LES
Les plus anciens vers italiens ^ ceux qui, à Rome, dans le Latium et les pays voisins , ont précédé Tintroduction de ki métrique grecque y étaient appelés ven saturniens par les Romains.
La raison de ce nom est sans doute que le règne de S»turne, en Italie, remontant aux Ages les plus éloignés, on a voulu représenter l'antiquité de ces vers par l'épilhète qu'on leur a donnée \ C'est ce que fait entendre très-clairement Ennius, quand il reproche à Névius d'avoir écrit les guerres des Romains en anciens vers italiens, en ces vers que chantaient autrefois les faunes et les devins, lorsque personne n'avsdt encore gravi sur le Parnasse et ne s'était occupé de l'harmonie poétique '.
Varron dit de même que les vers saturniens étaient ceux qui se chantaient, ou plutôt que la tradition prétendait s^ètre chantés dans les forêts du temps de Faunus et de Fauna,
* Celte dissertation remonte à 1843.
* L. Lerseb, De satumio vertu ^ $ 2.
» Cic, Brutus, 18, n«7«.
dieux des Latins \ e'est-à-dire vers 1300 avant notre ère, une soixantaine d'années avant l'arrivée d'Énée en Italie.
Cette prodigieuse antiquité nous fait assez présumer quelle fut la grossièreté y la dureté, la cacophonie des vers saturniens. Ennius l'avait indiqué dans le passage cité tout à l'heure. Horace est plus formel encore : selon lui*, la Grèce vaincue s'empara de son barbare vainqueur ; elle importa ses arts (sa métrique) dans le sauvage Latium, et ainsi disparut cet odieux mètre saturnien :
Sic horridus ille Defluxit Dumerus saturnias.
Tout le monde s'accorde donc à reconnaître le caractère général des vers qui nous occupent : ils étaient grossiers, mal peignés ', mal arrangés \ rudes et sans harmonie \
Telles étaient leurs qualités, ou, si on l'aime mieux, leurs dé&uts-, mais au-dessous de ces qualités, il y avait une certaine nature en quoi ils consistaient essentiellement, qui les distinguait de la prose et les faisait reconnaître pour des vers. Quelle était cette nature intime? à quoi ressemblait-elle dans ce que nous avons l'habitude d'entendre, si toutefois elle se rapproche de quelque chose? Les Romains , qui pendant tant de siècles avaient eu des vers saturniens, en furent-ils privés aussitôt qu'Ennius eut introduit à Rome la métrique des Grecs? Nous-mêmes avons-nous eu , sous un autre nom, quelque chose d'analogue? Ce sont là les questions que je voudrais résoudre et que je vais examiner successivement.
Avant tout, je dois dire que, sur ce point tout philoso-
* De Ungua lat.y VU, 36 ; Cf. Festas, in Satumo.
* EpULj\,i,Y, 156,
* Virg.,Georflf..ll, V.386.
* Liv.,^w^,lV, 20;V11,2.
» /Wd,Vn,2.
500 LES VERS SATUHRIEIIS.
phique, il y a peu de ressources à tirer des gramsiaixieQs anciens ou modernes. Presque tous ont cru qu'il s'agissait seulement de déterminer le nombre et la sucoessima des syllabes brèves ou longues qui entraient dans ce vers , soit de leur temps, soit avant eux. Térentien'^ Diomëde*, Servius', PIotius\ en donnent ainsi des définitions ou semblables ou à peu près équivalentes % mais qui ne nous apprennent rieo sur l'essence harmonique du vers saturnien, et nous le foDL au contraire, concevoir conmie de la même nature qae tous les autres mètres admis dans la prosodie latine.
C'est qu'en effet il était devenu tel après le changaaoeot introduit par Ennius. On l'avait alors soumis à un mètre régulier, comme nous l'apprend Térentien dans un passage qu'on n'a pas assez remarqué : « L'antiquité, dit-il, apeosé que ce vers devait être nommé êatumien, comme ayant été trouvé par les Italiens. Mais il a aussi une origine grecque; car ce sont les Grecs qui en ont déterminé précisément bi
mesure. )»
Versus Qaem credidit vetastas, Tanquam Italis repertum , Satuminm yocandum.
Sed est origo gneca :
IHîque metrum istud Gerto modo dederunt*.
Or, ce n'est pas de ce vers saturnien des derniers lemps, de ce vers mesuré, que je m'occupe ici; c'est de l'autre, de celui qui avait précédé Ennius, que je voudrais connaître la nature harmonique.
' De satumio carminé , dans Putsch , p. 2439.
* De oratUme, elc.» 111, dans Putsch, p. 512.
* Centimetrum, dans Putsch, p. 1825.
* De metrU, dans Putsch, p. 2650.
" Vojex le Traité de versification latine de M. Quicheral , qui rôsuak tous ces témoignages dans son chap. 27, n« 5.
* De satumio carminé, dans Putsch, p. 2t39.
Sur ce point 9 nous n'aurons guère, et on pouvait s'y at* tendre, que des règles négatives, c'esi-À-dire une grande licence chez les poètes, et une grande irrégularité dans la forme. Térentien le dit expressément :
Nostriqae mox poeteB Rttdem sonum secoti Ut qusqae res ferebat, Sic disparis fignr»
Versus vagos locabant.
Post rectius probatam est Ut taie colon esset Janctum tribus trochnis ^ .
