ÉMOIRES D'UN AMBASSADEUR SECRET AUX TUILERIES
Mon voyage à Paris rctardô. — Lo 'roi George s'oppose à toute concession. — Adminislrution de la fortune personnelle du roi ù. Londres. — Le trésor hanovrien à la banque d'Ânglelerrc. — Un projet du ministre des finances in partibus, — Refus du roi. — Mes lettres do crédit. — Lettre du roi George à l'empereur Napoléon. — Lettres du comte Plate n à M. de Beusl et aumarquis'dc Mouslier, ministre des affaires étrangères de Napoléon I1L~ Rapports du roi avec les princes du sang anglais. — Lettre da duc de Cambridge. — Lo séquestre et ta question do droit.
Le traité de Prague venait d'être signé.
Il confirmait lannexion du royaume de Hanovre, que l'armée prussienne occupait depuis le mois de juin. Après la capitulation de Langensalza, le roi George
était devenu Thôte de son allié François-Joseph. Seule, la reine Marie, obéissant à un désir de son époux, était restée dans le Hanovre avec sa maison particulière. • Elle habitait le château de Marienburg, sa propriété personnelle.
A son arrivée à Vienne, le roi Georges était descendu dans une maison de la WoUzeile, près de la place Saint-Étienne. Les Viennois ont le cœur généreux ; le propriétaire de cette maison Tavait mise gracieusement à la disposition du prince fugitif. Cette installation avait un caractère tout à fait provisoire ; on eut dit qu'on ne faisait là qu'une courte étape, car chacun, dans Tentourage du roi, se berçait des plus folles illusions. On se disait que cet exil n'était que momentané, et que bientôt le chef de la dynastie giielfe rentrerait dans son castel de Hohenhausen.
Les événements en décidèrent autrement.
Dès le début des négociations, il ne fut plus possible de concevoir de doutes sur les intentions bien arrêtées de la Prusse, qui considérait 1^ Hanovre comme une proie dont elle ne se dessaisirait jamais, malgré les interventions les plus hautes et les plus puissantes (1).
(1) Le Hanovre séparait rancicnDc Prusse des provinces rhcoaaes. En dehors de la fièvre d'annexion et d'agrandissement qui sévissait alors à Berlin, il est facile de comprendre qu'on ait voulu profilé# de circonstances inespérées pour établir Tunitc du icrritoire pru&sicn au double point de vue politique et géographique. [Note du traducteur.)
Les plus optimistes parmi les courtisans du malheur qui avaient sutvi le roi dans son exil furent convaincus qu'il fallait renoncer à toute idée de retour prochain, et que la réalité exigeait qu'on s'établît à demeure sur le sol étranger. Au lieu du campement dont le souverain et sa cour s'étaient contentés, il s'agissait de trouver un abri commode et presque définitif.
Le duc régnant de Brunswick possédait à Hietzing(l) une villa peu spacieuse dont l'architecture n'avait rien d'imposantj mais qui, à l'intérieur, était meublée avec un luxe vraiment royal. Des antiquités, des tableaux de maîtres, des bibelots de prix, de belles étoffes, des soieries aux fleurs et aux dessins chatoyants, la remplissaient de leur richesse éclatante ; certaines pièces, comme la « chambre chinoise » la t chambre japonaise », la « chambre océanienne » , étaient de petits musées renfermant toute sorte d'objets rapportés de ces contrées lointaines. La « villa Brunswick » avait en outre cet avantage, qui rachetait bien des inconvé-
(1) Hietzing est un gros village des environs de Vienne, à Iji porto de Scho&nbruDD. C'est une station d'été très élégante et très recherchée à cause de la proximité de la célèbre résidence et du magnifique parc, qui peut rivaliser avec celui de Versailles. Quand l'empefeur est à Schœnbriinn, de mai à octobre, Hielzwing devient lerendez-vous des ministres, des hauts fonctionnaires et des jeunes attachés, qui se réunissent au casino-restaurant Dommaycr, en face do la grille du Châ.can. (\ote du traducteur.)
nients, d'ctre entourée d'un vaste et magnifique jardin admirablement entretenu. Il y avait là des parterres de fleurs aux parfums pénétrants, des pelouses douces aux pieds, de grandes allées d'arbres baignées d'ombre, de fraîcheur, de silence et de paix. Le roi, en s'y installant- aurait l'illusion de se trouver encore dans son beau parc de Hohenhausen qu'il affectionnait tant ; et, à cette distance de Vienne, il se mettait à l'abri des promiscuités gênantes et des curiosités importunes.
Toutes ces considérations le décidèrent à louer la villa Brunswick. A la fin de l'été de 1866, il vint avec son fils en prendre possession. Le comte Platen Hallermûnd, ministre des affaires étrangères do la maison royale, ainsi que les aides de camp, y eurent leur logement. Nous autres^ nous dûmes nous caser tant bien que mal dans des maisons particulières.
Pendant toute la durée des négociations, la diplomatie autrichienne affecta une certaine froideur vis-àvis du roi : elle considérait son attitude irréconciliable comme un embarras pour sa politique ; par contre, la haute aristocratie lui faisait fête. Les jours de réception, les équipages armoriés s'alignaient en files serrées le long de la grille de la villa Brunswick. Chacun briguait la faveur d'être admis aux dîners de dix ou douze couverts que le roi donnait plusieurs fois par semaine.
Malgré la tristesse des circonstances, la gaieté n'était pas bannie de ces charmantes réunions intimes, dans lesquelles éclatait la verve intarissable du feld-maréchal Reischach, que les dames de Vienne avaient surnommé « Fraise au sucre » à cause de son teint très rouge et de ses cheveux très blancs. Les saillies de ce boute-en-train de bonne compagnie déridaient le roi lui-même.
La population viennoise, de son côté, s'était prise de sympathie pour ce monarque qui payait de sa couronne sa fidélité à Talliance autrichienne. Chacun s*arrêtait et s'inclinait quand on apercevait dans les rues de la capitale ou dans les allées de Schœnbrunn la figure gravement solennelle et si noblement distinguée du monarque. Il avait du reste ce qu'il faut pour attirer les regards de la foule : il était grand, sa démarche avait une élégance naturelle, et la privation de la vue jetait sur sa physionomie une mélancolie qui en rehaussait la belle expression.
* Enfin, après la conclusion de la paix, lorsque M. de Beust prit le pouvoir, la glace fut rompue entre la villa Brunswick et les régions officielles. Chaque fois que ses nombreuses occupations lui laissaient un moment de répit, le nouveau chancelier austro-hongrois venait grossir le nombre des convives de Hietzing.
Dès que le gouvernement in partibus du roi fut dé-
finitivetuent organisé, je me disposai à me rendre à Paris (1).
Au commencement de novembre 1866, mes préparatifs de voyage étaient terminés; j'avais donné congé de mon appartement à Hietzing, et je m'étais retiré pour quelques jours à Thôtel de l'Europe, afin de liquider des affaires personnelles et de méditer à loisir sur les instructions que j'avais reçues et sur la meilleure manière de les remplir.
Subitement le roi m'envoya l'ordre de différer mon départ.
La reine Victoria avait chargé lord Loftus d'entamer des négociations avec la Prusse au sujet de la fortune privée de George V. Je dus élaborer un mémoire sur cette question et prendre part aux conférences qui eurent lieu pour arriver à une entente.
Ce n'était pas une tâche facile. La question était des plus délicates. D'une part, il fallait conserver au roi l'intégrité des droits dont il se refusait absolument d'abandonner une parcelle ; d'autre part, il fallait décider la Prusse à restituer tout ou partie de la fortune guelfe. Le gouvernement de Berlin ne faisait aucune difficulté d'admettre que les domaines de la couronne,
(1) Nous avons dit, dans Tavanl-propos, que M. 0. Meding avait été cbargc d'une mission permanente, sorte d'ambassade secrète an* près de la cour des Tuileries. [Note du traducteur.)
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ies gommes saisies dans la cassette du roi, le mobilier des châteaux et des résidences royales, appartenaient à titre de fidéicomrais à la dynastie de Hanovre et de^ vaient être rendus à son chef. Seulement, il y avait une difficulté. Au début de la guerre, une grande partie des fonds de l'État déposés dans la caisse du ministre des finances avaient été transportés ii Londres. Ces fonds rî'eprésentaiènt en argent et en obligations vingt-trois à vingt-quatre millions de thalers. Après l'annexion, lé gouvernement prussien avait réclamé la restitution de ces valeurs ; et comme le roi avait répondu par un •refus, le cabinet de Berlin avait mis sous séquestre toutes les propriétés privées du souverain détrôné, et déclaré en outre que les obligations et titres de rentes envoyés en Angleterre étaient sans valeur, et ne pouvaient par conséquent être négociés. Non content de cela, le ministre prussien avait fait opposition à la banque d'Angleterre sur une somme de six cent mille iivres st^ling (quinze millions de francs) appartenant à titre de fidéicommis à la maison de Hanovre, et dont le roi, comme chef de la dynastie, touchait chaque année les intérêts.
' Les administrateurs de la Bank of England avaient fait droit à cette opposition. D'après les clauses de ce fidéicommis, les revenus de cet argent devaient être touchés, par les Lords of the royal Hanovrian Re-
genciij c est-à-dire — d'après T interprétation anglaise — par le ministre d'État du Hanovre. Or, comme depuis l'annexion il n'y avait plus de ministre d'État du Hanovre, les administrateurs de la Banque d'Angleterre ne se croyaient pas autorisés à payer les intérêts échus, et par prudence ils avaient renvoyé les parties devant les tribunaux.
La Prusse ayant de la sorte réduit le roi dépossédé à la portion congrue, espérait l'amener par la famine à reconnaître les faits accomplis. « Qu'il s'incline devant les décrets du roi de Prusse et de la Providence, disait-on à Berlin, et nous lui ferons toutes les concessions pécuniaires qu'il voudra. Non seulement une grosse indemnité lui sera accordée, non seulement toutes les sommes placées à la Banque d'Angleterre lui seront rendues, mais on lui fera cadeau de tous les domaines appartenant à la couronne guelfe, situés sur le territoire hanovrien. »
L'homme d'État anglais, lord Loftus, qui intervint dans la discussion, répétait à qui voulait l'entendre un mot du roi Guillaume disant « qu'il était de son devoir d'assurer au chef delà dynastie- guelfe les moyens de tenir honorablement son rang de duc royal d! Angleterre,.. »
Tenace, inébranlable, d'une fierté antique, le roi George se refusait absolument à capituler. C'était
surtout la sauvage théorie du fait accompli qu'il ne voulait pas reconnaître.
Une entente n'était guère possible sur le terrain diplomatique.
C'est alors que le ministre des finances in partibnSy M. le conseiller von Klenk, vint proposer au roi un moyen héroïque et vraiment révolutionnaire pour se procurer des fonds et rendre désormais inutiles toutes les négociations.
En 1866, ce M. von Klenk avait sauvé la caisse dans des conditions assez romanesques. A l'approche des Prussiens, il avait fait charger à bord d'un bateau du Lloyd de Brème une cinquantaine de grosses caisses d'emballage contenant en espèces et en obligations tout le trésor de l'État hanovrien, environ 24 millions de thalers, c'est-à-dire plus de 90 millions de francs* A Southampton, les précieux colis furent transbordés dans les fourgons à bagages d'un train spécial qui attendait en gare. Le trajet de Southampton à Londres s'effectua en une heure et demie, et là on fit diligence pour que la lourde cargaison pénétrât avant trois heures de l'après-midi dans la grande cour de la Banque d'Angleterre. Le consul du Hanovre, M. Wehrer, accompagné d'une escouade d'agents en bourgeois, escorta les voitures jusqu'au Bullion Office. Le directeur de cette administration, M. Solenson, prit
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livraison des caisses, et le trésor hanovrien fut déposé le jour même dans les solides caveaux grillés et cadeaassés de la Banque d'Angleterre.
M. von Klenk ayant eu vent des réclamgitions prussiennes, fit immédiatement retirer tout le numéraire qui se trouvait à la Banque et le mit secrètement à l'abri des griffes prussiennes, dans les caisses d'un banquier de la Cité- Cette partie du trésor de l'État était donô sauvée et à la disposition du roi.
Mais comme il restait à la Banque d'Angleterre un nombre considérable d'obligations et que le gouverne^ ment de Berlin avait déclaré que ces papiers étaient nuls et sans valeur, M. von Klenk proposa au roi de céder tous ces titres à un syndicat de banquiers qui lui en offrait 7,500,000 francs. Il y avait de gros risques à courir ; l'offre était acceptable. Le roi George avait l'avantage de sentir à la portée de sa main une grosse fortune qui le rendait indépendant, qui lui permettait d'intervenir au moment psychologique dans une grande action internationale, et qui, surtout, le mettait à même de rompre immédiatement des négociations répugnant à sa dignité et amoindrissant sa position.
Mais le roi refusa ce moyen énergique de faire de l'argent comptant. Les négociations suivirent donc
leur cours et tramèrent jusqu'au mois d'octobre 1867.
Du côté hanovrien, on manquait d'entente. Le prince Ernest-Auguste tenait beaucoup à conserver les ma-, gniûques domaines situés dans le royaume, et conseillait de se soumettre à la dure loi du vainqueur. D'autres — et j'étais du nombre — pensaient qu'il était préférable que George V reçût en numéraire l'équivalent de ses propriétés, qu'on aurait pu lui confisquer de nouveau plus tard. Le roi, tout en restant intraitable sur la question de principe, choisit, comme cela lui arrivait souvent, un moyen terme pour donner satisfaction aux deux parties — en les mécontentant toutes les deux. D'après ses instructions on devait réclamer l'indemnité moitié en argent, moitié en terres. Seulement il avait stipulé que le roi ne prêterait pas le serment d'allégeance (Homnagialeid), et que ses propriétés seraient affranchies de tout impôt.
Cette double exigence fut considérée comme inac- •ceptable par la Prusse, et les choses en restèrent là jusqu'à ce que l'ancien ministre d'État du Hanovre, M. de Windhorst (1), renouât les négociations.
Le 29 septembre 1867 on signa enfin le traité re- •connaissant à la maison de Hanovre une somme de 16 millions de thalers, qui devait être déposée à la
(I) M. de Windhorst est devenu depuis le chef du parli ultramon- Caiaau Parlement aHem tid. ,
^i DG SADOWA A SEDAN
Caisse des consignations en attendant que les parties se fussent entendues définitivement sur la manière d'administrer cette grosse fortune (1).
Pendant ces négociations se nouèrent des intrigues très actives pour décider le roi à abdiquer en faveur de son fils Ernest-Auguste qui, très probablement, se serait entendu avec la Prusse. Je citerai à propos de ces menées une lettre que m'écrivait le comte Platen :
Hielzioff, 1*' septembre 1867.
f Mon cher conseiller, ^
€ Je vous remercie pour votre lettre si intéressante du 26 du mois dernier. Je puis aujourd'hui vous communiquer des renseignements curieux sur les machinations du parti qui pousse à l'abdication du roi. Vous saurez ainsi de quel côté il faut chercher les véritables ennemis de Sa Majesté. Hier M. de Gerstenberg, ministre du duc d'Altenbourg, s'est fait annoncer chez e roi, et lui a remis une lettre du duc régnant qui conjure Sa Majesté d'abdiquer parce que c'est par ce sacrifice seulement que les négociations pourront aboutir. Il a ajouté que toute la famille réunie à Altenbourg
(1) Le roi do Hanovre ne toucha jamais ni le capital ni les inlércts de cet argent. Sous le prétexte que le monarque déchu se livrait à des actes hostiles, M. do Bismarck mit la main sur cette fortane, qui lui servit à constituer le fameux « fonds, des reptiles ».
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était de cet avis et que sans Tabdication, la Prusse n'accorderait rien. M. de Gerstenberg était également porteur de lettres du duc Joseph d'Altenbourg conçues dans le même esprit. M. de S.,, a ajouté que M. deHar" denberg, son ami, lui avait écrit de Hanovre que le roi de Prusse était disposé à donner quelques domaines à notre roi s'il voulait abdiquer. Naturellement le roi n'a rien voulu entendre, mais il sait aujourd'hui où ses ennemis et les intrigants ont établi leur quartier gé*néral. Cette découverte l'a attristé. Soyez persuadé qu'il ne cédera pas. En ce qui me concerne, j'ai profité de l'occasion pour dire à M. de Cerstenberg quelques dures vérités.
« Au revoir^ portez-vous bien ; tâchez de me donner bientôt de bonnes nouvelles annonçant la guerre prochaine.
