'un surmenage consécutif de travaux de toutes sortes et la peine de voir tomber la République aux mains des traîtres qui ne cherchaient qu'à l'étouffer après lui avoir juré fidélité, la complicité des foules hébétées et irréfléchies, tout cela produisit chez Gilland un état d'affaissement qui devait le conduire au tombeau.
Il se retira à Château-Thierry et reprit la lime et le marteau du serrurier. Mais cela dura peu, il mourut en mars 1854, âgé de 39 ans, il laissait une veuve et quatre garçons ; c'était la misère pour cette honorable famille. Mais le parti républicain comptait dans ses rangs des cœurs généreux : Charles Kestner, son collègne, député du Haut- Rhin, se charge de deux des enfants de l'ancien ouvrier député ; ils reçuren
clans cette famillle avec une instruction qui assura leur existence plus tard, les principes de haute sagesse qui t'ont les hommes utiles, les hommes de progrès, ils occupent aujourd'hui des emplois d'une certaine importance.
Le plus jeune, MarcGilland, élevé par sa mère est un bon ouvrier typographe, Poète à ses heures : il a publié des vers remarqués dans les Cor/iieh'cots, le Siècle Typographique et un peu partout.
La veuve de Gilland, Mademoiselle Alagu, est morte à Paris en 18H6. le 2 décembre.
C'est <à Cliâteau-Thierry que l'ouvrier — représentant du peuple se repose des fatigues et des souffrances d'une vie toute de dévouement et de travail dans un tombeau élevé par souscription.
Quelques mois après sa mort, Gilland fut exhumé du caveau provisoire où il avait été déposé, pour être porté à sa place définitive. Ce jour-là, la petite ville de Château-Thierry fut assiégée de mouchards et de soldats envoyés de Paris — et la préfecture du département avait ordonné que l'exhumation fut faite avant le jour! — l'Eaipire craignait môme les morts !
Georges NICOLAS