‹ De quelques ouvriers-poètesChapitre 8 sur 28 · LA FÉE AUX AIGUILLES · texte numérisé non relu

LA FÉE AUX AIGUILLES

La tête encor toute échauffée Par un conte do l'Orient, J'ai voulu créer une fée Au visage frais et riant, Aux mains alertes et gentilles, A taille au gracieux contour; C'est pourquoi la fée aux aiguilles Un beau matin m'a dû le jour.

Elle fréquente la mansarde Que le vent cherche à lézarder :

Au toit où le travail s'attarde On la voit aussi s'attarder.

Quand s'endorment de pauvres filles, Que harcèle un travail sans fruit, La petite fée aux aiguilles Abrège leur tâche sans bruit.

A l'ouvrière nonchalante,

Elle dit : fais ce que tu dois.

De l'enfant vive et pétulante

Souvent elle pique les doigts.

Des vieux moutiers ouvrant les grilles,

Aussitôt que l'aurore a lui,

La petite fée aux aiguilles

Des nonnes vient charmer l'ennui.

Ho-nte à qui déserte la route Que la vertu trace au travail ; Sait-on plus tard ce qu'il en coûte Pour rentrer à l'humble bercail?

Eh quoi! céder pour des vétilles, L'honneur, bien si doux à garder. . .

Toujours à la fée aux aiguilles, On devrait le recommander.

La vie de Charles Gille fut triste. Seul, l'amour de la chansony fît pénétrer quelques jours heureux. Nature très droite et très indépendante, cet homme vaillant et courageux ne recula devant aucun labeur pour vivre honorablement. On l'a vu travailler dans une fabrique de blanc de céruse ; plus lard il traîna une voiture dans les rues de Paris, en qualité de garçon de magasin, et, dans les dernières années de sa vie, il donnait des leçons de français et d'écriture, à raison d'un franc le cachet. Ses élèves demeuraient plus souvent au sixième étage qu'au premier : cela donne une idée des ascensions qu'il devait accomplir pour

arriver à gagner cent francs par mois.

Ses chansons ne lui rapportaient rien : les éditeurs Eyssaatier et Durand le rétribuaient à raison de cinquante centimes le couplet. — J'ai là ces comptes écrits de sa main. Seul l'éditeur Vieillot fit tomber quelques pièces blanches dans la poche du chansonnier.

Le miheu dans lequel Charles Gille eût trouvé un entourage fraternel et susceptible de l'aider à se produire au grand jour de la publicité sérieuse, et à tirer ainsi profit de son talent, ne lui était pas accessible : l'argent lui manquait, il subissait la misère, mais il ne se plaignait pas. Il a eu des relations suivies avec Béranger, qui l'appréciait beaucoup et le citait souvent comme un vrai chansonnier, et jamais le vieux poète ne l'a entendu proférer une plainte. Nadar a placé Gille dans la rarissime et précieuse feuille intitulée Le Panthéon Nadar ; il v fisi'ure avec son inséparable pipe.

C'est fatigué des cahots de la vie, désenchanté et doutant de lui-même, qu'un matin, le 24 avril I806, après avoir soldé un petit compte de deux francs — son unique dette — à un boutiquier voisin, Gille se pendit dans sa chambre, au moyen d'une corde; il avait laissé la clef sur sa porte, et quand ^jme Ketly s'aperçut de l'accident, il était mort depuis une heure.

Gille était d'un naturel gouailleur, son rire était sarcastique et le fond de son caractère était sombre. Le regard vague de ses yeux noirs dénotait une préoccupation constante;

était-ce la lutte contre la pensée du suicide? Cependant il avait su créer autour de lui un groupe d'amis très sympathiques et d'un dévouement absolu. Parmi les chansonniers nous le considérions comme notre maître, la première place était pour lui partout; il fallait donc cju'il fût bien las de la vie et de la lutte pour qu'il nous quittât volontairement à trente- six ans î

Les cent cinquante chansons de Charles Gille sont disséminées dans des publications oubliées ou des feuilles volantes; je les ai toutes retrouvées et réunies en un volume manuscrit. Il y a là une œuvre qui compte dans l'histoire littéraire et philosophique du XK*" siècle et qu'il faut sauver de l'oubli.