« Votre dévoué,
« Platen-Hallermund. 1
En dehors de la question des domaines, j'eus à m'pccuper avant mon départ pour Paris d'une autre affaire qui fit uil certain bruit, je veux parler de la création du journal la Situation,
Là, comme en d'autres circonstances, on abusa du roi et dé son nom pour servir des intérêts politiques qui lui étaient étrangers.
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Au mois (le février 1867, nous reçûmes la visite de M. Ernest Hollander (1) qui venait de Paris et se présentait à Hictzing avec une lettre de recommandation •de M. Maximilicn de Gagern à son ami le comte Platen. M. Hollander exposa dans tous ses détails le projet de création d'un grand journal parisien qui défendrait dans la presse européenne la cause du roi de Hanovre, en identifiant cette cause avec l'honneur national de la France. Publié avec le concours d'écrivains parisiens éminents, ce journal, disait-il, attirerait à la cause hanovrienne de nombreuses et ardentes sympathies qui ne tarderaient pas à se traduire par des faits, puisque l'empereur Napoléon était bien décidé à déclarer la guerre à la Prusse à la première occasion. Si la chose n'avait pas déjà été faite, c'était, affirmait M. Hollander, uniquement parce que l'armée française n'était pas prête. Napoléon s'intéressait vivement au roi de Hanovre et désirait de tout son cœur le voir rentrer en possession de ses États.
L'empereur des Français, ajouta M. Hollander, était persuadé que la guerre contre la Prusse devait être faite avec le concours des autres États allemands. De
(1) M. Hollander avait rempli longtemps des fondions assez im- |)Ortantes À la direction de la presse au ministère do l'inlcrieur. Il avait collabore à plusieurs journaux officieux et était très lancé dans le monde goiivcnicmeutil de l'empire.
cette manière l'Autriche serait amenée à reprendre les armes. L'empereur se rendait également compte qu'une guerre semblable ne pouvait avoir le caractère d'une guerre de conquête dans l'intérêt de la France; il sentait fort bien que s'ils avaient à redouter de la part de la France des velléités annexionistes, tous les Allemands sans distinction de parti se rangeraient sous le drapeau de la Prusse. Mais Napoléon n'avait nullement l'intention de s'emparer de la moindre parcelle du sol allemand. Ce qu'il voulait, c'était le rétablissement du système fédératif comme garantie de la paix. Cependant, disait M. Hollandcr, il fallait tenir compte du chauvinisme qui dominait non dans le gouvernement, mais dans le peuple. La nation française admettrait difficilement une guerre platonique, sans résultats matériels au bout de la victoire ; ^Ue ne comprendrait guère davantage que l'armée française versât son sang pour rétablir sur son trône un prince de cette maison de Hanovre, ennemie décjarée de la France sous le premier Empire, ir était donc indispensable de propager dans les masses les idées personnelles de Tem* pereur; de combattre les préjugés hostiles a la dynas* tie guelfe afin qu'au moment de l'action, lorsque Tempereur proclamerait ouvertement le désintéressement absolu de la France, l'opinion fût préparée à -accepter une pareille déclaration, un aussi grand sacri-
fice. Ge serait là la tache de la Situation. Ce grand journal exposerait d'une façon claire et précise les vues personnelles de Tempereur et présenterait la restauration du trône de Hanovre comme un devoir absolu, s'imposant à la politique de la France.
M. HoUander demandait, pour créer la feuille dont il développait le programme, un capital d'un million cinq cent mille francs.
Le journaliste parisien fit une excellente impression à Hietzing. Il était instruit, au courant de toute chose, il exposait ses idées avec beaucoup d'adresse et de verve, il y mettait une ardeur de chaude conviction. Il ne cachait nullement du reste qu'en travaillant à la création d'un organe de publicité important, appelé à grouper des écrivains de talent, il servait aussi son ambition personnelle.
J'eus de longs entretiens avec M. Hollander, et j'acquis la conviction que ses projets étaient aussi recommandables que sa personne.
' Il me dit qu'il avait été jusqu'alors employé dans les bureaux du ministère de l'intérieur, au département de la presse, et qu'il avait abandonné cette situation pour servir d'une manière plus efficace la cause du roi de Hanovre et celle de l'empereur Napoléon, à qui il était entièrement dévoué.
L'important était de savoir jusqu'à quel point l'em-
pereur pouvait être en quelque sorte solidaire de la politique du nouveau journal. Si la Situation était' appuyée même indirectement et d'une façon occulte par le ministère français et secondée par la presse officieuse, elle pourrait assurément rendre de grands services. D'autre part, c'était un des procédés de l'empereur Napoléon de se servir tout d'abord de l'organe spécial d'un souverain dépossédé pour défendre ses idées et les faire pénétrer dans les masses, avant de démasquer ses batteries.
♦ Mais jusqu'à quelle limite M. Hollander était-il autorisé à parler au nom du gouvernement impérial ? Le nouveau journal serait-il l'instrument du gouvernement français ou l'instrument de l'ambition d'un particulier ? En ce dernier cas, je n'aurais pas hésité malgré toute la sympathie que je ressentais pour M. Hollander à conclure au rejet de ses propositions, car c*eùt été payer un peu cher (1,500,000 francs) la satisfaction de créer un journal qui eût été un organe purement personnel, quelque respectable que fût le personnage. Le comte de Platen à qui j'avais soumis mes scrupules et mes réserves alla aux informations et apprit que M. Hollander avait été introduit dans le monde politique de Vienne par le duc de Gramont avec l'assentiment de l'empereur Napoléon. M. de Gagern et le comte de Beust confirmèrent tout ce qui se rapportait
à la position officielle de M. HoUander en insistant sur les qualités de discrétion et d'honorabilité du futur directeur de la Situation.
. M. Platen se rendit alors à Tambassade de France et interpella à brùle-pourpointM. de Gramont. « Votre Excellence connaît-elle M. Hollander? Êtes-vous au courant de ses projets, et les approuvez-vous ? »
La réponse du duc de Gramont fut courte et catégorique :
— M. Hollander, dit-il, est un homme très honorable, je connais son plan de journal et je lapprouve. S. M. le roi de Hanovre, ajouta le diplomate français, a le choix entre deux routes. Le roi peut renoncer au trône pour lui et ses descendants : alors il ne reste plus qu'à obtenir de la Prusse les meilleures conditions financières et à choisir la résidence la plusagréable ; ou bien le roi George compte rentrer prochainement en possession de ses États et il employera dans ce but tous les moyens qu'il a à sa disposition- Or, en ce cas, un journal tel que celui proposé par M. Hollander est indispensable pour se ménager les chances de Tavenir. Certes, ajouta le duc de Gramont, si vous me demandez mon avis comme ambassadeur de France en Autriche, je serai forcé de vous répondre que je n'ai pas reçu d'instructions à cet égard et que je dois observer une grande réserve dans les affaires
touchant à TAllemagne, mais personnellement je suis en position de vous affirmer d'après mes informations prises à Paris, que M. HoUander ne sera pas désavoué.
Et à Tajgpui de ses paroles, le duc tira de sa poche une lettre particulière du ministre des affaires étrangères de France qui déclarait approuver en tous points ridée du journal foixdé par M. Hollander. En présence des déclarations du duc de Gramont, d'ordinaire si réservé et si prudent, il n'était plus permis de douter que le véritable inspirateur de M. Hollander n'était autre que l'empereur Napoléon. Ce monarque venait d'entamer des négociations au sujet du Luxembourg et il pfévoyait des complications. Par conséquent, le roi se trouvait en présence d^une ouverture faite par l'empereur lui-même et s'il voulait persister dans sa politique belliqueuse, il ne pouvait faire autrement que de consentir. A première vue, il paraissait évident que Napoléon III sç servait du roi et de son argent dans l'intérêt de sa politique, mais en échange de ce service, Napoléon contractait l'obligation morale d'agir plus tard en faveur de George V. Si, au contraire, le roi repoussait d'emblée un projet si bien patronné, il donnait à la France le droit de l'abandonner.
Mais entrer dans le plan et les vues de M. Hollander, c'était déclarer une guerre à outrance à la Prusse, et nul n'osçiit conseiller au roi de franchir ce Rubicon.
Le comte Platen, moins que tout autre ministre, se borna à exposer le pour et le contre, laissant au roi le soin et la difficulté de prendre un parti •
Une note faisant office de procès-verbal, que je fus chargé de rédiger, accusait nettement la responsabilité pleine et entière du roi dans cette affaire.
Voici la conclusion de ce document :
« S. M. le roi admet la réserve que le comte Platen a dû observer en évitant de se prononcer catégoriquement. Après avoir examiné les raisons pour et contre, Sa Majesté a décidé d'approuver le projet de journal soumis par M. HoUander. Par conséquent le roi prescrit à M. le comte Platen, ministre d'État, de conclure un arrangement avec M. HoUander; en même temps le roi expédie à M. le conseiller intime des finances de Kleck Tordre de verser à la maison Hottinguer la somme de un million cinq cent mille francs, pour être tenue à la disposition de M. HoUander. Sa Majesté déclare formellement prendre sur elle exclusivement toutes les responsabilités de cette entreprise. »
Quelques jours après, le traité qui devait constituer la charte de la Situation (c était le titre du nouvel organe) fut signé à Hitzing. On avait substitué au nom du roi un nom infiniment plus modeste, celui d'un attaché à la légation du Hanovre à Paris, M. Hatten-
saûer, demeuré à son poste pour veiller sur les archives.
C'était un serviteur dévoué à son roi et parfaitement apte à ce rôle d'homme de paille.
Quant au traité dont il est inutile de donner le texte (1), il était bien simple: il concédait à M. Hol lander le droit de disposer à sa guise du journal et des fonds qui y étaient affectés.
Le programme politique du nouvel organe qui, sur la demande de M. HoUander, prit pour titre la Situatioriy fut indiqué en quelques lignes et la rédaction dut s'engager à insérer toutes les communications que le roi ou ses mandataires enverraient à M. Hollander, avec cette réserve toutefois que le journal ne serait jamais contraint de publier un article ou une note contraire aux intérêts de la France.
Immédiatement après la signature du traité, M. Hollander partit pour Paris afin de préparer la mise en œuvre du nouveau journal.
Le premier numéro devait paraître le 1" juillet 1867.
Mais par suite des événements qui surgirent au prin-
(1) Je ne partage pas Topinion <le H. Meding. U eût été fort intéressant de connaître la teneur du traite en question. La discrction de i*anteur allemand est assurément regrettable, du moins pour tons ceux qui aiment à se rendre compte des dessou» du journalisme. {Note da traducteur.)
temps, la date de la publication fut avancée et la Situation parut le 1*' mai.
Les défenseurs du prince détrôné déployèrent fièrement leur drapeau ; ils avaient maintenant un centre d'action et de ralliement, et les sympathies et la popularité entourèrent rapidement la cause du roi George qui était auparavant presque inconnue en France.
Malheureusement, sous d'autres rapports, le journal ne répondait nullement aux espérances que ses fondateurs y avaient attachées. M. Hollander dont la santé avait toujours été fort délicate, tomba sérieusement malade à la suite de Texcès de travail auquel il s'était livré pour faire paraître la Situation avant le délai fixé.
La vivacité naturelle de son tempérament et l'ambition qui le dévorait, se changèrent sous l'influence du mal, en une irritabilité fiévreuse et permanente, II perdit toute mesure, et la violence de la politique du journal fournit des armes aux adversaires de la cause guelfe; Le gouvernement français,, de son côté, fut dans l'impossibilité de soutenir franchement une feuille qui semblait écrite par des énergumènes. En outre on publiait en feuilleton un roman d'Alexandre Dumas, la Terreur prussienne à Francfort^ qui compte parmi les ouvrages les moins lus et les moins heureux du fécond romancier et qui fourmillait d'invraisemblances et d'erreurs. ., ,.
DE SADOV^À A SEDAN 23
Étant donné l'état d'exaspération continuel dans lequel il vivait, M. Hollander n'avait pas su acquérir «ur ses collaborateurs cet ascendant indispensable à tout directeur de journal. La rédaction n'avait pas d'homogénéité ; chacun tirait de son côté et les intri* gués, les petites rivalités personnelles se donnant li* brement carrière empêchèrent toute action sérieuse.
Au point de vue administratif, la Situation qui débutait sans abonnés et presque sans lecteurs et qui devait conquérir sa position matérielle, avait été organisée sur un pied tellement coûteux, que chaque fin de mois se soldait par un gros déficit. Il était douteux que le journal arriverait jamais à se créer une existence indépendante avec toutes les charges qui l'accablaient.
Pour finir avec l'infortuné Hollander, sa maladie fit des progrès incessants et dégénéra finalement en phtisie galopante.
Au mois d'août, M. Hollander dut partir pour les eaux de Royat, laissant la rédaction en proie à l'anarchie.
Il mourut le 26 septembre 1867, littéralement tué par son œuvre. .
Cette affaire de la Situation devait me causer encore bien des soucis et des désagréments.
' Le plus simple eût été d'en suspendre la publication
le jour même de la mort de son directeur ; le prétexte était tout trouvé.
Le comte Plateri qui avait la haute main sur la Situution partageait mon avis, et comme j'étais alors en Autriche pour suivre les négociations relatives à la fortune des Guelfes, le ministre m'invita à repartir pour Paris afin de liquider dans les meilleures conditions possible ce journal dont la publication avait fait tant de tapage.
A peine à la besogne, je me heurtai à une foule de difficultés qui entravèrent ma tâche déjà peu agréable en elle-même de croque-mort charge d'enterrer une feuille dont vivaient grassement beaucoup de gens. M. Hollander s'était plu à jouer le rôle d'un Mécène magnifique avec les 1,500,000 francs du roi. Les traités qu'il avait passés avec ses rédacteurs stipulaient non seulement de forts appointements, mais des dédits considérables. Il ne pouvait pas être question de se soustraire à ces clauses onéreuses ou de les •atténuer ; derrière chaque rédacteur il y avait un gros bonnet de la cour impérial ou du cabinet du ministre, prêt à appuyer toutes les revendications, même les plus exagérées. Engager des procès, c'était forcément mettre en cause la personne du roi. Quel scandale, et quelle satisfaction pour les ennemis de la maison guelfe de montrer le fier souverain mêlé à de misérables dis-
cassions d'argent et poursuivi en justice par de simples gens de lettres!
Les rédacteurs de la Situutionne voulurent se prêter à aucun arrangement, et le journal continua à paraître sous la direction de M. Grenier, un des journalistes les plus capables de la presse parisienne. M. Grenier s'entoura d'une rédaction assez hétérogène, dans laquelle on voyait à côté d'impérialistes convaincus, des démocrates de 1848 comme M. Genevay, ami intime de Louis Blanc, des futurs membres de la Commune, comme M. Jules Vallès. La guerre intestine ne tarda pas à se déclarer; la rédaction n'était d'accord que sur un point : protester avec unanimité contre les économies que je m'efforçais d'introduire dans le trop plantureux budget de la feuille royale. Ces tiraillements, ces discussions aboutirent à la disparition du journal, au printemps de l'année 1868. Les rédacteurs congédiés n'eurent pas à ce plaindre, ils palpèrent tous de grosses indemnités ; un de ces messieurs toucha à lui seul 60,000 francs.
Il fut content de son lot, mais il n'en fut pas de même des écrivains moins favorisés, qui montrèrent les dents, firent agir toute espèce d'influences et me* nacèrent d'envoyer du papier timbré. Il fallut user de diplomatie pour apaiser tous ces appétits sans qu'il en coûtât trop cher à la cassette royale. En fin de compte
â6 DE SADOWA A SEDAN
je parvinsàsauverlOO,000 francs sur 1^500,000 francs mis à la disposition du pauvre Hollander.
En moins d'une année^ la Situation avait coûté huit cent mille francs, et si l'on avait continué sur ce pied, la fortune guelfe aurait eu de la peine à faire face aux frais de publicité pour la restauration royale.
Il serait cependant injuste de prétendre que l'argent englouti par la Situation ait été gaspillé en pure perte. Le tapage fait par ce journal, la violence de sa polémique, les réclamations diplomatiques qu'il avait suscitées, tout cela avait attiré l'attention du public sur le roi de Hanovre et avait rendu sa cause populaire.
Quant à moi je me trouvai, grâce à la Situation, en rapports directs et fort agréables avec le monde des gens de lettres, des écrivains politiques, des directeurs de journaux avec qui je pouvais frayer en quelque sorte à titre de confrère. Ces relations me furent utiles plus tard quand- je fus chargé de créer dans la presse française un courant favorable aux projets du roi et d'exploiter dans un sens utile aux intérêts hanovriens Tanimosité contre la Prusse, qui, depuis Sadowa, sommeillait dans le cœur de tout Français, même le moins « chauvin ».
