‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 5 sur 28 · L'ENFANT A LA GUITARE · texte numérisé non relu

L'ENFANT A LA GUITARE

La pauvre enfant chantait, suivant la foule avare,

Et sous ses doigts L'accompagnement faux d'une vieille guitare

Aidait sa voix.

La paiivre enfant disait : quel froid, ma mère est m(ute.

Bruine et douleur.

L'inslrunient murmurait : passant, la brise est forte,

Ouvre ton cœur.

La pauvre enfant disait : quel givre! et comme il tom^be.

Le jour finit.

L'instrument murmurait : la petite rolombi:

N'a pas de nid.

La pauvre enfant disait : hélas ! nul ne m'appelle.

Il se ftiit tard.

L'instrument murmurait : (|uoi, riche, rien pour elle,

Pas un regard !

La jjauvre enfant disait : quel froid ! ma mère est morte,

Le ciel est noir.

L'instrument murnmraif: passant, ouvre ta porte

Au désespoir.

L'enfaut se tut, la faim la traîna d'un oil souibre

En lieu fatal.

Et l'instrument pleuia, louibant brisé dans l'ombre :

Livrée au mal.

Ce petit drame est œuvre d'art et de co3ur. Voilà le poète, donnons maintenant la notice de l'homme.

Savinien Lapoinle est né à Sens, en 181^, c'est-à-dire qu'il est en plein dans sa soixantedix-huitième année, ce qui ne l'cmpèche pas

d'être robuste^ d'avoir la tête solide et la clarté dans les idées comme à tren.le ans.

Il est venu à Paris en 4814, avec ses parents, chassés par l'invasion. Son pèn^ était cordonnier, il fut cordonnier. Il le fut et en vécut jusqu'à l'âge de quarante-cinci ans. c'est vers 1856 que Déranger conseilla à Lapointe d'accepter un modeste emploi dans l'administration du Gaz. — Vous aurez plus de temps pour écrire et autour de vous plus de silence pour penser, lui disait Bérangcr. 11 occupa son emploi pendant trente ans et ne prit sa retraite qu'à la suite d'un accident qui le força à garder le lit pendant plusieurs mois.

L'œuvre littéraire de Savinien est considérable. C'est une tête sans cesse en mouvement que la sienne. C'est toujours avec ardeur qu'il se met au travail, la fièvre le prend dès qu'un sujet l'empoigne et ne le quitte qu'à la dernière ligne. Lapointe n'est pas un vaniteux, mais c'est un homme qui connaît sa valeur. Au demeurant aimant à rire et au besoin à chanter. Son amour pour Béranger n'a pas vieilli, il a vécu pendant de longues années dans l'inlimilé la plus étroite du maître chansonnier et de son entourage. Comment fréquenter ainsi Béranler sans donner à la chanson une partie de sa verve et de sa verdeur? cela était impossible. Savinien a écrit une cinquantaine de chansons, elles sont jolies, mais ce sont des chansons pour être lues plutôt que chantées: . c'est le contraire de ce qui se fait aujourd'hui

pour nos concerts. Je citerai parmi les plus remarquables : la Violette, t Hôtellerie, la Cigale des rues, i Ivrogne, Pauvre Denise, et surtout, dans la l'orme bien personnelle au poète, Madeleine, tableau saisissant de cette martyre qu'on nomme la femme du prolétaire ; la voici tout entière :

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