Charles Gille a composé une vingtaine de musiques pour ses chansons, ce sont des airs presque tous devenus populaires. On lui doit aussi un acte en vers, pétillant de verve et d'esprit, intitulé le Barbier de Pézenas ; il a été publié dans le journal le Témoirij rédacteur en chef fîenry Lecomte.

Voilà, mon cher Nadaud, en abrégé, l'homme et les oeuvres, c'est-à-dire un vaillant citoyen et un grand chansonnier.

Quand le moment sera venu de publier les chansons de Charles Gille je te demanderai un mot pour les présenter au public, tu ne l'as pas refusé à Pottier, tu ne le refuseras pas non plus cette fois, parce que tu es, nion cher Nadaud, tant pis pour ta modestie, nonseulement un maître chansonnier, mais un homme dont le cœur est à la hauteur du talent.

Eugène Baillet.

Louis- Marie PONTY

Chiffonnier, forgeron, etc.

Le nom de Ponly n'est pas souvent arrivé aux oreilles du public; ce n'était pas moins un vrai poète du peuple et un chansonnier de la bonne école; c'est à ce double titre que nous lui devons une place dans notre galerie. Le nom de ce prolétaire mérite de ne pas descendre avec lui dans la fosse commune... Qui s'occupera des nôtres si nous les oublions nous-mêmes?

Combien de rimailleurs sans conscience et sans but sont arrivés par adresse ou circonstance à produire leurs œuvres dans tous les recueils à Paris et en province avec leur portrait et leur peu intéressante biographie, et dont le bagage littéraire est bien au-dessous de celui de Ponty. Souvenons-nous des humbles et ne passons pas devant leur tombe sans y déposer la fleur du souvenir.

Louis-Marie- Ponty était né en 4803 à Paris, le 26 janvier. Ses parents étaient des artisans aussi honnêtes que pauvres; il était tout jeune encore quand son père mourut; sa mère n'avait pas de métier, elle fut tour h tour marchande des quatre saisons, blanchisseuse, femme de ménage. Ponty avait une sœur aînée, cela faisait trois personnes à vivre sur le gain de la pauvre mère, heu-

reusement que son courage était assez grand pour dominer sa malheureuse situation , aussi Ponty, à soixante-dix ans, pai-lait-il encore de sa mère avec des larmes dans la voix.

Dès queTenfant eutl'âge de tenir un outil, c'est-à-dire neuf ou dix ans, on Tenvoya dans les ateliers... Où a-t-il appris à lire?... Il n'en sait rien. Il ne se souvenait, en fait d'instruction, que de quelques leçons d'écriture que lui donna un bon voisin, ancien Conventionnel du nom de Bréard, devenu herboriste, qui l'avait pris en amitié.

((Je me souviens de ce brave homme avec ( grand respect, disait Ponty qui aimait à ( rappeler ce souvenir; il chantait toujours

< en arrosant de nombreux pots de fleurs ( qui ornaient la devanture de sa boutique;

< on le vénérait dans le quartier, cependant

< les commères se le montraient en disant : ( C'est un Jacobin I Jamais il ne donnait son ( avis sur les événements du jour. Il fermait

< religieusement sa boutique le dimanche, « mais il n'allait pas à la messe ; sa figure

< était belle et son ensemble imposant. » Les seules paroles de cet ex-président de

la Convention, restées dans la mémoire de Ponty, sont celles-ci : ((Apprends bien, mon enfant; si les hommes étaient plus instruits, ils ne seraient peut-être pas si méchants.' » Ce vieux Conventionnel ouvrant ainsi son cœur à un pauvre enfant à qui il apprend h écrire dans une arrière-boutique d'herboriste, voilà un joli tableau de genre à faire.