En somme il n'y avait pas à regretter l'argent dépense pour la Situation, Ce journal aurait pu rendre de grands services à la cause guelfe et peutnètre deve^
nir avec le temps et une sage administration une source de revenus, comme beaucoup d'autres journaux parisiens qui ont commencé par manger leur capital. S'il y a eu échec, il faut Tattribuer d'abord au décès prématuré de l'infortuné Hollander, et ensuite à cette malechance persistante qui faisait sombrer toutes les entreprises dont le roi George prenait l'initiative ou dont il acceptait la patronage.
La princesse Frédériqoe do Hanovre. — Son amitié pour l'archiduchesse Maihilde, fille de l'archiduc Albert. — Projets de niariagj avec )e prince Hunibert. — Le futur beau-père et le fulur gendre à
. la bataille de Cuslozza. — Une faiblesse de princesse. — Brûlée vive. — Le du.î de Solms. — Le comio Wedel. — Le roi autorise ce deinier à se battre. — Issue tragique du duel.
L'hiver de 1866-1861 fut en somme très supportable pour les exilés, sauf toutefois Tinconvénient d'habiter pendant les grands froids des appartements disposés uniquement en vue de*la villégiature.
La haute société de Vienne continuait de faire fête au roi ; presque tous les soirs il y avait dîner suivi de réception. Les hôtes de la villa Brunsw^ick pouvaient alors juger de leurs propres yeux combien était méritée la réputation de beauté et d'élégance des dames de Taristocratïe autrichienne. La comtesse Clam-Gallas, la princesse Obrenowitsch, née Hunjadi, mère du prince de Serbie (1), la princesse Schwartzenberg, brillaient au
(1) Aujourd'hui roi.
premier rang; et il était touchant de voir comme toutes s'efforçaient d'adoucir pour ce roi aux mœurs si chevaleresques l'amertume de la proscription. George V, aveugle comme il l'était, ne pouvait jouir du spectacle de toutes ces belles personnes dignes de la palette d*un Van Dyck ou d'un Véronèse, mais s'il était privé de la vue, il avait cette acuité de perception, cette délicatesse de tact qui sont la consolation des aveugles. Il prenait part à la conversation, causait avec toutes ces grandes dames comme si un voile impénétrable ae les eût pas dérobées à ses regards.
Un étranger introduit à l'improviste dans ces salons si luxueux, si brillants, où l'on trouvait réunie par groupes l'élite de la société viennoise, aurait eu de la peine à se figurer qu'il était à la cour d'un roi sans couronne et sans terre, et que sous les éclats de rire et les gais propos se dissimulaient des projets de guerre européenne et des plans de conspiration souvent téméraires.
La famille impériale d'Autriche se joignait à l'aristocratie pour entourer de prévenances et d'égards l'allié infortuné qui avait succombé le jour où le drapeau jaune et noir dut s'abaisser devant le fanion noir et blanc.
Tous les dimanches, George V et ses enfants dî-
DE SADOWA A SEDAlf 81
naient à la Hofburg (1), avec les princes et les princesses de la maison de Hapsbourg. Si l'empereur et riinpératrice ne pouvaient, pour des raisons politiques et des considérations d'étiquette, s'asseoir à la table du roi, il n'était pas rare de rencontrer à la villa Brunswick des archiducs et des archiduchesses. Le prince Albert, digne fils de Tarchiduo Charles, commandant en chef de Tarmée autrichienne, vainqueur à Custozza, y conduisait fréquemment sa fille, la princesse Mathilde.
Une^liaison des plus intimes, une de ces gracieuses et touchantes amitiés de jeunes pensionnaires, ne tarda pas à s'établir entre la princesse autrichienne et la fille du roi, la princesse Frédérique. Toutes deux étaient du même âge, elles avaient dix-huit ans et comme cela arrive fréquemment, le contraste de leur beauté et de leur caractère contribuait à les rapprocher davantage.
L'archiduchesse Mathilde était brune avec des yeux brillant du plus vif éclat. Sa jolie et attrayante figure respirait l'entrain et l'espièglerie ; elle avait un air mutin et enjoué qui lui allait à ravir. La princesse Frédérique, blonde comme la Marguerite de Gœthe, avec le teint de lis d'une véritable lady anglaise, avait
(1)Le i»alais impérial de Vienne.
dans tous ses traits, d'une pureté parfaite, dans sa démarche, dans ses moindres mouvements, une suavité poétique qui en faisait beaucoup plus la créature d'une légende, d'une illusion, d'un rêve, qu'une femme réelle, une fille de la terre. Les événements dont elle avait été témoin, la vue de ce père aveugle et exilé comme CEdipe, et dont elle était TAntigone, avaient donné quelque chose de grave et de sévère à sa personne. Son attitude semblait fière, celui qui ne' la connaissait pas aurait pu l'accuser à tort d'être hautaine.
Rien de plus charmant que de voir les deux princesses se tenant par la main comme deux sœurs ^rrer sous les beaux arbres de la villa Brunswick ; l'archiduchesse riait aux éclats en frappant ses mains l'une contre l'autre, tandis que sa compagne, réservée et presque triste, laissait errer sur ses lèvres un vague sourire qui illuminait doucement son beau visage. Alors, on eût pu la comparer à une veuve qui, au milieu de son deuil, était heureuse de la joie de sa fille, sans pouvoir cependant la partager.
Qui eût dit que ce serait l'insouciante, la gaie princesse Mathilde qui, au début d'une vie pleine des plus belles promesses, tomberait victime du plus horrible accident qu'il soit possible d'imaginer?
Après Sadowa il entrait dans les combinaisons de
i)E SADOWA A SEDAPT 33
Napoléon III de rapprocher l'Autriche et l'Italie et de substituer une amitié étroite et solide à la haine féroce qui, depuis 1848, divisait les dynasties d'Hapsbourg et de Savoie.
Malgré cette hostilité qui, des maisons souveraines, s'était étendue aux deux peuples, Napoléon se faisait fort de réconcilier Vienne et Florence et de transformer en alliés les irréconciliables ennemis de Novare et de Solférino.
L'Italie avait obtenu Venise si aTdemment convoitée ; l'œuvre de son unité avait fait, grâce à cette annexion, un immense pas en avant ; en tout cas, elle n'avait plus rien à demander à rAutriche. Cette puissance, de son côté, ressentait douloureusement la perte des magnifiques provinces du royaume Lombard- Vénitien^ mais la satisfaction d'orgueil d'avoir vaincu l'Italie sur terre et sur mer, à Custozza et à Lissa, mettait dû baume sur la plaie, et tout le ressentiment des Autrichiens se tournait contre la Prusse. Le cabinet de Vienne se serait tout à fait consolé de la perte des provinces italiennes, s'il avait eu l'espoir de reconquérir la situation prépondérante en Allemagne, avec l'aide de Tltalie devenue son alliée. C'est là-dessus que Napoléon III avait bâti son plan, il comptait réussir en dépit de l'irritation réciproque des deux cours.
Après Sadowa, M. de Beust avait profité de Tinter-
81 DE 6M)0WA A SEDAI^
valle entre sa démission de ministre du roi de Saxe et gon entrée dans le cabinet autrichien pour entreprendre une tournée diplomatique. Ostensiblement, le premier ministre du roi Jean voyageait pour se distraire et pour se reposer ; en réalité, ITiabile homme d'État voulait sonder le terrain et préparer les voies à la politique de régénération qu'il comptait appliquer en Autriche.
Après s'être arrêté en Suisse, où il avait conféré avec quelques diplomates en villégiature, M. deBeust vînt à Paris et demanda une audience à l'empereur Napoléon pour plaider la cause de la Saxe et obtenir, en faveur de ce royaume qu'il avait gouverné pendant dix-sept ans, l'intervention de la France.
Au cours de cet entretien, M. de Beust apprit à Napoléon III qu'il allait passer au service de François- Joseph, et il exposa ses idées sur la future politique de l'État dont les intérêts allaient lui être confiés.
Napoléon, tout en approuvant la plupart des vues de son interlocuteur, ne manqua pas de lui recommander l'entente avec l'Italie.
M. de Beust accueillit avec beaucoup d'empressement les conseils de Napoléon III et les premiers actes de sa nouvelle carrière politique furent de nature à montrer de la façon la plus claire que la réconciliation entre la Hofburg et le palais Pitti formait un des ar-
ticles essentiels de son programme ; ses avances trour vèrent un excellent accueil en Italie.
M. Rattazzi, riiomme d'État le plus éminent de h péninsule depuis la mort de Cavour, était, lui aussi, convaincu que l'entente austro-italienne était désirable dans Fintérêt des deux nations ; et, pour mieux sceller la réconciliation, il fut décidé qu'elle serait consacrée par une alliance de famille entre les maisons de Haps-? bourg et de Savoie. Le projet n'avait rien d'insolite : les deux maisons étant d'antique origine, catholiques, et ayant déjà entre elles de nombreux liens de parenté.
L'héritier présomptif du trône d'Italie, le prince Humbert, était précisément en âge de prendre femme : on chercha parmi les archiduchesses « mariables * celle qui lui conviendrait le mieux, et le choix s'arrêta sur la princesse Mathilde, l'amie intime de la fièrc et mélancolique princesse de Hanovre.
Moins d'un an avant que ce projet fût formé, le futur beau-père et le futur gendre s'étaient trouvés face à face dans de terribles circonstances. L'archiduc Albert, commandait en personne la cavalerie autrichienne qui avait sabré plusieurs régiments italiens débandés et en fuite. Le colonel d'un de ces régiments était le prince Humbert : ayant déjà eu un cheval tué sous lai^ blessé hii-même, tête nue, pâle de fureur, son épée brisée en main, le. futur roi d'Italie s'efforçait de rallier les
fuyards sans songer au périr qu'il courait sous la pluie de balles qui tombait autour de lui. Il faillit être tué vingt fois.
Celui qui dirigeait le feu contre lui était l'archiduc Albert, le père de sa fiancée.
La jeune princesse, s'il faut en croire les indiscrétions du palais, se préparait à ce mariage qui ne lui souriait nullement, comme une nouvelle Iphigénie destinée au sacrifice par les dieux de son pays. Elle avait été élevée dans la haine et dans l'horreur de la maison de Savoie ; elle avait entendu si souvent traiter le roi Victor-Emmanuel de pirate, de brigand et d'impie! La figure de soldat moustachu aux yeux sortant de leur orbite du roi Humbert, ainsi que la réputation trop galante de ce prince, n'étaient pas faites pour la rassurer.
Mais le sacrifice que la jeune princesse redoutait tant ne devait pas être consommé.
L'archiduchesse avait pris, on ne sait comment et on ne sait où, l'habitude de fumer. L'attrait que la cigarette exerçait sur elle était d'autant plus irrésistible, que son père, le dur soldat^ lui avait sévèrement défendu de satisfaire ce caprice peu féminin.
La malheureuse princesse fumait donc, mais en cachette; elle s'enfermait dans sa chambre déjeune fille et après avoir tiré le verrou, elle sortait d'un petit étui
des cigarettes d*un tabac turc blond et odorant et s'en donnait à cœur joie.
Un jour, pendant qu'elle savourait ainsi un de ces papyros, on frappe à la porte ; elle reconnaît la voix de son père ; prise de frayeur, perdant la tête, elle cache la cigarette commencée dans sa poche. Sa robe de mousseline prend feu, un tourbillon de flammes l'entoure. Quelques jours plus tard la future reine d'Italie expirait au milieu d'atroces souffrances.
Cette mort tragique fît crouler des projets de mariage qui devaient avoir une si grande portée politique.
Les fatalistes purent constater que le sombre Destin s'attachait aux princes de la maison de Hapsbourg sur lesquels Napoléon III avait jeté ses vues. Tandis que la pauvre jeune archiduchesse Mathilde périssait misérablement des suites d'un accident, l'archiduc Maximilien qui avait reçu la couronne du Mexique des mains de Napoléon, tombait frappé de douze balles sur le tertre de Queratero.
Je n'ai pas besoin de dire combien la princesse Frédérique fut affligée de la mort de son amie qu'elle assista pendant sa longue et douloureuse agonie.
Vers cette époque (mai 1867) un autre drame dont le dénouement fut fatal se passa à la cour de Hietzing ; je veux parler du duel du pauvre Bernard de Solms Braunfels avec l'aide de camp du roi, le comte Wedel.
DE BADOWÀ À SEDAN
Le duc fut tué, et cette rencontre dont les motifs et les circonstances exactes restèrent inconnus, donna lieu à une foule de commentaires injustes et parfois même calomnieux pour le premier. Qu'on me permette de saisir cette occasion pour rétablir brièvement les faits dans leur exacte vérité. Le duc Bernard de Solms était le secrétaire du roi. Il servait dans l'armée autrichienne et avait pris part d'une façon très distinguée à la campagne de 1859. Une blessure reçue au plus fort de la bataille de Magenta attestait sa valeur. Très épris de son métier, il avait étudié à fond l'art militaire. Après de brillants examens, il venait justement d'entrer dans le corps du génie; jusque-là, il avait servi dans un régiment de cuirassiers. De tout temps, il y avait eu à la cour de Hanovre une coterie •qui faisait profession de détester la branche des Solms et qui prenait plaisir à montrer publiquement son inî- 'mitié. Pourquoi? Ce serait difficile à dire, car le duc Bernard n'avait jamais froissé personne et il était bien loin d'abuser de sa parenté pour accaparer les places, les privilèges ou les faveurs du roi. S'il usait de son influence^ c'était uniquement pour rendre service de la façon la plus charmante aux amis qui avaient recours à son intervention.
- L'exil de la famille royale, loin d'apaiser lesTessentinients de cette coterie, avait au contraire augmenté
rirritation et Tanimosité des ennemis du duc : on éclatait en récriminations contre lui, l'accusant d'avoir contribué à la catastrophe. C'était d'ailleurs la mode de se rendre responsables les uns des autres de la chute du trône honovrien. Les propos qu'on tenait sur son compte lui furent rapportés, probablement grossis et aggravés selon l'usage. Le duc Bernard avait des raisons de croire que le principal auteur de ces bruits diffamatoires était un ex-officier hanovrien, le comte Wedel, qui remplissait auprès du roi l'office d'aide de camp.
Pour couper court à tous ces commérages venimeux, le duc Bernard résolut de provoquer son prétendu diffamateur. Quelques jours avant la fatale rencontre, j'étais allé voir le duc à la caserne d'artillerie, où il logeait; j'avais beaucoup de plaisir à causer avec ce gentilhomme d'un si grand talent et qui avait acquis une instruction hors ligne. Il m'entretint des abus qui disloquaient l'armée autrichienne et m'expliqua tout un plan de réformes qu'il avait élaboré; quelquesunes de ses idées ont été appliquées dans la suite. Il me parla également de l'animosité à laquelle il était en butte dans l'entourage du roi, mais il était impossible de deviner sous le ton léger et enjoué qui lui était habituel, qu'il venait de prendre une résolution dont les conséquences allaient être si graves.
Le lendemain ou un jour plus tard, le duc écrivit au comte Wedel une lettre conçue en termes tellement insultants qu'il était impossible de se méprendre sur les intentions de son auteur.
Pour éviter un duel, il eût fallu une rétractation formelle de la part du duc, et [son caractère excluait tout à fait une semblable hypothèse.
Le comte Wedel se trouva très embarrassé; il avait le duc Bernard en très grande estime, et c'est bien à tort que celui-ci avait attribué au comte les propos désobligeants dont il se plaignait.
Un duel offrait une foule d'inconvénients. Comment le comte Wedel, aide de camp du roi, se battrait-il avec un parent de son souverain ?
Un personnage de la suite du roi George, qui jouissait de la bienveillante hospitalité autrichienne, risquerait-il de tuer un des meilleurs officiers de l'armée impériale et royale?
Pourtant il était absolument impossible de ne pas relever une lettre écrite dans des termes très blessants et qui atteignaient directement l'honneur de M. de Wedel. Celui-ci prit le parti de soumettre le cas au roi lui-même. Il lui lut la lettre, en le priant de prononcer, car il ne pouvait reconnaître de meilleur juge en matière d'honneur.
— Avant d'être roi, répondit le souverain dépoa-
sédé, je suis soldat et gentilhomme; je déplore amèrement une rencontre qui pourrait me coûter un parent que j'affectionne ou un serviteur fidèle que j'estime, mais ici elle est devenue indispensable. Comte de Wedel, non seulement vous pouvez, mais vous devez vous battre.