«Nos poètes, obéissant d'abord à un certain rhythme grossier, rudem ionum $ecuU, qu'ils suivaient un peu au hasard, ut quœque res ferehai, faisaient des vers déréglés et de diverses figures, dùparis figurm venui vagos, c'està-dire des vers de longueur inégale, et où les longues n'oc* cupaient pas de place déterminée. Plus tard , on régularisa tout cela-, on admit que le vers saturnien se composerait d'un vers comme ceux qui sont ici , iale colon, suivi de trois trochées. »
La déclaration d'un autre métricien laUn, Atilius Fortunatianus*, confirme le témoignage de Térentien : « Nos vieux poètes, dit-il, ont employé le vers saturnien sans observer de règles, sans même s'astreindre à conserver le même genre de vers; et outre qu'ils les faisaient extrêmement durs, ils les composaient tantôt plus longs, tantôt plus courts, si bien que c'est à peine si j'en ai pu trouver dans Névius à donner pour exemples : Nostri atUiqui usi sunt eo {venu) non observata lege, née uno génère custodilo inter se vertus. Sed prmierquam quod durissimos feeerunt, etiam
* Dt saturnio carminé, dans Palsch, p. 2439.
* Atilii Fortanatiani ars., dans Patsch, p. 2679.
302 LES VERS SATLUNIENS.
ojjos breviore$j aUo$ kmgiares imeruery$U, ul vix \ apud NiBtium quoi pro exemple pomerem. »
Cette dernière observation nous explique un mot cnrkux de FestuSy qui dit* que Névius a composé un poteie sur les guerres puniques en vers du même genre que ceux des Faunes. M. Lersch remarque à ce propos * que c'est aller ^^ bien loin. Sans contredit, si Festus a voulu dire qae les vers de Névius étaient absolument les mêmes que ceux qu'on faisait mille ans avant lui j mais si ce mot signifie seulement que Névius ne suivait pas plus de règles de métrique que les anciens Faunes, cela n'est pas seulement très-[m>bable, c'est aussi, comme nous venons de le voir, positivement affirmé par les grammairiens latins.
Ainsi, déjà, nous avons pour déterminer ce qu'a pu être la cadence des vers saturniens avant la révolution opéréf par Ennius, un modèle certain; ce sont les vers saturniens qui nous restent de Névius et des temps antérieurs.
A ce propos, l'un des érudits modernes qui ont, dans ces derniers temps , examiné avec le plus de soin et de sagacité la nature de ces vers, M. Lersch, conclut que le ven saturnien, dont on s'est tant occupé, qu*on a cherdié de tant de manières à remettre sur ses pieds, qui a enfin tourmenté tous les philologues, n'a jamais existé nulle part; que c'est un malentendu ou une erreur des grammairiens postérieurs qui a fait croire à cette chimère-, qu'il n'y eut jamais un ver$ saturnien, c'est-à-dire soumis à une certaine mesure prosodique définie, mais seulement des vers saturniens*, c'est-à-dire que l'on pouvait rattacher d'assez loin à une définition générale; comme nous dirions en français que nous avons bien des vers burlesques, mais que nous
' Au mot Satumo.
* D$ satumU) versu , $ 4.
* Ihid.f préface et introduction , p. 1 et 8.
LES VERS saturniens; 505
n'avons pas une certaine espèce de vers qui constitue proprement le vert burleêque.
Cette distinction de M. Lcrsch est ingénieuse*, et il y a quelque chose de vrai dans son opinion : c'est ce que nous avons dit, d'après les anciens, que le vers dont il s'agit n'avait pas, en effet, de mesure bien déterminée. Mais, quel qu'il fût, il avait une certaine cadence, puisqu'on le reconnaissait et qu'on le distinguait de la prose. Or, en quoi consistait cette cadence? C'est la question que je me suis posée d'abord , et que la distinction de M. Lersch ne saurait écarter. J'y reviens donc , et je vais tâcher d'y répondre.
Rappelons-nous toujours ce que c'est, en général et abstraction fidte de toute règle prosodique , que des vers : ce sont des membres, ou des incises de périodes, soumis à une forme particulière et constante*. Leur harmonie vient essentiellement du rhythme, c'est-à-dire du retour régulier, ou à peu près régulier, des syllabes accentuées.
Les vers saturniens avaient-ils ce caractère? Indubitablement : car, sans cela, ce n'eussent pas été des vers*, on ne les aurait pas distingués de la prose.
Pouvons-nous trouver cette harmonie faible et mal déterminée dans les vers de Névius ? Oui *, il suffit de les accentuer comme le voulaient les règles de la prononciation latine :
Siciliénses pacfscit absides ut réddant.
Sane a siio sènita falgorivit Jiipiter Seséqae ei perfre màvolant ibidem Quam cam stiipro redfre ad siios populares.
Qui ne sent ici une forme versifique suffisamment marquée, et reconnaissable à ces quatre accents principaux entendus dans chaque vers?
* Cours supérieur de grammaire, t. II, liv. I, c. 4, et ci-dessus , p.296, au4«;p. 272,elc.
Les accents, si puissants pour déterminer le rhythme. tombaient-Us toujours sur les m^es syllabes? Non , naiment-, mais cela n'est pas nécessaire pour que le rhythme soit sensible à l'oreille, comme on le voit dans ces vers de Molière:
Dès qa*ils parient, il faat voler :
?ingt ans d'asôda serWce N*en obtiennent rien pour nous '.