L^ltelier n'était pas ce qu'il fallait au jeune Ponly, le travail libre avant tout convenait seul a sa nature un peu bohémienne quoique courageuse; quelques sous pour acheter du pain et des livres, c'était le bonheur ! A vingt ans il était chiffonnier, ce qui ne Tempêchait pas d'avoir déjà une bibliolkèque composée de livres achetés sur les quais et chez les marchands de bric-à-brac. Il avait lu en partie Voltaire et Rousseau et connaissait assez pour en causer les philosophes du dix-huitième siècle.

Quand Yiennet de VAcadémie française publia son Epitre aux chiffonniers qui fit un certain bruit, Ponty lui répondit par une lettre que j'ai sous les yeux, lettre pleine de bon sens et bourrée de citations littéraires... Ce chiffonnier de vingt-deux ans répondant à un académicien ne manque pas d'originalité et montre chez ce jeune citoyen une parfaite conviction de l'égalité des hommes devant la raison.

Ponty avait déjà rimé une Efdtre à Voltaire, un poème en trois cents vers intitulé : La Religion ou les Erreurs de quelques-uns et la mienne \ une jolie pièce sur la Mort du général Foy et un grand nombre de chansons qu'il chantait dans les goguettes d'alors, où trônaient Debraux, René Faivre, Dauphin et autres rois, tous amis du poète.

Il y a bien là, comme on doit le penser, f(uelques couplets en l'honneur du grand homme, mais c'est avant tout l'esprit voltairien qui domine ; cela est bien rimé et rythmé.

Ne fallait-il pas une nature d'élite et une volonté de fer pour être arrivé à ce résultat dans le milieu oii vivait Ponty?

En 1826 nous le retrouvons tireur de soufflet d'un forgeron poète qui se nommait : Berges de la Vernoze; ce dernier allait publier un recueil de chansons sous ce titre qui sent bien son 182G : le Paladin. Ponty est admis à l'insigne honneur d'y collaborer; être imprimé! ô bonheur I et puis, bonheur bien plus inespéré, une de ses chansons, le Chiffonnier du Paiiiasse, est chantée partout, on l'entend sur les places publiques et dans les sociétés chantantes. En voici le premier et le dernier couplet :

Las de végéter dans la classe Des rimailleurs gagne-denier, Je viens de grimper au Parnasse Et m'en suis fait le chiffonnier.

J'ai pris, ce qui n'est pns trop bête, Pour croc la plume de Panard Et le crâne d'un vieux poète Pour lui servir de Corbillard.

Des favoris de notre scène Si je trouve un jour les écrits, Je veux, content de cette aubaine, Honorer ces divins esprits.

Quant à ces œuvres trop légères, Dont nous sommes assassinés, Je les conserverai, mes frères.

Pour en faire des. . . torche-nez.

Ponty publia à cette époque dans différents recueils : Mon ombre, Travail et Plaisir, Point

d' Il ij mimée, Défense de la barbe et quantité d'autres couplets qui ne manquent pas de valeur, puis continuant à lire et à étudier, le joyeux chansonnier, qui touchait à la trentaine, se métamorphosa tout-à-coup et ne produisit plus que des œuvres sérieuses. 11 correspond dès lors avec Béranger, Michelet, George Sand, il s'affilie à la famille Saint-' Simonienne et s'occupe avec amour de toutes les questions philosophico-politiques à l'ordre du jour, qu'il discute et enseigne avec toute l'ardeur d'un néophyte, par des articles dans le Bon Sens et autres j'ournaux de la même nuance, et lorsqu'on 1840, Olinde Rodrigues révéla au monde politique et littéraire la pleïade des poètes de l'atelier par lapublicaiion des Poésies sociales des ouvriers. Ponty, qui a trois pièces importantes dans ce livre, fut un des plus remarqués.

Il est vrai qu'il y avait une antithèse tellement grande entre sa poésie et sa situation, que la surprise était bien naturelle.