En sortant du cabinet royal, le comte envoya deux de ses amis chez le duc Bernard.
Le duel eut lieu le 17 février.
Leduc reçut une balle en pleine poitrine; la mort fut instantanée. L'affaire fît tant de bruit que le comte Wedel fut obligé de quitter immédiatement TAutriche. Le roi perdit à la fois le parent et le serviteur : le comte Wedel ne revint pas à Hiettzing.Cet événement affligea profondément George V; pendant plusieurs jours, il fut en proie à une insurmontable prostration. Il me dicta une sorte de résumé de l'affaire; mais plus tard, il évita toujours d'en parler.
Sur ces entrefaîtes l'hiver s'était écoulé; nous étions au printemps, et mon départ se trouva encore retardé par une fluxion de poitrine qui me cloua au lit. Au commencement d'avril, j'étais à peine convalescent et j'aspirais à me reposer, quand l'affaire du Luxembourg surgit soudain et mit toute l'Allemagne du Nord en émoi.
Le gouvernement prussien affectait d'observer la
42 DE SADOWi. A SEiyAN
plus grande réserve, mais il était facile de deviner qu'il s'opposerait à Texécution du contrat de vente passé entre le roi de Hollande et Tempereur Napoléon.
D'un jour à Tautre la guerre pouvait éclater.
Le roi insista pour que je me rendisse à Paris sans retard.
Je partis enfin; ma famille dont j'étais séparé depuis plusieurs mois, m'attendait à Strasbourg.
Paris en 1867. — Toul à la gaerre. -^ Visite aa marqais de Houstier^ ministre des affaires étrangères. — Il me présente au comte da Sainl-Vallier. — Longue conversation avec ce diplomate. — La question hanovrienne « mise dans' le tiroir ». — Les partis à la cour de Napoléon III. — M. Rouher. — H. de Gollz. — Les m&« récfaaux. — Napoléon III.
En avril 1867, lorsque je mis le pied sur Tasphalte parisien et que je m'installai provisoirement à l'hôtel de Bade, en plein boulevard, au centre du mouvemeut, tout le monde était à la guerre. L'affaire* du Luxembourg (dont j'aurai occasion de parler avec plus, de détails bientôt) était entrée dans sa période aigiia; le sentiment français se révoltait à cette idée que la Prusse pouvait opposer son veto à un traité décisif, négocié entre le cabinet des Tuileries et le roi de Hollande.
Seuls, les journaux du gouvernement s'imposaient une certaine réserve dans l'expression de leur pensée. Mais an fond les organes officiels poussaient à la guerre aussi bien que les feuilles indépendantes qui n'ayant.
■tiJhiifciAiiii-
pas de retenue à observer, chauv misaient à plaisir et ne rêvaient que plaies et bosses. L'opposition systématique de Textrème gauche qui poursuivait quand même la chute de Tempire, blâmait, il est vrai, la manière dont la cession ou plutôt la vente du Luxembourg à la France avait été faite; elle criait à l'immoralité et à la violation du droit d'un petit peuple dont on vou-. l^it disposer comme d'un troupeau, mais au fond les républicains sentaient également que le duel entre la France et la Prusse s'engagerait tôt ou tard. Ils craignaient seulement qu'une victoire sur le Rhin ne consolidât, et pour longtemps, le despotisme impérial.
Parmi les masses, la guerre avec la Prusse était des plus populaires ; dans les cabarets d'ouvriers, comme dans les salons, dans les bureaux de rédaction, dans les cafés politiques, partout on ne parlait pas d'autre chose que des éventualités de la future campagne ; on citait les généraux chargés du commandement, des différents corps de troupe ; on discutait les plans de campagne en supputant le temps qu'il faudrait aux armées françaises pour arriver à Berlin, car le succès n'était douteux pour personne.
Dans les casernes l'enthousiasme était à son comble; dans les mess d'officiers on trinquait à la victoire et des chants guerriers et goguenards à la fois, comme, le troupier français sait les improviser, retentissaient dans.
lés chambrées. Peut-être les négociants et les industriels qui attendaient avec impatience Touverture de l'Exposition, ne partageaient-ils pas au fond cet engouement belliqueux dont les conséquences pouvaient être désastreuses pour la prospérité nationale; mais Tanimosité contre la Prusse était telle qu'ils n'osaient guère faire montre de sentiments qu'on eût considérés comme antipatriotiques.
Le fait est que Tardeur guerrière était plus forte en avril 1867 qu'en juin 1870 à la veille des hostilités.
C'est qu'en 1867 on subissait encore toute brûlante la première impression de l'humiliation de Sadowa, tandis que trois ans plus tard les griefs s'étaient calmés, Sadowa était presque oublié ; il fallut une agitation toute factice et tout artificielle pour exciter à nouveau le sentiment public contre l'Allemagne.
Mais à l'époque où je débarquai à Paris, la haine de la Prusse et le désir de la guerre étaient des sentiments tout à fait populaires, tout à fait naturels.
Je ne pouvais venir plus à propos pour jeter do l'huile sur le feu et tirer parti de la situation en faveur du prince que je servais.
Sans perdre de temps, le lendemain de mon arrivée, je commençai mes fonctions. Tout d'abord il fallait remettre à qui de droit la lettre du roi George m'aiccréditant en qualité d'ambassadeur.
46 DE SADOWA A SBDAN
Je regrette vivement de n'avoir pu retrouver dans mes papiers le texte même de cette lettre; le message, autant qu'il m'en souvient, était conçu en termes diplomatiques très heureusement choisis. Le roi se préoccupait à la fois de sauvegarder entièrement sa dignité et d'éviter toute atteinte aux convenances internationales que Napoléon III était tenu d'observer envers tout le monde.
Sans m'accréditer formellement, le roi informait l'empereur que jusqu'à nouvel ordre je résiderais à Paris, et que s'il voulait bien reporter sur moi sa gracieuse bienveillance, il considérerai cet acte comme une preuve nouvelle et très précieuse de l'amitié qu'il lui avait toujours témoignée.
Le roi avait ajouté que, serviteur fidèle et dévoué de sa maison, j'étais au courant de toutes les affaires concernant la dynastie guelfe et que par conséquent je pouvais fournir à Sa Majesté, les renseignements les plus complets et les plus exacts, de même que je transmettrais fidèlement à mon maître les désirs et les conseils que l'empereur voudrait faire parvenir à Hietzing.
J'étais donc tout ce que le gouvernement français voudrait que je fusse, plénipotentiaire s'il suivait l'esprit de la lettre du roi, simple particulier s'il ne tenait ' pas compte des vœux discrètement mais clairement exprimés dans ce message. D'ailleurs, pour donaerune
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idée de ma situation délîeate, il me suffira de rappeler avec quels papiers j'étais entré en France.
Je ne pouvais pas me servir d'un passeport hanovriea puisque la France ayant reconnu la Confédération de rAllemagne du Nord, y compris l'annexion du Hanovre, la signature du comte Platen n'avait plus aucune valeur à la frontière. Je ne voulais et ne pouvais, cela, va sans dire, réclamer up passeport à la chancellerie de la Wilhelmstrasse à Berlin. Pour trancher la quesr-. tion, le roi se souvenant qu'il était aussi prince du sang* de la Grande-Bretagne et d'Irlande, demanda un passe.port anglais pour « un serviteur attaché à sa personne ». :
Lord Blomfield, ambassadeur de la reine Victoria à. Vienne, me délivra un pasiseport diplomatique anglais, que l'ambassadeur de France, M. le duc de Gramont, revêtit également d'un visa diplomatique. Aucune nationalité n'était indiquée sur cette pièce; je n'étais .ni Hanovrien, ni Prussien, ni Anglais ; j'étais un Heimatlose (i) placé sous la protection diplomatique de. r Angleterre et de la France. La nature même de mon. passeport me donnait droit à tous les égards et à tous . les privilèges accordés aux plénipotentiaires. . ,
. Cette situation ambiguë et fausse ne laissait pas de , me causer de grosses préoccupations. . /
(i CTest-à-dire sans patrie.
48 DE SADOWÀ A 8EDAN
Sans doute, mon mandat était de fomenter Thostilité de la France contre la Prusse, de pousser à la guerre, d'obtenir des secours pour l'agitation quasi-révolution- Baire que les amis de la dynastie déchue entretenaient dans le Hanovre, mais ce mandat ne pouvait réussir qu'à la condition de travailler avec discrétion et mystère.
Je devais surtout éviter toute démarche qui pourrait motiver une interpellation diplomatique du cabinet de Berlin au cabinet des Tuileries. Aussi bien le gouvernement impérial que le roi George, mon maître, aui-aient été en droit de me reprocher mon imprudence, et des deux côtés je n'aurais récolté qu'un blâme sévère.
Et pourtant il fallait agir, il fallait me comporter comme le représentant dévoué du roi George et de la cause hanovrienne.
Tout en ne négligeant rien de ce qui pouvait servir cette cause, je résolus de m'observer beaucoup, de peser toutes mes paroles et de conserver en public un air souriant et plein de détachement, qui éloignât toute idée de conspiration. Il ne me fallait pas une grande . perspicacité du reste pour m'apercevoir à certains, indices, aux allées et venues de certains personnages, i|Ue j'étais surveillé de près j;out aussi bien par Tarnbassade prussienne que par la police française.
Ma première visite fut pour le marquis de Moustier.
DE SABOWA A SEDAN 49
Il me reçut avec la politesse courtoise d'un véritable genlleman ; mais quand je voulus aborder l'objet de ma mis^on, il se mit sur la défensive. Du reste, je m'y attendais un peu, ayant appris depuis mon arrivée ici que la versatilité d'esprit de Napoléon III faisait pencher la balance tantôt pour, tantôt contre la Prusse.
— Soyez persuadé, me dit le marquis de Moustier, que nous ferons tout notre possible pour que votre séjour à Paris soit agréable. L'empereur a une grande affection et une vive estime pour l'infortuné roi George; il considère comme un devoir de bien accueillir son représentant, mais avant que Sa Majesté vous reçoive, je dois prendre ses ordres. Jusque-là, vous pourriez vous entretenir, mais à titre officieux^ des affaires qui vous intéressent, avec le comte de Saint- Vallier, mon chef de cabinet. Je vous mettrai en rapport avec lui.
C'est de cette façon que je connus le diplomate distingué destiné à remplir plus tard les fonctions si délicates et si importantes de plénipotentiaire français au quartier général de l'armée d'oocupation et d'ambassadeur de la République à Berlin.
Quand M. de Moustier nous eut présenté l'un à l'autre et que je pris congé du ministre, M. de Saint- Vallier m'invita à me rendre dans le spacieux salon donnant sur le quai d'Orsay et qui lui servait de cabinet de travail.
A cette époque le comte était encore un jeune homme de belle prestance ; sa tournure, son maintien, la finesse de ses traits, tout dénotait Thomme de vieille racer, de souche aristocratique.
Les Saint- Vallier ont pris part à la croisade sous Godefroy de Bouillon. Par tradition de famille autant que par sentiment personnel, le comte était légitimiste; mais en même temps, ou plutôt a vaut tout, il était Français, et d'après son opinion, les représentants des anciennes familles devaient consacrer leurs talents, leur prestige et leur activité au service du pays et non pas bouder inutilement dans quelque coin. Comme son chef, le marquis de Moustier, comme le duc de Gramont, ambassadeur de France à Vienne et plusieurs autres, M. de Saint-Vallier ne croyait nullement renier ses sympathies ou trahir son prince exilé en servant l'Empire qui était alors à ses yeux le seul gouvernement capable de donner à la France la force à l'extérieur et la prospérité au dedans (1).
M. de Saint- Vallier me parla sans réticence ; . '
— Sadowa, me dit-il, a frappé la France en plein' cœur* Un gouvernement français quel qu'il soit doit travailler à réparer cet accroc fait à l'honneur national ;
(l) Depuis H. de Saint-Vallior a servi avec autant d'habileté et de dévouement la* République ; il est même permis de supposer ^u'iL s'y est rallié sans arrière-pensée. • **
et un régime tel que Tempire, fondé sur la gloire et la réputation militaire de la France, est absolument obligé de rétablir promptement notre prestige et d'effacer rhumiliation subie. C'est pour cela et non parce que nous voulons annexer un territoire, que la question du Luxembourg a été soulevée. La cession de cette province n'est d'ailleurs que le premier jalon pour arriver à une union douanière et politique, c'est-à-dire à une sorte de protectorat s'étendant sur la Belgique et la Hollande. Je souhaite que nous puissions réaliser nos vues par des volés pacifiques, mais s'il le faut, nous aurons recours aux armes afin de rétablir notre autorité en Europe et montrer qu'une éclipse passagère ne peut signifier l'abandon du grand rôle joué par la France.
« Le moment actuel serait admirablement choisi pour pousser les choses à l'extrême et provoquer une rupture (1).
(1) Ces appréciations démenties par les événements, trois ans plus tard, pouvaient avoir leur raison d*étre en 1867. On aurait tort aujourd'hui de mettre en doute la perspicacité de M. de Saint- Vallier. U ne faut pas oublier que si rAUemagne du Sud, contrairement aux prévisions de la diplomatie française, a marche en masse avec la Prusse en 1870, c*est d'abord parce qu'en trois années la propagande bismarckienne, aidée par le fonds des reptiles, avait fait d'immenses progrès et surtout à cause, de la façon maladroite et provo* catrice avec laquelle l'affaire, a été engagée par le gouvernement impérial. La France luttant franchement pour contrebalancer par des annexions de territoire, les annexions de la Prusse, était dans son
« Le sentiment national est surexcité, il faudrait.peu de chose pour Tenflammer tout à fait; le maréchal Niel a achevé la réorganisation de Tarmée; d'autre part l'Allemagne du Sud est hostile à la domination prussienne. La Confédération du Nord ne repose sur aucune base solide, et il suffirait d'un coup d'épaule pour renverser ce fragile édifice.
« Si nous déclarons la guerre à la Prusse à cause du Luxembourg, continua M. de Saint- Vallier, l'Allemagne du Sud refusera de marcher derrière le roi Guillaume et la mobilisation rencontrera de grosses difficultés dans les provinces annexées qui sont minées par une agitation souterraine .
— Nous sommes d'accord, monsieur le comte, répondis-je, et puisque vous avez bien voulu me parler franchement, je ferai de même. Oui , le roi George de Hanovre que je représente n'a d'autre but, d'autre préoccupation, que de reconquérir son royaume, il .ne négligera aucun moyen, il profitera de toutes les occasions. Or, la meilleure, Tunique, c'est la guerre entre la Prusse et la France, guerre qui, selon les idées du roi, est inévitable et absorbera toutes les forces de la
rôle historique. Napoléon III et rimporatrice Eugénie cherchant noise zu roi Guillaume à cause de la candidaiure HohenzoUern qui n'exis- ^ tait plus, déplacèrent la question et s'aliénèrent toutes les sympathies. (Note du traducteur,}
Di: SADOWA X SEDAN 53
Prusse. Je ne pois que partager les idées de mon maître en ce qui touché l'imminence de la guerre, car jamais la Prusse ne consentira à Tannexion du Luxembourg à moins d'y être contrainte par la force.
— Je ne suis pas de votre avis, me répondit M. de Saint- Vallier. Je crois au contraire que la Prusse finira par céder. Elle a toutes les raisons pour éviter la guerre. Mais en tout cas le gouvernement français ne faiblira pas ; si la guerre éclate, nous sommes prêts à la faire avec honneur.
— Alors, monsieur le comte, dis-je, soyez persuadé que le jour où le gant sera jeté à la Prusse, le roi adressera un appel chaleureux à ses Hanovriéns ; il ordonnera à toute la population de se réunir pour être équipée et armée sur un point qui sera désigné ultérieurement.
— Et vous croyez que cet appel sera entendu?
— Sans aucun doute ; dans certaines classes, parmi les mécontents comme il en existe partout , il y a eu peut-être des défections ; mais la grande majorité de la jeunesse hanovrienne est restée attachée à son prince légitime et lui obéira exactement. Nous parviendrons à réunir sous notre drapeau une troupe aussi forte et aussi brave que la célèbre légion anglo-allemande qui a pris part avec tant d'éclat aux grandes guerres contre le premier Empire. C'est 10 à 12,000 hommes que nous pouvons mettre en campagne, sans compter les em-
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barras intérieurs très sérieux que Tattitude du Hanovre créera à la Confération.
— Mais, reprit M. de Saint- Vallier, comment c^te troupe sera-t-elle commandée, armée et équipée?
