‹ De quelques points des sciences dans l'antiquitéChapitre 3 sur 39 · LE CURÉ · texte numérisé non relu

LE CURÉ

DE VARENGEVILLE',

Dans rautomne de 1833, du mois d'octobre à la fin de novembre, je fiis chargé, par le ministre de l'Instruction publique , d'inspecterles écoles primaires de l'arrondissement de Dieppe. Je saisis volontiers cette occasion de visiter des lieux où je n'aurais peut-être jamais mis les pieds*, et je renconU^, chemin faisant, quelques personnes dont l'accueil fut si aimable que je ne puis me rappeler sans plaisir cette

* Cdtte pièce, qai a pour tujeli^f pHncIpet métapkyHquês de la phf-- ' M^iM d^Ariitote, a été insérée, en 1840, dans le Jaumai de VlmUM hit-tori(iue. En Toici lliistoire. Ma thèse tnr la Physique â^Aristote ne conlenaît qne ses principes de physique. J'atait i^serré pour la discussion erale les idées |diilMophiques, qui font la matière spéciale de ce dialogue. Comme il anÎTe hien songent dans ce monde, ce qu*on a pré^a est justement ce qui n'arrive pas; la discussion tourna tout autrement que je ne Ta- Yaîf eru. Un de mes amis, M. E^er» à qui j*en avais parlé , trouva l'ensemble des idées si intéressant , si neuf même , on au moins si peu connu de noe jours, qu'il m'engagea vivement 4 ne pas le laisser perdre. Je cbercfatt alors à rendre un sujet si sévère un peu plus attrayant par le cadre on je renfermerais , et je me rappelai , assez heureusement pour mon objet, ma visite à Varengeville. Je dois ftdre ici cette déclaration, naroe qne presque tous ceux qui ont lu mon dialogue, frappés de la vérité de la mise en scène, m*ont demcmdé si c'était une rédite ou une fiction. C'est à la fois Tune et Tautre. Les détails sur le voyage , sur les lieux et les personnes , sont de la plus rigoureuse exactitude ; la conversation philosophique est seule supposée. J'ai prêté à M. Q*** une étude et une connaissance uAristote qu'il n'a pas eu 1 occasion de me moilti*er.

époque de nia vie. Entre toutes ces rencontres, celle du curé de Yarengeville m'a surtout laissé un vif et agréable souvenir.

J'étais parti de Dieppe de très-bon matin, accompagné du professeur de mat,hématiques du collège, qui, n'ayant rien à faire ce jour-là (c'était un jeudi*), avait accepté une place dans mon cabriolet.

Notre tournée du jour devait embrasser les communes d'Hautot, Yarengeville et Sainte-Marguerite-, ainsi, après avoir suivi quelque temps la route du Havre, nous nous rejetâmes sur la droite , pour longer la fidaise à l'ouest de Dieppe pendant deux lieues et demie ou trois lieues.

Notre visite à Hautot n'offrit rien de particulier, et bientôt nous arrivâmes à Yarengeville, célèbre par l'ancien manoir d'Ango*, remarquable surtout par la position de son église sur le bord de la mer et sur le point le plus élevé de la falaise. Cette église domine toute la cdte^ quelque part qu'on soit , on l'aperçoit toujours élevant son toit aigu au-dessus de ses larges flancs , comme une pyramide qui reposerait assise sur un plateau taillé à pic.

Nos instructions nous recommandaient de prendre sur la tenue des écoles, sur la moralité et la capacité des malles, des' renseignements auprès des maires et des curés : c'était une sorte d'introduction auprès d'eux et un moyen de faire connaissance. Hais le curé de Yarengeville m'avait été dépeint comme fort exalté dans ses opinions politiques , et tellement attaché au gouvernement de Charles X, qu'il verrait toujours de mauvais œil et recevrait fort mal un inspecteur venant au nom du roi des Français ou délégué par son ministre, le n'avais cependant pas d'autre titre à faire valoir auprès de lui, et, bien que ce ftii peut-être une mauvaise re-

1 Le 10 octobre 4833.

* Riche armateur dieppois du temps de François 1«'.

LE CURÉ D£ VAR£NGEVlLLe. 50

commandatioD , nous nous rendîmes au presbytère, où nous fûmes reçus par le curé lui-même.

Je lui exposai l'objet de ma visite : je lui dis que, chargé d'un travail long et difficile, je m'étais proposé pour ce jour de voir l'école de Varengeville , et que je venais d'abord auprès de lui y guidé par mes propres sentiments, non moins que par les termes de mes instructions, pour le prier de m'aider de ses conseils et de son expérience.

Les précautions oratoires que j'avais prises pour conjurer l'orage furent inutiles.

« Monsieur, me fut-il répondu d'un ton fort sec, vous pouvez assurément fsdre votre inspection dans les écoles; mais j'espère bien que vous n'avez pas envie de l'étendre jusque chez moi.

— Une inspection chez vous ! monsieur le curé, m'écriaije-, Dieu m'en préserve ! et pour qui nous prenez-vous? Nous avons pensé que, le curé étant dans sa paroisse la première autorité morale, c'était à lui que les inspecteurs devaient d'abord s'adresser : c'est là le motif de ma visite. Je viens réclamer vos bons offices, bien loin de vouloir rien faire qui vous soit désagréable.

— Âh! messieurs, s'il en est ainsi, reprit-il, c'est bien différent-, asseyez-vous, je vous prie , et causons , tant que vous voudrez, du sujet qui vous amène. »

Le ton était tout à fait changé -, M. le curé de Varengeville n'était plus le même homme. Il me donna avec beaucoup d'empressement les renseignements que je lui demandais, y ajouta des observations fort sages que plus tard je transmis fidèlement au ministre.

Quand cette partie de ma tâche fut achevée : « Monsieur le curé, lui dis-je, nous avons admiré les belles proportions de votre église et sa magnifique situation -, je ne crois pas qu'il y ait un second point en France où l'on ait ainsi en . perspective une ligne non interrompue de huit ou dix lieues

de (alaises. Vous voyez d'ici jusqu'à Tréport, et vous avez sous les yeux, dans cet immense bassin, une mer toujours couverte de barques et sillonnée en tous sens par les voiles noires de nos pécheurs. C'est un admirable spectacle-, mais si la piété de nos pères a toujours choisi, pour y bâtir la maison de Dieu, la position la plus avantageuse , vous êtes la preuve qu'eUe n'a pas, non plus, négligé l'habitation de son pasteur. Vous avez , ce me semble, la même vue que votre église, et, je le répète, il n'est guère possible d'en trouver une plus belle.

— Vous pouvez en juger, messieurs, nous répondit-il-, je vais ouvrir les fenêtres et vous montrer ma vue, mon prèsbytère, mon jardin, ma maison : nous visiterons ensuite l'é* glise. Puisque vous avez été amenés chez le curé de Yarengeville, ses hâtes, il l'espère, n'auront pas à se plaindre de lui. »

U nous conduisit ensuite dans toute sa demeure, et nous fit voir la belle église de cette commune. Nous parcourions ces lieux avec un plaisir mêlé d'étonnement; & chaque instant, quelque chose de nouveau, un point de vue que nous n'avions pas remarqué, un accident de terrain ou de lumière. « C'est une beUe habitation , lui dis-je , et dont l'agrément doit augmenter encore à l'époque des grands mouvements de la mer. Souvent alors, à l'intérêt que nous inspire cette in* tumescence inaccoutumée de l'Océan se joint l'anxiété bien plus saisissante pour l'homme en dangcar; car, comme dit le poète:

Lorsque l'on voit les flots soulevés par l'orage Fondre sur un vaisseau qui s'oppose à leur rage , Le vent avec fîirear dans les voiles frémit ; La mer blanchit d*écame et l'air au loin gémit ; Le matelot troublé, que son art abandonne. Croit voir dans chaque flot la mort qui l'environne *.

< Boileau, Traité dm niNiffie, S.

— Eh! mon Dieu^ messieurs, on s'accoutume à tout. Vous trouvez la vue de la mer admirable , et je l'ai jugée ainsi d'à* bord; mais, à la longue, on se lasse d'un si beau spectacle, et peut-être , lorsque vous entendez de loin gronder sourde* ment le bruit afibibli d'une tempête, vous imaginez-voos qu'il est bien agréable de la voir ou de l'ouïr de près. Pour moi» j'en ai tant vu que je donnerais sans balancer cet immense théâtre et cet effrayant concert pour le repos dont vous jouissez malgré vous. Au reste, ajouta-t-41, vous n'avez peut-être pas l'habitude de voir la mer; alors, je ne suis pas étonné de l'effet qu'elle produit sur vous.

— Pardonnez-moi, lui dis-je, je la vois tous les jours de la jetée de Dieppe ou de celle du PoUet**, mais, élevé à peine dequelques mètres au-dessus de son niveau, je ne lui trouve pas du tout le même aspect que du haut de ce tertre. Je dirai plus, la vue que nous avons des falaises de Neuville' ou du château' n'est pas comparable à celle dont vous jouissez ici.

— Vous en parlez, me dit le curé, conmie un habitant de Dieppe. Est-ce que par hasard vous y demeureriez?

— Depuis deux ans et demi, je ne l'ai pour ainsi dire pas quitté.

— C'est singulier, reprit-il, je connais beaucoup de monde à Dieppe-, j'y vais fort souvent, et je ne crois pas avoir eu le plaisir de vous y rencontrer.

— C'est que sans doute mes fonctions, qui me retiennent souvent dans l'intérieur de ma maison, ne me permettent d'en sortir qu'à l'heure où vous n'êtes plus dans notre ville : je suis le principal du collège.

* Le PoUet, fonbonrg de Di6])pe, en est séparé par le port et la retenue et cbasse crensée en faice da bâtiment du collège.

* NeuTiUe , village à l'orient de Dieppe , sur la hauteur.

* Le château de Dieppe , à rextrémité occidentale de la ville et sur la ftltise.

— Quoi! s'écria-t-il, vous êtes M. Jullien? Tavais entendu parler de vous bien souvent, et bien souvent aussi j'ai pensé à me mettre en route pour vous fiedre une visite un peu intéressée.

— Une visite à moi! monsieur le curé-, je dois donc me féliciter doublement , d'abord de ce que mon nom est parvenu jusqu'à vous : déjà nous ne sommes plus l'un pour l'autre des inconnus. Je me rejouis surlout de ce que vous avez cru que je pourrais vous être utile. Veuillez me dire de quoi il s'agit.

— Vous faites au collège, reprit-fl, un cours de physique où les expériences viennent à l'appui des raisonnements et des calculs?

— Oui, monsieur le curé-, la ville de Dieppe, toujours disposée à fiivoriser l'instruction publique, s'est montrée assez généreuse pour que j'aie pu doter le collège d'un cabinet de physique, non pas riche, mais suffisant aux expériences que nous avons à faire.

— Et ce cours de physique, ajouta-t-il , j'ai entendu dire qu'il était public. Est-ce que je pourrais le suivre?

— Sans difficulté, monsieur le curé. Ce cours est ouvert à tout le monde-, vous pourrez y assister quand bon vous semblera : vous y serez toujours le bienvenu. »

En ce moment, je tirai ma montre, et m'apercevant qu'il était un peu tard . « Pardon, monsieur le curé, lui dis-je, si je vous quitte si brusquement ^ mais nous devons aujourd'hui voir encore Sainte-Marguerite. Les jours déjà bien courts d'octobre ne nous permettent pas de nous arrêter plus longtemps^ ne soyez donc pas surpris si je vous prie, sans plus de façon, de nous indiquer notre chemin.

