MADELEINE
Toute sa force est dans son âme,
La peine, voilà son avoir.
l^our s'appuyer, la pauvre femme
N'a que l'amour de son devoir.
De l'œil couvant sa maisonnée,
« Allons! commençons la journée,
Dit Madeleine en se levant,
M Qu'il fasse soleil, pluie ou vent.
La lâche est rude.
Mais de soutfrir J'ai l'habitude,
La tâche est rude! »
Son mari Claude est un ivrogne
Au ton brutal, aux durs propos;
A la maison sans cesse il grogne,
Noyant sa gaîté dans les pots,
Quoi, toujours le nez dans un verre?
Madeleine, sa ménagère,
Va l'arracher au cabaret
Et dit, recevant maint soufflet :
La tâche est rude, Mais de souffrir j'ai l'habitude,
La tâche est rude!
Pourtant chacun convient que Claude Est un habile compagnon, Mais comme il a la tète chaude.
11 se brouille avec son patron.
Madelon prie, et sa supplique Le fait rentrer à la fabrique.
('Jaude y revient clopin dopant. ., Madeleine dit en rentrant :
La tâche est rude, Mais de souffrir j'ai l'habitude,
La tâche est rude!
Voici le soir de la quinzaine, Il luut lutter, ruser, ramper.
Non, l'héroïque Madeleine N'en ferait pas plus pour tronriper.
A la caisse elle reste ferme, 11 s'agit de payer le terme.
Claude a cédé tout en jurant.
Madeleine dit en rentrant ;
La tâche est rude, Mais de souffrir j'ai Thabitude,
La tâche est rude !
Tandis qu'on soupe à la mansarde Elle court chez le boulanger (Iratter la taille babillarde, Régler le gîte et le manger.
Pour son hommiC, que cela touche.
Elle achète et met sur la couche Veste neuve et feutre à poil ras.
Puis, souriant, dit dans ses bras :
La tâche est rude.
Mais de souffrir j'ai l'habitude,
La tâche est rude!
Enfin sur cette route amère La maladie, au cours fatal, Conduit la malheureuse mère Au lit fiévreux de rhôpital.
Par ses enfants se voyant suivre.
Madeleine dit : je veux vivre,
De moi tous ont besoin encor
Je vivrai, quel que soit mon sort.
La tâche est rude.
Mais de souffrir j'ai l'habitude,
La tâche est rude !
Ce n'est pas là de la fantaisie; celui qui a peint ce tableau avec des couleurs aussi vraies dans leur crudité, en a dû voir les personnages vivants ; il a vécu parmi eux, et 1 inspiration lui est venue quand la douleur débordait de son âme.
Savinien Lapointe n'a pas écrit que des poésies et des chansons, il a en portefeuille sept pièces de théâtre : drames et comédies, en vers et en prose^ elles ont toutes été refusées, malgré leurs qualités incontestables, mais ce n'est pas le genre à la mode. Il doit s'en consoler en pensant que Balzac n'a jamais pu être à la mode au théâtre.
L'éditeur Lemerre a publié deux volumes de contes pour les enfants : Il était une fois et En ce temps-là, qui sont les dernières publications de notre poète. Ces titres sont charmants, ils attireront l'œil des enfants et les feront sourire. 11 faut relater aussi : Mémoires sur Béramjer, un livre intéressant et documentaire — style du jour — et Savinien Lapointe nous promet à courte échéance les Réprouvés, un volume de vers, très moderne par la forme, très hum-ain par le fond; ce livre sera certainement des plus curieux. Nous attendons aussi les Mémoires d'un vieil insurgé. C'est là que nous guettons le poète, j'espère que c'est dans ce livre qu'il
nous dira pourquoi il s'est tout à coup égaré dans un camp oii le combattant républicain de 1834 n'aurait jamais dû figurer. 01 ironie de la pensée! croire que le drapeau de la démocratie peut être surmonté d'un aigle : cette démocratie-là n'est qu'une parodie. La démocratie n'a pas d'autre drapeau que celui de la République.