Quand on avait lu des vers pleins de vigueur et de lyrisme comme ceux-ci, dédiés à son ami Gauny ;

Quand ta lyre, Gauny, saintement prophétique,

A ton liibou module un concert sérapliique,

Qui rend la vie aux morts et l'espoir aux mourants,

En leur montrant celte vie éternelle

Toujours plus sainte et sans cesse plus belle, De la bonté de Dieu le plus doux des présents

Qu'il fait à toute àme immortelle,

Ainsi que le disent tes chants ;

Qu'importe ! ai-je dis-tu, besoin de la connaître, Tout est éternité, rien ici n'est à naître,

Tout respire, tout gît, au sein même de Dieu,

Soleil, ciron, tout est de son royaume;

Dans l'univers il n'est pas un atome A venir ou venu, qui ne prouve son feu.

Toi même es plein de son arôme,

Et l'infini c'est le Saint-Lieu.

et qu'on arrivait à la signature, on était tenté de croire à l'imposture en lisant : L. M. Ponty, ouvrier en vidanges. Rien n'était cependant plus vrai. Quand on faisait remarquer h Ponty ce qu'il y avait de répugnant dans ce métier : — Bah! répondait-il, on n'y pense pas ! et puis j'ai toutes mes journées à moi pour aller bouquiner sur les quais ou pour écrire en plein soleil! Mais ses amis s'insurgèrent contre cette situation, et, bon gré mal gré, il accepta un petit emploi au chemin de fer. Aussitôt en place, il envoie à son vieil ami Mathelin, resté dans le chiffon, une chanson où se peint sa pensée entière et vivace :

Te rappelant ce chien et ce loup maigre

Par Lat'ontaine autrefois célébrés.

De l'employé plus esclave qu'un nègre

Avec raison tu plains les fers dorés.

Un coup de plume éteint son existence,

Toi, mon vieux loup, heureux quoique moins gras,

Nul n'a de droit sur ton indépendance.

Ton métier libre, oh! ne le quitte pas!

Laisse-les donc t'insulter dans la rue, Vrai lazaronne aussi libre que l'air, Va! tout outil n'est qu'un poignard qui tue La Liberté, de nos biens le plus cher. . .

oo

Ponly se maria, il eut une fllle; son amour pour son enfant était de Tadoration. . . A sept ans Tenfant mourait. . . Sa douleur fut tellement vive que ses amis craignirent pour sa raison ; il ne pouvait se faire à l'idée de ne plus voir sa fllle.

Son amour de père, doublé de son imagination de poète, lui inspirèrent une façon de vaincre en partie la mort :

Il coupa les beaux grands cheveux blonds du cher petit être, puis, prenant une feuille de carton sur laquelle il posa, toute déployée, la dernière robe portée par l'enfant, il étendit dessus, en les plaçant à la hauteur de la tête, ces cheveux, laissés flottants dans toute leur longueur, sur lesquels il ajusta une petite couronne blanche, rapportée par reniant un jour de distribution des prix, et, mettant le tout dans un cadre qu'il suspendit au pied de son lit, jusqu'à sa dernière heure il eut devant les yeux sa fllle vivante, âgée de sept ans, dans la position d'un enfant qui marche à quelques pas devant vous.

L'étrangeté de ce tableau vous serre le cœur quand on le regarde. Mais il a été la consolation du vieux poète et la pensée qui Ta fait naître contient un immense amour.

Depuis plus de trente ans que Ponty appartenait aux ateliers du chemin de fer, il n'avait cessé d'écrire des vers ou des chansons, voire même de la prose très originale. Il y a dans tout cela beaucoup d'œuvres remarquables, qui seront à coup sûr perdues comme tant d'autres, c'est le sort le plus

habituel de ces sortes d'écrits. . . peut-être, un jour, dans cinquante ou soixante ans, si Je feu ne s'en mêle pas, quelque fureteur ])ib]iographe découvrira-t-il ces cahiers chez un marchand de bric à brac ou en possession de quelque ignorant qui les aura trouvé dans le tiroir d'un vieux buffet, acheté trois francs, à rhôtel des ventes, et surpris du ton particulier de ces vers, cet ami des lettres fera de ce pot-pourri littéraire un article très intéressant par les citations des poésies inédites du brave Ponty.