— Je ferai mieux, messieurs, répondit-il \ vous ne quitterez pas mes domaines, car je suis à la fois curéde Varengeville et desservant de Sainte-Marguerite. Si donc vous ne craignez pas une petite promenade à pied , j'aurai l'honneur de vous

accompagner; je vous ferai voir récole, et l'église qui mérite aussi d'être examinée. Pendant ce temps , votre cheval se reposera et sera plus dispos pour vous reconduire à Dieppe. » .

Cette aimable proposition fut reçue avec empressement , et à l'instant même nous nous mimes en route pour Sainte- Marguerite. La conversation que nous avions engagée le curé et moi continua-, il me dit qu'il avait toujours désiré apprendre la physique-, que malheureusement, lorsqu'il était au séminaire, on ne l'étudiait pas-, qu'il avait été réduit, depuis ce temps, à lire quelques ouvrages qu'il ne comprenait qu'imparfoitement. « C'est sans doute, ajouta-t-il, une bien belle science-, mais il faut que les phénomènes produits devant nos yeu\ nous donnent à la fois l'exemple et la preuve du &it ou de la loi dont on nous instruit. Je ne connais rien de plus Seistidieux que d'étudier la physique dans des livres, et de croire tout sur parole, comme je l'ai fait jusqu'à présent J'en suis, ma foi, si las, que, s'il fallait continuer ainsi, j'aimerais mieux encore relire la Physique d'Ariitote / au moins flatte-t-elle l'imagination, si elle ne satisfait pas l'intelligence.

— La relire ! m'écriai-je : c'est avouer que vous l'avez lue.

— D'un bout à l'autre, me répondit-il , et, si je ne m'abuse, j'ai fait quelques découvertes dans ce pays inconnu. L'expression n'est pas trop forte, ajouta-t-il en riant-, car on peut dire que bien peu de personnes comprennent aujourd'hui l'auteur.

— Â commencer par moi, si vous voulez bien le permettre, monsieur le curé. J'ai lu avec soin les huit livres de l'iltiscti/- UaUm physique^ le De cobIo, les Météarohgique$j le De gêneratUme, le De muado, et quelques autres ouvrages. J'ai partout eu trois parts à foire : l'une, que je nomme historique y- c'est celle que je comprends le mieux, soit qu'Âristote nous expose, comme c'est son habitude, les opinions de ses prédé-

cesseurs, soit qu'il nous rappelle, à l'occasion, les observations ou découvertes Coites de son temps , la fabrication de Tacier par exemple', la puissance de la vapeur % ou la présence d'animaux incrustés dans le succin*. La seconde par* tie se compose des principes ou des raisons que je nomme phyiigueêf celle-là, je la comprends encore , surtout quand je me reporte au temps où vivait l'auteur. Je suis même persuadé qu'une exposition sommaire de ce qu'Aristote savait ou croyait savoir sur les phénomènes naturels serait aujourd'hui.un ouvrage neuf et curieux^. Mais quant à la démise partie, ceUe qui ccmtient les prmdpei miiaphji$iq%ie$ et qui malheureusement est de beaucoup la plus longue, surtout dans son ilttfcuftatton^ où elle domme seule, j'avoue à ma honte que je n'y entends exactement rien. J'ai pris le parti de croire que les ouvrages d'Aristote avaient, comme il le fait entendre lui-même*, besoin d'une clef que le temps nous avait fait perdre. Cette raison n'est peut-être pas vraie, miùs elle satisfeut mon amour-propre, et ce n'est pas indifférent M

M. Q*^ sourit : « Vous rappelez-vous, me demanda-t-il, le mot de Jésus-Christ à ses disciples, après leur avoir enseigné l'Oraison dominicale? «Cherchez, leur dit-il, et vous « trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira \to Avez -vous suivi ce conseil? Avez-vous assez cherché? Quant à moi, je l'ai fiût, et, soit bonne direction dans mon travaO, soit seulement ténacité et importunité *, comme le recommande

■ Aristote , Mttêor., iV, 6, p. 590, f).

* Aristote, De calo, IV, 7, p. 482, B.

> Anstote, Meteor,y IV, 10, p. 598, A.

* Voyez ci-dessus ootre thèse sur la Physique d'Aristote.

* De naturati auseuUationê , ce que nons nommons propremeol la Physique d' Aristote f et qai n^est pas de la physique.

* Aultt-Gelle, Nuits attiques, XX, 5.

' SaintLac,Fvafi^, H,f 9et10.

* Saint Lac, Etfangik, i\,fS,

Notrb-Seigneur, sa parole s'est accomplie : la porte m'a été ouverte.

— Je vous en félicite, monsieur le curé-, je n'ai pas eu le même bonheur. C'est après avoir longtemps perdu ma peine que j'ai, comme dirait madame de Sévigné', jeté ma langue aux chiens. Vm puisque vous avez bien voulu me citer le mot du Sauveur, je vous rappellerai, à mon tour, que votre citation n'est pas complète. Les deux conseils du Fils de Dieu sont accompagnés d'un troisième que je préférerais beaucoup pour mon usage-, c'est celui-ci : « Demandez, et l'on vous « donnera '. » Qu'en pensez-vous?

— Je vous entends, reprit-il-, vous voulez changer de rôle avec moi et me âtire faire le professeur : ce n'est pourtant pas mon métier.

— Vous aurez votre revanche pendant toute l'année, répliquai-je -, mais ne m'enviez pas cette occasion , peut-être unique, de m' éclairer sur un point de l'histoire des sciences, aujourd'hui bien obscur.

— ÂDieu ne plaise, repriWl, que je vous refuse une demande si simple, quand vous venez de m'en accorder une à laquelle j'attachais le plus grand prix. Cependant, comme je n'ai pas l'habitude d'enseigner les sciences philosophiques, convenons que ce sera un simple entretien sur une question d'histoire , une conversation péripatéticienne , en quelque sorte. Je répondrai seulement à vos questions -, de cette manière, s'il y a quelque désordre dans mon enseignement, le reproche ne pourra m'atteindre.

— Qu'à cela ne tienne, repris-je-, je suis un écouteur si patient, et un si curieux interrogateur, que je suis bien sûr, avec du temps, d'arriver à mon but. Et d'abord, ditesmoi, je vous prie, ce que signifient en physique les trois

' UUre sur Is mariage de Lauzun.

* Saint Lnc , Evangile , i 1 , )^ 9.

66 LR CURE DE VARBNGEYILLE.

grands principes d'Aristoie, la forme, la manière el ta priv€Uion?

— Je vous répondrai, sinon clairement, du moins brièvement: chez Aristote, la matière, la forme et la privatkm sont des idées abstraites, et ne sont que cela.

— Vous voulez dire que toutes nos idées générales étant nécessairement abstraites, en ce qu'elles se forment dans notre esprit par abstraction , celles dont je parie sont de ce genre. Je comprends cela parfaitement

— Point du tout, interrompit M. Q***-, vous croyez comprendre, et vous ne comprenez pas. Vous introduisez ici vos idées françaises, et vous vous imaginez qu'il est question d'abstractions, comme celles qui nous donnent nos termes généraux, lesquels représentent toujours à notre esprit quelque chose de réel. C'est une erreur, et, pour le dire en passant, là est précisément la difficulté de la théorie d'Aristote. Ses principes généraux sont des abstractions pures', si bien que, quand on en veut creuser la signification, on ne trouve plus rien du tout; ils ne représentent aucune qualité, aucun mode de la substance , non pas même l'idée essentielle pai* là suppression de laquelle tout s'évanouit. En un mot, la matière est pour Aristote l'absence ou la négation des qualités des corps-, la forme est l'ensemble de ces qualités, et la privation leur succession.

— Je n'y entends plus rien, répliquai-je.

— Gela ne m'étonne pas , et je vois que je ferai bien de reprendre les choses d'un peu plus haut. Vous savez d'abord que la physique n'était pas limitée chez les anciens de la même manière que chez nous. Aristote consacre, par exemple , les deux derniers livres de sa Physique à des recherches sur le premier moteur*-, nous rejetterions ces ques-

* Aristote, MBtaphys., III, t. II, p. 869, A, B.

* Nantir, amc, VII et VIII.

tioDs dans la partie de la métaphysique qui traite de Dieu. Trois ou quatre livres traitent du lieu', du temps*, du mouvement', du vide*, de l'infini ^ du hasard', de la fortune', et les considèrent, non pas relativement à leur mesure, ce qui appartiendrait en effet au physicien ou au géomètre, mais par rapport à leur nature, à leur essence, à leur qmddUéj comme on disait autrefois. Or, ces questions ressortissent incontestablement à la métaphysique.

— Je pense comme vous, lui dis-je, et cette observation, que, du reste, j'avais déjà faite , me semble si claire, que je comprends à peine comment elle ne s'est pas offerte aux anciens.

— Pardonnez-moi, reprit-il, quelques-uns l'ont faite. Porphyre disait que le physicien n'avait pas à s'occuper de ces recherches', qu'elles appartenaient à une tout autre science, c'est-à-dire , si je l'entends bien , à la métaphysique. Mais cette distinction n'eut alors aucun succès , puisque nous voyons les commentateurs d'Âristote la repousser avec mépris , et justifier la division de leur auteur'. Quoi qu'il en soit, comme ce n'est là qu'une question de limites pour la sdence, il est parfaitement concevable qu'Âristote se soit trompé sur ce point, et vous ne me demandez, je suppose, aucune explication à cet égard.

— Non, assurément,' répondis-je.

— Et pareillement, continua-t-il , si lés anciens ne met-

> Nmiwr. atuc., lY, 4 à 7.

' N<UMr.atMc., IV, 13 4 20.

* Nantir. aiMC.,V et VI.

* Noiur. ai«c.,lV,8ài3. ' ' Na<«r. «tue., III, 4 à «3.

* NoUir. mue, D, 4, 5, 6.

' Nittmr. mue,, ibid.

* Simplicias, Comment, in AristoUHs Natur. awc.f fol. 2, verso, ligne 47, Venise, 4520.

» /Wrf.

A8 LR CURÉ OB VARBKGEYILLE.

taient pas au rang des physiciens les inventeurs des oiachinés les plus ingénieuses, ou ceux qui découvraient des Uhs importantes-, s'ils nommaient géomètres ou mécanidens, artisans ou pneumatistes, Archytas qui inventait , dit-on, la poulie fixe et la vis. Héron, qui composait sa fontaine, Ctésibius, qui nous donnait les pompes, Archimëde, qui fondait l'hydrostatique, et trouvait la vis sans fin et la vis hydraulique*; s'ils réservaient le nom de physiciens aux feôseurs de théories générales et de brillantes hypothèses , aux descripteurs poétiques du monde, aux explicateurs aventureux des phénomènes, il ne faut pas me demander compte d'une classification si peu sensée. C'est un fait qu'il faut accepter comme fait, et sans en chercher ici la cause; seulement, on en peut déduire cette conséquence, que les anciens et les modernes procèdent dans leurs travaux d'une manière toute diflerente, et qu'il faut abandonner entièrement nos idées actuelles pour celles du pays où nous allons nous engager.

— J'y suis tout disposé, monsieur le curé, répliquai-je*, personne ne foit plus facilement que moi abnégation de ses idées, personne n'accepte plus volontiers celles d'un autre, au moins pour les comprendre.

— Suivez-moi donc, reprit M. Q***, et remarquez d'abord (ce point est important) que non-seiflement la j^ysique des anciens avait une tout autre circonscription que la nôtre, mais que, même en ce que ces deux sciences ont de ccmbmun, les anciens et les modernes ne jugent ni ne procèdent de la même manière. Pour nous , la physique est, avant tout, la science des phénomènes naturels; ces phénomènes, bien observés, sont le point de départ de toutes les explications, de toutes les lois imaginées par les physiciens; et, s'il y en a un seul auquel une hypothèse se refuse, quelque ingénieuse

* Libes , Ris(oir0 de la physique.