Les accents tombent ici à des places irrégulières -, il et résulte une cadence qui n'est pas eUennéme parSûtânent satisfoisante; et toutefois nous en sommes firappés autrement que nous ne le serions de la prose.
Les accents étant mobiles , y avait-il au moins dans ces vers quelque chose de constant, et qui les distinguât toujours? Oui^ c'est là une remarque importante de M. Quicherat % que la césure y parait constante; et ainsi ces vers, comme tous les autres vers latins, satisfont à la condition générale, exprimée par saint Augustin, qu'ils forment une sorte de petite période, ou prolation divisée en deux parties qui se contre-balancent.
En cinquième lieu, ces vers devaient-ils être et étaientils égaux? Non, assurément : les anciens le dédarent d'abord-, et ensuite, bien que l'oreille apprécie avec plaisir h parfaite égalité des temps et des prolations, conune dans la musique moderne et dans nos vers suivis, elle ne les exige pas, et se contente volontiers d'une égalité approchée. Ainsi, dans certains vers réguliers des Latins, comme les îambiqoes, il n'y avait ni le même nombre de syllabes ni la même valeur de temps prosodiques : ce n'étaient pas moins des vers, et reconnus pour tels. Il en était de même, à plus forte raison, des vers saturniens.
* AmphUryù» , acte I , se. i .
* Traité de versificaUon latine , c. 27, p. 243.
Alors, en quoi ces vers se distinguaient-ils des vers ré- -uliers? En ce que les syllabes n'y étaient pas estimées omme brèves ou longues-, qu'ainsi la règle prosodique y lanquait, et ils n'étaient déterminés à l'oreille que par le hythme naturel, lequel, bien que sensible, était pourtant ràoins régulier, partant moins agréable que celui qu'on lui ,vait préféré. Et cela est conforme à ce que dit Quintilien *, [ue le poème (les vers) n'était, dans le commencement, déerminé que par le sentiment de la mesure et par des interrdllcs à peu près égaux, et que c'était plus tard qu'on y avait ntroduit des pieds.
Si ]e ne me trompe, la réponse à la première question est ci complète*, elle est faite sans aucune pétition de principe, >uisque je ne suppose aucune qualité dans les vers que celle ]ui les fait vers, et qu'on trouve chez toutes les nations du (nonde. Elle est d'accord avec la marche naturelle de notre esprit, qui, dans les arts, nous fait trouver d'abord les conlitions les plus essentielles et les plus frappantes, et introluit plus tard des règles plus sévères. Elle est, de plus, confirmée par les témoignages anciens. Elle a enfin été faite déjà par quelques critiques modernes, sinon sous une forme aussi précise, au moins en gros, comme on le voit dans la dissertation de Bouchaud sur la poésie rhythnûq[ue*.
Je dois dire cependant que cette solution est contestée par M. Duntzer, qui, dans la seconde partie de la dissertalion qu'il a composée avec M. Lersch*, a prétendu que ce n'était pas dans l'accentuation que consistait l'harmonie des vers saturniens.
* /lul. oraL, iX, 4, n<» ii4. — Voyes ci-dessus , p. 254.
* AnUqmiés poétiques , ou disiertatiotu sur les po&tes cyt^iques et sur la poésie rhythmique, par Bouchaud, membre de {'Institut national. Paris, anYll,in-8».
' De satumio versu, lib. II, S 1, p. 29.
Certes, si celle opinion, oonlradicloire à looi ce que nous savons sur l'hannonie du langage, élait appuyée Je quelque autorité imposante , il fi&udrait y avoir égûrd , naigré ce qu'elle a d'incroyaUe. Mais M. Duntzer ne trovre à nous donner qu'une preuve négative, savoir, qu'il n y i chez les anciens podtes ou métridens latins aucune trace de la puissance de l'accent \
Nous avons déjà remarqué qu'en ce point il se trompe: que l'accent a joué, chez les poètes grecs et latins , un rok bien plus important qu'on ne le croit coimnunément'; mas en restreignant son assertion à ce qu'elle a d'exact, savoir. que les règles prosodiques ne déterminaient pas, en général, la place de l'accent dans les vers, que prouve4^ef que cette place n'était pas plus immobile qu'elle ne lest chez nous dans nos vers octosyllabes. C'est ce que noiis savons bien, et qui n'empêche pas ces vers de tirer chez doqs leur harmonie des deux syllabes accentuées, souvent ioégaiement distantes, qu'ils contiennent.
Ajoutons que le nlence des graaunairiens sur certiios foits d'une analyse un peu délicate, ne prouve queiqiiefob rien contre l'existence de ces faits. Les phénomènes les pins sepsibles, lorsque nous vivons au milieu d'eux, nous échappent souvent dans leurs circonstances essentielles, le-' quelles ne sont observées que très-tard, quand il se reneoihl tre des analystes subtds et très-attentilEa. Ainsi, jaioaiil personne n'a dit, jusqu'au commencement de ce siècle',! que la bonne forme de nos vers, et même la rime, dépei^ dissent de l'accent. C'est cependant la vérité*, et quelqu qui aurait conclu, de ce que nos prosodistes n'en psriaiel pas, que cet élément n'entrait pour rien dans nos vers» ai
' De satumio versu, lib. II, $ i, p. 29. > Gi-d6Mus, p. 243, 268, 269,'271, 281, 288. * Scoppa, Beautés poétiques des tangues, p. 128; M. Qw^ Traité de versification française, c. 12.
raii-il raisonné solidement? M. Duntzer a tiré de même du silence des grammairiens une conséquence excessive et fort erronée, lorsqu'il a cru et osé dire que l'accent qu'on retrouve partout, qui foit partie essentielle de tout langage^ qai est surtout le {urincipe de tout rhytiime » aurait pu être supprimé, ou, ce qui est la même chose, n'avoir aucune influence sur l'harmonie des vers.
