LANGUES ANCIENNES
D y a quelque indécision sur le véritable sens de Yanis et de IdLÎhésis chez les grammairiens anciens, et surtout chez les modernes, qui n'ont, pour décider la question, que les ouvrages anciens. Les uns voient dans YanU le temi^ fort ou la syllabe accentuée^ les autres croient que c'est la tké$i$ qui représente cette modification de la voix, et que YarsU indique le temps faible. Qui a tort? qui a raison? ou jusqu'à quel point a-t-on raison ou tort? Il serait intéressant de le décider.
Nous pouvons être certains , d'abord , que l'erreur vient ici, comme dans toutes les questions du même genre, du sens figuré dans lequel sont pris les mots, sens qui n'a pas toujours été déterminé exacteînent, comme nous le verrous tout à l'heure; et de la propension que nous avons à confondre les choses avec leurs signes, ou, ce qui revient au même , à regarder comme identiques des choses dont les signes sont semblables
Les mots levé et frappé, par exemple, signifient au propre.
* Cette dissertation a été écrite ea i85i.
L^RSIS ET LA THÉSIS. SSI
chez oous, en termes de musique, le mouvement que fait le chef d'orchestre, ou, en général, celui qui bat une mesure à deux temps, quand il décompose cette mesure; puis, comme selonnos habitudes, le temps fort de la mesure est indiqué par le froppéj et le temps faible par le levé, on a pris quelquefois ces mots pour exprimer ce qu'ils représentent ordinairement, c'est-à-dire pour indiquer l'intensité plus ou moins grande du son, et, subséquemment, dans un mot la syllabe accentuée et celle qui ne l'est pas. Ensuite , comme il y a quelque analogie de sens entre arsis et levé, ihim et frappé, quelques-uns ont cru que l'arsis, en appliquant ce mot à la prononciation , signifiait la même chose que le levé chez nous, c'est-à-dire le temps ou la syllabe faible, et la thésis, au contraire, le frappé, c'est-à-dire le temps fort ou la syllabe accentuée.
C'est sans doute une faute inexcusable de conclure ainsi; et ceux qui voient exposée tout au long la suite des sophismes qu'on est obligé de faire pour arriver à cette conclusion ne s'imaginent pas que personne puisse se tromper si grossièrement. Malheureusement, l'esprit humain n'aperçoit pas toujours ses erreurs, et les premières suffisent pour l'entraîner infailliblement dans les autres, dans celles même qui paraissent les plus impossibles. Mais tâchons seulement de nous en préserver, sans faire ici le procès à ceux qui y tombent.
Avant d'expliquer les mots anis et thésis, il faut indiquer avec précision le phénomène vocal à l'expression duquel ces mots ont été d'abord ou se sont plus tard appliqués. * Quand on prononce des mots comme mérité, collage, on remarque facilement qu'il y a dans chacun d'eux une syllabe plus fortement prononcée que les autres : c'est té dans mé- ^Ué^ c'est la dans collage. Cela est si vrai que ces mots riment avec d'autres où ces syllabes seraient maintenues , fomme bonté , moulage , et ne riment pas du tout avec ceux
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OÙ ces syllabes seraient altérées , le reste demearanl exactement le même, comme mértoil^ coUige.
La syllabe dont il s'agit s'appelle chez nous syllabe fane ou aecentuée^ les autres sont les syllabes faSble$ ou gUaamia. Or» cette différence du son fidble au son fort, scHt dans les mots, soit dans les phrases, ou même dans le chant , ayant été remarquée par les Grecs dès une époque fort reculée, au plus tard dans l'école d'Aristote, ils désignèrent ces deux modifications du son, savoir : le son fort par irireeatç^ qui veut dire iurtemUm^ renflement, et le son faible par in- 9ic, qui signifie rémktUm, rtUUhemmt.
Us les appelèrent aussi, par suite d'une fausse idée qu*ils se disaient de leur nature, c^vttfÇy acuité ^ et QxpittfÇy graviU^ puis, ayant mdiquédans l'écriture ces deux modifications par des traits de droite à gauche, ou de gauche à droite, ils appelèrent le premier aceeai aigu, h^îTa^ et le second aecefU^roDe^ Qapaa.
Je ne sache pas que les Latins aient employé habituellement * comme termes techniques les mots ienekm ou remisiUm, qui répondent à ÈT/râsatç et ayecnç, ni qu'ils aient pour ce sens emprunté ces deux mots grecs j mais ils n'en ont pas eu besoin. Les mots aeutnen et gravitas leur ont suffi pour exprimer cette différence du son. Le premier, acumm, se trouve employé d'une manière très-nette dans on passage curieux où saint Augustin demande à son disciple si pane, impératif de panere, et pane, adverbe, ne lui semblent pas différer par le son, bien que les lettres et la quantité en soient les mêmes : Nikil tibi videtur sanus disiare? L'élève répond que le son en est très différent; et conome on veut savoir en quoi consiste cette différence : c'est, ré-
* Je dis habitueUement , car les mots contentio et remissio se trouvent a^ec ce sens dans le De oralore , 1, 61 , n« 261 .
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pond-il, en ce qu'ils ont Vacuité sardes syllabes différentes. Eo dUtat quod in divenis loeis habetU acumm \
Le mot gravUai est moins techniiiue, et s'employait plus rarement peut-être dans le sens de syllabe glissante ou non accentuée. Cette signification est pourtant très-certaine dans ce passage du livre de VOrdre , où saint Augustin dit que la matière du langage n'aurait eu aucune valeur, si les sons n'y étaient réglés par la variété convenable des aeeenU aigu$ et des accents graves (des syllabes accentuées et de celles qui ne le sont pas). Videbai auîem hanc materiam esse viUssimam, ni$i.... aeuminisgravitatisque moderaiavarietaU sonifigurarentur*. »
Ces deux mots pouvaient donc, dans une langue moins redondante que le grec, et pour des écrivains moins curieux de la multitude des paroles, suffire à exprimer cette modification de la voix par laquelle nous passons du fort au faible, ou réciproquement.
Quoi qu'il en soit, on voit que, jusqu'ici, l'arsis et la (bésis ne sont pour rien du tout dans cette signification-, et en etfet, à l'origine, ces mots désignaient seulement deux parties distinctes dans cette portion de discours que les anciens appelaient un pied.
Qu'est-ce donc que le pied dans son essence? Le pied est essentiellement une unité métrique appliquée soit aux vers soit au discours rhythmé. Il n'est pas néces- ^re de répéter ici les définitions données par les anciens, qui toutes se résolvent en celle-ci. Il suffit de remarquer que quand nous disons une unité, nous n'entendons aucunement une mesure toujours égale à elle-même, comme cela A lieu chez nous. Ce mot a toute l'élasticité, ou, si on Vaime mieux, l'indécision qu'ont en général les termes em-
' Saint Augustin, De mutiea , 1, 1 , n" 1 , p. 12, édit. in- 12. * De ordiney 11, 14, n* 40. Grande édition in-folio.