LETTRE
A M. OUICHERAT'.
Monsieur et ami, j'ai remarqué dans votare TrmUde verrifiealwn firançaiêe, édition de 1838, cette note* que vous a'avez pas reproduite dans l'édition de i850 ' : « C'est une i^ose curieuse que l'espèce d'universalité dont jouit ce vers [celui de dix syllabes). »
Vous ne vous exidiquez pas sur la cause de cette universalité j mais dans une savante note de votre dernière édition \ vous montrez que ce vers est d'origine française en Europe ', que l'histoire nous le montre pour la première fois ^n Provence, dans le plus ancien monument de la poésie moderne, le Poime sur Boéee \ Vous ajoutez que les Italiens t oui imité des Provençaux, et par conséquent nous l'ont emprunté. Vous vous arrêtez là, et ne dites pas d'où les Provençaux eux-mêmes l'ont pu prendre.
* Cette lettre a été écrite en août 1852. 'Note2i,p.394.
' M. Quicherat, que nous aTons interrogé sur cette suppression, nous itUtraToir faite parce que la question s'était agrandie dans son esprit, H qu'il avait mieux aimé Vajourner que de la traiter d^une manière insuf- Sjanle.
* Note 27, p. 529, édit. in-go, 1850.
* Oufrage du x* siècle.
5i2 LETTRE A M. QUIGHEIUT.
Toutefois , dans un autre endroit *, parlant des vers métriques que quelques poètes ont voulu nous donner dans k XVI* siècle, vous remarquez que le vers sa]diique n'était autre chose que notre vers de dix syttabes avec une légère altération à la césure , altération dont vous rendez d'aiUeon parfaitement compte dans votre deuxième note*.
On peut de là conjecturer , ce me semble, d'ailleurs vous me Tavez dit positivement à moi-même , quoique vous oc rayez pas imprimé, que, dans votre opinion, le vers sapbique latin est l'origine première de notre vers de dix syllabes '. considéré soit en France , soit dans les autres parties de TEurope latine.
Cette idée est, à mon sens, une des plus ingénieuses que vous ayez émises sur un sujet où vous en avez produit tant d'autres de ce genre. Je vous dirai tout à l'heure où éi comment je me sépare de vous; je veux, avant tout, montrer que la cadence de ce vers latin est exactement la même que celle de notre décasyllabe, et pour cela j'écris en marquant les arsis dans l'un et dans l'autre par nos accents aigus :
Pérsicos édi, ptier» adparatus, Displiceat néxs phflm corons.
Je hafs, enfant, le luxe de la Perse, Et de tiUeiii les couronnes liées.
C'est absolument le même rhythme; c'est le même nombre de syllabes sonores. De part et d'autre, les finales sont des muettes-, les accents sont placés de même, et si Ton pouvait juger à coup sûr de l'origine par la ressemblance matérielle, je crois qu'il n'y aurait pas à hésiter; qu'au sapbique latin appartiendrait l'honneur de nous avoir donné
* Note 25, p. 545 et suiv., surtout p. 524.
* P. 322 et suif.
* Marmontel, à Tarticle Vsbs, dans VEncf/dopédie^ exprime Topiiiioa que c'est à Talcaîque ou an phaleuce qu'on doit le rapporter.
LETTRB A M. QUIGfiERAT. St5
un des vers les plus barmoDieux et les plus variés qui aient jamais existé.
Des consid^tions d'un autre ordre m'inspirent à cet égard quelque doute : je les ai réunies ici et m'empresse de vous les soumettre.
1^ Je reconnais avec vous qu'un vers admis, de temps imménu>rial , dans toute l'Europe latine , doit être d'origine latine : je ne doute donc pas qu'il ne dérive d'un vers latin, soit directement, soit par l'intermédiaire du provençal; mais de quel vers? Le saphique est celui qui ressemble le plus actuellement : cela sufBt-il pour conclure que le passage du primitif au dérivé n'a pas été autre que le résultat définitif? en d'autres termes , qu'il n'y a pas eu de transition? que notre vers décasyllabe s'est trouvé tout monté sur le saphique? D'un autre edté, un simple vers lyrique, confondu au milieu de tant d'autres , a-t-il pu exercer une influence si générale? Il semble que si un vers latin pouvait et devait dominer partout, et produire des dérivés, c'était Thexamëtre, qui , conmie le plus noble et le plus beau de la métrique ancienne , s'appliquait à tous les genres , était employé dans tous les poèmes, et célébrait surtout ces grandes actions qui se perpétuent dans la mémoire des peuples.