Le reste de sa théorie est tout aussi chancelant que ce qui précède. H suppose que les vers saturniens se scandaient, non pas par pieds mesurés, mais par syllabes prises deux à deux. Et sur quoi se fonde-t-il pour cela? Sur ce que deux syllabes forment le rhythme le ]Âus simple \ Voilà une belle raison. Il se demande si ces vers commençaient par le t^nps fort ou le temps faible, Yams ou la thé$iêj et il se décide pour VarsiSj parce que les vers saturniens étaient presque toujours trocbalques'-, double contradiction avec ce qu'il a dit de l'accent qui n'influait pas sur le vers, et du vers qui n'était pas partagé en pie4s. Enfin, il se demande quelle était la longueur des vers saturniens, et il pense ^ sans appuyer sa pensée sur rien de s<^de, qu'elle était entre trois et sept de ces pieds de deux syllabes. Ce sont là de vaines xioaginations auxquelles il est inutile de s'arrêter.
Ce qui vaut infinknent mieux, c'est l'oiÂnion qu'il émet que beaucoup de vers, ou cofmeê, rapportés par les historiens ou les grammairiens, comme appartenant à une époque très-reculée, et produits sans auoune observation des règles prosodiques , étaient véritablement des vers saturniens '.
M. Duntzer en a recueilli un grand nombre, et des plus
' De fafumio variu, p. 29.
* im., p. 29 et 30.
^ Des recherches du même genre, que M. Duntser parait n'avoir pas coonaes, avaient été faites par Bouchand (ci-dessus, p. 305 ^ note 2), et avaient amené les mêmes résultats.
intéressants : je lui emprunte deux exemples qui expliqueront ce que je veux dire :
Les Vestales, suivant Macrobe'^ adressaient à Apalloo, dieu de la médecine, une invocation en ces termes :
Apolio médice, Apôilo Paéan.
Le même grammairien rapporte , comme se trouvant dans un recueil de chants très-anciens et antérieurs à tout ce que les Romains avaient écrit, le chant rustique que voici, d'où Virgile a tiré deux vers de ses Géorgiques ' :
Hibémo piilvere, ▼émo lUto Gràndia fàrra, (kmflle, mêles*.
N'entend-on pas ici, comme dans le vers cité auparavant, ces accents qui reviennent à des intervalles presque égaux, et en même nombre pour chaque vers? Qui pourrait méconnaître ici ce que j'ai nommé la eadmce, ou U rhyihme venifique? Et n'est-il pas évident qu'avant que les vers latms fussent soumis au calcul des syllabes, ces prohtions égales et semblablement accentuées apportaient i des auditeurs grossiers le sentiment de ce que nous appdons dest?ers?
Arrivés à ce point, nous pouvons facilement résoudre la seconde question. Avons-nous quelque chose chez nous qui ressemble aux vers saturniens des Latins? On pourrait dire, d'abord , que nous n'avons pas dû être , plus que d'autres, déshérités de cette harmonie grossière qui firappe l'ordlle des peuples encore sauvages, et qu'ainsi les premiers essais de la muse française ont été nécessairement, et sauf le ncSn, de véritables vers saturniens.
Il vaut mieux montrer par des exemples positifs qu'il en
> Satumal., I, 47, t. I, p. 202, de Tédit. Panckoucke.
* Georg.,\j Y. iOO.
* Saetiniai.,V, 20,àlafin.
a été réellement ainsi. Si Ton a bien compris ce qui a ctc dit précédemment, on sait que le sentiment inné du rhythme nous fait cadencer nos prolations ou portions de phrases selon une certaine mesure, indépendamment de toute règle de granmudre ou de prosodie. C'est ce qu'exprimait très-bien Maximus Yictorinus ' , quand il définissait le rhythme « une modulation et un arrangement des mots examiné au jugement de Toreille , non sur les rapports des pieds, mais sur la sanction de la cadence, comme sont, par exemple, les chants des poètes vulgaires. Yerbarum modulalio et composition non metrica rationej $ed numcri samiioM ad judicium aonum examinata , vehui sunt canticAi poetartm^ vulgariutn. »
Par ces poètes vulgaires , Yictorinus entend évidemment les gens de campagne ou les chantres de carrefour, qui font des vers par le seul sentiment de l'harmonie, sans s'astreindre jamais à aucune de ces règles qui forment notre poétique, et dont ils n'ont pas même entendu parler. Or, bien évidenmient , nous avons cela.
Sans en chercher des exemples contemporains , n'est-il pas évident que nos anciens proverbes populaires, indépendamment de l'importance bien ou mal fondée que l'on attribue à la pensée, et de l'agrément de la métaphore qui l'exprime, sont presque tous remarquables par leur coupe harmonique? qu'ils présentent presque tous soit un seul, soit deux vers octosyllabes, vers fautifs la plupart du temps, parce que les syllabes muettes y sont laissées de cdté, que les diphthongues sont contractées, que la rime, quand il y en a, est inexacte, mais qui, enfin, conservent à l'oreille cette cadence qui pour nous constitue le vers?
