‹ De quelques points des sciences dans l'antiquitéChapitre 6 sur 39 · LA VISION SELON US AMOENS · texte numérisé non relu

LA VISION SELON US AMOENS

riorité des corps objectés, en portent la compréhension i b puissance visive \ »

Cette idée se trouve à tout instant dans Aristote. C'eslh vue* qui , selon quelques philosophes y produit m ae réfléchissant l'apparence des cc»nëtes'-, c'est elle qui est Irop&h ble pour se réfléchir de l'eau sur la voie lactée^ et de la voie lactée sur le soleil ^\ c'est encore la vue qui se réfraete dans les nuages pour former les parhélies » les halos, les arcs-en-ciel \ De plus, quand elle s'étend très4oîn, elle ploie ou se re[dieà causede sa faiblesse , et « c'est peut^tre pour cela que les étoiles nous paraissent scintiller , tandb que la lumitee des jdanètes est parfiiitement tranquille^ car les planètes sont près de nous *, en sorte que la Tue a h force d'aller jusqu'à elle \ Hais quant aux étoiles fixes, b vue est agitée à cause de la distance , et son tremblem^it fait que l'étoile nous parait troubler-, car, pour nous, il est indifférent (quant à la sensation) que ce soit la vue ou lobjet qui soit en mouvement '. C'est la vue enfin qui, lorsqu'elle est très-Ceiible, est réfractée ou réfléchie (les anciens ne distinguaient pas ces deux accidents de la lumière), non-seulement par l'air épais, mais encore par l'air le plus par; de telle sorte que l'homme qui a cette &ible vue se voit constamment devant lui-même , l'air fieûsant sur ses yeux le même effet que les miroirs sur tout le monde *. »

Ces dernières lignes si importantes , et qui nous font ood-

' J'emploie id la tradacCioii d'Amyot.

• Arist., Jft/vor., 1 » 6, p. 534, E. « Jftffoor.,!, 8, p. 538, E.

• Jfctoor., m, 3, p. 576, A, C, D.

' liyupar^ç oiica xpàç aùrouç à^txystrat v 5\(/i«.

• JO^coBto.lI, 8,p. 463,C,D.

•» Afetoor, 111,4. p. 577, B.

Daltre d-one manière si péremptoire ropinion des anciens sur la vision, ont été presque littéralement traduites par Se* nèque : Quidam hœ genen vàUtudi$ii$ labonmt m ipH sJM videemhur oecunere et ubique imagmtm tuam cefwM. Quan? qma w^rma mi oeularvm nm poieit ne praxkmm quidem $8n aerem perrmvperre, iedreeisHt^ Uaqw quod ài aUis iffcU denfMf aer, im hiefatU oamisK

Ajoutons à ces témoignages irrécusables des opinions anciennes une observation qui ne manque pas d'intérêt : c'est que, par cette théorie , beaucoup d'expressions deviennent fociles à ccmiprendre, qui, dans les idées aujourd'hui reçues, sont tout à fait inintelligibles.

Platon dit, par exemple*, que l'huile est iietxptnxov o\i09%j propre à discerner ou à faire discerner la vue. D s'agit certainement ici de l'huile d'olive, qui n'a aucune propriété curative pour les yeux. Platon signale donc un phénomène tout à bit extérieur. Quel peut-il être? on ne saurait le dire avec certitude. Hais on conçoit que dans la doctrine d'une force sortant des yeux , la douceur, l'onctuosité de l'huile puisse paraître très-favorable-, et comme, d'ailleurs, elle rend translucides des choses très-minces, comme le papier le linge , le StaxptriKov o-^sœç peut s'expliquer très-naturellement.

On voit aussi dans quel sens le vieux médecin aristotélicien de Monsieur de Poureeaugnac* recommande de blanchir la chambre de son malade, et s'appuie sur ce vieil axiome : AWum e$t diegregcUivumvisus.... Le blanc est Yipanauitifde la vue , c'est-à-dire que le faisceau lumineux sorti de l'œil va s'épanouir sur le blanc, comme le pinceau qu'on appuie sur le papier. Dans l'hypothèse, aujourd'hui admise, d'un

* Seoeca, Quœst. nat., 1, 3.