2^. Il est bien vrai que la dissemblance , au premier coup d'ceil, parait énorme entre l'hexamètre et notre décasyllabe. On ne voit rien de commun, ni le nombre des syllabes, ni la longueur des césures, ni surtout l'harmonie que nous donnons à l'un et à l'autre, nous autres Français. Mais en creusant un peu plus la question, on voit naître des analogies importantes , et disparaître ces prétendues contrariétés qui nous frappaient d'abord.
Le nombre des syllabes est beaucoup plus près de l'égalité qu'U ne parait, si l'on considère comparativement la forme des mots latins et français. Ceux-ci se sont, en effet,
3i4 LETTRE A M. QUICBBRAT.
contractés de manière à réduire les syllabes d'un tiers. Un vers latin, d'une longueur moyenne de quinze syllabes, se réduirait donc naturellement à àin en passant du lalin au français*, et, en effet, c'est ce nombre que Ton trouve à peu près, si, laissant de côté la construction él^ante et habituelle de la langue française, on s'amuse à traduire les mots latins par les mots français qui en ont été tirés, ou qui y correspondent exactement Par exemple , les cinq premiers vers de tAri poétique^ d'Horace :
Haméno câpiti cervfcem pfctor equfaam Jdngere si vélit et Térias IndiScere pliimas, Ûndique coUàtis roémbris, ut tiirpiter étram Désioat in pfscem mnlier fonnésa supérae • Spectâtum admfssi, Hsum teneàtis, amfci?
seraient rendus très-exactement, quoique dans un français fort maussade, par ces cinq vers décasyllabes :
A rhamafn chef peintre an coa de chevil , Joindre si vêtit, et vaire plaroe indofre Prenant partout membres, si qae finisse En laid poisson femme belle aa-desst&s.
Admis à voir, ris tiendriez, amisT
C'est là, sans doute , un détestable jargon que je ne propose pas d'imiter. Il montre du moins, et c'est tout ce qu'il me faut ici , que les dix syllabes de notre vers commun , bien que numériquement inférieures aux quinze de l'hexamètre, ont toutefois une sorte d'équivaleur ou de puissance égale. Cette vérité est d'autant plus incontestable id, que les accents tombent précisément sur les mêmes syllabes des mêmes mots dans les deux langues.
3^ L'observation des césures confirmera cette manière de voir. A prendre, en effet, la quotité des syllabes, rien de plus éloigné que les césures du latin et du français ; mais n'y auraiMl pas un élément harmonique plus important id que ce nombre absolu? Nous allons l'examiner.
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C'esl, à mon avis, une très-belle observation de Varron, et qui montre sa sagacité en même temps qu'elle distingie très-nettement la prosodie latine de la grecque, que, dans les hexamètres latins, la césure tombe presque toujours après la première syllabe du troisième pied-, ce qui partage le vers en deux sections : l'une de cinq et l'autre de sept demipieds '. Je laisse de côté ce qu'ajoute Varron , qui n'aurait pas d'intérêt ici. Mais ce rapport établi, en effet, dans toutes les prosodies latines, est surtout remarquable pour ceux qui savent que, chez les Romains , Taccent portait presque toujours sur la pénultième syllabe. Gomme c'est la syllabe accentuée qui donne aux phrases leur physionomie et accuse leur cadence, l'oreille percevait dans ces deux césures non pas deux pieds et demi et trois pieds et demi , mais d'abord deux pieds pleins, suivis d'une muette et d'un repos, et ensuite trois pieds, avec une autre syllabe glissante, tout juste le rapport des deux parties de notre vers commun :
Apparent ràri— nàotes in gdrgite vàsto.
