‹ De quelques points des sciences dans l'antiquitéChapitre 5 sur 39 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

Un des phénomènes qui nous frappent d'admiration au plus juste titre, c'est assurément celui de la vi^on.

Rien de plus simple, et par cela même de {dus merveilleux, au moins aux yeux des vrais philosophes, que la manière dont il s'opère. Le fluide lumineux , d'une ténuité et d'une élasticité extrêmes, rebondit sur les divers objets. D entre en petits fiiisceaux par la pupille; ces faisceaux, reçus sur le cristallin, y sont réfractés comme sur un verre grossissant, et ils vont former derrière lui, et juste sur la rétine, l'image de l'objet qui les a envoyés. '

Le Hollandais Snellius , et Descartes son contemporain , sont les principaux auteurs de cette théorie. Elle fut, d'ailleurs, démontrée avec toute la certitude possible, lorsque Rohaut, élève du dernier, imagina et exécuta dans ses leçons l'ingénieuse expérience de l'œil artificiel; c'était une sorte de chambre obscure, sphérique comme le globe de l'œil. Les rayons , à l'aide d'un verre convexe convenablement disposé , allaient former l'image sur un vélin transparent placé derrière lui, comme la rétine au fond de l'œil, et offraient

ainsi aux spectateurs l'objet lui-même vu en petit et dans une situation renversée \

Il fallait; pour arriver à comprendre un phénomène si subtil et si artistement combiné par la nature, toute la sagacité des modernes , jointe aux progrès des sciences et de la philosophie. On pense bien que les anciens se sont perdus dans des hypothèses ridicules , avant que personne fôt sur la voie de la véritable explication.

La plus insensée de toutes est sûrement l'hypothèse des idoles, $pe€ires ou iknulacres que les scolastiques ont nommés plus tard , d'un nom plus ambitieux, mais non plus clair, des espèces inîenlionnelles.

Démocrite parait en être l'auteur : selon lui, nous voyons, parce que les idoles, c'est-à-dire les apparences sorties des objets, entrent dans nos yeux *.

Épicure suivait la même doctrine, et les philosophes épicuriens, chez les Latins surtout, se sont exprimés à ce sujet avec plus de précision que personne. Gatius * appelait speetrès les idoles de Démocrite et d'Épicure, et Lucrèce, embellissant ces singuhères idées du charme de la poésie, rattachait à la même cause les songes qui viennent quelquefois nous agiter pendant la nuit : « Il y a , disait-il ^ ce que nous appelons les simulacres "^ des choses, qui, comme des membranes enlevées de l'extrême surface des corps, voltigent de tous côtés dans les airs, excitent notre esprit quand 3s se présentent à nous dans la veiUe, et l'effrayent quand ils nous apportent pendant le sommeil des visions merveilleuses^ ou les images de ceux qui ne sont plus. »

* Rditiit, Physique, lir. 1, ch. 28 et suiv.

* Platardi., De placitis phUosoph., IV, 13 ; Diog. Laert., De viH$, etc., IX, 7y n* 44 , <fi Democrito,

> Cic, EpUt. ad famU., XY, 16.

* De natwra rerum, IV, t. 34 et sqq.

' Un peu plus loio , il les nomme des effigUe, des figurée légères.

1^8 LA TISMN SILOS LBS ANCIBNS.

Cioéroii se moquait assez gatment de celle explicaiioii * ce Quand bien même, disflJt-il , ces spedres pourraîent frapper DOS yeux, je ne vois pas du tout comment ils iraient jusqu'à TAme. »

Nous ne savons pas davantage comment l'image tracée sur la rétine est transmise à Finteiiigence ; et c'est moins pir eetle difficulté i^losophique que par i'impossilHKté physique de rhypothëse qu'il faut combattre cette théorie.

Dans le principe , on supposait que les speetres o« simolacres étaient de la grandeur de l'objd aperçu. C'est une des raisons pourquoi Épicure ne voulait accorder au soleil qoe sa grandeur apparente, un pied de diamètre environ*. Ibs celle opinion ne pouvait subsister devant Texpérimce, qai nous montre les objets diminuant pour notre we à mesure qu'ils s'éloignent. Les scolastiques dirent donc que robjet visible produisait une image dans l'air voisin ; c^e-d une autre plus petâte', cette seconde une troisième , et ainis de suite, jusqu'à l'humeur cristalline de l'œil, qu'ils regardaient comme le principal organe de la vision.

Les anciens ont, du reste, imaginé une autre explicatioo aussi fousse, mais moins enfantine, et par cda même plus recommandable que celle-d. C'est celle qui supposait me certaine ferce sortant de nous par les yeux, el s'élendant jusqu'aux objets aperçus.

Le Tiimée expose cette doctrine dans un langage malheareusement si voilé et si métaphorique, que la pensée ade ia peine i se ixer sur le véritable sens de fauteur. « Les dieux , dit Platon, ont voulu que le feu pur et homogtee à celui qui éclaire le monde, et qu'ils ont mis dans notre corps, pût s'écouler par les yeux.... Lors donc que la lumière du jour se trouve autour de l'effluve de l'œil, ces deux corps

* Bpitt.adfanUl.,XV,i6.

' Cleom., Intp, drt., 11.

se reocontranl, semblable contre semblable, un seul corps approprié se maintient dans la direction de l'œil, où se joignent ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors. Tout devenant homœopathique par la similitude de nature, partout où il touche ou est touché, il transmet ce mouvement à la sensation par laquelle nous disons qu'on voit; et quand la nuit vient, le feu homi^ène s'en allant, la sensation de la vue se trouve interceptée '. »

Aristotea donné i ces imaginations une forme plus exacte et phis convenable à la science. Selon lui , d'aI)ord la lumi^ n'était ni du feu, ni un corps, ni une effluve d'aucun corps-, c'était la présence du feu ou de quelque chose comme ie feu dans un milieu transparent \ « Le milieu transparent, ajoQte-t-il, c'est l'air, l'eau ou quelque chose de semblable, qui, agité par la couleur, vient frapper l'organe visuel et transporte la sensation à l'âme '. » D est remarquable que jusqu'ici cette théorie s'accorde assez bien avec celle des physiciens modernes, qui ne croient plus, avec Newton, que la lumière soit produite par une file de petits globules lancés par le foyer lumineux, et rejaillissant de l'objet apergu jusqu'à notre œil , mais bien par les vibrations d'un milieu très-subtil et très-élastique, dont les ondulations se communiquent jusqu'à nous.

Aristote et ses sectateurs ajoutaient à l'idée de ce milieu, ti c'est là ce qui caractérise et distingue cette opinion ancienne, l'idée d'un acte ou d'une puissance de l'œil, qui n'est nulle part aussi nettement arrêtée que dans l'opinion d'Hipparque ^ qui tient « que les rayons lancés de l'un et de l'autre de nos yeux venants à embrasser de leurs bouts, ne plus ne moins que par l'attouchement des mains , Texte-

' nméB.f. i056,E,F; 1057, A.

* Arist., De anima, M, 7, p. 638, D.

» /Wd.

* PlaUrch., De placitis phUosoph,, IV, 13.

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