— Le roi, mon maître, n'a pas encore les armes à sa disposition, il manque également jusqu'à nouvel ordre de fonds suffisants pour faire face personnellement à d'aussi grandes dépenses. Le roi compte sous ce rap-i port sur le concours financier du gouvernement impérial. Il s'engagerait à rembourser ces avances après la conquête de son royaume. Le roi désire aussi commander en personne la légion hanovrienne. Permutez-moi de vous faire remarquer, monsieur le comte, ajoutai-je, qu'un corps auxiliaire allemand commandé par un roi allemand donnerait à la France un appui moral des. plus précieux. Il ne serait plus permis de dire en effet que la France fait la guerre à la nation germanique pour satisfaire ses goûts de conquête. D'ailleurs le roi ne s'aurait s'allier avec l'empereur si la guerre avait pour but d'enrichir la France des dépouilles de l'Allemagne ; il se bornerait en ce cas à tirer profit de la confusion que l'état de guerre ne manquera pas de produire pour tâcher de retrouver son trône et de con^ tribuer au rétablissement du système fédératif. L'intérêt même de la France exige que la guerre ne soit pas une guerre de conquête; annexer telle ou telle pro-
DE SADOWA A SEDAIi 5&
vince pour un espace de temps plus ou moins long, ce serait l'état de guerre permanent entre la France et l'Allemagne; la paix ne serait plus qu'une trêve (1).
« Si l'Empereur donne au roi de Hanovre l'assurance qu'il ne poursuit pas en Allemagne une politique de démembrement, le roi est prêt à conclure une alliance formelle avec la France et j'ai pleins pouvoirs pour en discuter les conditions. »
Le comte de Saint- Vallier répondit très logiquement à cette ouverture directe :
— Je ne voudrais pour rien au monde que vous vous fissiez des illusions; il se peut, je le répète encore, que les choses s'arrangent à l'amiable. Si, cependant, la guerre devait éclater, il est certain que la coopération du Hanovre serait on ne peut plus précieuse. Les détails ne pourront être réglés que plus tard, lorsque le plan de campagne aura été définitivement arrêté. La France ne fera aucune difficulté pour avancer les fonds nécessaires à l'armement de la légion hanovrienne, mais pour aujourd'hui — telle fut la conclusion de M. de Saint-Vallier — ^pour aujourd'hui, la question hanovrienne est de celles qu'il faut reléguer dans un tiroir fermé à clé pour l'avoir toujours sous la main. Et si les circonstances l'exigent, il faudrait l'y laisser. C'est là,
(1) M. G. Meding aurait pu ajouter que sou raisonuemont s'applique à merveille à rAUacc- Lorraine. (Note du traducteur.)
j'en conviens, une situation pénible pour vous, mais c'est la seule qui réponde à l'intérêt français ; or nous ne saurions obéir à d'autres considérations que cellelà. Le roi fera bien de se préparer en secret et sans exciter d'ombrage, afin qu'au moment décisif il nous offre le plus d'avantages possibles. Pour ce qui est du but de la guerre, je suis d'accord avec vous, la France doit renoncer aux conquêtes, et je crois que l'empereur partage entièrement cet avis.
Une personne très au courant de tout ce qui se passait alors à Paris m'avait très vivement engagé à voir également M. Drouyn de Lhuys, ancien ministre des affaires étrangères. La haute expérience de cet homme d'État et sa dignité de membre du conseil privé de l'empereur lui donnaient une réelle influence sur la marche de la politique française, bien qu'il ne fût plus appelé à la diriger. M. Drouyn de Lhuys n'avait pas des motifs personnels d'animosité contre la Prusse comme M. dé Moustier qui avait gardé de mauvais souvenirs de son ambassade à Berlin en 1857. Il avait été compromis dans l'affaire du vol des dépêches du lieutenant Teschen (1) et dans une autre aventure plus intime.
M. Drouyn de Lhuys envisageait la situation uniquement au point de vue politique. Il la regardait du
(1) Voir pour les détails do ce curieux épisodo la Police secrète prussienne^ page 109.
haut de la grandeur de la France avec beaucoup d'impartialité et de justesse.
Au lendemain de Sadowa, M. Drouyn de Lhuys, alors ministre, était d'avis que le gouvernement impérial devait imposer sa médiation aux belligérants pour montrer qu'aucun changement important ne pouvait s'effectuer en Europe sans le consentement du cabinet des Tuileries. Il était parvenu à mettre l'empereur de son côté, et, dans un mémorable conseil tenu à Saint- Cloud à la fin de juillet 1866, l'envoi d'une forte armée d'observation sur le Rhin avait été décidé.
Mais en moins de vingt-quatre heures, l'empereur influencé par M. Rouher, partisan du laisser faire en politique étrangère, et par M. de Goltz, qui prêchait pour son saint, avait totalement changé d'avis. Les mesures projetées furent abandonnés, et le Moniteur^ qui devait insérer une note et des décrets dans le sens de la politique adoptée la veille, reçut contre-ordre au dernier moment.
Vivement irrité, M. Drouyn de Lhuys avait donné sa démission. Les journaux étrangers hostiles à l'Empire lui attribuèrent même une parole échappée dans un moment de colère contre M. Rouher : t Cet hommelà nous déshonore ! » se serait-il écrié dans le salon du ministère, en se retirant.
Eh bien, ceux-là se seraient trompés qui auraient
cru voir en M. Drouyn de Lhuys Thomme de la guerre à outrance et Tennemi irréconciliable de la Pi*usse^
Dans l'entretien que j'eus avec lui, il blâma très vivement toute Taffaire du Luxembourg, selon lui mal conçue et encore plus mal conduite. Je n'eus pas besoin d'insister sur l'intention bien arrêtée de la Prusse de ne permettre à aucun prix la cession de cette province. M. Drouyn de Lhuys en était persuadé et il croyait que la France serait forcée de choisir entre une nouvelle retraite ou la guerre que, selon son opinion, elle ne pouvait pas faire en ce moment.
— Après Sadowa, fît-il, une démonstration militaire comme celle que j'avais proposée, aurait suffi pour en imposer au roi Guillaume ; mais aujourd'hui les chances d'une campagne sont douteuses, et avec un empereur physiquement affaibli, avec un prince impérial encore enfant, il serait criminel d'engager la partie sans être sûr de la gagner. L'empereur se fait des illusions sur sa puissance, il croit que la Prusse aura peur et cédera. Le peuple français est aujourd'hui dans la position d'un homme qui, après avoir reçu une insulte^ a évité un duel et qui voudrait tirer son épée pour que l'on voie qu'il en a une. L'empereur a encore le tort de se laisser influencer par le courant, non pas de l'opinion, mais du sentiment public.
« L'année dernière nous avions le l)eau rôle pour
nous ; nous pouvions nous poser en défenseurs des traités reconnus et sanctionnés par l'Europe entière; toutes les puissances nous auraient prêté leur appui ; maintenant au contrair(% c'est nous qui nous avisons de rompre les liens qui, en vertu de conventions internationales universellement reconnues, attachent le Luxembourg au roi de Hollande.
€ Nous blessons le sentiment public et nous inquiétons l'Europe. Dans ces conditions, nous ne rencontrerons pas d'alliés; et sans alliances la guerre est impossible ou du moins bien risquée.
« Que Ton s'occupe donc tout d'abord de rechercher et de conclure des alliances, que l'on rallie à la cause française l'Autriche et l'Italie : alors je serai le premier à conseiller à l'empereur de faire la guerre, car je reconnais qu'il faut une rci)aration pour le préjudice que nous a causé la bataille de Sadowa. »
Je vis à différentes rei)rises M. Drouyn de Lhuys et toujours il me parla avec le même bon sens et le même sang-froid, et je garde encore aujourd'hui le meilleur souvenir des excellentes et cordiales relations que nous avons entretenues pendant plusieurs années.
Il était inutile de chercher à voir le ministre d'État, M. Rouher. Cet ex-avocat, natif de l'Auvergne, qui avait fa carrure massive et les allures pesantes de ses compatriotes appelés à des fonctions moins distinguées
que celle qu'il remplissait dans le gouvernement impérial, était d'avis qu'il fallait reconnaître sans arrièrepensée tout ce qui s'était accompli en Allemagne et éviter soigneusement toute cause de conflit avec la Prusse. M. Rouher avait toujours sous les yeux l'exemple de Napoléon T' contraint d'abdiquer en 1814 et renversé après Waterloo ; sa sollicitude pour la dynastie s'effrayait à l'idée des conséquences qui pourraient résulter d'une grande bataille perdue. Selon M. Rouher, il fallait songer à la vacance du pouvoir qui pouvait se produire prochainement et concentrer vigoureusement toutes les forces du gouvernement sans être menacé ou distrait par des préoccupations extérieures.
Aussi dans la question du Luxembourg, le ministre d'État, qu'on appelait alors le vice-empereur, déconseillait toutes les mesures qui auraient pu conduire à une issue violente.
M. de Goltz était alors ambassadeur de Prusse à Paris. De petite taille, presque contrefait, l'ambassadeur prussien avait la tète fine et rusée d'un véritable diplomate de l'ancienne école. Il rappelait les vieux renards que Scribe a mis dans ses comédies.
L'envoyé de M. de Bismarck déployait le plus grand zèle et savait recourir au besoin à toutes les roueries de son métier. Il était au courant des divisions qui régnaient dans l'entourage de l'empereur et soigneuse-
ment instruit des désaccords qui se produisaient parmi les ministres, chaque fois que les affaires dq Prusse étaient sur le tapis.
Il en profitait admirablement. Quand M. le marquis de Moustier, Thomme de la guerre, lui avait refusé quelque chose ou ne l'avait pas très bien reçu, le petit comte ne se décourageait pas. Il se faisait conduire de Tautre côté du pont, il allait au quai d'Orsay, au Louvre, et il finissait la plupart du temps par obtenir gain de cause chez M. Rouher, très flatté d'être consulté comme arbitre dans une question de haute politique internationale. S'il le fallait, M. de Goltz trouvait moyen de s'insinuer jusqu'auprès du souverain lui-même, et bien souvent M. de Moustier apprenait que l'empereur avait révoqué ou désavoué ce que le ministre des affaires étrangères avait fait la veille par l'ordre de Napoléon III (1).
A côté des diplomates belliqueux comme M. de Moustier, il y avait le groupe des maréchaux et des généraux qui demandaient la guerre, sans phrase, Ceux-d
(1) Dans un moment d'expansion, au cours de ces repas de Versailles dont M. Busch a été le Dangeau, M. de Bismarck parlant du comte de GoUz qu'il n'aimait pas et avec lequel il avait eu de petites discussions à la d'Arnim, disait qu'il s'amourachait toujour» de la femme du souverain auprès duquel il était envoyé. La vérité est que l'empressement galant et par cela même assez comique que le diplomate prussien témoignait à Timpératrice Eugénie faisait «otK rire les gens des Tuileries.
étaient certains de la victoire; ils ne voulaient qu'âne chose : marcher à Tennemi le plus vite possible. Il ne fallait pas laisser à la Prusse le temps de se préparer davantage, il fallait au contraire profiter du vif mécontentement qui régnait dans les provinces annexées.
Au milieu de toutes ces opinions diverses et contradictoires, se mouvait Napoléon III, somnolent, indécis, taciturne. Il avait été gravement malade dans le cours de Tété de 1866 et peut-être Tattitude passive de la France était-elle due en grande partie à cette circonstance imprévue. Enfin, une cure à Vichy et une diète sévère lui avaient rendu la santé, mais il n'avait pas retrouvé son élasticité d'esprit et sa promptitude de décision. Il laissait croire à chacun qu'il était de son opinion, sans se prononcer définitivement; pourtant, un moment, il sembla prêter attentivement l'oreille au parti de la guerre. A cette époque, l'opinion publique croyait à des batailles prochaines et jetait feu et flamme.
J'eus l'occasion de me convaincre personnellement de l'indécision de l'empereur.
Je savais que l'attitude à garder envers moi avait été l'objet d'une discussion dans le conseil des ministres. Comme je m'y attendais, le ministre d'État s'était énergiquement opposé à toute reconnaissance de mon caractère diplomatique. La Prusse aurait envisagé cette reconnaissance comme une rupture entre les deux pays.
Les partisans de la guerre, au contraire, et notamment les généraux dont l'avis avait été demandé, estimaient à un haut degré le concours militaire du Hanovre. II fiâllait dès à présent assurer les avantages d'un tel concours en traitant le représentant du roi George sur le pîed de plénipotentiaire d'une puissance amie.
L'empereur leva la séance sans annoncer à quel parti il s'arrêtait.
Peu de jours après, je vis arriver chez moi un officier d'ordonnance de l'empereur avec qui j'étais en rapport, M* le baron de Vatry, qui m'annonça, en me félicitant vivement, que l'empereur, très irrité desobstacles que l'affaire du Luxembourg rencontrait à Berlin, avait décidé de recevoir mes lettres de crédit et de m'accueillir en ambassadeur.
Je m'attendais donc à recevoir d'un moment à l'autre la lettre d'audience me fixant le jour et l'heure, quand tout fut remis en question.
• Au lieu de voir l'empereur, je fus prié par M. de Saint- Vallier de me rendre au ministère des affaires étrangères.
Le marquis de Moustier me dit qu'il était chargé par Sa Majesté de m'exprimer tous ses regrets de ce que les circonstances politiques né lui permettaient pas de mé recsévoir personnellement; qu'une telle démarche pouvait créer des malentendus, etc. L'empereur m'invitai
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à remettre au marquis de Moustier la lettre dont j'étais porteur ; le marquis s'empresserait de la faire parvenir à son adresse.
Je répondis que l'intention du roi George n'était nullement de susciter des embarras politiques à l'empereur des Français ; qu'il acceptait la forme que Sa Majesté avait bien voulu choisir et que l'essentiel, pour mon maître, c'était de continuer les bonnes relations avec l'empereur et de l'informer de tout ce qui intéressait la maison de Hanovre.
Le ministre répondit à son tour que, si l'empereur ne pouvait admettre en ce moment une représentation officielle de la dynastie guelfe, il serait heureux toutefois d'entretenir des rapports avec le représentant personnel du roi et qu'il saisirait avec empressement toutes les occasions qui s'offriraient de témoigner à S. M. George V son bon vouloir et son dévouement.
M. le marquis ajouta que, au point de vue du droit international, l'admission du représentant privé d'un souverain déchu ne pouvait causer aucun ombrage.
Ainsi, c'était bien décidé, je n'avais pas de caractère diplomatique, mais on voulait bien m'accueillir comme chargé d'affaires personnelles du roi; la question hanovrienne était « enfermée dans le tiroir » .
Je ne désespérais pas de la faire t sortir » un jour ou l'autre, et en prévision de cet événement, j'organi-
sai les bureaux de la légation hanovrienne telle qu'elle existait avant l'annexion, dans le même local et souâ la direction d'un chancelier qui depuis des années était l'âme de la mission.
Le jour où l'on s'aviserait de reconnaître mon caractère diplomatique, la légation fonctionnerait selon toutes les règles.
Du reste, je n'ai eu qu'à me louer des procédés dû ministre à mon égard.
Les autorités avaient reçu l'ordre de me traiter comme un membre du corps diplomatique; je recevais librement les journaux étrangers (1) qui étaient alors soumis à une censure rigoureuse, et le télégraphe expédiait toutes mes dépèches chiffrées. Pendant l'agitation causée par la question du Luxembourg qui aboutit non pas à la guerre mais à la conférence de Londres, à la neutralité et au démembrement de la vieille forteresse, je dus faire les plus grands efforts pour me tenir au courant des événements non pas au jour le jour, mais d'heure en heure, et envoyer à Hietzing des renseignements exacts.
Gomme je l'ai déjà dit, la Situation qui ne devait paraître que le 1*' juillet, devança la date de cette pu-
(1) L« Times j la GjzeUe de Cologne et d'aatros grandoj feuilleâ élaienl retenues à la poste quatre ou cinq fois par semaine.
blîcation; voici la lettre que m'adressa à ce sujet le comte Platen.
Hietzing, le 10 avril 1861.
« Mon cher conseiller,
« Notre ami de Paris (M. Hollander) m'a fait demander par Hattensaûer (1), l'autorisation de faire paraître la Situation immédiatement au lieu d'attendre' le !•' juillet. Les raisons qu'il met en avant me semblent très justes.
« Après la déclaration de guerre, le journal ne sauî^it nous rendre de grands services, tandis qu'avant la guerre il peut nous devenir très précieux.