Aujourd'hui Savinien a quitté Montmartre, 011 il a vécu longtemps, très estimé de tous. Avant de partir, il a écrit à un journal de la localité une charmante lettre où il trouve à son départ une consolation : les rossignols sont partis et les corbeaux sont arrivés, dit-il, en faisant allusion aux grands jardins disparus et au Sacré-Cœur installé sur la vieille butte. 11 habite un village près de son pays natal ; son existence y est calme, sa modeste pension de la Compagnie du Gaz, jointe à celle de la Société des Gens de Lettres, le mettent à l'abri du besoin.
Mais le mouvement, l'activité^ la vie intellectuelle, l'entourage, Paris enfin, tout cela manque au vieil artiste, au vieux penseur; il a peur de se rouiller et je suis certain que nous ne tarderons pas à le voir réintégrer la butte. Tant mieux. 0 Paris ! Gustave Nadaud
l'a dit :
Infidèle maîtresse Qu'on veut quitter et qu'on reprend toujours.
Eugène Baillet.
Le cliansonnier Charles GILLE
Au maître cliansonnier Gustave Nadaud.
Mon cher ami^
Charles Gille est le nom d'un chansonnier de grand mérite, et ce nom, qui fut un moment célèbre, va chaque jour s'effaçant de la mémoire du peuple; encore quelques années et l'oubli l'emportera, comme il en a emporté tant d'autres si nous ne le sauvons pas.
Je choisis le moment oîi la chanson prend une allure et une désinvolture que nous ne lui connaissions que par les hors-d'œuvn* de certains chansonniers, pour te retracer la vie et te rappeler les œuvres de ce poète populaire, pour qui la chanson était une mission.
Tu vivais dans un monde très différent du sien, mon cher Nadaud, oii ses refrains n'arrivaient qu'indirectement et comme des échos afTaibhs : c'est pourquoi je suis heureux de te faire connaître comment sont nées ces chansons qui ont fait leur tour de France sur l'aile du succès et n'ont laissé le nom de leur auteur que dans la mémoire de quelques fervents amis.
Ah! les chansonniers d'aujourd'hui ne se donnent pas tant de peine, ils ramassent tous les sujets que leurs devanciers ont jugé
trop peu dignes d'être chantés, et, leur talent aidant, car le talent ne leur EQanque pas, ils ont vite trouvé un auditoire pour les applaudir. Aussi nous entendons dire chaque jour : la chanson se meurt, la chanson est morte ; n, i, ni, adieu Béranger !
Je réponds : adieu Béranger, c'est possible, il a remué la France pendant vingt ans avec ses refrains, il y a soixante ans de cela, sa part est faite, à d'autres; mais si Béranger et les chansonniers de son école ont cessé de plaire, la chanson n'est pas morte pour cela, et elle ne peut mourir en France, elle fait partie de notre vie. C'est par elle que chaque époque traduit. ses sensations, ses aspirations, ses événements.
Il est donc logique qu'elle se transforme, qu'elle change d'allure et de voix, et il ne faut pas s'étonner du mouvement qui se produit de ce côté depuis quelques années et révolutionne nos amis de la Lice et du Caveau. Il faut constater ce qui existe, c'est de la statistique.
Ah! s'il s'agissait d'apprécier, de comparer la chanson d'hier à celle d'aujourd'hui, je ne serais peut-être pas de l'avis de M. Ernest Lefèvre, qui met Jules Jouy audessus de Béranger (c'est imprimé) je dirais que les brutahtés modernes me font parfois regretter le vieux jeu et que la Ballade des Derrières froids de Mac-Nab ne me fera pas oublier le Bataillon de la Moselle de Charles Gille, voire même la plus modeste pastorale de Pierre Dupont.
Mais je le répète : je constate; et la chanson, loin d'être morte, ne me paraît avoir jamais été plus fêtée que depuis quelques années ; elle a changé de forme et de but, voilà tout : plusieurs journaux parisiens publient quotidiennement des chansons, il y en a de très remarquables; si on ne les chante, pas c'est que celle d'aujourd'hui fait oublier celle de la veille.