En voici divers exemples :
Petite pluie abat grand vent.
De versu KeroUco^ dans Putsch , p. 1955.
310 LES VERS SATUUnBHS.
Ventre affiuné n*a pas d'oreUles.
A chaque jour snfGt aa peine.
La Yoix dn penpie est la Toix d'Diea.
Les bons oompt' font les bons aniis.
Pierr* qui roule n'amass" pas d'mooflBe. Il n'y a point d'ros's sans épines.
Il n'y a si bon ch'Tal qui n'bronche.
Le moin' répond comm' Tabbé chante.
Qui sert tout l'mond* n'oblige personne. A un bon joueur» la bair lui Yient.
• Quelques proverbes n'ont que sept syllabes -, Thannonie
en est moins marquée y quoique la cadence en soit à peu
près la même :
Chaque pays, chaque guise.
Les honneurs changent les mœurs.
Chat échaudé craint l'eau froide.
Chien qui alKH' ne mord pas.
Souvent une consonnance a su£B pour fiiire adopter partout des proverbes qui n'avaient de nos vers que cette seule qualité , comme , par exemple :
Qui terre a, guerre a.
Petit à petit l'oiseau fait son nid.
Quand il fût beau y prends ton manteau *•
' Les débats judiciaires nous ont donné , U y a pea de tonps encore (juillet 1853), des exemples singuliers de cette disposition à chercher ks consonnances 11 s^agissatt d'un CatéchUmê à l'usage des fiUês qui veiik»t SB mariÊT : on y trouvait des litanies pour les ûUm et jponr les les unes et les autres en vers du même genre qne ceux-ci, c*est-4pés en deui sections irrégulièrement consonnantes.
En voici quelques-uns :
Sainte Maria, tout le monde se marie.
Saint Nicolas , ne m'oubliez nas.
Saint M éderie , que j'aie on mm mari.
Saint Jean , qu'il m'aime tendrement.
Saint Spire, qu'il aime à rire.
Saint André , qu'il soit à mou gré.
Saint Séverin , qu'il n'aime pas le vin , etc.
Les vers des garçons sont de la même facture :
Sainte Jeanne , que j'aie une bonne femme. Sainte Chrisiine, qu'elle ne soit pas mutine.
LBS VERS SATDRNlbNS. 311
Plusieurs proverbes, enfin, réunissent les deux qualités caractérisliques de nos vers, la mesure et la consonnance, comme :
Maison bâtie et vign' plantée Ne se vend'ot pas c'qu'elFs ont coûté. Qoand il pleut à la saint Médard , 11 pleut quarante jourâ plus tard.
Belles paroFs et mauvais jeu Trompent les jeunes et les vieux.
Ces divers exemples nous offrent-ils des vers ? Non , si nous considérons les règles actuelles de notre versification; oui , si nous en faisons abstraction , c'est-à-dire si nous remontons par la pensée à l'époque où ces règles n'existaient |)as. C'est précisément ce qui a eu lieu chez les Romains après le changement prosodique introduit par Ennius : ce qui, auparavant, était regardé comme vers ne le fut plus, et rentra, par conséquent, dans la prose, mais toujours dans cette prose figurée où les rhéteurs pouvaient trouver les dispositions ou arrangements particuliers qu'ils ont nommés i$oeoUm$ (membres à peu près égaux , lignes de cadence semblables)', homioptoies (chutes semblables ou mots disposés semblablement) -, homéoléleuies (désinences semblables, ou mots terminés par une espèce de consonnance). C'est aussi ce qui reste, chez nous , à ces vers anciens que nous ne regardons plus comme des vers et qui en ont cependant gardé Tbarmonie caractéristique.
Venons à notre troisième question. Les Romains qui , pendant tant de siècles, avaient eu des vers saturniens, ne les eurent-ils plus dès que la métrique grecque eut été adoptée chez eux ? Il est clair conmie le jour que l'admission des rè-
Sainte Reine , qa*eUe ne soit pas mondaine. Saint Grégoire, qu'elle n*ait pas de gloire. Sainte Perpétue , que je ne sois pas battu.
Vojei la Gazette des Tribunaux du 26 juillet.
312 LSS VERS SATDBHIBlfS.
gles prosodiques n'empêcha aueunemimt les eflB^ oalnrds de ce rhytiime grossier» qui avait, jusque-là, suffi pour déterminer des vers. Toute la difiérence fut qu'on ne ks regarda plus comme des vers, attendu qu'ils n'étamit p^ conformes aux préceptes des grammairiens ; mais leur ancienne cadence subsistait toujours, et ils restaient, pour les Romains illettrés, ce qu'ils avaient été jadis, comme les vers fauUfe que j'ai rappelés tout à l'heure semblent irréprochables à la partie de la population firançaise qui n'a pas l'idée de notre versification.
Tenons donc pour certain que les anciennes coQpes de phrases s'étant nécessairement reproduites dans la langue latine, on eut, comme autrefois, des vers saturniens^ quoiqu'on ne les désignât plus sous ce nom.
N'étaient-ce pas, par exemple, des vers de cette espèce que chantaient les soldats romains lors du triomphe de leurs généraux ? que les acclamations ou les raalédictioBS pnnioncées, soit dans le sénat, soit dans le peuple, à l'avènement ou à la chute des empereurs? que les' vers faits, dans le commencement du christianisme, pour è^e chantés par les fidèles*?
