CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ NOUS
laquelle Tantiquité classique n'oflBre rien d'analogue. Ce n'est pas un genre nouveau , sans doute-, c'est au moins, dans UD genre ancien , une espèce nouvelle de beaucoup supérieure à ce qu'on avait vu jusqu'alors, et tellement féconde, chez nous, qu'on trouverait facilement dans ses seuls produits une littérature tout elitière, aussi riche et aussi variée qu'aucune autre.
A quoi peut tenir ce perfectionnement singulier, ce progrès extraordinaire? A bien des causes^ sans doute; et d'abord è la marche de la civilisation , au développement des arts el de l'industrie , aux mille et mille relations nouvelles créées entre les hommes par l'esprit moderne, et qui ont varié à l'infini les sujets de poèmes et les occasions de faire des vers-, à la liberté individuelle-, à ce sentiment d'indépendance innée chez les Français , qui a fait que de tout temps, même sous la monarchie absolue, ils ont dit en chanson ce qu'ils pensaient sur les sujets les plus périlleux.
Ces causes, et d'autres semblables, qui tiennent au caractère des peuples et aux institutions politiques ou sociales , peuvent être nommées causes morales^ je n'ai pas l'intention de m'y arrêter.
n y en a d'autres qui ne frappent pas autant les philosophes, et qu'on laisse ordinairement de côté, parce qu'elles dépendent de circonstances en apparence futiles , des habitudes de prononciation d'un peuple, de l'état de sa musique, de certaines formes particulières à sa versification. Ce sont là des causes qu'on peut appeler physiques, par opposition aux précédentes , et dont refifet , s'il est moins brillant, ne doit pas échapper davantage à un observateur attentif-, je vais les étudier brièvement.
On peut, si je ne me trompe, les réduire à quatre : V accentuation clausive de nos vers, la parfaite tetminaison des stances, la figure musicale du couplet j et les refrains.
1**. L'accentuation clausive do nos vers Qe demande grâce
pour ce terme nouveau) consiste en ce que chaque vers doit se clore y et se clôt réellement, à sa dernière syllabe soDore. La voix doit absolument s'y arrêter; et, comme dans le langage ordinaire nous marquons toutes les sections de nos phrases par une accentuation plus forte de la syllabe qui les termine , U fout aussi, sous peine de détruire toute harmonie prosodique, faire entendre {dus fortement la dernière syllabe des vers, ou , ce qui est la même chose, Faccentuer de manière à la distinguer de toutes les précédentes. Cela ne peut avoir lieu que quand cette fin de vers est en même temps la fin de la section de la phrase-, de là cette règle que Boileau, d'accord avec tous ceux qui ont Foreilk sensible, a exprimée ainsi :
Et le vers sar le vers n*osa plus enjamber '.
Cette règle n'existait pas du tout chez les anciens -,- Tein jambement y était habituel, et ainsi leurs vers, même icdépendamment de la rime, n'étaient pas 'clos et terminés conune les nôtres '. Je n'ai pas à chercher ici quel est le système le plus harmonieux ou le plus fovorable au poète. Ce dont personne ne doutera, c'est que quand une pièce doit être chantée, le système français est, non-seulement le plus avantageux-, il Test à tel point que nous concevons à peine remploi de l'autre, au moins avec les airs auxquels nous sommes habitués.
Ajoutons que la rime , qui dépend de l'accentuation clau> sive et ne peut exister sans elle, a pour effet de la renforcer encore, et par conséquent concourt à rendre nos vers plus propres au chant que ceux des anciens.
2^. Ce que je dis ici de l'arrêt à la fin des vers est vrai, à plus forte raison, pour la clôture des stances. Ostcboz
» Art poét., 1,T. 138.
• Voyez ci-dossus , |». 347 el suiv ,