OU brillante qu'elle soit, la science la rejette aussitôt*. Chez les Grecs, au contraire, on partait de l'bypothëse ou de Timagination, et Ton cherchait à y foire rentrer le plus grand nombre de phénomènes. En un mot , nous allons des foits aux principes : les Grecs allaient des principes aux foits.

D ne pouvait guère en être autrement dans un pays où les premiers physiciens furent tous poètes, où Thaïes, Ânaximandre, Xénophane écrivaient en vers, et s'occupaient plutôt, en chantant les merveilles de la nature, de frapper l'esprit de leurs auditeurs par la grandeur des pensées ou la mélodie des mots, que de découvrir, à force de soins et de patience, quelque propriété obscure, dédaignée par la poésie.

Tous ces phUosophes posaient donc à priori et d'autorité des axiomes qu'ils ne se mettaient guère en peine de démontrer* : Thaïes admettait l'eau comme principe de tout*, Anaximène l'air ; Heraclite le feu -, Ârchélafls l'air, qui raréfié devient feu, et condensé forme l'eau; Anaxagore les homéoméries -, Épicure les atomes; Empédocle les quatre éléments. N'étaient-ce pas là de pures suppositions, de vraies pétitions de principes?

Âristote, venu après tous ces grands hommes, pouvait choisir parmi leurs hypothèses. S'il les combattit et les rejeta, ou les modifia toutes ', la marche de son raisonnement resta néanmoins la même; en voici la preuve :

Parménide et Mélissus n'avaient voulu reconnaître qu'un seul principe *. Aristote repousse cette idée , non qu'il ait plus ou mieux que d'autres déterminé ce que c'est en réalité

* Lliypothèse de Newton, sur la féritable nature de la lumière, a été rejetée dans ces derniers temps , parce (|u*elle ne se prête pas i rexplic«tion de tous les phénomènes aujourd'hui connus.

* Plutarque , De ploâtis philosoph,

* Voyes ci-dessus la thèse latine.

* Aristote, Natur. ausc, 1,3.

qu'un principe naturel, mais parce que, selon sa focon de penser, les principes doivent être opposés, attendu qu'une chose ne se forme pas d'elle-même, mais de ce qui n'est pas elle*. De l'opposition des principes, il conclut naturellement leur pluralité, et ainsi se trouve réfutée l'opinion des unitaires*.

D'un autre côté, Empédocle annonçait quatre prindpes dans le feu, l'air, la terre et l'eau*-, et Anaxagore, dans ses bomœoméries, en reconnaissait une infinité ^ Mais Ari&tote remarque qu'entre deux extrêmes opposés, il y a toujours un moyen terme : celui-là et les deux extrêmes font trois, ni plus ni moins. €e sont aussi les trois causes primitives d'Aristote : la matière, la forme et la privation, et les deux philosophes sont, à ce qu'il pense, mis hors de combat par son syllogisme.

Parle-t-il des propriétés ou qualités des toes, il les range par couples de qualités contraires* : ce sera le froid et le chaud, le sec et l'humide, le lourd et le léger, le poli et le raboteux. Et de ces distinctions, qui n'existent que dans son esprit, il va bientôt conclure le nombre des éléments qu'il distingue soigneusement des principes. D y en aura quatre, attendu que les quatre qualités principales, le chaud et le froid, le sec et l'humide, ne pouvant jamais se trouver dans le même sujet avec leur contraire, ne se combinent deux à deux qu'en quatre façons ^ savoir : chaud et 9ee, c'est le feu; ehaud et humide, c'est l'air-, froid et humide^ c'est l'eau -, froid et sec, c'est la terre.

* Natur, atitc, I, 3, p. 317.

* Naiur, ausc,, 1 , 4, n*2i, p. 319, B.

' P]niuqae, De placiHs philosoph,, I, 3; Diog. laeri., m Empedode.

* Aristote, Natur. ausc., 1,5; Metear,, IV, 10 et 12; Plutarque, De placitis phUosoph,, 1,3; Diog. Laert., in Anaxag.; Origen., Pkilotop9»' mena m Ànaxag.

* Voyei la thèse latine, p. 19, 20, 22, 23; et Aristote, MVtoMyx.. IV, 2, t. II, p. 871, D.

LE CURÉ DE VARENGEVILLB. *;i

AiDsi, pour Aristote, comme pour les physiciens antérieursy point d'autre critérium de la justesse de ses théories que la manière dont elles s'enchaînent dans son esprit Accordez-lui son principe, tout le reste s'en déduit rigoureusement, n tient beaucoup à cette déduction logique, il se pique de bien syllogiser ' ; ses commentateurs eux-mêmes n'ont pas d'autre moyen de vérification. Tout est dit si les l^émisses et la cons^uence peuvent former un syllogisme inattaquable*; mais, quant à la vérité de ces prémisses , il ne leur vient pas en tète de l'examiner.

Que le ciel, par exemple, soit un corps parCedt; que, comme tel , il soit parfait dans sa forme, et que, d'ailleurs, le cercle soit la seule ligne parfaite ', on conclura légitimement que le ciel est rond *, mais il faudrait prouver deux choses : la perfection absolue du ciel, comme corps, et l'imperfection de toute autre figure que le cercle-, c'est ce qu'Aristote a complètement oublié.

— J'aurais pourtant, interrompis-je, bien besoin de cette démonstration; car je comprends qu'un cercle bien rond est plus par&it qu'un cercle bossue, ou qu'une droite qui va de travers. Mais si le cercle et la droite sont également bien laits, comment l'un peuMl être plus parfait que l'autre?

— Cela s'expUque faicilement , me répondit M. Q***, si, pour quelques instants , vous voulez bien dépouiller vos idées modernes, et vous affubler des anciennes. Le parfait, chez nous, est toujours relatif; nous entendons par ce mot ce qui est très-bien dans un certain genre, ce en quoi l'on ne peut rien blâmer dans les conditions de son existence. Ainsi , nous admettons une perfection dans tous les degrés de l'échelle des êtres, si je puis ainsi parler. Chez les anciens, le

' Natar. aiwc, 1,2, n« 5, p. 316; 4, noJ, p. 317. ' Voyez Sinplicitts et Alexandre d'Apbrodisîe. * Ci-dessus, p. 12, texte et notes 6 et S.

7 s LE CURÉ D£ VARBMGEViLLE.

parfait était absolu-, et de mtoe que nous concevons entre des objets d'une nature trës-difierente une sorte de gradation, que nous plaçons la plante au-dessus de la piarre, ranimai au-dessus de la plante, et Thomme au-dessus de tous les animaux, quoiqu'il n'y ait aucune parité entre ces objets, de même les anciens voulaient qu'il y eût un par&dt et un imparfait absolu. Ils attachaient ces dénominations à oertaûies qualités souvent peu déterminées pour eux-mêmes, et les appliquaient aux objets, selon qu'ils leur semblaient réunir ou exclure quelques-uns de ces modes.

Quelles étaient, par exemple, les conditions auxquelles Aristote reconnaissait la perfection du cercle et l'imperfection de la ligne droite? n ne le dit pas *, heureusement ses commentateurs nous l'apprennent. Selon Alexandre d'Aphrodisie , c'est que le cercle a un commencement , un milieu et une fin -, savoir : son centre, sa surface et sa circonférence. Simplicius, toutefois , n'est pas de cet avis; il croit que la perfection du cercle lui vient de sa circonférence , qu'Aristote n'a parlé que d'elle , et qu'elle est véritablement parfaite, parce qu'on n'y peut rien ajouter. H consent bien à admettre la pensée d'Alexandre, que la perfection du cercle consiste en ce qu'il a un commencement , un milieu et une fin, pourvu qu'on applique cette condition, non au cercle, mais à sa circonférence , dont tous les points peuvent être, en efiet, regardés indifiéremment comme occupant ces trois parties de la ligne *.

— J'admire tous ces raisonnements, repris-je, et je ne m'étonne plus qu'on ait donné à plusieurs des conmientateurs d' Aristote, et en particulier à Simplicius, le nom de philosophe trés-pinéirant *. Il faut avoir une vue plus perçante que celle de Lyncée pour découvrir des raisons aussi

' Simplic, tii AristoteUi de cœlo Ubros quatuor comment., fol. 10^ ligne 9, édit. de Venise, i526.

* Simplicii, pbilosopbi acutissimi, Comment. ^ etc.

subtiles. Mais revenons, je vous prie, au sujet dont je vous ai détourné. Vous me citiez quelques-uns de ces principes de physique qu'Aristote tirait de son cerveau , qu'il en foisait sortir conune Minerve de la tète de Jupiter, armés de leurs innombrables conséquences.

— C'est vrai, répondit M. Q***; je continue donc : Pourquoi n'y a-lHl que deux parties dans le monde, l'une corruptible ou sujette au changement ; l'autre incorruptible ou immuable? Parce qu'il n'y a que deux mouvements, le circulaire et le rectiligne '. Pourquoi n'y a-t-il que ces deux mouvements? Parce qu'il n'y a que deux figures simples, le cercle et la ligne droite *. Pourquoi n'y a-tril pas de vide dans le monde? Aristote, qui énonce ce principe', n'en donne pas nettement la cause ; mais on la trouve dans Platon \ C'est que le ciel, en pressant sur le monde de tous les cdtes, ne laisse pas de place au vide. Les cieux sont donc solides, et pourquoi le sont-ils ? Cela tient à la sublimité de leur substance; et il fout bien d'ailleurs qu'ils le soient, pour que les fixes y restent attachés comme autant de clous dorés*. Pourquoi la terre est-elle au centre du monde? C'est que c'est la place naturelle des corps graves *. Pourquoi la flamme s'élève-t-elle dans l'air ? C'est que le mouvement de bas en haut est le mouvement naturel du feu'. Pourquoi quelques corps tombent-ils plus vite que d'autres? C'est qu'ils contiennent une plus grande proportion de l'élément lourd , c'est-à-dire de fo terre *. Ces preuves de ma

* Ariitote, De ccbIo^ I, 2, p. 432, C.

* iWd., et cî-desras, p. 42.

* 1k ealo, h 8, 9; IV, i, p. 485, E.

* 7tm., p. 1065, C; i080, D, E, édit. de Francfort, in-fol., 1602. ' Aristote, De coOo, II, 6, p. 459, B.

* n» cœfo, m, 2, p. 476, C; IV, 1, p. 486, D, E. ' i)0 cœto, IV, 2, p. 486, B; 4, p. 489, E.

* De cceto , IV, p. 489, E ; 490, B, C,

74 M. CUKÉ DE VARËllGEVtLLE.

proposition vous paraissent-elles suffisantes? &i désirez-vous quelques-unes encore?

— C'est inutile y répondis-je en riant*, je me tiens pour bien et dûment convaincu qu' Aristoie plaçait toute la idiysique dans l'ensemble d'un certain nombre d'axiomes expliquant les phénomènes naturds, de la même manière que nous expliquons les propositions géométriques, comme s'il n'y avait jamais rien dans le théorème que ce qu'y met notre esprit, en partant de principes avoués ou de définitions convenues.