Casaubon fait, au sujet de ces chants sans art, de ces acclamations rhythmées, une remarque de fort bon seus: « L'usage des acclamations, dii-il, qui avait passé du théâtre dans le forum d'abord, et ensuite dans le sénat même, est connu par d'autres auteurs*, mais, quant aux formules d'acclamation , nous ne les rencontrons chez aucun historien antérieur à Capitolin et aux autres écrivains de l'histoire d'Auguste. La cause en est que toutes ces aociamations ont été transcrites par ces auleurs d'après les actes publics. Au reste, tout le monde ne criait pas au hasard et sans ordre; mais, comme dans les chœurs, il y avait un
* CeUe question , que je me contenle d'indiquer, a été traitée avec tous les détails nécessaires, par Bouchaud , dans Touvrage déjà cité, p. 305.
LES VERS SATDRMUSNS. Si 5
chef qui guidait les autres*, c'était lui qui iDiaginait la formule d'acclamation , et la fouie n'y répondait qu'autant qu'elle la trouvait bonne. Du reste, il y avait un certain art dans la composition de ces acclamations, que Pline le Jeune appelle des caniiques ou des ehanU \ et dans Tacclamation même, où on plaçait des modulations analogues à celle d'une musique très-simple : et comme nous voyons que, dans les chants rustiques, il y a souvent des refrains qui se répètent à satiété, ainsi, ceux qui répondaient aux acclamations ne le feisaient pas une fois ou deux seulement, mais cinq, dix, vingt fois. Nous voyons même que, sous Claude II, on alla jusqu'à soixante et quatre-vingts*. »
Oui, sans doute, comme le dit Gasaubon, il y avait dans ces phrases que la multitude répétait un certain art et une certaine cadence qui les rendait propres à être prononcées en mesure et avec ensemble ; et c'est pour cela qu'en fait c'étaient de véritables vers inœmpii, inûandiii ac rude$, comme les anciens saturniens; il n'y manquait que le nom. Et par là s'ejcplique la disparition absolue de ces anciens vers, qui, autrement, serait inexplicable»
En effet, les premiers rudiments des arts ne se perdent pas lorsque des r^les plus difficiles sont imposées par les progrès de la science. Ce qui arrive alors, c'est qu'on né^ glige, qu'on oublie même les tentatives grossières faites par ceux qui commencent; on ne compte plus ces premières ébauches ni ce qui leur ressemble. Cela ne les empêche pas d'exister. Ce que faisaient jadis les poètes et les esprits d'é- Ute , les ignorants et les écoliers le font aujourd'hui. Il suffit de descendre assez bas pour le retrouver.
Dans l'espèce , on peut dire à priori que les vers saturniens , dès qu'ils avaient eu cours dans les premiers temps
' Panegyr, Traj. dict., 63, n« 2; et 92, ii»3. Cf. 3, n» 1 ; 71, n«4: et7a,n«2.
* Hist. aug.t cum notis variorum, in Avidio Cassio^ ii<> 13, note 2.
511 LES VERS SATimmUIS.
de la sodélé romaine , o'avaieai pas péri dans les âëdes suivante ; maïs le nom de ven ayant élé appliqué, en gën^ rai, au discours mesuré» on détermina un ven mtmmm qui était mesuré comme tous les autres -, alors raQcie& saturnien perdit son nom et l'on pourrait dire sa qudité de \^s \ il ne lui resta que son harmonie ancienne, fondée uniquement sur le rhythme, et qui, bi» qu'die iftt semUAc à l'oreille oonune autrefois, n'était plus rangée parmi les formes prosodiques, mais seulemait parmi ces prolalioas cadeor cées qu'on nomme généralement des membns ou des rnemi.
Nous-mêmes, aujourd'hui que nous ne regardons plus comme des vers les phrases octosyllabes, ou , plus généralement , les prolations égales ou presque égales que j'ai rappelées plus haut, n'avons-nous rien, dans nos auteurs, qui nous représente quelquefois cette cadence versifique dont on a pu se contenter à d'autres époques? Nous avons certainement ces formes \ nous les trouvons particulièrement chez nos comiques, que l'entraînement du discours et le sentiment de la situation ont conduits , peut-être à leur insu, à les employer de la manière la plus avantageuse.
En voici des exemples,:
Dans le Malade imaginaire * , les menaces du médecin Purgon au malade qui a négligé de prendre son remède , donnent un exemple d'une coupe de discours où cette cadence de phrases presque égales et semblablement construites est tout à fût frappante.
Beaumarchais, qui cherchait aussi et trouvait heureusement cette cadence de langage si puissante sur la multitude, commence et termine une tirade animée de Figaro par des sections pentasyllabes d'un effet très-piquant.
Fatigué d'écrire , t ennuyé de moi, | dégoûté des autres, j abîmé (le dettes, | et léger d'argent, | à la fin convainca que l'utile revenu
« Acte 111 , se. 6.