Sa note poétique est rugueuse et vibrante : c'est bien Je poète du peuple, l'accent est convaincu, le mot parfois un peu dur; le style c'est l'homme, c'est vrai encore cette fois — ce vieux lutteur était irascible et tout en lui, jusqu'au timbre de sa voix, rappelait le beau truand du seizième siècle.

L'âge n'avait en rien altéré ses facultés; chaque soir, en revenant de l'atelier, il employait trois et quatre heures à lire ou écrire, rien ne lui était étranger dans le cercle de ses moyens : les tableaux, il ne manquait jamais sa visite annuelle au Salon — les livres nouveaux, — il avait lu jusqu'à V Assommoir, qu'il appelait l'œuvre d'un scélérat, tout l'intéressait ; et les trois francs cinquante (ju'il gagnait par jour. . . après trente ans de bons services, ô administration généreuse! passaient plutôt chez les bouquinistes et les libraires que chez le tailleur ou le marchand de vin.

Les emplois qu'il occupait dans les ateliers

du cheQiin de fer étaient pénibles et dangereux. Ponly n'était pas homme à se taire valoir, les réclamations n'allaient pas à sa nature où dominait la belle fierté plébéienne. Je gagne autant d'argent que j'en dépense, disait-il, on ne peut pas être plus riche, et il continuait sa fonction de perceur de trous. Plusieurs fois il fut blessé en travaillant, c'était l'hôpital, cela ne l'effrayait pas; et pendant que nous pensions entre nous : en sortira-t-il? lui nous disait : ça me repose un peu d'être ici, et ses yeux brillant de flnesse et de pénétration éclairaient d'un doux sourire la bonhomie de son visage qu'encadrait admirablement une éclatante barbe blanche.

Ponty habitait depuis très longtemps un petit logement dans un coin isolé des BatignoUes, un logement n'est pas le vrai mot, on devrait dire une caisse de livres au milieu de laquelle il restait juste assez de place pour se mouvoir; les casiers en planches touchaient à terre et montaient jusqu'au plafond. Là, l'œil ne rencontrait rien autre chose que des in-8°, des in-J2 et les petits in-16 de Didot. Il y avait des livres de médecine, des journaux de la première Révolution, des Magazine, des poètes, là Pellclan côtoyait Proudhon, son ennemi intime, etc. — Le vieux poète savait oi^i posait la moindre feuille de ce capharnaum. C'est là qu'il mourut le 24 décembre 1879, après quelques mois de maladie.

Cette bibhothèque, précieuse pour son possesseur, était nulle au point de vue de la

vente ; le tout fut acheté cent soixante francs. C'est le seul héritage laissé par ce courageux et studieux prolétaire après soixante années de travail !

Les idées de Ponty étaient républicaines socialistes, et à soixante-quinze ans il les exprimait encore avec toute la verdeur d'un jeune homme.

Ce brave vieillard était l'ami de tous ses compagnons d'atelier. Aussi étaient-ils nombreux à son enterrement, malgré la neige et le temps affreux qu'il faisait ce Jour-là. Sur le bord de la fosse, un ami de trente ans prononça le dernier adieu en quelques mots venus du cœur et écoutés avec recueillement : c'était celui qui signe cette notice et garde avec vénération le souvenir du vieux poète travailleur.

François BARRILLOT

Ouvrier Imprimeur à Lyon et à Paris.

Quelle existence que celle de ce pauvre poète! car c'était un poète, un vrai et un courageux. Tl a écrit ses vingt mille premiers vers, tant à Lyon qu'à Paris, sans avoir touché un sou du produit de sa plume; il entassait poèmes, chansons et drames en cinq actes et en vers, par amour de la poésie et pour satisfaire aux ardeurs de son imagination fiévreuse.