— Et notez, ajouta M. Q^^, que non-seulement c'est sa manière, mais qu'il fiait même un reproche aux autres de ne pas la suivre. Ainsi Démocrite avait sur la nature des éléments et des qualités des corps une opinion tout à fiait conforme à celle des physiciens de nos jours, toute contraire, par conséquent, à celle d'Aristote. Celui-ci expose consciencieusement l'idée de son antagoniste-, il la trouve même préférable à celle de Platon sur le même sujet ' -, mais il observe que ceux qui se sont livrés à l'étude des choses naturelles sont plus portés à admettre des éléments corporels juxtaposables les uns aux autres, tandis que ceux qui ont l'habitude de juger par le raisonnement de la nature des êtres n'ont besoin que d'un coup d'c&il pour voir tout clairement*. C'est même là, ajoute-t-il, ce qui distingue essentiellement les conclusions logiques des considérations purement naturelles*.

— Voilà qui tranche la question. Il est précieux d'avoir le témoignage d'Aristote lui-même sur la manière dont il entendait sa science. Permettez-moi cependant de vous demander une petite explication : pourquoi n'admet-il que deux

* Ibid; p. 496 , B. ~ C^est le leul sens Traiment raifonnable que je pujsie tronTer à oe texte), d'aillean obscur.

* De générât,, \, 2, p. 496, B.

lignes simides? Si , comme les modernes, il n'en eût admis qu'une, savoir, la ligne droite', je le concevrais-, mais quand il en nomme deux , et parmi ces deux le cercle , je n'aperçois pas pourquoi il exclut Tellipse, la parabole, la cycloide et tant d'autres.

— La question, me dit M. Q***, serait en effet assez «nbarrassante, si nous ne savions qu'Aristote donne souvent aux mots qu'il emploie un sens fort différent de celui que nous leur attribuons. Votre objection suppose qu'Aristote entendait par lignes simples celles dont le U^cé est soumis à un moindre nombre de conditions. Dans ce sens , la ligne droite seule est simple, puisqu'elle ne dépend que d'un mouvement une fois imprimé , sans aucun dérangement postérieur; et toute ligne courbe est composée, puisque le point qui la décrit est & ctiaque instant dérangé de sa route par une force étrangère et nouvelle. Mais ce n'était pas là le sens que notre auteur attachait à ce nom de lignée nmples; il entendait des lignes dont les parties peuvent se superposer dans toute leur étendue, ce que nous nonunerions des lignes similaires ou constantes, et qu'il eût fort bien pu appeler des lignes ham€Mmtère$.

— M. le curé! m'écriai-je, voilà une définition bien nouvelle, mais en même temps bien inattendue, ou, pour mieux dire, bien étrange ; ne soyez donc pas surpris si je vous denumde comment vous avez foit pour en venir à cette conclusion. Est-ce de votre part une pure imagination? Avez-vous trouvé dans les géomètres anciens cette définition, ou y ètesvous arrivé par l'impossibilité de donner une valeur rationnelle au dilemme d'Aristote?

— Rien de tout cela-, j'ai mieux fait, et plus simplement ; j'ai ouvert un commentateur grec d'Aristote, et j'y ai trouvé une objection que lui faisait je mathématicien Xénarque.

' C'est la seule ligne du premier degré.

Aristote y disait-il , a tort de ne compter que deux ligues simples -, je vais lui en indiquer une troisième : c'est l'hélice formée par une ligne droite s*enroulant sur un cylindre; car elle est superposable sur elle-même dans toutes ses parties '. Et Alexandre d'Aphrodisie , qui commente Aristote et ne veut pas le laisser en défaut^ admet pourtant le sens de Xénarque*, il avoue qu'en effet la ligne en question est simple à la vue , mais qu'elle est composée par sa génération , qui exige l'emploi du droit et du circulaire-, elle n'est donc pas absolument simple , mais seulement homœomëre *. Et Simplicius, qui rapporte l'objection de Xénarque et la réponse d'Alexandre 9 approuve beaucoup celui-ci , et ne £ut pas la plus petite objection sur le sens que Xénarque a donné aux deux lignes simples de son auteur*.

— Je n'en ferai pas non plus , et puisque les amis d'Aristote et ses ennemis sont d'accord sur la signification de ses paroles, moi, qui ne suis ni des uns ni des autres , je m'atetiendrai certainement de prendre part au débat Continuez donc , je vous prie , et achevez de me fiûre connaître cette physique extraordinaire.

— Les anciens, poursuivit M. Q***, et Aristote en particulier, ne différaient pas moins de nous par le choix et la nature de leurs explications que par l'idée générale qu'ils se faisaient de la science. Nous voulons aujourd'hui qu'une théorie se prête non-seulement à tous les détails des phénomènes, mais qu'elle se plie encore à toutes les exigences du calcul. Nous ne concevrions pas qu'un professeur se con-

rwy xuXlvêpQv' in râv fjtépiov aMfç xavrl èxla^ç dpfiSXëi. (oimpiicii, philoiophi auctissimi, Comment, in quatuor Ubros de cœto ArUtoteUe. Venise , 1 526, fol. 4, ligne i 3.)

* Où fièv àXX^ ei xal ofutofisp^Q i^TiVy où» ivriv àarktj ' {^ pÀv yàp àr/iij Ypofjcfiii ixî o/iotofiepiiç ' if foiMiofupifç oùk à€Î àrX^. (Simpliciiis, •Wd., ligne lé.)

* /5td., ligne 26.

LE fîUUÉ DE VAKENGËVJLLE. 77

tentftt, pour nous rendre compte d'un fait naturel , de comparaisons ou de figures de rhétorique. Mais l'emploi des métaphores et d^ similitudes était le droit commun chez les Grecs , et beaucoup de leurs explications n'ont pas d'autre fondement qu'une analogie fortuite dans quelques circonstances, souvent même une ressemblance insignifiante dans les mots.

Je vous donnerai quelques exemples de ces vices de raisonnement qu'Aristote avait pourtant signalés et justement blâmés dans son Traité des iophwnes \ Platon, voulant développer les causes de la sensation du froid, avait dit : « Les plus « grandes parties des corps humides chassant les plus petites « sans pouvoir cependant entrer dans leurs cellules , et re- « poussant à la fois notre humidité , la coagulent en produi- « sant l'immobile par l'égalité et la compulsion de l'inégal et « de l'agité-, or, ce qui est resserré contre sa nature résiste R selon sa nature et réagit en sens contraire , et de cette « résistance et de cette réaction naissent un tremblement et « une rigidité que nous avons nommés le froid '. » Ce qu'il y a de plus clair dans ce galimatias, c'est que Platon, frappé du fait de la roideur de nos membres et du frisson produits par la gelée, a rencontré dans un mouvement hypothétique des liquides une apparence d'analogie, et qu'il a cru que l'un expliquait l'autre.

Ar^tote procède exactement de même : il veut que les sources et les fleuves viennent de l'Océan par les montagnes ', U faut pour cela que celles-ci puissent pomper les eaux de la mer et s'en imbiber : que fait notre philosophe? Il suppose les montagnes spongieuses ^ et le voilà tiré d'affaire. La liquéfaction et la solidification des difierentes substances par un même agent, le feu, semblent un phénomène

* Aristote, De sophist, eienckis, 1,7.

* Platon, Tim., p. 4068, A, B.

* Mefeor.. l, I3,p. 544, D.

assez dijfficile à expliquer; mais il D'arrêté pas Aristole. Les coagulables, nous dit-il , sont de Teau ou iw mélange de terre et d'eau '. Les coagulables aqueux ne se solidifient pas par le feu, ils s'évaporent'; mais les'terraqués se durcissent par le chaud et le froid , le chaud évaporant l'humide, tandis que le froid chasse le chaud et l'humide avec lui '. Et partant de là, U va bientôt nous apprendre que l'argile, le fromage , le nitre , le sel, qui se prennent en masse solide par la chaleur, sont de nature terreuse S et les métaux, l'or, l'argent, l'airain, l'étain, le verre, et beaucoup de pierres qu'on n'a pas encore nommées, sont, au contraire, de la nature de l'eau, puisqu'un feu suffisant les fait fondre \ Arislote ici, comme Platon {dus haut, conclut unmédiatement l'identité de nature d'une conformité tout acddenteDe.

Quelquefois même, ai-je dit, l'explication des anciens n'est fondée que sur une analogie de mots. Écoutez Platon : il distingue quatre sortes de fièvres , les continues, les intermittentes quotidiennes, les tierces et les quartes ; mais il y avait aussi, selon lui , quatre éléments : quatre de part et d'autre , ne l'oubliez pas. D y a donc entre les éléments et les fièvres une relation de cause à effet ; aussi l'auteur assure-t-il que les fièvres continues viennent de la surabondance du feu; les quotidiennes de celle de l'air, et les tierces et les quartes de celle de l'eau ou de la terre ; et il a bien soin d'ajouter que celles-ci sont les plus tenaces et les plus difficiles à guérir, parce que la terre étant l'élément le moins mobile, on a plus de peine à le déloger des corps où il est en excès V

• JIkteor., IV, 6, p. 590, A.

• Jfetoor.,lV,i,p.590,A.

• Meteor., IV, i, p. 590, B.

• Metêor., IV, 10, p. 597, E.

• Meteor, IV, 10, p. 598, B.

• rim.,p. ld84,C,D.

Voyons maintenant Aristote. Les pythagoriciens avaient distingué dans le monde une droite et une gauche, un devant et un derrière-, ils déterminaient ces diverses parties en supposant une figure humaine tournée vers le midi, et emportée par le mouvement et dans la direction de la sphère des fixes -, le nord était donc le derrière , Torient la gauche et l'occident la droite du monde*. Peut-être ces mots n'é* taient-ils, dans l'opinion des disciples de Pytha^re , qu'un moyen commode de désigner les points cardinaux. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu' Aristote prend l'expression au sérieux-, il remarque que, dans la langue grecque, la droite signifiait le plus souvent le point de départ * ; et , comme s'il y avait réellement dans les parties du monde une diflérence maté^ rîelle analogue à celle de nos deux mains , et dépendant du nom qu'on leur donnerait, il va réunir toute l'artillerie de ses arguments pour prouver que les pythagoriciens n'ont su ce qu'ils disaient; que l'orient est véritablement la droite du monde et l'occident la gauche , et que la figure en ques^ tion doit tourner le dos au midi et le nez au nord '.

— En vérité! m'écriai-je, il faut que l'esprit philosophique ait bien changé depuis le temps d'Aristote. Ce n'est pas que nos savants soient toujours beaucoup plus réservés dans leurs hypothèses : ils concluent souvent de l'inconnu au connu avec une témérité inexcusable-, mais enfin , et quoiqu'ils se soient souvent perdus par des généralisations hasardées , toujours y a-t-il quelque chose d'absolument possible dans leurs suppositions, et la raison n'en est pas scandalisée comme des explications de Platon et d'Aristote.

— Ma foi ! répondit M. Q***, à quelque époque que vous preniez les hommes , il y aurait un gros livre à faire de

■ De cœlo. II, 2, p. 453, D, E et 434, et ci-dessus, p. 14. ' De ccBlOf H , 2, p. 454, D, et ci^dessns, p. 49, note 1. * Z)ec<8(o,Il,2,p. 455,AetB.

80 LE CURÉ D£ YARENGEVILLB.

leurs erreurs et de leurs vanités, et Ton serait bien embarrassé d'établir exactement le compte du {dus ou du moins au milieu de tant de misères.

— Vous Avez peut-être raison, lui dis^e, et je ne mV muserai pas à le contester; mais je m'aperçois que vous avez levé successivement toutes les difficultés de l'ancienne physique y excepté celle qui m'a toujours paru la plus insurmontable y et par laquelle j'avais commencé mes questions : Qu'estp-ce, enfin, pour Aristote, que la matière, la forme et la prwatian ?