* Thnée, p. 1064, fi.

* Acte 1, se. il.

îZt LA VISION SELON LES ANCIENS.

fluide qui vient du dehors el qui entre en nous, rien ne serait aussi inexf^caUe que cet aibum dugregatifmm, le blanc qui sépare, qui désagrège la lumière.

Quelque fiiusse que fût cette hypothèse, les anciens étaient parvenus à tirer des conséquences pratiques assez justes sur la grandeur rédle et la grandeur iqiparente des corps. En effet, considérant les rayons qui partaient du centre de l'oeil comme formant une sorte de c6ne, dont le sonunet était à leur origine , ils reconnurent la relation qui existait entre l'éloignement d'une chose et sa grandeur apinrente-, en d'autres termes, ils reconnurent le décroissanent de l'angie visuel à mesure que l'objet s'éloigne de l'observateur.

Quelquefois même ils ont tiré de là des explications ou des formes de démonstrations très-élégantes. C'est, par exemple, dans le livre de Qéomède ', un passage extrêmement remarquable que celui où il explique les phases de la lune. Selon lui, il &ut y concevoir deux cercles : l'un qui sépare la partie éclairée par le soleil de celle qui est dans l'ombre-, l'autre qui sépare l'hémisphère que nous voyons de cdui que nous ne voyons pas. Celui-ci est la base du cône sorti de nos yeux, d'après la doctrine des anciens; l'autre est la base d'un autre cône dont le sommet serait au centre du so* leil, et, selon la position des deux astres relativement à nous, les deux canes tournent, et leurs bases se coupant de telle fogon que la partie de la surface lunaire, qui leur est commune, est toujours la partie visible pour nous, c'est-A-dire précisément hi phase dont il s'agit

Hais il est inutile de s'arrêter sur ce point; notre objet était de montrer comment les anciens se sont représenté ou ont tâché de s'expliquer l'acte de la vue.

' Insp. are., U, p. 237 de Tédit. d*Anfert, 1553.

J'ai reçu voire lettre, mon cher élève-, j'y ai lu avec intérêt les détails que vous me donnez sur votre manière de vivre et d'employer le temps à la campagne, pendant le court espace de vos vacances. Je conçois qu'après deux ans passés à l'École polytechnique, à la veille d'entrer pour un temps aussi long dans celle des ponts et chaussées , vous ayez besoin de secouer un peu la poussière des x et des y^ de courir les champs , d'aspirer l'air pur des montagnes. Je comprends très^bien encore que, de retour à la maison, vous enfermant dans la bibliothèque de votre grand-oncler, qui, conune vous me le dites, ne parait pas avoir été renouvelée depuis le commencement du siècle dernier, vous trouviez les livres de science bien arriérés. La physique y est encore toute cartésienne, m'annoncez-vous -, et vous ajoutez : c'està-dire absurde. Je ne disputerai pas sur l'épithète.

Biais vous me demandez comment cette physique a pu avoir autrefois tant de succès : vous ne pouvez , me ditesvous, concevoir l'engouement dont les savants se prirent tout à coup pour les tourbillons, la matière subtile et les deux éléments plus grossiers qu'avait imaginés Descartes '.

* J'aYtis, en 1836, inséré à la suite de ma thèse sur la Physique d*A^ ristote^ et j*ai consenré dans cette édition (p. 24) une note où se trouTent les trois lignes répétées ici. Cette note , ainsi que beaucoup d'antres , pou- ▼ait, en se développant , donner naissance à des thèse» nouvelles. La lettre

154 l^bAtbl db ctnmt.

La question est, en effet, intéressante, et mériterait d'être examinée à fond; et je me serais peut-être laissé aller à composer id une longue et ennuyeuse dissertation sur ce point curieux de l'histoire des sctenoes : j'aurais développé et retourné en cent façons ces mots si pleins et si précis de d'Alembert sur Descartes* : « Sa méthode seule aurait suffi pour le rendre immortel; sa dioptrique est la plus grande et la ]dus belle application qu'on eût fiiite encore de la géométrie à la physique ; on ne pouvait alors rien imaginer de mieux que ses tourbillons, devenus aujourd'hui presque ridicules-, il fiillait passer par là pour arriver au vrai système du monde-, et, tout en se trompant sur les lois du mouvement. Descartes a du moins deviné le premier qu'il devait y en avoir; » si un vieux manuscrit trouvé dans des papiers de fiemille, ne m'avait paru donn^, et sous une forme plus attrayante, tous les détails que vous pouvez désirer.