« J'ai présenté un rapport au roi en l'engageant à accorder- l'autorisation demandée, toutefois en recommandant que le nom du véritable propriétaire reste* secret. Le temps n'est pas encore venu de nous poseï^ ouvertement en ennemis de la Prusse, et le journal peut rendre de grands services avant que tout le monde' sache à qui il appartient.
« La Situation peut attaquer la Prusse et défendre les princes allemands détrônés sans passer pour être l'organe officieux du roi. Mais en voilà assez, je sais
(1) Le chancelier de la légadoQ du Hanovre.
DE SADOWA A SEDAZf 6T
que vous partagez mon avis là-dessus et que je n'ai pas besoin d'entrer dans de longues explications. « Ayez la bonté d'avertir notre ami et agréez, ctCw
« Votre dévoué.
« Platen Hallermund. »
Quelques jours plus tard, la Situation était en vente dans lès kiosques de Paris, et le lendemain de l'apparition du premier numéro, il n'était question que de la violence de sa polémique contre la Prusse.
Le journal fit un grand tapage, et comme j'avais déjà accès dans la plupart des feuilles du gouvernement, je fus, grâce à la Situation, introduit de plein pied dans le monde de la presse.
Peu de temps après mon arrivée à Paris, je reçus la visite d'officiers hanovriens qui avaient refusé de servir la Prusse et qui tenaient à se mettre au courant des intentions du roi en vue de la guerre prochaine.
Ces messieurs affirmaient qu'une grande agitation régnait dans le pays; que tout le monde demandait à marcher. Il suffirait d'un mot, d'un seul mot du roi pour décider toute la jeunesse à franchir la frontière afin de se former et de s'organiser tout comme la c légion anglo-allemande » au début de ce siècle.
Je répondis à ces officiers que le roi était obligé de
68 DE SADOWA A &EDAN
compter sur le concours financier de la France pour ses armements et que ce concours se manifesterait seulement lorsque le moment d'agir serait venu. Je pris sur moi d'annoncer à ces messieurs comme probable rémigration prochaine des jeunes gêna qui devaient faire partie de la légion.
Je m'empressai aussi d'écrire à Vienne au comte Platen afin de lui demander des instructions précises pour le cas où je serais de nouveau interpellé sur la nature de notre coopération à la guerre entre la Prusse et là France.
Le comte Platen me répondit :
€ Mon cher conseiller,
€ Je vous envoie sous- ce même pli les instructions détaillées que vous désirez ainsi que les indications générales dont vous connaissez déjà l'esprit. A mon avis, la plus grande difficulté — pour le cas où la France ferait appel à notre concours militaire — c'est de trouver l'argent nécessaire à l'achat des armes et au transport des légionnaires du Hanovre jusqu'au point de concentration convenu. Puis il y a aussi l'entretien de l'armée. Sans cela, il est impossible d'obtenir un résultat, et cet argent nous ne l'avons pas, du moins en quantité suffisante. Mais même en supposant que la fortune privée du roi déposée à Londres suffise.
qui est-ce qui voudrait prendre sur lui la responsabilité de réduire la famille de notre souverain à la mendicité en cas de non-réussite ? Oui, nous pouvons rendre de grands services à la France, mais à la condition qu'elle nous avance les fonds nécessaires.
« Il y a une autre difficulté. Les jeunes gens destinés à former la légion devront quitter le Hanovre en temps utile, avant que la Prusse prenne des mesures pour les retenir.
« Mais pour cela aussi, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Vous savez où nous en sommes et je suis sûr que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir. Je persiste à croire en ce qui concerne la Situation^ qu'il ne faut pas nous découvrir trop tôt et qu'il n'est pas nécessaire de crier sur les toits que le journal appartient au roi de Hanovre.
« Tout à vous.
« Platen-Hallermund. »
Je me servis des pièces que m'envoyait M. de Platen pour rédiger un mémoire sur la participation du Hanovre à une guerre franco-allemande.
Peu de jours après, l'aide de camp du roi, le major D..., arriva à Paris pour traiter toutes les questions militaires et s'entendre à ce sujet avec le ministre de la guerre et les autorités françaises.
La mission mililaire du major de Duriag. — L'émigration hanovrienne, — Difficultés de faire sortir du territoire de Tex-royaume les hommes en état de porter les armes. — Les traditions de la « King (ierman-Légion ». — La situation s'accentue. — Négociations en vue de la création d'un corps de secours hanovrien. — L'émigration en Hollande. — Il faut l'arrêter et pourvoir aux besoins des émigrés.
Il eût été difficile de choisir une personne mieux qualifiée que le major During pour remplir les fonctions qui venaient de lui être confiées.
Comme soldat, il avait fait ses preuves pendant la guerre de 1866. A la tète d'un petit détachement de cavalerie, il exécuta un raid à travers les lignes prussiennes, depuis Emden sur la mer du Nord, jusqu'à Francfort. Alors que Ton croyait toute l'armée hanovrienne prisonnière à Langensalza, M. During était apparu dans la ville fédérale pour mettre ses dragons à la disposition de la Diète. C'était un homme d'une rare énergie et d'un grand courage; avant notre léunion à Paris, nous avions eu très peu de relations mais
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nous nous entendîmes tout de suite, étant liés par notre affection commune pour le roi George.
L'amitié qui s'établit alors entre nous a survécu à tous les événements politiques.
Au point de vue français, l'envoi de M. During offrait un autre avantage. Comme son tempérament actif ne s'accommodait guère delà vie oisive de garnison, il s'était rendu en France avec l'autorisation du roi étudier sur place l'organisation de l'armée française. Bien accueilli parmi les officiers, traité en camarade par eux, M. During avait passé deux années en France, sachant se faire aimer et estimer, et se créant des relations qui allaient lui devenir précieuses et rendre très facile la discussion d'un plan d'action combiné de l'armée française et de la légion hanovrienne.
La question d'argent ne devait pas nous tourmenter. Quand même le gouvernement français n'aurait pas pris d'engagement formel vis-à-vis du roi de Hanovre, il était évident que le concours d'un corps auxiliaire hanovrien était d'une trop grande utilité pour s'en priver à cause de quelques millions. L'essentiel était de réunir hors du Hanovre les jeunes gens dévoués au roi, tout en évitant de précipiter le mouvement d'émigration, d'abord dans l'intérêt des jeunes gens euxmêmes, ensuite pour que les charges d'entretien ne fussent pas trop lourdes.
Or, tandis qu'à Paris nous visions à la prudence et cherchions à temporiser, le Hanovre prenait feu.
Un comité guelfe était à la tête des mécontenta et il ne croyait pas mieux servir les intérêts de la dynastie qu'en luttant à outrance contre le nouveau régime. Il fallut modérer le zèle de ces agitateurs qui, par leur ardeur intempestive, risquaient de compromettre des plans soigneusement mûris et qui ne devaient être exécutés qu'au moment prévu et indiqué.
Disons ce qui se passait dans les villages hanovriens.
Les fermiers, les petits propriétaires, tous gens à leur aise et instruits, aimaient à se rappeler mutuellement les anecdotes, les traits relatifs au roi déchu. Ils. se piquaient de lui être restés fidèles, et si l'un d'entre eux avait l'occasion de « rabrouer » le sous-préfet et ses agents, il ne croyait pas avoir perdu sa journée. A la veillée, dans les réunions de famille, quand le vin du Rhin perlait dans les verres à facettes ou que le punch flambait dans les soupières de faïence, on portait la santé du roi et de toute sa famjlle, la santé de la reine, qui n'avait pas voulu quitter le territoire, du prince royal et de la princesse Frédérique, dont la grâce et l'amabilité ont laissé tant de souvenirs.
Les jeunes gens revenus à la charrue après s'être bravement battus à Langensalza demandaient à recommencer et à se venger de la capitulation que des traîtres
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lewr avaient imposée, à eux les vainqueurs ! L'aïeul, qui avait vu les grandes guerres de l'autre Napoléon, du c vieux Napoléon », racontait comment, vers Tan 1803 ou 1804, le roi Gewge d'Angleterre fit appel à ses fidèles Hanovriens , et comment les recruteurs, pour indiquer leur présence, inscrivaient à la craie sur les portes des maisons :
Hier wirbt Kônig Georg Soldaten
Fur seine deutsche Staaten.
€ Ici le roi George racccle des soldats
« Pour ses États allemands. »
Gela suffisait en 1804.
Les recrues affluaient en foule.
Aujourd'hui, en 1867, les choses se passeraient de même. Chacun se demandait si les sergents recruteurs n'arriveraient pas bientôt; des impatients, des mauvais plaisants, des agents provocateurs peut-être, eurent recours aux mêmes inscriptions, crayonnées sur les portes.
L'homme qui tenait entre ses mains les fils de la conspiration était le ministre d'État {inpartibusjdnroiy le comte Platen. Lui seul pouvait donner le signal dé l'action ou la retarder. Sa responsabilité était grande,, puisque de son appréciation seule dépendait le succès d'une entreprise dont la réussite ou l'échec n'était qu'une question d'heure, opportunément choisie. Mais
!e comte Platen n'avait ni Ténergie ni le prestige nécessaires pour mener à bonne fin, d'une main ferme et sûre, cette agitation révolutionnaire. Il essayait de remplacer l'autorité qui lui manquait par de petites intrigues et par l'application du vieux dicton : Divide et impera. Il réussit parfois à semer la division parmi les chefs du mouvement, mais il ne régna pas sur eux; ses ordres étaient discutés, commentés, c'est à peine si on y obéissait. Les membres du comité se souvenaient trop bien de l'irrésolution du comte à la veille de la déclaration de guerre; ils se remémoraient tourtes ses hésitations, tous ses tâtonnements; ils se représentaient le ministre ballotté entre le désir d'agir et la crainte de donner un ordre mal à propos, cherchant surtout à ne pas se compromettre, à ne pas se découvrir, préoccupé toujours de se ménager une porte de sortie, grande ou petite. Aussi, ils le laissaient à ses tergiversations et agissaient à leur guise.
Les événements semblaient donner du reste complètement raison à l'impatience des Hanovriens ; pendant tout le mois d'avril 1867, la guerre semblait imminente. Napoléon III, furieux de l'échec qu'avaient subi ses demandes de compensation, se rapprochait de plus en plus du parti militaire. Lui qui était si mesuré et qui savait si bien s'observer, s'emportait maintenant en parlant de la Prusse; et les partisans de la paix à tout
prix, MM. Rouher et de Lavalette, furent plus d'une fois en butte à la colère impériale.
Et cependant, à la veille de se prononcer d'une façon irrévocable. Napoléon III hésitait.
Il hésitait parce que, seul peut-être de son entourage, il connaissait les ressources militaires de la Prusse, le génie de ses généraux et la perfection de son armée. Il prévoyait que cette campagne serait plus dure que celle de 1854 contre les Russes ; que celle de 1859 contre les Autrichiens.
Il hésitait encore parce qu'il avait le coup d'œil assez juste pour reconnaître qu'il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un grand général et qu'il avait autant à craindre (au point de vue dynastique) le succès d'un de ses lieutenants qu'une défaite.
Le concours des Hanovriens devenait donc des plus précieux.
Les autorités militaires commençaient à prendre un grand intérêt à la légion hanovrienne; j'étais assailli de demandes de renseignements de toute espèce sur les forces que le roi George pourrait réunir aux troupes françaises.
Je répondis toujours avec beaucoup de circonspection, tout en affirmant que la légion serait forte de 20,000 hommes; mais j'ajoutai que le roi ne pouvait et ne voulait pas envoyer à ses fidèles l'ordre de passer
la frontière avant que la guerre fût formellement résolue.
J'insistai aussi sur la nécessité de reconnaître le Hanovre comme puissance belligérante dès le début des hostilités, avec notification de cette décision à toutes les chancelleries; etifin je demandai que la restitution du royaume de Hanovre fut garantie au roi George par un véritable traité international en vertu duquel l'empereur Napoléon s'engageait également à ne pas conclure la paix, quelle que fût l'issue de la guerre, sans régîer la question personnelle et la question de la fortune privée du roi.
Ce traité devait être publié en même temps que la déclaration de guerre, afin de montrer que le roi George entrait en campagne, non pas comme vassal, mais comme allié de la France.
Je tenais beaucoup à ces stipulations; à mon avis, le roi devait renoncer à reconquérir son royaume, ou agir seul, à ses risques et périls, plutôt que de rentrer en Allemagne à la remorque de Napoléon III, en abandonnant le caractère de prince souverain absolument indépendant qu'il avait su garder jusque-là. Cette qualité lui permettait de conclure librement des alliances, mais il était perdu s'il se mettait en campagne sous le pavillon français.
J'aurais voulu pour cette raison que le roi fut en état
*% DG SADOWA a 6BDAN
d'armer et de solder sur ses propres fonds la légion hanovrienne, mais la marche des événements ne nous permettait pas de nous attarder à des combinaisons financières qui exigent toujours beaucoup de temps.
Les avances que fournirait la France en argent, en armes et objets d'équipement, etc., devaient être des subsides accordés par un allié à son allié, autrement H fallait également y renoncer.
Ces différents points de vue furent l'objet de longs entretiens avec M. de Saint- Vallier et d'autres personnages officiels. En apparence, tout le monde me donnait raison et abondait dans mon sens, mais au fond je sentais bien que toutes ces démonstrations de politesse manquaient de franchise.
Aussitôt que je posais une question, mes interlocuteurs se dérobaient.
Ainsi je n'obtins jamais ni la signature du traité d'alliance, ni la promesse que l'empereur déclarerait, au début de la guerre, qu'il s'abstiendrait de toute conquête en Allemagne (1). Évidemment l'empereur, qui.
(1) Celte prétention da représentant d*an souverain de troisième ordre, dépossédé par-dossus le marché, de prescrire des règles de conduite à la politique française a dû paraître un peu singulière et même comique aux hommes d*Ëtat de TEmpire. Non s croyons plutôt qae M. Mcding, trop spirituel pour ne pas comprendre le ridicule d'une pareille attitude, exagère aujourd^hoi qu'il est rentré dans le «^iron de M. de Bismarck. En se posant, past factHm, en champion
DC SADOWA A SSDAN 79
personnellement, était convaincu combien une pareille déclaration était juste et légitime, n'osait pas heurter de front les sentiments chauvins de Farmée et de la nation qui se prononçaient énergiquement dans le sens contraire.
Je me souvenais à tous propos de Texpression de M. de Saint-Yallter au sujet c du tiroir » dans lequel la question hanovrienne était enfermée, et je ne pouvais m'empêcher de me demander si on ne la gardait pas en réserve pour avoir sous la main un objet de inenace qui déciderait la Prusse à céder, ou un objet de compensation qui payerait les-frais d'un arrangement.
Obsédé par cette préoccupation, je ne cessai d'écrire a!U comte Platen pour exprimer mes vues sur la façon dont le roi devait renU'er dans ses États ou renoncer à tonte tentative faite dans des conditions contraires à sa propre dignité.
Je reçus enfin de Hietzing une lettre contenant dlntéressants détails et qui me proova que j'étais d'accord avec le ministre.
Voici ce document :
de riBtègrité da terriloiro germaniqae, M. M^diiig cherche évidem» menl & atténuer le fait d'avoir comploté coolro le chancelier de la Prusse. [Note du traducteur.)
Hietziog, 29 avril 1867.
« Mon cher conseiller,
« Je viens de recevoir le rapport destiné au roi ainsi que la lettre particulière apportée au roi par le courrier Reichmann. J'ai lu votre rapport avec beaucoup d'intérêt, j'approuVe votre prudente manière d'agir. On risquerait de tout perdre en brusquant les décisions du cabinet impérial.
€ D'autre part, vous comprenez avec quelle prudence il faut procéder dans le Hanovre. Est-il possible, je vous le demande, de faire émigrer 20,000 Hanovriens que nous ne pouvons pas nourrir quinze jours avec nos propres ressources tant que nous ne sommes pas certains d'avoir un traité d'alliance en poche, et tant que la création d'une légion allemande n'aura pas été décidée? Il faut éviter à tout prix la répétition de l'expédition de S...
« Ce serait agir avec une légèreté inqualifiable^ et nos Hanovriens n'ont pas mérité d'être traités ainsi. Qui sait quand la guerre éclatera? Les négociations peuvent se prolonger pendant des mois. Dans quelle terrible situation serions-nous si nous avions arraché ces malheureux soldats à leurs foyers sans assurer leur subsistance?