— J'y arrive , répondit M. Q*** -, et d'abord , débarrassons-nous de la privation, qui n'a aucune difficulté et n*est, à proprement parler, qu'une niaiserie philosophique '. Aristote remarque qu'un être, avant d'avoir ses qualités actuelles, en avait d'autres qui constituaient un état privatif de Tétât présent. D a bien &llu cependant qu'il fût dans cet état privatif pour pouvoir passer à l'état autre qu'il possède maintenant-, c'est ce qu'il appelle l9i privation*. C'est donc la différence des qualités, ou mieux encore leur succession, comme je vous le disais en commençant, qui constitue la {Hrivation d'Aristote. Par exemple, du plomb fondu se refroidit, il passe à l'état solide-, mais il ne peut le faire sans perdre l'état liquide qu'il avait d'abord , c'est-à-dire que la privation de la liquidité est la condition sine qua non, ou , comme disait Aristote, le principe nécenaire de la solidité ^ cela, certes, est indubitable; mais c'est grand'pitié de voir une tète de cette force-là s'occuper gravement de pareilles fadaises.

— J'avais à peu près cette idée de la privation d'Aristote, et je le jugeais comme vous.

— Et vous aviez raison. Toutefois , ne poussons pas trop loin le dédain de cette idée bizarre ; car, si elle est totale-

* L'Art de penser, part. III, ch. 19.

* Natur. ausr,, 1 , 6 tout entier.

LE CURÉ DE VARBNGEVILLE. 8l

ment inutile pour l'étude de la science elle-même , elle ne Test pas pour ceux qui veulent connaître Âristote. Elle leur fait voir comment ce philosophe , toujours préoccupé de ses idées bites à priori, de ces déductions purement intellectuelles qui caractérisent la logique et la géométrie , a pu et dû réduire , autant qu'il était en lui, l'étude de la nature à des termes aussi simples, et les phénomènes à de pures définitions.

— C'est d'ailleurs, interrompis-je, une idée platonicienne-, on trouve dans le Phidon * ce raisonnement que toutes les choses qui ont leur contraire ne naissent que de ce contraire, qu'une chose qui devient plus grande était nécessairement plus petite, qu'ainsi le plus fort vient du plus faible, et le plus vite du plus lent, et Socrate conclut que la mort nait de la vie, et que la vie nait de la mort, et que les âmes sont par conséquent immortelles*. Tout ce raisonnement serait assurément très-juste, et, à mon avis, très-indiSerent , si Socrate ou Platon ne donnaient à ces noms de choses contraires qu'une idée de succession , une relation d'antécédent à conséquent-, mais ils y attachent un rapport de causalité, de génération, et là, ce me semble, est une erreur monstrueuse.

— Assurément, reprit M. Q***> «t cette confusion de l'antécédent avec la cause joue malheureusement un grand rdle dans toute la physique ancienne-, ne nous arrêtons pas cependant à cette difficulté, et passons aux autres principes , la matière et la forme. Mais pour nous tenir en garde contre ies idées du xrx* siècle , examinons comment s'est formée chez nous et quelle était chez Aristote l'idée de matière.

Nous ne doutons guère que les êtres sensibles ne se présentent à tous les hommes bien organisés à peu près de la

* P)at.,i>)U8do,p. 53,E,F.

* Voyei toat ce passage dans la traduction de M. Cousin.

8i LB CURÉ DE VARBNGEYILLE.

même manière. Si je ne puis pas dire que la couleur bleue ou le son ai bémol, ou la saveur du sel produit sur mon seniorium un effet rigoureusement identique à celui que vous en ressentez, du moins n'y a-t-*il pas, en général, une trèsgrande différence, et cela suffit sans doute pour que les idées perçues par deux observateurs du même objet , au même moment et dans les mêmes circonstances , soient sensiblement les mêmes.

Lorsque de ces idées individuelles données par nos sens nous voulons passer aux idées générales, ou, ce qui est la même chose, former nos noms appellatife , nous écartons des groupes d'idées que chaque objet nous a fournis les circonstances qui les différencient, en ne conservant que celles qui leur sont communes-, par conséquent, chaque fois qu'on généralise davantage un nom, qu'on l'étend à un plus grand nombre d'êtres, on retranche successivement un plus grand nombre des idées qu'il renfermait d'abord '.

Une telle idée, étant formée par abstraction, s'appeUe idée abiiraiU ou générale i et il fiiut remarquer, à ce propos, que ces idées n'étant pas immédiatement données par la nature, mais élaborées dans notre entendement, dépendent •pour chacun de nous de deux conditions: d'abord des idées sensibles d'où nous sommes partis, et ensuite de la maniée dont notre abstraction a été dirigée , c'esi-à-dire du point jusqu'où nous avons poussé la généralisation , et des idées élémentaires que nous avons retranchées pour former notre idée générale.

Eh bien, en ce qui tient à l'idée de matière* et de forme', Aristote, d'une part, et les modernes, de l'autre, ontrib procédé de la même manière? se sont-ils arrêtés au même

* Destutt de Tracy, IdMog,, ch. 6.

point? la matière et la forme, en un mot, sont-elles les deux mêmes choses pour le lycée et pour nous? Je réponds nonj et très-assurément noni et j'ajoute que de ce point bien compris doit dépendre Tintelligence de toute la physique péripatécienne.

Remarquons d'abord ce mot forme, que nous prenons le plus souvent en français dans le sens de figure,- nous disons que la forme de l'or, dans un louis, est celle d'un disque; mais , pour Aristote, la forme de ce métal comprend sa couleur, son poids, sa dureté, sa ténacité, sa ductilité, sa figure, et en général tout ce par quoi nous pouvons le connsdtre.

Je dis maintenant que notre matière est une forme pour Aristote, et que sa matière à lui n'est rien du tout. Suivezmoi, je vous prie, avec attention :

Quoique nous ne puissions jamais être frappés que des qualités extérieures ou des apparences des corps , nous ne doutons pas qu'il n'y ait sous ces attributs une substance, un subeiraium ' qui en est le lien commun et le soutien, et nous V&ppelow matière^ ainsi qu' Aristote -, mais nous différons de lui en ce que nous ne dépouillons jamais cemibsfrotum de sa dernière qualité, et que le philosophe grec la lui enlevait impitoyablement.

En effet, nous élaguons volontiers de l'idée de matière la figure, la couleiur, la mollesse ou la dureté, le rude ou le poli, le froid ou le chaud, la pesanteur même, quoique plusieurs physiciens aient placé la notion de fnatérialiU dans cette propriété d'être attiré vers un centre et de l'attirer à son tour.

Mais enfin, au-dessous de la pesanteur et après elle, nous reconnaissons encore à la matière une qualité sans laquelle toute idée s'évanouit : c'est celle qu'on a nommée impéné-

* ixoxeifieyoy, Arist., Catégories^ 5 ; Natur, ausc,^ 1 , 8, n« 9.

trabUilé ou, sous d'autres noms, loKdttf ou ri$i$Umet\ La matière est pour nous ce qui produit un effet sur nos sens, et cet effet ne peut être conçu qu'à la cmdition d'une certaine action exercée sur nos organes , soit que la malièTe nous presse ou qu'elle nous oppose seulement son inertie*, dans l'un et l'autre cas , nous nommons mpéniUrcbiHiU la cause de cette sensatim. Ainsi , qudque abstraite que soit pour nous l'idée de matière, c'est cependant une idée positive, puisque nous y attachons inèbnmlablement la nécessité d'une résistance.

Mais l'abstraction d'Aristote allait plus loin que la nôtre-, non-seulement il ne comptait pas la pesanteur, ce qui est évident, puisqu'il admettait des corps légers de leur nature', et un autre corps qui n'était ni léger ni lourd'*, bien plus, il supprimait k fond la résistance qui constitue pour nous la matérialité S ainsi que l'étendue et la figure qui en sont & nos yeux la conséquence immédiate et nécessaire \

On peut s'assurer que c'est bien là la pensée d'Aristote ) d'abord parce qu'il ne dit nulle part que la matière résiste ou soit impénétrable; il cite bien l'expérience de ceux qui tordaient des outres remplies d'air, et qui , ne pouvant £ure disparaître entièrement ce fluide *, en concluaient qu'il était quelque chose de réel \ Il cite encore ceux qui (»t>yaîent

* Locke , Buai iwr VwiOendmwnt Aumotn, 1 , 4, € 1 ; Bnfibo, HUt. nat., daos le SuppMiMfil, p. 9 de VlntroâucHim à VkUMn dês wUtUroMx; Goodillac, T^raité dês iystèmn, cb. 8, $ 3; Destntt de Tncy, IdM., ch. 9.

* De ccOo, IV, 5, p. 491, C; De générât., U, 3, p. 526, B, C; Jfrtoor.J,2,p. 529, A;età-deMiu, p. 20.

* De ccBio, ni, 2, p. 476, C; et ô-deisiu, p. 19.

* Metaphyt., VII, 3, t. H, p. 908, E; et en difen endroits, dans le Natur, ausc.

* De Tracy. IdéoL, ch. 9.

* Natur, ausc., ï\; De mani, 8, n» 3, p. 358, C. ' Ôrt iffrl rt 0 à^p. fhid.

LE CURÉ OR VARBNGfiVlLLR. tS

le vide nécessaire, parce que le mouvement ne pouvait exister dans le {dein % à moins que les corps ne se pénétrassent, et que si deux corps, c'est-à-dire deux particules matérielles se pénétraient, dix, vingt, cent, mille corps se pénétreraient de la même manière, et alors l'univers entier se réduirait à un seul point '. Mais ce sont des objections qu'il rapporte et qu'il se propose de détruire; et d'ailleurs, quand cette impénétrabilité, conçue comme nous l'entendons,, à la manière des philosophes atomistes, entrerait dans le système générai de sa physique, c'est la forme seule qui aurait cette qualité, comme elle a toutes les autres.

L'auteurs'expliqueclairementsurcepointdanssonTVotMdii ciel*, où il soutient que c'est une absurdité de vouloir déterminer la figure des élànents , bien entendu dans leurs particules élémentaires, et de dire avec Platon * et Timée de Locres' que l'élément du feu et composé de sphères ou de pyTamides % ou que la terre est composée de petits cubes^ et que les autres éléments le sont aussi de figures qui leur sont propres-, car il serait impossible alors de remplir l'univers, c'est-à-dire d'avoir un tout plein et sans vide*, puisque les surfilées ne se peuvent remplir que par trois sortes de figures régulières égales, et l'espace que par deux corps réguliers égaux, les cubes et les tétraèdres*. D'un autre côté, si la figure '* des éléments était invariablement déterminée,

* Naiur. auw., IV, 8» n« 4, p. 398, E. ■ lUd.

< nm., p. 1063, £, F; 1064, A, B.

* TmiM LocH ds ankna nmndi, p. 1092, B, G, D, E, F.

* Arist., Z)i0cœ2o,IU, 8, p. 483, E ; 484, A, G. ' IWd., p. 484, A.

« IM., p. 483, G.

* necoBlo,ni,8, inilio.

les cléments ne pourraient se changer l'un en l'autre \ ce qui est pour Aristote le grand point de la philosophie naturelle *. De plus , il déclare qu'il y a partout un sujet invisible et sans forme ^ et que lui seul peut devenir une capacité universelle *.

Ainsi, bien différ^ite de notre matière, qui consiste toujours indestructiblement dans Fimpénétrabilité ou la résistance, celle d' Aristote est un pur néant lorsque la forme ne s'y joint pas.

De là vient que ses définitions sont toujours négatives, comme : ce qui n'est ni quant , ni quel , ni relatif, ni d'un temps, ni d'un lieu*; mais devient tout cela selon l'occasion , ou tellement vagues qu'elles ne nous apprennent rien sur la nature de la chose, comme : la matière , restant toujours le sujet de toutes choses, est avec la forme la mère de tous les êtres*, ou : c'est ce dont tout le reste se forme et en quoi tout le reste se résout'.