La comparaison SBiite entre les points principaux de cette philosophie subtile, engageante et hardie*, qu'alors <m appelait nouvelle, et les théories correspondantes de la jdiysique scolastique, est en effet ce qu'il y a de mieux, ce me semble, pour montrer sans calcul, sans recherches profondes, indépendamment même de la vérité absolue des doctrines, en quoi l'une l'emportait sur Tautre. Or, cette comparaison a été faite chez le prince et dans l'hdtel de Gondé, entre 1664' et 1672'; car le manuscrit que je vais copier ou, au

soivante, écrite en i84i, est, sons nue forme plus animée, une thèse de ee genre ; eUe a poor objet le pouage de la phffsique eoolasiiqiie à ceOe 4e Depsartee.

*■ Discow^s préUminaire de VSneyclopédie. Vojes aossi Mélan^ de Ut- «^alur», 1. 1, p. 132.

* La Fontaine , Fables, X , i.

' Régis, dont il est ici question, partît ponr Toulouse en 1665; il ails j ouvrir des cours de physique, qui eurent le plus grand succès , et ne revint à Pans, pour y oemeurer, qu'en 1680.

* La publication de la Physique de Rohaut date de 1671 ; c*est dan» Vintervalle de ces deuJk dates qu'a lieu lactîon rapportée icL

L*lidTBL DE CONHÉ. !S5

moins, extraire pour vous tout à l'heure, ne donne à cet égard aucune date précise. Conservé dans ma fiunille par respect pour un de mes ancêtres maternels , qui était attaché à la maison de Gondé , et qui paraît l'avoir écrit peu de temps après l'exposition dont je parle, ce cahier n'a malheureusement pas rencontré toujours des conservateurs hien soigneux j les premières et ies dernières pages ont disparu, et avec elles la date précise de la conférence. Quelques notes écrites au crayon, sur les marges, m'ont seules permis de rétablir à peu près exactement l'ordre et les résultats de la discussion , ainsi que l'entrée en matière. On pouvait avoir appris ces détails par tradition, ou même les avoir lus sur le manuscrit, quand il était complet, et ils ont été plus tard indiqués par ceux qui le voyaient se détruire.

Vous savez, du reste, que le grand Gondé, qui fut toujours curieux d'attacher son nom au progrès des sciences et de la philosophie, aimait beaucoup à voir débattre et vider ces questions dans le magnifique hôtel qu'il possédait à l'endroit où sont aujourd'hui l'Odéon et les rues environnantes. Quel bruit n'a pas fadt, dans les journaux du temps S l'expérience essayée devant lui de la baguette divinatoire, par ce rusé paysan du Dauphiné, Jacques Aymar, dont les prétendus sortilèges avaient abusé la crédulité de tant de bonnes gens, et ne purent tromper l'œil plus exercé du prince de Gondé'.

 l'époque dont je parle, il s'agissait de tout autre chose : le jeune Sylvain Régis', après avoir obtenu des succès brillants dans un collège de province , était venu achever ses études à Paris ; il s'était surtout attaché à Robaut , plus ftgé que lui d'une douzaine d'années S et qui avait embrassé

' Lettres hiitoriquet et Mercure poUtique du mois de nuin 1693. ' Bajle, Dictionn, hist., mot Abaris, remarques U et 1. ' Né à La Salvetat de Blaoquefort , dans l'Agéaois , ea 1632. * Né à Amiens, ea 1620.

196 L'aÔTSL DB CùSSé.

avec ardeur les idées de Descartes. R^is se distingiiait des cette époque par la fodiité et la netteté de son éiocation; il avait quelquefois suppléé son maître dans les leçons que celui^ donnait chez lui, et avait rempli cette place aux applaudissements de l'auditoire.