Barrillot n'avait fait aucune étude^ il fut forcé de tout apprendre seul; quel travail! que de veilles, que de privations pour arriver à se procurer les livres indispensables au développement de la pensée, quand on la sent bouillonner dans son cerveau, chauffée à blanc par Tenthousiasme de la jeunesse et de la conviction !

François Barrillot est né à Lyon en j819. A sept ans il entrait dans une imprimerie où il «"agnait dix sous par jour pour douze heures de travail. Il devint ouvrier, et, les circonstances aidant, vers 1840, il débarquait dans la capitale suivi d'une femme. Un enfant ne tarda pas à [augmenter les charges du poète, mais il était vaillant, et il s'attela

au travail vite et avec acharnement. Barrillot avait déjà semé de jolis vers dans les journaux de Lyon ; il continua à Paris, et il fut bientôt en relations avec les maîtres de ce temps-là: Déranger, Lamartine, Victor Hugo lui prodiguèrent les, plus grands encouragements ; il fut reçu chez eux et chaudement félicité.

L'harmonie et la couleur qui éclatent dans les vers de Barrillot et la générosité des pensées avaient surtout séduit Béranger, qui le protégea particulièrement et le fit placer à l'Imprimerie alors royale, nationale aujourd'hui, où il resta, en qualité d'imprimeur, jusqu'en 1849.

Il en sortit pour avoir exprimé trop hautement ses opinions politiques : Barrillot était républicain-socialiste, et ce mot : socialiste, dont le plus timide candidat bourgeois se pare aujourd'hui, était à celte époque un épouvantait; la réaction en cette année 1849 reprenait la domination qu'elle avait eu l'air d'abandonner en 1848, encouragée par une Chambre et un Ministère rétrogrades. Le 2 Décembre était déjà dans la pensée du prince-président Bonaparte, qui n'avait juré fidélité à la République que pour l'étrangler plus facilement; quand on est prince, il faut être jésuite.

Pendant les cinq années qu'il avait passées àl'imprimerie du gouvernement le poète avait utilisé toutes ses soirées et souvent une partie des nuits à écrire; il perfectionna son style, et sa forme prit de l'ampleur et de la

clarté. Le côté mystique de ses premières poésies disparut peu à peu et fit place à des œuvres plus en rapport avec le milieu où il vivait. La Ruche populaire inséra de Barrillot des satires très belles.

Depuis 1842 il faisait partie de la Lice chansonnière; aussi de temps en temps il écrivait do jolies chansons. La Tombe de V Enfant, le Doigt du Temps, Hiver maudit, sont de ce temps-là. Son amour de la chanson n'a pas été stérile, Barrillot lui doit de très jolis succès. Le Bonhomme Chopine est resté dans toutes les mémoires :

Garçon, apporte une chopine De vin de l'an passé, Mûri sur la colline Où ma nourrice m'a bercé.

Voyons, sers-moi, pas de harangue, Le vin rend mes esprits moins lourds; C'est un long ruban de velours Qui se dévide sur ma langue.

Eh! garçon, sacrebleu,

Tu me fais une triste mine,

Apporte encore une chopine :

Il faut bien boire un peu

Les bonnes larmes du bon Dieu !

Darcier a écrit la musique de cette chanson et d'une dizaine d'autres de Barrillot qui doivent être comptées au nombre des plus applaudies du maître chanteur.

Un connaît dans toute la France le Printemps veut qu'on aime et cette charmante ballade :

Verse plein, verse encore, Belle hôtesse aux yeux bleus.

Le soleil dore

Le vin des gueux.

Quoi de plus poétique que les Bords de la Maine? et la villanelle le Départ de Piein^e et la Chanson des Etoiles, et la Chanson des Hirondelles qui est restée si populaire :

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