D'ailleurs, Aristote déclare expressément sa pensée en plusieurs endroits. La matière lui parait difiTérer de la privation en ce que celle-ci est toujours et par elle-même un non-ètre , tandis que la matière ne l'est que par accident';

' DeccBlo^Ul,%,pasHm.

* De ccOo, m, 6, p. 481, E; De generaL, H, 4; Meteor., 1, 3, p. 529, D.

* Âetêiç jcai &uop(pO¥ M r6 ùxoKiltuvv ehcu. Aristote, De caio, III, 8. p. 464, D.

^ Td X(ty3$x^^' ^^' ^®y^> *°^^ ^ ^*>^ ^® Platon, p. 1060, D, E, F.

ùroxeifiévoy rtvàç. Aristote, Natwr. ausc, I, 8, n* 8, p. 324, G.

* H fc^y *yàp ùrofiivouffa avvcurlcc rj fMfCpj^ rQv ytyvofiivQv ir' TÎv. ôffrep AUfnfp. Aristote, Natur. auec., I, 40, ii« 6, p. 326, D; iftto-

' Aé*ye» yàp vAiyv, rd rpârov ÙToxeifUvoy éxàffr^^ ce ou ylyereu rî ivyirâpxovroç uS( xarà avfiCeCt/Kdçy être (Pôelpercu r<, eiç toùto àfpir %£rai iaxarov. Arutote, Naiur, aiMC., 1, 10, n» 8, p. 327, A, B; I^ gênerai., Il, 1, p. 514, E.

• Natur. aiMc, 1, 10, n*4, p. 326, C.

OU bien la siatière est un être en puissance» et un non-ètre en acte', et c'est dans ce sens qu'on peut assurer que tout se forme du non-ètre*. Nous dirions , nous» par une tournure semblable, mais dans un sens bien différent et surtout plus clair, que la matière est virtuellement un corps , quoiqu'elle n'en soit pas un actuellement

Ces déclarations si explicites d'Aristote sont nettement conjBnnées par un de ses plus célèbres commentateurs. Simplicîus ' examine avec soin quelle est la nature de cette matière sous-gisante aux formes. Puisque les éléments se changent les uns en les autres, selon des qualités contraires % il &ut bien qu'ils aient un subUratum commun , sans qualité propre\ Ainsi, l'idée d'impénétrabilité n'entre pas dans ridée de matière -, car enfin ce serait une qualité , et notre substratum n'en doit point avoir.

Les substances , dit-il encore , sont des iubi&ata les unes pour les autres ' -, or, le iubUratum commun de toutes les substances, celui de tout ce qui est quelque chose % c'est la nmtière. La matière n'est donc pas encore quelque chose, quoiqu'elle en approche plus que la privation*, puisque celle-ci est en tout état de cause un néant absolu , tandis que la matière passe à l'être par l'adjonction d'une forme

Aristote, conclut-il, a entendu la matière d'une manière

' De gmêrat., I, 3, p. 498, D; ifetop^., VIII, 1, p. 926, E.

* Ibid., et Natwr. ausc., 1 , 9, n« 10 et suit.

' Simplic., In ArisioL Natur. ausc. comment, ^ I, 8, fol. 49, ligne 27, an Teno.

* Karà ri< ivavrlaq roténiraç. Simplic, JMd., ligne 29; Aristote, De gênerai. y II, 4.

* àstrai râvrciç xcd aura notvov rivbq {uroxetfjiéyou fjoi^efAïav ixov To^ Toténfra rjf éaurov <pùc€i. Simplic, ïMd., ligne 33.

* Entendes que les termes les pins généraux sont comme des ««6- Hrata ponr les termes particuliers.

' Td ré^é r/, le hoc aliquid. Aristote, Categor,, 5, n« 16; Simplic, lieu cité.

* ^lâri oôiéira ii uAïf ré^é ri , €i tcaî fAokXov r^ç ffrepiiceuç» Simplic, lôtd., ligne 43.

8t LE COILÉ DE YARBNGEVILLE.

qui lui est propre, et qui l'écarté beaucoup de Platon et surtout des atomistes*, car Platon, considérant la matière par rapport à sa permanence, lui accorde plus qu'Aristole d'être quelque ehoee, tandis que celui-ci regarde cette propriété comme faisant partie des formes \ .

La matérialité des modernes est donc, sdon SimpUdus, la première des formes *. Mais la mati^ d'Aristote est encore antérieure à cette première forme', et alors, omlinue le commentateur, la connaissance que nous avons de cette matière n'est pas une conmûasance proprement dite, mais plutôt une non-connaissance * *, car, en général , nous ne pouvons avoir, par compréhension affirmative ou intdligence formelle, l'idée de ce qui est au delà de la forme première, c'est-à-dire de l'impénétrabilité ; et parce que nous concevons que les premières formes ne sont pas la chose elle-même, et que celle-ci en est toujours séparée, nous ne connaissons ce qui est antérieur à la forme pranière que par la négation des formes \ Cette négation ne nous entraine cependant pas dans l'indéfini absolu, mais nous mène à la cause des formes, et à ce qui est établi au delà de leur terme*-, si bien que, par le retranchement successif de toutes les qualités, nous parvenons à l'idée de la matière, qui n'est [dus qu'une simple capacité \

* IIAircjy Karà rà ùrouâvnv 6ec9pQv riff uAïf y, aùrj fcSXXov tù ré^é ri iiêtùfftv, (11 lui accorde dAYâotage le rtf^i r/, le ^ueigiwcifcMi) '.^Aptaro' riAjyf rà râ^i ri xarà df v f^opC^v éeapQv* ^^'^ eQ€9i¥ aM Topixei^ Simplic, In Aristot. Nat. ausc. comment.^ 1, 8, fol. 49, lignes 44 et 47.

* Simplicv <M., ligne 52.

* Simplic, ihid,

* H Tepî avrilç voijaiç^ où vo^ai^^ iAA' àvoia fMiAAov. Simplic., fdid., ligne 51.

* là ùrèù rà ci^o<.... narà r^v rdy ti^ûv àxS0aat¥» Simplic, ibid.f ligne 54.

* E/c rà roù itiou^ aJlriov.,.. tiç ri ùirèp rdy Bpoif rày ùS^tix6¥' Simplic, ihid., fol. 51, lignes 1 et 2.

' Ei< tn)y ivvoiav èpxéiu^a rij^ uAif< xarà àx'60affi¥ rw iiiÔ¥^ rfy fk To ùiroêeticriKdw àràycuffav. Simplic, i&td., ligne 5.

Ea6n, comme si toutes ces explications ne suffisaient pas y Simplidus traite directement la question : La matière est-dle corporelle, oui ou non? Plusieurs philosophes, dit* il, les stoïciens et Périclès le Lydien croyaient qu'Aristote résolvait a£Brmativement cette question. U cite leurs raisonnements fort au long et montre qu'ils se trompent. Aristote, ajoute-Wil, soutient que le premier êubêtroHm n'est pas un corps, quand il dit qu'il y a la matière des corps, et que la même l'est du grand et du petit '. U n'est donc pas possible que la matière soit corporelle'.

Tout cela prouve surabondamment, je pense, ce que j'annonçais en commençant, que la matière, la forme et la privation d'Âristote ne sont en réalité que des abstractions, et, si je puis le dire, des catégories appliquées à la science de la nature , et que sa matière n'a rien enfin de commun avec la nôtre que le nom.

— Monsieur le curé, de grAce! arrêtez-vous un instant, et laissez-moi respirer. Que pourrais-je entendre, étourdi comme je le suis de tant de preuves que l'on n'a pas toujours pensé de même sur la plus inattaquable, la plus simple, et, si l'on peut ainsi parler, la plus innée de nos connaissances? Je me demande si la raison humaine a maintenant un critérium de la vérité , si le sens commun est quelque chose, si le jugement n'est pas une chimère. Quoi ! pour un philosophe du premier ordre , la matière n'a pu être qu'une idée né^tive ! Je savais bien que Platon , la voyant prendre successivement toutes sortes de formes, et persuadé qu'elle était essentiellement changeante, en était venu à dire

' Ôrt iè ovêE ipicrorikti^ rà ffOfjtx CoùXerat elvcu rà xpuroif vTOKitfuvoy <ra(pôq èêviks^nv èv oîq 0iffrii^ itrri yàp itaî véfAaroç vXtt xai tuyâXou xaî fAinpoù tf aùni, Siuplic., IMd., p. 50, lignes 10 et 9 CD remontant.

' Oii» âfia ôhv rd trâfML ehat rifv rpèrifv dAiyy. ibid», lignes 5 et 4 eD remontant.

90 LB CURB DE VARBNGEVILLE.

qu'il n'existait proprement ni fea, ni air, ni terre, ni eau, mais seulement de l'igné, de l'aérien, de l'aqueux et du terrestre*, c'est-è-dire que ces formes, incessamment fluentes, modifiaient successivement un sujet toujours le même au fond. Du moins ce sujet existait-il en substance, et avaitil, à nos yeux , une réalité fondée sur la sensation, qui ne serait pas sans sa résistance'. Maintenant que vous la supprimez, que reste-*t-il, je vous prie, qu'un fisuatôme? une lubie? un rêve? ou, comme dit un poète, un de ces songes

Qui tiennent à la fois de Tètre et du néant;

Un souffle aérien est tonte leur essence ,

Et leur vie est à peine une ombre d'existence.

Aucune forme fixe , aucun contour précis

N^indiquèrent jamais ces èlres indécis :

Mais ils sont aux regards du Dieu qui les fit naître

L'image du possible et les ombres de Fètre *.

Dans cette incertitude , dans ce vague sans limite et sans terme , ma raison doute d'elle-même , et j'hésite & lui rien confier. »

M. Q*** se mit à rire : « Cela prouve , reprit-il , qu'il n'est pas toujours bon de se frotter à la métaphysique; on y brûle la barbe de son menton , comme le satyre qui voulut baiser le feu la première fois qu'il le vit ^. Rappelez-vous

• Platon, 2Vm., p. 1059, E, F; et 1060, E.

* On ne sanraît trop rappeler, poar fixer l'idée qae nous avons de U matérialité, ces beaux yen oe Lacrèce {De nat, rer.r I, t. 436) :

Gui si tactos erit, quamiis leris exigansqne, Gorporis augebit nnmeram , summamque seqaetnr : Sin intactile erit, nuila de parte <^uod ullam Rem prohibere qaeal per se transire meantem , Seilicet hocc' id eritvacaom, qaod inane focamus.

Et ceux-ci dn second livre (?. 751) :

Immotabile enim qnîddam soperare neeesse est, Ne res ad nihilam rediguitnr fonditas omaes.

s M. Lamartine, Nouv. Médit, poét., n« 17. * Plutarcb., De capUnda ex hosUbus umtaie, i.yi, p. 332, édit. Reiske.

pourtant que nous ne discutons pas ici les opinions d'Aristote ; nous les rappelons seulement, et nous cherchons quelle a été leur effet sur la composition de ses livres. Eh bien , je crois pouvoir dire que ces principes, aujourd'hui si absurdes, si ridicules même, il fout trancher le mot, mais si respectés alors, expliquent parfaitement la marche, la forme et le ton de ses ouvrages.