La renonunée de ce talent^ jeune encore et si brillant, s'étant répandu dans la bonne compagnie, le prince de Coudé eut envie de l'entendre; il l'invita donc à venir dans son bôtel Caire une exposition de la physique de Descartes. Pour donner plus d'intérêt à cette s^ce, il pensa à y inviter un ecclésiastique, plus âgé pourtant que Régis-, c'était le Père Magloire, professeur de l'Université de Paris, disciple de Pierre de Saint-Joseph et de Pierre Barbay, tout entier, par conséquent, à la physique d'Âristote, ou plutôt encore à celle de saint Thomas d'Aquin.

On avait alors la manie des conférences -, on aimait à mettre aux mains des gens qui soutenaient un parti opposé, soit dans la théologie, soit dans la philosophie; et Gondé avait d'abord voulu avoir chez lui une discussion de ce genre; mais ayant réfléchi que les questions relatives à la physique ne peuvent pas se décida par les applaudissements de la multitude, il s'était sagement restreint à une simple exposition alternative des doctrines, sans débat sur leur valeur. Il avait seulement donné au jeune Régis rendez-vous une heure environ avant son adversaire, afin qu'il pût foire connaître les différences caractéristiques des deux philosoi^iies, en ce qui touchait la physique générale, dont il désirait qu'on ne parlât pas dans la conférence.

Régis arriva, en effet, à l'heure dite; il fut reçu avec toutes les marques de la considération la plus bienveillante; on fit avec lui quelques tours de jardin, les dames le pressant de questions auxquelles il répondait avec une précision parfaite et une grâce charmante. Enfin Ton s'assit sous une tonnelle, et le prince de Gondé l'ayant prié d'indiquer par

L*HÔTEL DE CONOÉ. i37

des points généraux en quoi la physique cartésienne paraissait l'emporter sur son aînée :

« Selon M. Rohaut, répondit Régis, la principale cause des erreurs des péripatéticiens, en ce qui tient à la physique, c'est l'idée Causse et incomplète qu'ils se font originair^Qoent de l'objet et du sujet de leur science^ ils traitent longuement de l'existence et du nombre des principes, de leur définition , de leur contrariété ' : ils examinent si la matière a une existence propre, si elle peut exister sans aucune forme*, comment la puissance se comporte relativement à la matière, si elle s'en distingue ou si elle est de son essence, ce que c'est que la forme et la privation , quelle est l'esseoce de la forme ou sa production, si toutes les formes substantielles se tirent de la puissance du sujet, si l'on peut trouver plusieurs formes substantieUes et totales dans toute espèce de composé*, etc., etc. Or, toutes ces questions, aiudogues, en vérité , à celles que Molière met dans la bouche du docteur Pancrace de son Mgriage farci\ non-seulement sont très-obscures et difficiles à comprendre, mais encore , quand on les a résolues , on ne sait pas du tout comment la matière se comporte réellement dans les actions réciproques des corps. L'expérience seule pouvant nous instruire à cet égard , des raisonnements abstraits ne la suppléeront jamais.

Il y a plus ', je crois que toutes les erreurs , toutes les faussetés, toutes les contradictions du monde peuvent être soutenues et démontrées par ces raisonnements métaphysiques*; et que c'est bien ici qu'on peut répéter ce mot de Gicéron :

* Arist,, Nat, atuc, et Petras a Sancto Joseph» Physica, 1, i, p. 9 à 20,

* Aid., p. 21 à 28; p. Barbay, Comment, in Arist. Phys., 1. 1, p. 73 eti02,édit. d6l676.

' P.aS.J.,i5«(i.,3,p.39à53.

« lionne en 1664. Voyez la scène 6.

' Voyez à ce sujet d'Âlcmbert y Manges de littérature, t. V, p. 51.