I do rasoir est préférable aux vains honnears de la plaine.... | loué par ' ceox-ci y I blftmé par ceux-là y \ aidant au bon temps , | supportant
rmauvais, | me moquant des sots, j bravant les méchants, | riant d'ma
misère, | et faisant la barbe à tout le monde, etc. *•
AssurénoeDt , ces coupes isomètres ne se sont pas trouvées là par hasard. Le mordant qu'elles donnent au récit de Figaro n'est pas , non plus , un pur accident. Beaumarchais a mis ici ce qu'il voulait y mettre, une cadence vivement accentuée 9 qui fouettât, en quelque sorte, l'oreille. Mais cette cadence est précisément celle de nos vers de deux pieds et demi. Sont-ce donc des vers que Beaumarchais a jetés dans sa prose? Non, sans doute, car nous ne regardons pas comme vers des lignes égales qui se trouvent accidentellement dans un morceau, à moins qu'elles ne forment des vers exacts de huit , dix ou douze syllabes. Mais on conçoit qu'en d'autres temps ces sections égales auraient pu être regardées comme de vrais vers. Ce sont donc, aujourd'hui, pour nous, ce que les anciens saturniens étaient pour les Romains, les restes d'un système de versification moins artificiel et moins harmonieux que le système présent.
Ce que j'ai dit des vers saturniens ne serait pas complet si je n'ajoutais quelques mots sur ies feseennins* Ces vers, quant à leur forme, étaient indubitablement des saturniens. Os en difiéraient par l'usage : on les employait dans le dialogue, ou plutôt dans ces disputes pour rire improvisées dans les temps de folie joyeuse. « Ds avaient, dit Tite- Live', précédé l'époque où les histrions vinrent de Toscane (c'estrà-dire l'an 365 avant J.-G.); ils consistaient surtout en ce qu'on se jetait alternativement des membres ou sections de phrases semblables et grossiers. »
* Le Barbi$r de SéviUe , acte I, se. 2.
* Leur nom vient de Fcscenniam , ville d'Étrurie , bAtie sur le Tibre , et fondée par les Athéniens (Pline, Uist, naL, 111, 8, n« 3; Hor. Schol. EpUt., Il, 1, V. 145; Acron, iWd.; Servius , ad yt'n., VII, v, """'
Horace consacre un passage très-élégant de la première épitre du second livre à peindre Torigine de ces vers, les abus auxquels ils donnèrent lieu : « Après que la pofeîe eai servi aux usages les plus relevés, les passions, la haine, k mépris s'en emparèrent ; on l'employa au blâme et à la satire \ on en fit un jeu*, on attaquait, on répondait en vers; ces plaisanteries satiriques furent poussées si loin, que la pcH lice du temps fut obligée d'intervenir et de condamna' à la peine du bftton ceux qui passaient certaines limites '. »
On est frappé, en lisant ce morceau, non-seulement de Télégance et de la vivacité de la peinture , mais encore de k fidélité avec laquelle le poète latin a représenté ce qui se passe tous les jours dans notre pays, où de véritables vers fescennins, quoiqu'on ne leur donne pas ce nom, se produisent annuellement, sont employés d'une manière analogue, conduisent aux mêmes abus, et appellent, de la port des magistrats, une répression sinon de la même nature, au moins du même ordre. Je veux parler des engueukmenis.
Tout le monde sait qu'à l'époque du carnaval*, lorsque des voitures de masques se rencontrent, il est d'usage que, dans les deux troupes, ceux qui ont, comme on dit, la langue bien affilée, s'attaquent de paroles, se disent des injures plus ou moins grossières, compromettent quelquefois les bonnes mœurs, et ne ménagent pas même le gouvernement Alors, la police intervient-, on arrête les tapageurs -, le bft^ ton n'agit plus, sans doute, mais le violon n'est pas loin, et c'est là , ainsi que dans la prison où ils iront plus tard , qu'ils réfléchiront sur la nécessité de modérer les excès du
* Epist», II, 1, ▼. 145. — Voyes dans les Poésies populaires laiimes de M. Onméril, p. i8, note 3, une remarque intéressanie sor les vers fescennins; plus tard, le sens de ce mot changea; il ne désigna pins que les vers licencieux qui se chantaient aux noces. VoT.Sen.,Afed0a,V,v. 109 et H3; Gatull., in Nupt. Juliœ et Manlu, ▼. 126.
* Duméril, ouvr, «'(^.introduction, p. 1, note 3; p. 17, notes 2,4, 5 et7; p. 18, notes I, 2, 3, 4, 5, 6 et 7.
langage. C'est toute l'histoire des Romains et de leurs vers fescenniiis.
Jusqu'ici, il n'y a qu'une similitude morale, en quelque sorte-, mais ce qui nous importe le plus en ce moment, c'est que ces engueukments se font toujours , pour peu que les engwukun sachent leur métier, en vers grossiers qui sont , pour notre versification régulière, ce que les fescennins ou les saturniens étaient pour la métrique correcte des Latins.
Vadé, qui s'est exercé dans le genre poissard^ nous a laissé beaucoup de vers de cette nature, et, depuis, on a rédigé des Manueh ou Catiehiimei pai$$ard$ afin d'apprendre à ceux qui ont du goût pour cet amusement à trouver des injures rimées ou cadencées bien venues du public.
Ces saillies , assez plaisantes quand elles sont en action et paraissent improvisées , sont peu amusantes, et même, la plupart du temps, elles sont fort ennuyeuses à la lecture.
Mais, comme on pouvait le présumer, nos comiques se soQt, à l'occasion, emparés de ce moyen et l'ont mis en œuvre avec la supériorité qui les distingue , soit qu'ils aient fait retourner à un personnage le discours d'un autre , ou plutôt encore semé leurs disputes de ces phrases coupées, de construction et démesure à peu près pareilles, soit enfin qu'ils en aient varié et animé la forme par l'adjonction des valets répétant la partie de leurs nudtres.