Appèrent peii— nageant en gouffre vàsle.
La contraction successive éprouvée par les mots latins aurait pu être rendue plus évidente en choisissant d'autres vers î elle est pourtant ici même assez manifeste i)our qu'il me suffise de l'indiquer.
4^. Il y a sur les césures du vers de dix syllabes une particularité qu'il convient de ne pas omettre. Ce vers a quelquefois interverti l'ordre des deux i)arties, en faisant tomber h césure sur la sixième syllabe. En voici des exemples anciens :
Car il a tout délmit— son parentage *.
Si ceux à qui deviez— comme vous dites *.
« A. Geilias, Noct, aiUc. XVIU, 15; ci-dessus, p. 282.
* Marot, Épigrammes»
Sic LETTRE A M. OOICBERAT.
Ce vénérable Uot— fui aTeitiV
Si j'ai pu rencontrer Chemin pour y venir— que ta en uses *.
D'où venait celle mesure boileuse et désagréable oonser- Tée, jusque dans le milieu du siècle dernier, par J.-B. Boisseau et par Voltaire? Ne serait-ce pas de ce que l'hexamètre latin portait aussi , de temps en temps , une fois à peu piès pour huit, sa césure au septième damî-pied, et, par cooséquent) son accent à la fin du troisième pied?
Ce vers de Virgile répété plusieurs fois par Tauleor, ei blftmé par Voltaire avec quelque raison, en donne qd exemple :
Fata Lyci fortémque Gyan,— fortémque dointhom;
il se rend littéralement en français, et en consenrant les accenis sur les mêmes mots , par le décasyOabe suivant, où la césure vient, comme en latin, après le troîâ^ne pied:
LyciSs, le fort Gyâs,— le fort Gioéathe.
5^ L'enjambement, qui dépare si cruellement nos aotrfô vers , et qui appartient , à peu près exclusivement , à notre décasyllabe, n'offire-t-il pas encore une forte présomption en faveur de l'origine que je lui assigne? Sans doute, la raison physique qui rend l'enjambement possible, et même agréable, dans les vers latins et dans notre vers conunun, n'est pas la même. Elle dépend évidenunent, pour les uns et pooi l'autre, des conditions intimes de la prononciation des deuî langues. H n'est pas moins remarquable que ces rejets d'un vers sur le suivant, qui étaient une des conditions des heumètres latins, et qui sont généralement exclus de notre versification, se retrouvent précisément dans notre vers commua-
* Maroi, Épitre au roi,
* Th. Sebiki , vers places en tète de ÏArt poéiique.
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et Ton peut dire d'une manière absolument identique aux rejets ordinaires des latins, tantôt parle nombre absolu des syllabes, qui était souvent de quatre, comme chez nous , tantôt par leur évaluation , puisqu'on renvoyait aussi souvent à l'autre vers la césure entière*, comme nous le fiaJsons nécessairement
6^ C'est encore une circonstance remarquable que le vers de dix syllabes a pu, de tout temps, être employé seul. Nous trouvons, et chez les troubadours* et chez les trouvères', des pièces composées tout entières en vers décasyllabes, tandis que le saphique latin se joignait toujours à des vers d'autres mesures, et notamment à l'adonique, pour compléter la strophe.
7^ Une autre raison qui n'est pas, comme les précédentes, tirée de la forme matérielle du vers, mais de son caractère, c'est qu'autrefois notre vers commun était regardé sans difficulté comme vers épique. Cette opinion était-elle bien fondée, comme je le crois, ou erronée , comme on le dit communément? c'est une question qu'on peut débattre. Je constate ici un fait avoué de tout le monde: c'est en vers de dix syllabes que Hugues Salel, valet de chambre de François P"*, traduisit les onze premiers livres de VIliade; c'est en vers de même espèce qu'Âmyot traduit presque tous les vers cités par Plutarque*, c'est aussi en décasyllabes que Ronsard a écrit sa Franciade.