Âristote cherchait avant tout un ensemble d'idées abstraites , au moyen desquelles il pût classer et se représenter les phénomènes, non quant à leur nature, mais quant aux déductions de son esprit éminemment logique. Il va tout expliquer avec la matière qui n'est rien, la forme qui est tout, et la privation, qui n'est que le passage d'une forme à l'autre. Une bûche , par exemple, s'embrase et se consume : la matière reste la même -, mais cette matière était froide, dure, solide, lourde. Elle se prive de ces formes pour devenir chaude, fragile, aériforme, légère-, à peu près comme dans ce Rabelais dont la profonde raison lui faisait tourner en ridicule toutes les inutilités de la philosophie, nous voyons les buveurs s'écrier : Sommeliers ! d créateurs de nouvelles for-mes! rendez^moi de non^beuvant beuvant\ Vous voyez qu'avec la matière, la privation et la forme, on n'est jamais embarrassé^ il est bien vrai qu'on ne nous explique rien à fond, mais peu importe!

Et une fois lancé dans le domaine des abstractions, celles-ci se présentent à lui sous mille formes diverses et lui rendent raison de tout. Les qualités pures sont métamorphosées en forces réelles*, la chaleur et la froideur, l'humidité et la sécheresse, la lourdeur et la légèreté , sont pour lui l'origine de tout, c'est-à-dire les raisons primitives ou les principes de ses quatre éléments *. Ce sont pour nous des acci-

* Rtbelais, GargantiM, 1,5.

* De codo, ni. 2. D. 476, C; IV, 1, p. 486, D, E ; o. p. 491, C ; D» gewa<., 11, 3, p. 516, B. C; Meteor., 1 , 2, p. 529, A.

dents, et ces accidents sont produits par Vies causes divo^esi mais, pour Aristote, ce sont les causes de tous les phénomènes, ce sont les fonnes primordiales de la matière.

Remarquez encore que tous ses livres sont écrits sous U forme et dans le ton de nos mémoires, c'estrà-dire qu'Aristote combat constamment ses adversaires ou ceux qui ont pensé autrement que lui -, car, dans l'impossibilité où ib sont tous de recourir à l'expérience, ils ne peuvent, les uns et les autres , qu'en appeler au jugement public. Quel est celui qui a fait la meilleure hypothèse? qui comprend le plus complètement dans sa division tous les phénomènes dont la véritable cause, la cause mathématique et expérimentale, leur échappe? Aristote croit que c'est lui, et, pour le prouver, il rapporte et combat les opinions de ses devanciers, tâchant de les prendre en défaut, npn dans l'expérience, qui l'inquiète peu , mais dans les raisonnements , dans les comparaisons ou les analogies, qui sont tout pour lui. »

J'avais, pendant cette tirade, un peu dissipé le brouillard d'indécision et de doute où m'avaient plongé les abstractions négatives du philosophe grec. « Enfin donc, repris-je, et grâce à vous, monsieur le curé, je comprends ce qu' Aristote a voulu dire avec ses trois principes. La matière étant une pure abstraction , sans qualité ou plutdt sans existence réelle, ne pouvait nous devenir perceptible qu'à la condition de recevoir au moins l'apparence sous laquelle elle se présentait à nous. Aristote a exprimé cette nécessité d'une qualité en disant que la forme s'infusait dans la matière, ou que ceOe-ci aspirait la forme comme la femelle désire son mâle *; et ces mots, qui ne seraient pour nous qu'une expression rapide et figurée, lui semblaient représenter exactement la réalité des phénomènes. Ne me suis-je pas trompé? vous ai-je exactement «uivi?

' Natur, ausct i» iO, n* 7.

— Parfaitement. Les disciples d'Aristote, surtout au moyen âge, lurent, du reste, obligés de se prononcer plus nettement encore que leur maître. Convaincus comme lui que la forme , bien plus importante pour nous que la matière % pouvait s'en séparer et s'y rejoindre, ils ont ima* giné , à la honte de l'esprit humain % ces formes substantielles , substances distinctes de la matière et néanmoins matérielles, et ne subsistant qu'en dépendance de la matière; tirées de la puissance de la matière, sans y avoir existé au-* paravBDt; n'étant composées ni de matière, ni d'aucune autre chose préexistante, et, nonobstant cela , n'étant pas des êtres créés -, produisant enfin la machine des animaux et les liantes sans aucune connaissance qui les dirigeât dans leurs opérations : et comme d'ailleurs la matière ne pouvant être même conçue sans quelque forme substantielle , ils ont écrit qu'dle appétait indéterminément ' et également toutes les formes physiques *.

Mais l'appétence, dans le sens ordinaire du mot, suppose la privation de ce que l'on désire. De là l'objection bien naturelle que si la matière pouvait appéter les formes qu'elle n'avait pas, au moins n'avait-elle aucune appétence pour sa forme actuelle et présente *. Une distinction curieuse répondait à cet argument II y a, disaient les aristotéliciens, deux sortes d'appétit . VappétU de diwr et t appétit de eomplatumce. La matière éprouve le premier appétit pour les formes absentes, et le second pour les formes présentes : Appe^

I, U , 1, n* 3, p. 630, A. — La matière n^esl qu'une puissaoce (ce hre , une Tirtnalité) , la forme seule est l'acte (la réalité).

Ikanima^

qui peut être , une Tirtnalité) , la forme seule est racte~(la réafité).

* Bayle , DietUmnaire , mot Moaix , remarque Af.

* MaterÎA appétit omnes formas pbysicas iodeterminate. P. Barbay, ComfNMit. M Arist. phys., t. I, p. 96, édit. de 1676.

* Materia prima appétit cqualiter omaet formas, lind., p. 09. " Voyei Tobjection dans P. Barbay, p. 97.

tu formas absmUes appetiiu desideru^ prœseffUes vero appetUu eamplaeeniiœ '.

Quoi de plus absurde, je vous prie, que toutes ces logomachies? et rien pourtant ne découlait jdus nécessairement des prindpes d'Aristote. Aussi les scolastiques les poussèrent-ils , avec une logique désesp^ée , jusqu'à leurs dernières conséquences-, ils n'admirent plus aucune qualité sans sa forme substantielle. H n'y a pas jusqu'à l'impénétrabilité , cette qualité an défeut de laqueDe h matière nous échappe et s'anéantit, qui ne leur ait paru exiger cette condition, puisqu'une thèse latine, soutenue vers 1520, établit qu'il y a une forme substantielle de corporéité coéternelle à la matière , et d'où l'on tire le premier prédicament univoque à la substance *, c'est-à-dire autant qu'on peut y voir clair à travers l'obscurité de la pensée et les ténèbres du style, qu'il fout qu'une forme substantielle de corporéité soit infuse dans la matière première pour qu'on puisse obtenir celle que nous concevons aujourd'hui.

Un siècle et demi plus tard, Pierre Barbay, câèbre professeur de l'Université de Paris, et aristotélicien renforcé, examinait avec détail la même question. Il employait seulement d'autres termes, et se demandait si la matière était une simple puissance, c'est-à-dire une simple possibilité d'è^e , ou un acte , c'est-à-dire une réalité \ Sa décision était que la matière ne renfermait en elle l'idée d'aucune réalité physique, car elle n'avait aucune forme substan-

^ Barbay, Comment, im Ariit. Phys., t. I, p. 97.

* Acntissimi philosophi Nicolai Ant. Laadi Bariensis Qucutio de forma corporeitaUs, etc. Vojei à la bibliothèque Maiarine, vol. 3813*. C*est an recueil de diverses pièces relatives à la scolastique. La première ett ooe traduction latine du commentaire de Simplicius, sur le De ccbIo ; la dernière est celle dont je viens d^indiquer le titre. Voici le texte de la proposition : « Datnr forma corporeitatis substantialis a ^a sumitur primum genus predicamenti substantiœ unit oci , materie pnme cotetema. »

' Voyez ci-dessus la note i, p. 93.

tielle*', mais bien une réalité métaphysique, car elle a son caractère propre qui la distingue des formes : or une différence est un acte métaphysique '.

Cela posé , on voulsdt savoir s'il y avait dans la matière première une forme substantielle de corporéité, forme qu'Avicenne avait admise. Barbay la rejetait absolument du concept de cette matière y et par conséquent la corporéité était, comme toutes les autres qualités , une forme que la matière aspirait avec ardeur, et sans laquelle elle n'était qu'une capadté ' ; et comme , après tout , il est impossible de concevoir une telle abstraction comme existante, il déclarait que la matière n'avait pas été produite , qu'elle ne pouvait pas même exister naturellement sans une forme substantielle *, quoique l'on ne pût nier cette existence d'une matière première absolue, si Dieu voulait la foire et la maintenir dans cet état '.

Telle était donc alors la conviction générale de la puissance des formes, que ce dogme a régi pendant longtemps, on peut dire jusqu'à Descartes , non-seulement la physique générale et systématique, mais même celle des sciences physiques, qui, reposant essentiellement sur l'expérience, semble le plus repousser cette hypothèse, je veux dire la chimie, ou, comme on la nommait alors, Yakhimie.

Laissons en effet de côté les plaisanteries faites sur cet

' Materia in se nullom iocladit actam physicum , id est , onllam formam snbslantialem , concedo. Barbay, 1. 1 , p. 66.

* Nnllmii includît actom melaphysicum , nego ; nam habet propriam differentiam nii , distînctivam a forma. Diflerentia aatem est actus metaphysicns. Ihid.

* Jam vero posito qood materia oullam inclodat formam physicam in stto coneeptn , qusritnr ntrum materia prima habeat formam aliquam corporeitatis, qoam fftauàrtoffiv Yocant, ut admisit Avicennus.... non est admittenda. Ibid,, p. 73.

* Materia non fuit producta sine forma substantiali.... non potest esse oaturdiler sine forma substantiali. /btd., p. lOi, 102.

' Difinitus stare potest sine omni forma. Ihid,

art, les reproches de friponnerie adressés à ses adeples', les contes plus ou moins gais de leurs escroqueries*, et cherchons ce qu'il y avait au fond de leur pensée. Quand ces souffleurs ch^chaient le lion vert, l^aigle voUmU, U fou damant^ le dragon détoram ia queue ^ U crapaud enflé, la tête de corbeau, le cachet éCHerméi, fe lui de tosoj/eiM, en un mot, la pierre phUo$ophale\ qu'ils appelaient aussi iKxir univenel, eau duioleU, poudre de prt^ectwn, qui devait procurer à son possesseur des richesses incompréhensibles, une santé toujours florissante, et même l'immort^dité^; cette chose qui n'était ni trop ignée, ni trop terrestre, ni simplement aqueuse, ni aiguë, ni obtuse, mais qui était douce au toucher, suave à l'odorat, agréable à la vue, harmonieuse à l'oreille, inunense à la pensée, et mieux encore que tout cela* : sous tous ces noms, sous tous ces symboles, ils cherchaient ou la matière première , susceptible de prendre indifféremment toutes les formes ou Ve$prii de chaque chose, c'est-à-dire ce qui, mêlé avec une matière quelconque et s'y incorporant, allait la rendre aussitôt telle ou telle *.

Eh bien! changeons le mot eeprit^ et mettons à la place celui de forme, noas retombons en plein dans les idées aristotéliques. Les alchimistes cherchaient la forme de l'or, la forme de la santé , la forme de la vie, persuadés qu'une fois trouvée, la matière, indifférente à toutes les formes, mais les aspirant toutes successivement, selon Âristote, s'empa-

* Ars sine arte, cnjas principiam menliri, médium laborere et finis meodîcare. N. Lemerj, Cours de chinUe , prem. part.. Étude de Var.

* Eraftmi CoUoguia;De alcumistica,

' Agrippa, De vanitate ecietUiarum ; De akunMiea; Collîn de Plancy, DictUmn, infernal, mot Alchimie.