Le dialogue entre Marine et Scapin, au commencement de ta Sérénade de Regnard \ offre un exemple de ces disputes plaisantes si communes sur notre théâtre. Dans le Bourgem gentilhomme*, la scène de brouille et de raccommodement de Gléante et Lucile, de Govielle et Nicole, est presque tout entière, et quant à la cadence antiparallèle des répliques, une pièce fescennine à quatre parties. Ce
* Scène 3.
•Acte m, se. 10.
318 LES TBKS SATURNIENS.
sont les deux hommes qui se piaigoeni bien haut et ne veih lent entendre mname excuse. Le jeu se oontînoe jusqu'à ce que Lucile» btiguée de tant d'hutanocB innliles» déclare qu'elle ne dira plus rien. Alors les riUes diangent : ce sont les amants qui vont soIUdter de leurs mattresses les explications qu'elles offraient tout à Theure et qu'dles refascst maintenant, souvent m^e en répétant les réponses qa*elle$ ont reçues.
Deux disputes de Beaumarchais ^ dans le Barbier de Sttille et dans le Mariage de Figaro, nous donnent enenre des exemi^es curieux de ces répliques rimilùres, dont l'harmonie frappe notre oreille c(»nme celle de vers irr^;ttlien entendus successivement.
Dans le Mariage, c'est la vieille Marceline ^ la jeune Suzanne 9 jalouses Tune de l'autre ^ parce que tovtes deui prétendent épouser Figaro \ on peut se figurer comment elles s'arrangent \ Dans le Barbier, Figaro veut soutenir le mensonge de Rosine devant Bartholo, qui n'en est pas dupe \ celuiH^ s'écrie alors :
Oaî y sans doute , revenez sur vos pas! Voas fiiites là on joli méder, monsîear. ^ Qu'est-ce qu'il a donc, monsieur T -- fit qsi vous lien une joiîe répatatioo, monsieur! — ie la soutiendrai, moasiev. ^ Dites que vous la supporterez « monsieur. —Comme il vous pbin. monsieur. — Vous le prenez bien haut, monsieur; sachez que quand je dispute avec un fat, je ne lui cède jamais. •— FiGiao, lui townmU le doê. Nous différons en cela, monsieur : moi, je lui cède trajoars*.
Par analogie ; on peut conjecturer que les comiques romains n'ont pas 9 non plus, négligé ce moyen mécanique quand ils Tont cru avantageux , et qu'ainsi ils relevaient un peu ce que la licence extrême des vers scéniques laissait de traînant ou de prosaïque dans leur dialogue.
Sans rien décider à ce sujet , puisque les grammairiens
> Acte 1 , se. 5.
• Acle m , se. B.
latins n'en parlent pas et que nous ne connaissons pas assez la déclamalion théâtrale à Rome» nous pouroas récapituler ici les mérités qui paraissent sortir avec évidence de ce qui précède.
i«. n ne semble pas qu'il ait existé , dans les premiers temps de Rome, de vers particulier appelé ver$ $aiumim. Ce nom ne fat sans doute donné que plus tard , lorsqu'on eut établi pour les autres vers des règles auxquelles les anciens vers italiens n'étaient pas soumis. Alors, le nom de MUiirnien distingua l'ancien système du nouveau.
S". Quels que fussent ces anciens vers, ils ne consistaient certainement pas dans l'alternative ou la disposition déterminée des brèves et des longues -, ils avaient toutefois une cadence propre, et qui permettait de les distinguer de la prose ordinaire , sans quoi on ne les eût pas même remarqués.
3^ Cette cadence venait absolument, comme toute cadence imaginable dans le langage humain, du rhythme, c'est-à-dire du retour plus ou moins régulier des syllabes accentuées. Elle se traduisait en quelqu'une de ces figures que les grammairiens ont nommées isoeolom, homœaptoUi, homoBotéleuUs, etc.
4^ Ces formes sont tellement simples et naturelles, qu'elles se retrouvent dans les premiers essais poétiques de presque tous les peuples, lesquels ne les regardent plus comme des vers dès qu'ils ont admis un système prosodique un peu plus avancé.
5^. Nous en avons, nous autres Français, un grand nombre d'exemples, soit dans nos très-anciennes poésies, soit dans nos vieux proverbes, soit dans les vers grossiers et sans art que font quelquefois nos artisans , nos paysans et nos soldats.
6^. De même que ces prolations cadencées ont cessé pour nous d'être des vers et se retrouvent cependant encore dans le langage non mesuré, de même, les satur-
5i0 LES VERS SATURNIENS.
niens des Latins , n'étant plus du tout considérés comme vers, se retrouvaient de temps en t^Daps dans leur prose , et 9 par conséquent, n'ont pas cessé d'exister, quoiqu'on oe les remarquât plus , tant qu'a duré la langue latine.
7^ Les vers fescennins, dont le nom s'api^qua, ptos tard, aux chansons licencieuses des noces, étaient, quant à leur forme , des vers saturniens, qui ne difléraient des autres que parce qu'on en faisait usage dans ces disputes dialoguées analogues à ce qu'on appeUe aujourd'hui enguiur lemmU.
8®. Quant au vers saturnien réglé par les prosodistes. c'est un vers relativement moderne, et qui est, comme tous les autres vers latins, composé de longues et de brèves rangées dans un certain ordres il n'a que le nom de cmnmuD avec le vers saturnien dont nous venons de parl^.