S\ Une considération du même genre que la précédente, et qui concourt de même à prouver que ce n'est pas du saphique que vient notre décasyllabe, c'est que ce vers est le moins lyrique de tous les nôtres. Je ne trouve ni dans Mal-
' M. Quicherat, TraiU de veni/icatia» latine, ch. 24, p. i73.
' Voyez une cbaoBon de Pierre de Borjac , et uoe autre de GuOlaunic Faidit. ^
' Voyez plusieurs pièces de Thibaut de Champagne , de Charles d'Anjou, etc.
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herbe, ni dans Rousseau, ni chez Lefiranc de PompigMn, u chez Lebrun, une seule strophe caractérisée où se place le vers conunnn, soit seul , soit périodiquanent avec d'autres. Ony trouve les petits vers, et même les aleundrinsy tanidt mêlés, tantAt seuls : le décasyllabe est exclu rigoureuscmoit Certes ce serait un phénomène bien extraordinaire qœ, né du vers latin, qu'm peut dire lyrique par excetteoce, fl fût chez nous absolument anti-lyrique.
d®. Ne peut-on pas ajouter ici qu'on trouve dans l'origine que je lui assigne la réponse à une obsavation ingénieuse, ou à une question que vous vous posez sur lar^e de notre césure'? Vous pensez que la râiime syllabe de notre vers alexandrin, ou la quatrième du décasyllabe, étant aoce&toée, il était superflu d'exiger, en outre, que le mot lût complet à la césure -, qu'on pouvait lui laisser une syllabe muette sans être obligé de l'éUder; qu'ainsi le vers :
Gai « je yiens dans son tem— pte prier Internai »
serait aussi satisfoisant pour l'oreille que le v^rs r^ulier qui commence Atkalie :
Oui , je Tiens dans son temple— adorer TÉtemel.
Que de même, au lieu de :
Souffrez qa'une &me— et Gdèle et sincère.
Voltaire aurait pu mettre, s'il n'eût consulté que rhannraie, et non la règle de notre versification :
Souffrez qu'une à— me Bdèle et sincère.
Ce n'est pas mon opinion; je crois sentir une difRBrence qui est toute à l'avantage de la césure régulière, et je m*explique cette différence par ce que je regarde conmie le prin-
' Traité de versi/lcaUw française, note 2» p. 322.
LETTRE A M. QUIGHERAT. 319
dpe réel de l'harmcmie des vers français, et que je Ceds conoailre ailleurs*.
Mais, sans examiner aucunement ici votre opinion en ellemême et au fond, il me semble indubitable que si notre décasyllabe vient réellement du saphique latin, comme dans celui-ci on n'hésite pas à rejeter sur le second hémistiche la syllabe glissante qui vient après la syllabe forte de la césure , on devrait pouvoir &ire la même chose en français. Or, le hit est contraire : les exemples très-curieux que vous citez montrent que jamais cette prolongation n'a été régulièrement admise en français. D'où cela peut-il venir?
Si mon hypothèse est vraie, la règle s'explique bien fiicilement; car la césure des hexamètres latins avait toujours une syllabe muette :
Arma virdmque cano— Tréj» qui primus ab ôris.
Cette syllabe no^ appartenant au mot cœM^ s'est naturellement contractée avec la précédente dans le passage du latin au français-, alors, elle n'a pas dû subsister ou compter pour la seconde partie du vers. Nous voyons , en effet, que les hexamètres latins bien prononcés se divisent à l'oreille en deux césures où les mots sont exactement terminés:
Nos pétris fines — et diilcia iïnquimus érva,
Nos patriam fiigimos; — tu, Tftyre, léntus in timbra,
Forméeam resonére , — dôces Âmaryliida sflvas.
U était naturel qu'en opérant la contraction que nous avons dite, on mainthit la séparation des mots avec le silence que le sens peut nécessiter, et qu'ainsi Ton n'admit pas comme comptant dans le second hémistiche la syllabe muette qui terminait un mot du premier, si cette syllabe, en se rejetant, devait empêcher cette séparation Or, c'est justement ce qui
' Voyei la disserlatbn suivante.