« Ah ! si le roi avait ces malheureux 22 millions de
m ii Ji " " I l w i^ gmm^^mmm^mm
hE SADOWA A SEDAN 81 '♦
thalers (1), je ne demanderais rien à la France et nous *
irions tout seuls reconquérir notre pays. Mais nous
n*avons pas ces millions, il faut être économe avec
le peu que nous possédons. Je suis prêt à fournir ^
800,000 thalers pour transporter nos soldats hors du
pays, pas avant toutefois que nous ayons les garanties
que vous avez demandées. X...(sans doute un membre i
du comité guelfe du Hanovre) ne cesse de me pousser *
à Faction comme vous le verrez par ses lettre$ ; mais 1-
à mon grand regret, je ne puis rien pour lui. Si j'avais
obéi à ses suggestions et fait sortir les soldats du Ha- *
novre, les malheureux seraient morts de faim. Par ^
contre, j'admets que le roi est tenu de fournir à la
France la preuve que les Hanovriens se rendront à \
son appel; c'est pourquoi je veux bien donner les \
500,000 thalers pour l'émigration, mais en me réser- ;
vaut de choisir le moment opportun. Vous n'avez pas '
une idée de la peine que j'ai eue à réunir cette somme. ^
On n'obtiendrait pas un sou de plus, car les obligations *
ne sont pas négociables.
« Soyez persuadé qu'ici tout le monde est plein de confiance en vous et que chacun vous laissera votre \
liberté d'action. Seulement, songez bien à chaque proposition que VQUS faites qu'il s'agit .de l'existence de v
(1) Les obligalioas hanovrioanes déposées en Angleterre et annulées par la Prusse.
82 DE SilDÔWA k flCDJkJf
vingt mille Hanovriens ei de la petite fortune personnelle du roi. S'il la perd, il est réduit à la mendicité avec sa famille. Donc, de la prudence.
« Je sais bien que sans risque on ne peut reconquérir on sceptre et une couronne perdus, mais risquer sans avoir au moins un point d*appui, ce serait agir en téméraires et en criminels. Jamais je n'y prêterai les mains.
« During peut et doit rester à Paris autant que 'sa
présence sera nécessaire. Vous en jugerez là-bas mieux
que moi.
€ Votre dévoué,
t Platen. »
Dans le Hanovre Timpatience allait grandissant. Il n'était question que de marcher, et de marcher le plus vite possible contre la Prusse. La police avait eu vent •des projets d'émigration et sa surveillance devenait de plus en plus active. C'est ce que nous affirmaient les officiers hanovriens qui, chaque jour, débarquaient à Paris en réclamant des instructions. M. de During recevait ces camarades qui avaient refusé de s'engager tlans l'armée prussienne; il leur montrait nos préparatifs, mais les suppliait de se modérer.
Le gouvernement français connaissait parfaitement les projets d'émigration et il avait désigné plusieurs
DB BADOWA A SEDAN 8^
officiers attachés au ministère de la guerre, ainsi que M. Eriau, chef de cabinet de la sûreté générale au ministère de l'intérieur, pour s'entendre avec M. During et moi. — Nous avions décidé que les légionnaires se rendraient en Hollande, et qu'ils seraient reçus à la frontière par un commissaire du gouvernement français assisté d'un officier hanovrien chargé de prendre les mesures pour armer et équiper ces jeunes gens. Les Hanovriens objectaient à toutes nos recommandations de prudence qu'il serait très difficile de contenir longtemps Télan de la jeunesse, et que si des ordres précis n'arrivaient pas promptement de Hietzing, ils seraient obligés d'agir d*eux-mêmes, sous leur responsabilité.
€'est ce qu'ils firent.
Vers la fin d'avril je reçus une dépèche du comité hanovrien me demandant si la situation n'avait pas changé et si la guerre étatt toujours probable.
Après avoir consulté M. During, je répondis par dépèche que rien n'était changé, et en effet la note belliqueuse dominait plus que jamais dans les journaux du gouvernement, et tous considéraient l'opposition de la Prusse à l'annexion du Luxembourg comme un casus * belli.
En recevant mon télégramme, le comité hanovrien, sans se soucier de nos recommandations ni des ordres
du comte Platen, organisa Texodc des légionnaires. Les jeunes gens furent réunis par groupes de vingt, cinquante ou cent, selon que la surveillance de la police permettait des agglomérations plus ou moins nombreuses ; et ils franchirent la frontière dans la nuit du 29 au 30 avril.
Le rendez-vous général était dans la ville hollandaise de Amheim, sur le Rhin.
L'impatience du comité guelfe avait créé un fait accompli : la légion hanovrienne dont il avait été vaguement question existait.
Les jours suivants, Texode continua et naturellement cette réunion de jeunes gens tous vigoureux, capables de porter les armes et obéissant à une véritable discipline, attira l'attention des autorités et des journaux.
A Hietzing, la stupéfaction fut au comble lorsqu'on apprit les agissements du comité.
Le maJQT de During était parti pour Vienne dans l'espoir d'arrêter le mouvement d'émigration et pour demander ce qu'il fallait faire des émigrés.
Voici la lettre que le ministre du roi George m'écri- • vit à ce sujet :
'B& SADOWA. A SBDXN '. . 86
Hietziog, le 10 mai 1837. '
€ Eure Hochwohlgeboren (1),
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée le 7 mai par l'intermédiaire de M. During. Certes l'é migration précipitée des Hanovriens qui se sont rendus en Hollande est de nature à gâter vos affaires. Il s'agit avant tout de caser les émigrés sans compromettre le gouvernement français ni le gouvernement hollandais. Je vous envoie During, qui^ est en état de rendre les plus grands services, grâce à ses relations avec les militaires de grades élevés. Il s'agit, avant tout, de savoir exactement combien de Hanovriens sont entrés en Hollande. Envoyez M. A... sur place pour prendre des renseignements. Il faut que les émigrés soient répartis de telle façon qu'il n'y ait pas de groupes compacts, ce qui susciterait des réclamations diplomatiques. Enfin il faut examiner la question de savoir comment tous ces gens-là seront logés et nourris jusqu'à la guerre; or, là gît la plus grande difficulté.
« Tous les obstacles, il est vrai, peuvent être levés avec de l'argent, et si- nous en avions les moyens, on
(1) n est à remarquer quo cotte fois le miaistro commençait sa lettre par la formule ordioairc de politesse et non par la touQiure familière et amicale « Mon cher conseiller «, qui lui était habituelle.
46 DS SADOWA k SEDArr
pourrait répartir tout ce monde en Hollande, en Belgique et en Suisse, de manière à éviter tout conflit.
« Mais les cinq cent mille thalers dont je dispose sont loin de suffire. Peut-être pourrait-on essayer d'hypothéquer un emprunt sur les 16 à 17 millions (de thalers) que valent les obligations qui sont à Londres. Ces titres ont été annulés par la Prusse, mais à tort. Toyez si le gouvernement impérial ne serait pas disposé à vous faciliter cette opération. Il a tant de banquiers dans sa manche! On pourrait procéder aveô discrétion, et de Haler (1), à qui j'en ai parlé, est dî'avis que Femprunt peut être parfaitement conclu sur ces bases. Je joins à cette lettre un mémoire qneX... a rédigé par mon ordre sur cette question.
€ Votre dévouç,
« PULTEN HaLLERMUND. >
Ce mémoire ne contenait rien de bien nouveau : il se bornait à expliquer que la Prusse n'avait pas le droit d'annuler des obligations faisant partie de la fortune privée du roi, et que le gouvernement français pouvait favoriser un emprunt de vingt millions de francs sans se départir de la réserve qui lui était imposée par les événements à i'égard du Hanovre.
. (1) Banquier yiennois.
DIS SÂDOWA A SBa)Alf 87
M. le major de During partit de Hietzing pour la Hollande en évitant avec soin de traverser le territoire pmssîen.
Notre position vis-à-vis du gouvernement de la Haye éiaAt scabreuse.
Le roi de Hollande, agissant comme membre du corps germanique, avait adhéré à un traité par lequel il s'obligeait à livrer les déserteurs prussiens réfugiés sur le territoire des Pays-Bas ou dans les colonies. Si, malgré les événements de 1 866 qui avaient dissous la vieille Confédération, la Hollande se considérait comme liée par ce traité, les Hanovriens pouvaient être non seulement expulsés mais livrés aux autorités prussiennes et sévèrement punis, car ils étaient presque tous réfractaires.
La France était représentée à la Haye par M. Baudîn, celui-là même qui avait dû négocier Tachât du Luxembourg. M. de During se rendit à l'ambassade de France afin de se concerter avec ce diplomate.
M. Baudin avait pris les devants, il s'était informé auprès du ministre hollandais Van Zuylen. Celui-ci avait déclaré que la Hollande considérait le traité de 1831 comme ayant été aboli par la guerre de 1866; mais il avait ajouté que le cabinet de la Haye voulait éviter tout Conflit avec la Prusse. Selon M. Baudin, il fallait diriger les émigrants sur la Suisse, isolément, et
l'ambassadeur de France s'offrit à viser les passeports pour ce pays.
M. Van Zuylen, à qui le plénipotentiaire militaire du roi de Hanovre fut présenté par l'ambassadeur de France, confirma toutes les déclarations de M. Baudin, en insistant fortement sur ce point que la Hollande redoutait beaucoup des difficultés avec la Prusse. Le gouvernement néerlandais ne pouvait donc tolérer sur son territoire aucun corps militairement organisé et aucune agitation politique dirigée contre une puissance voisine.
Aussi les autorités avaient reçu Tordre de ne laisser franchir la frontière à aucun étranger dont les papiers n'étaient pas en règle.
Quant au reste, M. Van Zuylen assura que les émigrants seraient traités avec bienveillance et que l'on se hâterait de leur trouver du travail.
D'accord avec les agents de la police hollandaise, M. de During procéda aussitôt à la dislocation des groupes d'émigrants dans un certain nombre de villages le long de la frontière et dans l'intérieur du pays.
Telles sont les origines de cette légion hanovrienne dont j'aurai à raconter les étranges destinées.
Pour le moment elle était une grande charge et un grand embarras pour le roi, car la situation de l'Europe s'était tout à coup profondément modifiée : maintenant, le courant pacifique l'emportait.
Les conlisses de raffairc du Luxembourg. — Gomment vint Tidéd de rendre le grand-duché à la France. — Négociations à Paris et la Ha>e. — M. le préfet Jacqui'not. — Le roi do Hollande prend peur et se confie à la Prusse. — Réponse dilatoire de M. de Bismarck. — Curieuse conversation entre M. le comte Benedetti et le chancelier de TAllemagne du Nord (1).
Il est prouvé aujourd'hui que si l'empereur Napoléon III n'est pas intervenu d'une façon active contre la Prusse après Sadowa, c'est parce qu'il espérait obtenir de M. de Bismarck des compensations territoriales. Le ministre du roi Guillaume n'avait rien positivement promis, mais il avait encore bien moins laissé entrevoir le refus dédaigneux et hautain qu'il opposa plus tard à la politique des t pourboires ». Il
(1) Une grande partie des renseignements qu'on va lire sur cette ancienne affaire du Luxembourg, préfaoe delà guerre de 1870, ne se trouvent pas dans les Mémoires de M. Meding ; nous avons cru devoir les ajouter d'après nos propres informations pour que le tableau fût complet. — V. T.
cachait son jeu et réservait cette attitude pour le jour où la diplomatie impériale, à laquelle il jetait si habilement de la poudre aux yeux, réclamerait nettement sa part au gâteau. Le chancelier se retrancha alors derrière les sentiments iipmuables et opiniâtres du roi, qui disait qu'il se ferait hacher plutôt que de céder une parcelle de territoire allemand, un seul village de ses provinces du Rhin, ou une seule pierre de la forteresse de Mayence, qu'on considérait aux Tuileries, 4ès le mois de décembre 1866, comme absolument dévolue à la France.
Cependant M. de Bismarck affectait toujours de montrer de Tamitié pour la France et une vive sympathie pour Tempereur. « Eh ! mon Dieu, disait-il dans ses entretiens avec M. Benedetti, je sais bien qu'il est dur pour vous de n'obtenir aucun avantage du remaniement de la carte de Teurope, et je comprends la position fâcheuse de l'empereur vis-à-vis de l'opinion publique. Mais le roi est intraitable, et quand même je conseillerais un petit sacrifice à Sa Majesté, mon avis ne serait pas le moins du monde écouté. »
M. de Bismarck ne manquait non plus d'ajouter en baissant modestement les yeux :
— Je ne suis pas un Richelieu, moi ; je ne suis que le très humble et très fidèle serviteur de mon maître.,. Mais puisqu'il faut des compensations à la France,
DE 6ADOWA A SSDAN 91
pourquoi né les cherche4-elle pas ailleurs qu'en Pmsse? Du moment qu'il ne s'agira plus de porter atteinte à l'intégrité du territoire allemand, nous vous laisserons les coudées franches, soyez-en certain.
Le chancelier essayait de la sorte d'offrir aux con- Toitises de la France ou plutôt du gouvernement impérial la Belgique et la Suisse romande. C'était la proie désignée par lui. Non seulement le cadeau ne lui coûtait rien, mais il y avait de grandes chances de mettare la France aux prises avec l'Angleterre. Celle-ci ne pourrait voir d*un œil impassible des tentatives annexionnistes entreprises dans deux directions à la fois ; et, en cas de guerre, elle aurait trouvé des alliés sur le continent.
Aux Tuileries, on avait deviné les intentions secrètes du chancelier, on y étudiait la solution du problème suivant :
f Ajouter au territoire français un nouvel appoint qui donnât une satisfaction même modeste au sentiment public, sans créer à la France des complications en Europe. »
Cest une femme connue de tout Paris par l'éclat de sa carrière galante, c'est une des plus fameuses reines de ce Bas-Empire fémiiiin, qui devait indiquer la manière de résoudre le problème. M°** Musard, la belle M"" Musard dont les équipages rivalisaient avec ceux
de Tempereur et ceux de M. de Morny, était alors la favorite en titre du roi Guillaume III de Hollande, cet Auguste de Saxe au petit pied. Depuis, cette Majesté fatiguée a fait une fin, en se remariant avec une très jeune et très gracieuse princesse; et si la chronique de la Haye raconte qu'il fréquente encore certain conservatoire installé dans un château près d'Amsterdam et qu'entretient sa cassette particulière, on sait que c'est uniquement par habitude et pour se rendre compte de auditu des progrès musicaux des Patti et des Nilson de l'avenir.
Quant à M""* Musard, elle est morte folle, frappée subitement en pleine beauté, au milieu de son lux^ royal.
Mais en 1867, le roi et la favorite savouraient les douceurs d'une lune de miel à son premier quartier. Guillaume III non seulement ne savait rien refuser à sa nouvelle idole, mais il encombrait d'offrandes le temple féerique où il l'adorait. -— M°** Musard était une femme prévoyante : elle ne se contentait pas d'entasser des diamants dans ses coffrets à bijoux, elle avait d'autres coffres plus solides et bien cachés, dans lesquels elle empilait les actions, les obligations et les titres de rente qu'elle se faisait acheter aux frais de la Couronne de Hollande. La liste civile et les revenus particuliers du roi ne pouvaient malheureusement suf-
fire à sa gloutonnerie. Un jour qu'elle se plaignait dans un cercle de financiers et de diplomates de manquer un placement avantageux faute de fonds, son royal entreteneur lui ayant déclaré qu'il n'avait plus le sou jusqu'à nouvel ordre :
— Dites-lui, s'écria quelqu'un, de vendre un de ses châteaux.
— Il n'en a plus, répondit tristement Phryné.
— Une province alors ! riposta un jeune viveur très titré qui ne manquait pas d'esprit.
Cette idée n'était pas si folle qu'elle en avait l'air.
Quelques jours plus tard, au moment où M""** Musard se disposait à aller au Bois, on lui remit la carte de M. le baron de V...
Bien qu'il fît un temps superbe, M"*^ Musard consentit à retarder sa promenade triomphale de tous les jours et donna l'ordre d'introduire le visiteur.
Ce n'était pas le premier venu; il avait rang de ministre plénipotentiaire, et si, pour le moment, il n'était pas titulaire officiel d'une mission à l'étranger, l'empereur le chargeait souvent de missions délicates et confidentielles. C'était un intime des Tuileries.