138 L'udTEL DE CONDÉ.

qu'il n'y a pas d'absurdité qui n'ait été embrassée et défaidue par quelque secte de philosophes*. Pour ne pas quitter les péripat^ciens, qui nous occupent en ce moment, ne snffilr il pas de rappeler ce qu'ils soutiennent dans leurs écoles: les uns qu'un corps peut n'être nulle part, les autres qu'il peut être en plusieurs lieux à la {m\ et le raisonnement, ne vous y trompez pas , est complet Les prémisses sont séduisantes, et, une fois accordées, elles entrdnent forcément la conséquence. Les thomistes, par exemple, vous disent que tout sujet est naturellement antérieur à ses qualités, même prises collectivement Or, ^re dans un lieu, ce qu'ils nomment VvbieaiUm fnodaU, est assurément une qualité dont Dieu pourrait très-bien priver un corps sans lui ôter son existence matérielle et absolue, et, dans ce càA, il ne serait nulle part*.

Voilà pour la première assertion-, passons à la seconde, qu'un corps peut être en plusieurs lieux à la fois ; die ne les embarrassera pas davantage. Ds citent d'abord le corps de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie', lequel est tout entière la fois dans toutes les hosties consacrées. Cet exemple n'est pas bon , l'ordre surnaturel ne devant jamais être invoqué comme preuve des phénomènes naturels. Ds ajoutent les niF sonnements que voici : 1^ Une créature qui n'existe pas en* core est possible distributivement partout : elle peut donc être créée dans plusieurs lieux à la fois*; 2^ un corps existant à Paris n'est pas, relativement à Rome , dans une condition pire que s'il n'existait pas du tout : dans cette dernière

« Cic.,JD»dit7tfiat., 11,119.

* Thomiste quidam fatenten sobjectnm omne prias esse natura qoalibet sua forma, etiam coUectiTe sumpta, fatentur cousequeoter corpns aliquod diTinitos posso consenrari sine qaalibet ubicatione modali ; in qu hypothesi, foret nolltbi. Barbay, Comment, m Arist, Phyt., 1. 1, p. 277.

» Barbay, 1. 1, p. 284.

* Creatura non eiistens possibilis est in omnibus locis distributÎTC.... ergo creatura puni polest simul in muUis locb. !bid,t p. 285.

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bypolhèse, il pourrait assurément être créé à Rome; il le peut donc encore, bien qu'il soit déjà à Paris; donc, etc.'. Qu'avez-Yous à dire? L'argument n'est-il pas inattaquable, et ne montre-t-il pas aux plus aveugles où l'on nous mène en physique avec des définitions abstraites?

— Vous avez bien raison, dit H. le Prince; les définitions soat bonnes pour s'entendre; elles sont surtout nécessaires au oonunencement de la science. Mais la physique ne peut pas se composer de définitions; elle doit consister, ce me semble, dans l'observation des phénomènes, liés entre eux, s'il est possible, par une théorie générale.

—C'est là, reprit Régis, ce qu'enseigne et recommande M. Descartes , et ce qu'exécute constamment M. Rohaut C'est par des expériences que celui-ci nous fait connaître les qualités essentielles de la matière, l'étendue, la divisibilité, lafigorabîlité, l'impénétrabilité; et ses qualités accidentelles, c'est-à-dire celles qui peuvent y être ou n'y pas être, comme la lourdeur, la saveur, l'odeur, etc. Il y a loin de ces idées si aettes et si claires aux interminables recherches sur les formes et les autres abstractions de l'ancienne physique. Si les raisonnements abstraits sont employés, ce n'est jamais que pour mettre hors de doute une vérité fondamentale et désormais irrésistible. Ainsi , de ce que l'étendue est si essentielle à la matière que celle-ci ne peut être conçue sans elle, il conclut avec raison, ce me semble, que l'étendue est Tessence de la matière, et que la matière n'est autre chose que l'étendue. « Quand on parle d'une table, dit-il, les aristotéliciens veulent que l'étendue soit un mode et que la table soit la substance ; mais il est aisé de faire voir que c'est une erreur.... Il faut remarquer que la nature de la susbtance est de pouvoir exister indépendamment de son mode, et

* Corpus eiistens Parisiis non est deterioris condilionis Roms quam si nallo modo eiisteret; atqui si uuUo modo existeret, Dosset poni Ronue;. ergo et si sit Parisiis non desinit posse poni Romœ. Barnay, 1. 1, p. 285.