* Gollin de Plancy, ibéd.

* Agrippa, lieu dté,

* Voyei la PhOosophie chimique de M. Damas (tn-8o, 1837) 2« leçon. Le savant professeur parait prêter un peu trop ses idées aui chimistes anciens qu^il cite.

rerait de la première venue% et donnerait à l'instant même, ou de For, ou la santé, ou une longue vie.

C'est ce que veut dire Galid, qui vivait dans le xi^ siècle, et auquel les alchimistes donnent le titre de rd^ ou ioudan f Egypte, lorsqu'il écrit dans son livre Des trois paroles * : « La pierre philosopfaale réunit en elle toutes les couleurs; elle est blanche, rouge, jaune, bleue, verte. De plus, elle renferme les quatre éléments, car elle est liquide, aérienne, ignée et terrestre*. » N'est-ce pas là la maUère, ou la forme d'Aristote? la matière, si ces qualités n'y sont qu*en puissance? la forme, si elles y sont en acte? « La chaleur et la sécheresse, continue Galid, constituent les qualités cachées de cette pierre. Le froid et l'humidité en sont les propriétés manifestes^ » Eh oui, sans doute, car, selon Aristote, le chaud et le froid, le sec et l'humide sont les causes initiales du mouvement, et partant de la transmutation des éléments. Calid ne fait donc, sous ce nom nouveau de pierre pkUosophdle, que représenter les anciennes théories péripatéticiennes avec les modifications qu'y avaient introduites le temps, et des institutions sociales ou politiques toutes différentes de celui des Grecs.

Au XII* siècle, Averroès exprhnait les mômes idées d'une façon plus doctrinale, quand il disait : « La matière contient en elle toutes les formes virtuelles jusqu'à ce que la cause efficiente puisse les extraire et les actualiser. Cette grande opération explique tout le système des êtres, tous les phé-

* Sal non est nisi igois, nec ignis nisi sulfur, nec sulfur nisi argcntiim Tifiim tradnctum in pretiosam illam substantiam cœlestem , incorruptib3em, ijnam nos vocamus lapidem nostrum, Ray m. Lull., in UUimo (tjtom., p. 9.

* WMr irhkm wrhorum CaUd régis acutissimi^ etc. Vojci V Histoire 4b la tMm», par M. Hoéfer, t. I , \^, 33i .

» /Wd.

* /Wd,

08 LB CURÉ 1>B VARBNGEVILLE.

nomèncs de la nature, comme le secret des ressorls par lesquels elle s'exécute , constitue toute la science ^ »

Écoutez ce que dit le révélateur du grand secret philosophique : « Rappelez-vous toujours ces trois choses: la matière composée des quatre éléments , la forme de cette composition , et la privation de cette forme , qui n'est que la résolution du composé en ses principes. C'est là le conuDencemeni de notre art. Quand vous l'aurez bien médité, vous y trouverez l'explication du sentiment d'Aristote et de ceux qui pensent conmie lui. Que les alchimistes sachent bien que les métaux ne peuvent se transformer qu'après avoir été d'abord réduits en la matière première*. »

Le même revient, dans un autre endroit, sur cette opération : « Les philosophes disent qu'il faut donner une nouvelle forme aux métaux-, ils n'entendent pas, toutefois, par les termes de destruction et de privation de la forme, une destruction totale de l'essence de ces métaux , parce qu'alors il s'ensuit une ruine totale de l'espèce, et que les vrais alchimistes connaissent parfaitement qu'il serait impossible, si la forme métalUque était entièrement détruite, de la rappeler, n faut donc entendre, par les termes de privation de forme, une espèce de changement, ou plutôt d'envahissement de la première figure des métaux, qui leur en fait acquérir, dans la suite, une beaucoup plus parfaite, et cette espèce de résurrection ne peut être opérée que par le moyen de la putréfaction'. »

' Hippeau, HUtain abrégée âê la phUasopkiê, p. 288, i^ édiU

* Tna apad te répète , sdlicet materiam ex quatuor elenientia compoaitam , fiormam hu^as compontîonis , et priTationem hajos forme , que est resolntio compositi ad sua priacipîa; et hoc est artîs nostre priuci* pium , quo rite perpenso , expucationem sententie Aristotdis iuTeiiies et multorum aliorum cnm ipso dicentium. Sciant alcumistic» metalla tran»mutari non posse, niii. m primam materiam redocantur. Magm areami Jlraslator, sive PretioiUsimi aream arcamorum $t pkUatafkonÊm magU" terU verisHma ae purimma rev^Ho, P. 21 .

* /Md., p. 30; cité dans la XX11« Lettre eabaUiUque du marauis d*Argens.

LE GUftÉ DB VARENGBVIILB. 09

fit ailleurs encore, expliquant les termes iôlve H coagula, qu'il dit être le résumé de la philosophie hermétique , il énonce expressément l'unité de matière sous la diversité des formes: « Sous les mots de riioudre et de coaguler, on comprend non-seulement l'opération de la putré&ction , mais encore la matière dont il faut se servir : c'est le feu et l'eau, c'est-jjHiire le soufre et le mercure dissolvant et coagulant le fixe et le volatil , le soluble et le coagulable, l'agent et le patient*.

Rien de plus conséquent, sans doute, et les alchimistes n'étaient pas des fous, comme on l'a trop répété*, mais des gens qui, imbus d'un faux principe, malheureusement partagé alors par tout le monde, en suivaient les déductions jusqu'à nier le témoignage de leurs sens.

Ainsi s'expliquent pour nous ces assertions si étranges , émises ]iéaDOM>ins par les chimistes les plus distingués de leur époque, qu'il y avait un esprit émanant des astres sous forme de lumière, se corpmfiant dans l'air, y produisant ensuite presque tous les effets observés dans les minéraux, les plantes et les animaux, exerçant une véritable action sur le sang, en subtilisant, en volatilisant toutes les superfluités, af- . fectionnant la terre et s'y corporifiant*-, ou bien : que le premier principe de la chimie était l'esprit universel, qui, étant répandu partout , produit diverses choses , selon les matrices ou pores dans lesquels il se trouve embarrassé *.

^ Qaa materia est ignis et aqua, sciiicet sulfnr et mercorius, fixam «tvoiatfle disioUens et coagulans, solabHe et coagulabtle, agent et patiens. Ibid.j p. 26.

* LefebYre, chimiste français du xvii' siècle, cité par M. Dumas, dans ses Leçons de phUosopMe chimique ^ 2« leçon. Avant Ini, on avait dit des choses semblables de la ooudre de projection : « Nutrix ejus terra est : vis ejus intégra est si versa luerit in terram... . suaviter cum magno ingénie aacendit a terra în cœlum , iterumque descendit in terrara, et recipit TÎm superiorum, et inferiorum. w (Hermès, In iaM., p. i07.) Voyez la XXil* Uttr$ cahaUstiquê.

* Lemery, Cours de chimie, 7' édit., 1690. Le consentement de la Faculté de médecine est de i 673.

N'est-ce pas encore, sous d'autres noms, la ferme et la matien d'Aristote?

Ces idées ont donc régné universellement et sans conteste jusqu'à la fin du xvi^ siècle; presque -tous les travaux des chimistes étaient dirigés vers cette chimère d'une substance également propre à tout devenir, et d'une forme qui pouvait la changer immédiatement. De là des pertes immenses de temps et d'argent; car, au physique comme au moral, lorsque l'honmie est engagé dans une fausse voie , il court de fautes en fiiutes, de malheurs en malheurs^ jusqu'à ce qu'il ait la force ou le talent de changer de route et de revenir sur ses pas.

Mais cela n'est pas toujours facile , et si quelques esprits positifs concluaient de la stérilité de l'alchimie qu'elle était une occupation folle et non une vraie science ' ; si Rabelais, cet homme qui cacha un sens si profond sous tant de bouflTonneries , après avoir conduit Pantagruel et Panarge dans rtle de la Quinte-Essence, leur montre les adeptes s'occupant de travaux absurdes et ridicules , de laver des briques, de tondre les ânes pour en avoir de la laine, de traire des boucs, de jeter des filets en l'air pour y prendre des écrevisses, de tirer des pets d'un âne mort pour les vendre à l'aune*; toutes ces raiDeries si justes, quant à la triste réalité, ne pouvaient changer des convictions acquises, nourries et fortifiées pendant si longtemps. Pour foire abandonner les idées d'Aristote sur l'universalité d'une matière inerte et indifférente, et la tout&-puissance des formes, pour arriver firanchement aux idées actuelles, selon lesqueUes la forme n'est plus que l'arrangement particulier de molécules matérielles inaltérables, et par conséquent un accident et un effet,, il follait qu'une nouvelle philosophie

* Vojei plu hant , p. 95 et 96.

* Rabelais» Pantagruéi, V, 22.

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vint remplacer l'aristotélisme, et c'est là l'éternelle gloire de notre Descartes.

D fiillait encore que la pensée s'habituât à la considération des atomes, ces petits corps infrangibles» indestructibles , inaltérables, sans vide dans leur intérieur, mais se mouvant dans le vide; tellement menus, enfin, que l'esprit seul peut les concevoir, et qu'ils ne peuvent frapper nos sens \ Et Gassendi , en reproduisant à ce sujet les idées de Démocrite, d'Épicure et de Lucrèce, contribua beaucoup, sans' douta, à ce redressement de l'esprit humain.

n Mait enfin que les chimistes renonçassent sans retour à personnifier leurs conceptions-, qu'ils rejetassent loin d'eux l'action des qualités abstraites*, la supposition gratuite des principes généraux ' -, qu'ils se résolussent à ne plus reconnaître comme réel que ce qu'Us pourraient voir, toucher ou sentir-, qu'ils pesassent enfin toutes leurs subtances, et poursuivissent la matière jusque dans ses dernières combinaisons. C'est ce que fit Lavoisier-, et son exemple et ses préceptes, suivis par tout le monde savant, nous ont définitivement remis dans la seule route qui ne puisse pas nous égarer, celle de rexpérience et du calcul. »

Cette conversation, qui n'avait été interrompue qu'un instant dans l'égUse et dans l'école de Sainte-Marguerite, nous avait ramenés jusque dans Varcngeville. Nous touchions aux portes du presbytère, lorsque M. Q*** prononçait ces derniers mots. On nous avait, par ses ordres, préparé et amené notre voiture, et, après les compliments d'usage et de sincères remerclments de ma part, nous nous

> Plotarque, De ptoctttf philosoph., I» 3; tn Epicuro,

* Paracelse et ses Éléments, Voyez la ffhimie de Baume ; Albert le Grand , Sur les méUiux, III.

* Comme VAlkaest , ou dissolvant universel ; V Acide primUif, le Sel primitifs le PhlogistiqWy ou le principe de la combustion. Voyez ces mots dans le Dictionn, de chimie de Macqncr.

tOS LE CURÉ DE YARENGEiriLUS.

séparâmes y en nous donnant Fassurance que nous nous verrions dorénavant plusieurs fois par semaine.

M. le curé suivit en efièt, pendant loute l'année, le cours de physique avec une assiduité que ne dérangeait ni le froid, ni le chaud, ni le vent, ni la jduie. Je me plais à croire qu'il n'a pas regretté le temps qu'il avait consacré à suivre mes leçons.

De mon cdté, je serais injuste à son ^ard si je ne disais que, lui devant déjà la connaissance de théories oubliées depuis longtemps, et des vues, à ce qu'il me semble, toutes nouvelles, sur l'histoire et le développement des sciences physiques, sur la marche et les progrès de l'esprit humain, j'ai retrouvé dans sa conversation le charme qui m'avait captivé dès notre première entrevue.

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