Après un court préambule, M. de V... aborda l'objet de sa démarche :
— Guillaume III, dit-il, est, en même temps que roi
94 DE SAOOWA. A SEDAN
de Hollande, grand-duc régnant du Luxembourg. C'est un domaine personnel dont il a la libre disposition et qui jusqu'ici ne lui a rapporté ni grands profits ni grosses satisfactions. Depuis les événements de 1866, la position du grand-duché est équivoque, on ne sait pas au juste s'il fait partie où non de la Confédération de TAUemagne du Nord comme ayant été compris dans les États de l'ancienne Diète. La Prusse laisse la question ouverte à dessein pour la soulever au moment qui lui paraîtra le plus opportun et pour la résoudre alors à son gré et à son profit. La situation du roi deviendra très difficile, très pénible, car les États de Hollande ont déclaré à plusieurs reprises que les affaires du grandduché ne les regardaient pas. Inutile de compter sur un appui de ce c6té. Le roi, qui n'aime pas son métier, se trouverait donc seul, livré à lui-même, dans sa lutte contre la diplomatie prussienne. Il serait forcé d'accepter une solution humiliante. Mais il y aurait, je crois, un moyen d'éviter tous ces ennuis, tous ces embarras, une occasion unique de se défaire à de superbes conditions de cette non-valeur. . .
— Eh ! comment cela ? demanda M"** Musard, qui se doutait vaguement des intentions du négociateur.
— Oh ! chère madame, rien de plus simple. Que le roi de Hollande cède le Luxembourg à la France, et voilà Sa Majesté à jamais débarrassée de cette crainte,
DS SJLDOWA A SEDAN 9&
sans compter la grasse indemnité qu'il retirera de la libéralité du gouvernement de Tempereur.
— C'est-à-dire, fit M** Musard en éclatant de rire^ que vous me proposez sérieusement ce que cet étourneau de R... me disait Tautre jour en plaisantant* Tous voulez que le roi vende une province I... Jamais il n'y consentira.
— Mais qui vous parle d'une vente? s'écria le diplomate en feignant une véritable indignation de théâtre. Qui vous parle de cela? Ce n'est pas d'un acte de marchand qu'il s'agit, mais d'un traité international conclu entre deux souverains... D'ailleurs on ne poussera pas les Luxembourgeois à devenir Français malgré eux : ils seront consultés, on organisera un plébiscite comme eu Savoie en 1860.
— Malgré cela, je doute que le roi accepte.. .
— La négociation ne serait pas très facile, j'en conviens, insinua le diplomate, si Ton devait de but en blanc proposer cette transaction à Sa Majesté. 11 faudrait craindre avec raison de blesser sa susceptibilité royale* Mais il en serait autrement si, au lieu d'être soumise d'une manière officielle, cette idée lui était suggérée par une personne de son entourage possédant sa confiance et son amitié, et connaissant assez son caractère et ses habitudes pour savoir parler au moment le plus prqpice. Cette personne n'aurait pas à craindre un échec
réservé peut-être à un ambassadeur... Quant à Tindemnité que l'empereur est disposé à accorder au roi Guillaume, elle est de dix millions de frai\cs en argent comptant; et Sa Majesté Napoléon III achèterait en outre, au prix fixé par le roi lui-même, tous les domaines que celui-ci possède encore dans le grandduché.
— On ne saurait être plus large, s'écria M°** Musard... La liste civile pour le grand-duché est à peine de 200,000 francs, et l'entretien des châteaux coûte presque cela.
— Enfin, ajouta M. de V..., un cadeau d'un million sera donné à la personne dont je parlais tout à l'heure et qui, par son influence et son éloquence, aura décidé le roi à entrer dans les vues de Tempereirr.
— C'est fort bien, dit la favorite dont les beaux yeux lançaient des éclairs comme s'ils reflétaient déjà l'or de tous ces millions; c'est fort bien, mais...
A ce moment on frappa à la porte du boudoir. Un valet de chambre en culotte courte, en habit à la française, la chaîne d'argent suspendue autour du cou, parut :
— Monsieur j fit-il avec une intonation singulière, demande si madame peut le recevoir.
— Non, dites-lui que je suis en affaires. Qu'il m'attende dans la voiture, nous irons au bois ensemble.
Après un salut, le valet se retira.
M. de V. . . , dont la figure s'était rembrunie quand il avait entendu parler de Monsieur^ avait vite retrouvé Fimperturbable flegme que Talleyrand a enseigné à ses disciples.
— J'allais répondre à votre mais^ dit-il, lorsque nous avons été interrompus.
En même temps, il tira d*un petit portefeuille à son chiffre orné d'un tortil de baron, une feuille de papier bristol dorée sur tranches, timbrée de Taigle impérial surmonté d'un N. On y lisait ces mots ou plutôt ces chiffres :
« Luxembourg : 10 millions. Achat des domaines.
« Cadeau : un million. »
Ces quatre lignes étaient signées : Napoléon.
— Fort bien, fort bien, fit M"® Musard, j'essayerai... et je vous avoue que je ne demande pas mieux que de réussir. Le roi arrive cette nuit. J'irai, comme toujours, l'attendre à la gare. Revenez demain à la même heure. .
— Alors, bonne chance ! dit M. de V.,., en baisant la main blanche qu'on lui tendait.
Il descendit, en se frottant les mains, le superbe escalier de marbre de l'hôtel et il s'arrêta sous la porte cochère toute grande ouverte pour allumer un cigare. Pendant ce temps son attention fut attirée par une scène assez singulière.
98 DE SJkDOWX Jt SEDAN
La grande calèche, chef-d'œuvre de carrosserie parisienne, attelée de deux chevaux de dix pille francs l'un, attendait dans la cour d'honneur, au bas du perron qui conduisait directement aux appartements de Madame. Sur le siège se tenait immobile un valet de pied en livrée blanche richement brodée, avec les culottes jaunes et les bas de soie. Le cocher — un gros homme à figure rasée de près, rubiconde et fleurie, vrai type de gentlemen farm^, habillé comme le valet de pied était descendu du siège et se disputait avec un monsieur d'une quarantaine d'années, joli garçon, aux traits efféminés, vêtu avec une élégance exagérée, et qui cherchait à ouvrir la portière de la calèche, que le cocher défendait.
— No, no, criait celui-ci dans un baragouin francoanglais, vo monterez pas ; je étais au service de madame, pas au vôtre. Je avais conduit deux ans mylor le duc d'Argyle et je volai pas conduire un m...
M, de V... se hâta de s'éloigner en faisant semblant de ne pas reconnaître dans le bellâtre le légitime et complaisant époux de la maîtresse de Guillaume III.
Trois jours plus tard, le diplomate français revenait à rhôtel des Champs-Elysées, mais cette fois appelé par un billet pressant de la dame du logis.
— C'est entendu, il ne s'agit que de conclure, fît M"« Musard en allant au-devajit de Tinterméçliaire ;
mais je vous engage à battre le fer tant qu'il est chaud.
Le conseil ne tomba pas dans roreille d'un sourd. Les négociations furent poussées vivement. Le roi se laissa mener comme un mouton par sa belle bergère, il ne souleva que de timides objections dont elle eut bientôt raison.
Le Luxembourg était à la France, en paroles du moins. Aux Tuileries, on se frottait les mains en riant sous cape.
Mais en changeant de milieu, le roi de Hollande changea malheureusement d'idées. A Paris, $ous Tinfluence toute- puissante de sa maîtresse, il n'avait vu que le côté facile et agréable de cette vente, une somme considérable à toucher, des caprices à satisfaire, le cœur d'une femme qu'il aimait à contenter. De retour à la Haye, il se souvint qu^il était roi et qu'il devait compte de ses actes non seulement a sa conscience, mais aussi aux souverains ses voisins.
Or, il en était un que cette transformation du Luxembourg en province française intéressait tout particulièrement et qu'il n'était pas facile de calmer en ses susceptibilités patriotiques.
Au dernier moment, Guillaume III recula devant la responsabilité d'un fait accompli. Il craignait des difficultés et fit sonder le terrain à Berlin ; l'ambassadeur
des Pays-Bas auprès du roi de Prusse fut chargé d'interroger M. de Bismarck.
En diplomate qui connaît son métier, le chancelier de l'Allemagne du Nord ne répondit pas d'une façon définitive, parce qu'il ne s'agissait que d'un « projet » ; il en dit toutefois assez pour laisser clairement entendre que la Prusse y opposerait son veto. Cette menace rendit le roi de Hollande un peu perplexe; mais si un conflit devait éclater, ce ne serait jamais qu'entre la Prusse et la France, et celle-ci était assez forte pour prendre, même au prix d'une guerre, livraison de la marchandise.
Aux Tuileries, dès qu'on eut vent des démarches faites à Berlin par le roi de Hollande, on crut jouer d'habileté en jetant brusquement le masque et en annonçant officiellement l'acquisition du Luxembourg.
L'ambassadeur de France auprès du gouvernement prussien, M. Benedetti, reçut l'ordre d'informer M. de Bismarck des arrangements conclus avec le roi Guillaume. Mais bien avant que l'empereur Napoléon se fût décidé à parler haut, ses projets étaient connus en Allemagne et y avaient provoqué une grande surexcitation. On considérait le Luxembourg comme une terre allemande ; il était défendu à la France d'y toucher. Le chef du parti national-libéral, M. de Bennigsen, avait déposé au Reichstag une interpellation demandant si
les traités relatifs à cette vente.étaient fondés et quelles étaient les mesures que la Prusse comptait prendre.
Le jour fixé pour la discussion de cette interpellation, le 1*' avril 1867, M. le comte BenedettI se rendit à la chancellerie de la Wilhelmstrasse. Il présenta tout d'abord ses félicitations au comte de Bismarck, qui fêtait le cinquante-quatrième anniversaire de sa naissance, puis il lui dit : « Excellence, je dois vous donner lecture d'une note que j'ai reçue de mon gouvernement. »
M. de Bismarck, qui savait fort bien ce que contenait cette pièce, — c'était la notification du traité luxembourgeois — pria l'ambassadeur de l'excuser : la séance deReichstag était commencée, sa présence était indispensable, on l'attendait. « Veuillez m'acçompagner quelques pas, ajouta-t-il, nous pourrons causer. »
Il prit sa casquette militaire, montra le chemin à son interlocuteur à qui il céda le pas, et tous deux traversèrent le jardin qui met directement en communication la chancellerie avec le palais du Parlement.
M. le comte Benedetti, Corse d'origine, passait pour être un des confidents de Napoléon, qui aimait, comme Louis XV, à avoir une diplomatie secrète à côté de ses ambassadeurs officiels. C'est à ces agents intimes qu'il envoyait des indications complémentaires et personnelles, qui ne passaient pas par le ministère
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des affaires étrangères. M. de Bismarck savait cela et supposait non sans raison que M. Benedetti n'agirait pas strictement comme le lui prescrivaient ses premières instructions. Pendant le trajet de la chancellerie au Parlement, l'homme d*État prussien mit tout en œuvre pour empêcher le diplomate français de tirer de sa poche la fameuse dépèche. Chaque fois qu'il voyaii M. Benedetti faire un mouvement, il transportait l)rusquement la conversation sur un autre sujet.
Ils étaient arrivés à la porte du Reichstag. Gomme ils allaient se séparer, Tambassadeuç de France fit une dernière tentative pour remettre la note dont il était porteur. Cessant alors le manège auquel il s'était livré, M. de Bismarck parla à peu près ainsi à son interlocuteur :
— Dans un instant, je vais répondre à l'interpellation de M. le député Bennigsen, et je ne vous cache pas que je voudrais pouvoir dire que je n'ai pas reçu jusqu'à présent de communication officielle confirmant les bruits qui courent au sujet du Luxembourg. J'ajouterai que nous devons et pouvons avoir confiance dans la prudence de l'empereur, qui, certainement, n'entreprendra rien qui soit de nature à compromettre les bonnes relations entre les deux pays. Voilà quelle sera ma réponse si nous nous quittons maintenant. Si, au contraire, vous insistez pour me remettre votre dé-
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pèche, ne pouvant plus arguer de l'absence de documents officiels, je serai forcé de répondre à M. de Ben- QÎgsen qu'en effet la France a porté ses vues sur le Luxembourg, mais que, gardien vigilant de l'intégrité du territoire, le roi, protecteur de la Confédération germanique, s'opposera par tous les moyens en son pouvoir à l'annexion du grand-duché. Au point où en sont les choses, une pareille déclaration, c'est la guerre inévitable, immédiate, car il nous sera impossible de reculer et de chercher, comme nous pouvons encore le faire en ce moment, un moyen honorable pour en sortir sans recourir aux armes... Voulez-Vous me donner la dépêche ou préférez- vous la garder? conclut le chancelier.
M. Benedetti hésita une seconde. Ses instructions officielles lui prescrivaient de laisser le document entre les mains de M. de Bismarck, quoi qu*il pût arriver ; mais après ce qu'il venait d'entendre, il supposa que l'empereur lui saurait gré d'avoir retardé une rupture, et il remit le papier dans sa poche.
M. de Bismarck entra dans la salle du Parlement et put donner une réponse satisfaisante, ou tout au moins rassurante, au chef du parti national-libéral.
Après* ces déclarations il dépendait de la France de persister dans un projet qui devait fatalement aboutir à la guerre, ou d'entamer des négociations sur la base
du traité de 1839 (1). Le chancelier se flattait qu'en plaçant habilement la question sur ce terrain il mettrait de son côté les puissances signataires de ce traité, qui, pour la forme au moins, seraient forcées de donner raison à la Prusse.
Quand le récit de Tentrevue du comte Benedetti avec M. de Bismarck arriva aux Tuileries, le ministre des affaires étrangères et tout le parti de la guerre s'élevèrent avec vivacité contre le procédé conciliant de l'ambassadeur de France.
M. de Moustier voulait expédier sans retard à M. Benedetti Tordre formel de remettre à son adresse la noté qu'il avait cru pouvoir garder dans sa poche. A Paris, on savait aussi bien qu'à Berlin que c'était la guerre, la guerre engagée par la France, qui agissait à rencontre d'un traité de droit public. Mais on était si sûr de vaincre, et la victoire répondait à tout !
L'empereur cependant hésitait.
Au fond il .n'avait jamais supposé que la Prusse ferait de l'affaire du Luxembourg un casus belli; il croyait que le roi Guillaume s'inclinerait devant le fait accompli, et au pis-aller qu'il marquerait son mécontentement par une protestation diplomatique. Et puis
(I) Ce traité garantit l'automaaie du Luxembourg sous le sceptre du roi des Payà-Bas.
Napoléon se rendait parfaitement compte qu'une déclaration de guerre surexciterait en Allemagne toutes les passions nationales, et que la lutte deviendrait une lutte à outrance entre les deux pays;
L'impératrice n'était pas alors aussi belliqueuse qu'elle le devint plus tard ; elle attachait une importance politique à la cour que lui faisait le comte de Goltz avec une assiduité qui prêtait beaucoup à rire.Elle partageait les illusions de ce soupirant à la'fois très épris et très ambitieux, et croyait de très bonne foi que ce Buckingham rachitique remplacerait M. de Bismarck, et qu'alors, grâce à son influence sur le nouveau chancelier, l'Allemagne et la France, unies étroitement, seraient les arbitres de l'Europe.
On s'entendrait en vingt-quatre heures sur la question des compensations.
Le temps n'est pas encore venu de déchirer tous les voiles et de montrer sans ménagement les intrigues mêlées de galanterie et de haute diplomatie qui se nouèrent dans certain boudoir du château de Saint- Cloud ou du palais des Tuileries. Celle qui en tenait les fils est aujourd'hui une souveraine détrônée, une veuve, une affligée; elle a droit à la discrétion...
La vérité est qu'en 1867 l'impératrice Eugénie, qui, plus tard, voulait « sa guerre », était d'humeur très pacifique, et que l'homme de la paix à tout prix,
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M. Rouher, n'avait pas de plus puissant auxiliaire! L'Exposition uni versdle allait s'ouvrir; Napoléon III tenait à faire les honneurs de la capitale aux souverains qui, en acceptant son invitation, l'avaient enfin reconnu comme un des leurs.
Et puis, à Vienne, à cette époque, on était tout à la paix.
L'ancien ministre du roi de Saxe, l'ennemi juré de M. de Bismarck, le comte de Beust, avait pris en mains la direction de la politique autrichienne avec l'idée bien arrêtée de rétablir la prépondérance des Hapsbourg en Allemagne.
Seulement, cet homme d'État sagace se rendait compte de l'impossibilité d'une pareille revanche tant que l'empire d'Autriche n'aurait pas subi une épuration radicale au point de vue politique, administratif et financier. Or, ce travail était à peine commencé.
En devenant l'alliée de la France victorieuse, l'Autriche ne serait-elle pas obligée de se plier à toutes les exigences de Napoléon DL, qui se contenterait probablement d'organiser l'Allemagne sur une base fédér»tive au lieu de laisser l'Autriche ressaisir sa domination, en anéantissant complètement le rôle prépondérant de la Prusse? Ce n'était pas la solution rêvée par M. de Beust, qui voulait affronter la nouvelle guerre.