140 l'bAtel de condé.

qu'au contraire la nalure du mode est de ne pouvoir eûter sans la substance. Or, il est certain que toute rélmdue qai est dans une table pourrait exister sans être taUe, et qu'au contraire il ne saurait y avoir de table sans étendœ. C'est pourquoi , bien loin de dire que l'étendue est un mode dool la table est la substance, il finit dire, au contraire, que l'étendue est la substance dont l'ètre-table n'est que le mode, ou la fiiçon d'être'. »

De cette définition bien comprise résultent les ccMt>Uaire8 suivants, qui sont aussi inébranlables que le principe; 1^ La matière et l'étendue étant une seule et même chose, uman qmd ei idem, une étendue sans matière est une contradiction -, 2^ il n'y a donc pas de vide ; 3® le monde est aussi étendu que l'espace universel, il est donc infini dans tous les sens-, 4^ la matière des deux et de la terre est de la même espèce, car c'est toujours de l'étendue-, 5^ le lieu ne diffère pas du corps qui l'occupe-, 6° deux volumes égaox contiennent la même quantité de matière**, 7® la raréfiictioD et la condensation sont le résultat de l'introduction ou de la sortie d'une matière subtile'. Voilà certainement des conséquences bien importantes, et en même temps bien nécessaires, du premier principe admis par les cartésiens.

Ce qu'ils disent du mouvement n'est ni moins obligé ni moins clair. Puisqu*il n'y a pas de vide possible, le mouvoment d'une molécule ne peut avoir lieu en avant qu'die ne soit remplacée en arrière par la suivante , ceUe-ci par la troisième, et ainsi de suite. Il n'y a, pour concevoir ce rem-

* Rohaat, Traité de physique, I, 7. — Rohant se trompe éndemment ici , atec tons les cartésiens; Û est dape des mots qu'il emploie. Mais c'est kû un simple exposé , et non one critupie des opinions de Descartes.

* L'auteur dit : Deux masses égaies contiennent^ etc. J'ai diangé ce mot, qui nous ferait entendre un faui sens. Voyei Vàrt as penser, !■* part., cb. 9, on cette pensée est reproduite.

> Rehaut, />Ay9., 1,8.

l'b4tBL de GONDé. 141

placemeni successif , que deux hypothèses : l'une qui fiiit suivre en ligne droite toutes les molécules depuis l'infini ; celle-là est absurde, et doit être rejetée; l'autre suppose que les parties, poussées en avant par la molécule qui se meut, se détournent un peu à droite ou à gauche, qu'elles agissent sur cdies qui les avoisinent, et que celles-ci, pressées par la matière qui les enveloppe de toutes parts, vont successivement prendre la place quittée par la première molécule'. Ce mouvement en anneau, aussi certain qu'il est nécessaire, est la cause de plusieurs mouvements que l'on admire et qu'on explique par les termes mystérieux et vides de sens de $ympaikie et d*anHpaihie\ Telle est l'attraction exercée par l'aimant sur le fer', par l'ambre, le jayet ou le verre firottés sur les corps très-légers^*, telle est encore la chute des corps à la surface de la terre, due, non pas à cette force obscure et inexplicable que quelques-uns nomment aUracHanj mais à- l'action d'un tourbillon de matière subtile et invisible*.

Ce que M. Rohaut dit du mouvement en lui-même, et surtout de sa quantité ou de sa mesure , n'est pas moins convainquant, ni surtout moins utfle que ce que je viens de rappeler. Il avoue d'abord que l'essence même du mouvement est quelque chose d'obscur et d'impénétrable*; mais au lieu de s'attacher, comme les péripatéticiens , à multiplier les divisions et les distinctions sur cette nature intime qui nous

1 Voyei, pour Texposition de cette théorie, Rohaut, Phys., I, il; Vàrt de pms9r, 3* part., ch. 19, n* 4. — U eat pourtant tisible qu'il y a là une erreur grossière, qu'A se ferait toujours un tide au détour des molécules. Gassendi a, d*aiUeurs, renyersé sans retour cette hypothèse dans son SyfUagma Efic. dodr»

* Rohaut, Pfcy<., 1,11.

* Rohaut, P/^W., in,8.

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