Les étalages des libraires sont émaillés de volumes des néo-chansonniers dont les noms commencent à se faire jour dans le public. Ces recueils, aux couvertures multicolores et chatoyantes, sont édités luxueusement... et... ils se vendent; on les demande en librairie; ce qui ne se produisait plus depuis longtemps pour les volumes de chansons.
Ajoutez à cela que des critiques bien notés crient bravo et que les premières maisons musicales publient lesdites chansons en grand format avec de superbes dessins ; elles ont leurs petites et grandes entrées dans la clientèle la plus aristocratique du noble faubourg, comme dans les caboulos du Bou'- Mich'. Donc on chante, la chanson existe. Le Chat-Noir, un café artiste oii le public paraît beaucoup s'amuser, est le grand foyer d'où est partie la chanson du jour, il a donné son nom au genre.
Un fait à l'appui :
Un de nos maîtres chansonniers dont tu connais bien le nom, mon cher Nadaud, se trouvait dernièrement dans un des magasins
— sodé musique des mieux fréquentés. Une dame du meilleur monde était là feuilletant les romances, une belle jeune fille accompagnait la dame : — Maman, lui dit-elle de l'air le plus sérieux : surtout prends du Chat-Noir.
Vous le voyez : le Chat-Noir littéraire est le grandinspirateur du jour. Geladurera-t-il? le temps est un bon juge et mon modeste avis est que le genre Chat-Noir est en Httérature ce que le Boulangisme était en politique. — Tais-toi, Nadaud, la parole est à M. Xanrof pour nous dire : la Ballade des Miches ou à M. Mac-Nab qui nous fera entendre le Clyso-Pompe^ cela se termine par ces deux vers suaves, adressés à une dame :
Si bien qu'en m'éveillant j'étais bien convaincu D'avoir toute la nuit contemplé
Le vers est tout entier dans le volume.
Voilà certes des titres et de la poésie délicieusement modernes.
Revenons à Charles Gille.
Ce prolétaire remarquable naquit à Paris le 6 janvier 1820. A six ans ses parents le mirent à l'école mutuelle de son quartier, d'où il sortait à douze ans pour entrer en apprentissage. Sa mère était corsetière; elle le fit coupeur de corsets, profession qu'il exerça longtemps. Doué d'une intelligence peu commune et qu'il s'appliquait à cultiver par la lecture assidue des poètes, des historiens et de tous les bouquins que le hasard lui procurait, Charles Gille, à seize ans, la
tête pleine de chansons, rimait correctement. Si la forme laissait parfois à désirer, la pensée était déjà claire et originale.
En i839, il chante à ses amis : la Fête des Champeaux, œuvre de revendication d'un sentiment très élevé. Le chansonnier a trouvé sa forme et sa voie, il sait encadrer ses sujets. Si la scène de la chanson se passe au seizième siècle, les allusions sont saisissantes, et c'est au nom des opprimés du jour que le poète se fait entendre.
Le tambourin a réveillé nos plaines;
Sous ces ormeaux,
Sur ces coteaux Si beaux, Dansez, bourgeois, varlets, vilains, vilaines, C'est aujourd'hui la Fête des Champeaux.
Thémis des grands se fait la protectrice, C'est en tremblant que j'implore les lois, La prison touche au Palais-de-Justice Pour le manant qui réclame ses droits.
Mon fds est mort en défendant la cause D'un peuple ingrat qui semble l'ignorer : Je ne sais pas où sa cendre repose, On me défend même de le pleurer.
Dès ce moment Gille ne s'arrête plus; il produit sans cesse ; les sujets les plus divers abondent sous sa plume. Une pensée géniale le guide : il veut enseigner au peuple ouvrier, qui vient l'écouter et l'applaudir dans les réunions chantantes, l'histoire de la Révolution française en chansons. Il commence la
série par le Vengeur, et bientôt tout Paris chante :
Les marins de la République Montaient le vaisseau le Vengeur.
Puis viennent successivement le Départ fie la Garde nationale en 1192, la Trente-Deuxième demi-brigade, le Bataillon de la Moselle.
Voici cette chanson, qui a été dénaturée dans plusieurs éditions, copiée sur le manuscrit autographe de Charles Gille :