‹ De Sadowa à SedanChapitre 5 sur 16 · DE SILBOWJL A SE0AIT · texte numérisé non relu

DE SILBOWJL A SE0AIT

avec une Autriche forte, qui ne serait pas la vassale, mais régale de France.

M. de Metternich était donc aussi parmi les partisans de la paix, et il agissait en ce sens aux Tuileries. L'élégant époux de la piquante ambassadrice ne manquait pas de déclarer à toute occasion que l'empereur, son maîia*e, n'était pas en mesure pour le moment d'appuyer une action de la France en Allemagne.

M. de Metternich avait l'oreille de Napoléon IIL

Loin d'être désavoué, M. Benedetti reçut Tordre de considérer la dépèche comme nulle et non avenue.

Quelques semaines plus tard, l'affaire du Luxembourg fut déférée à la conférence internationale, qui prescrivit le neutralisation du grand-duché et le démantèlement de la forteresse. Cette solution donna à l'Europe trois années de paix, mais elle coûta à l'empereur un million de commission, qui fut payé à M"^ Musard,

Ce revirement complet de la politique française — le retour aux moyens de temporisation et à la réorga-^ nisation progressive et méthodique de l'armée selon le plan du maréchal Niel — exerça une grande influence sur notre position à nous autres Hanovrfens émigrés ou proscrits. Jusque-là nous étions considérés comme des auxiliaires utiles, peut-être indi^yensables ^

delà politique française; maintenant nous risquions de devenir des importuns.

Avant tout, il fallait régler la situation des jeunes Hanovriens qui avaient passé en Hollande, attendant le signal de l'action. Leurs ressources étaient épuisées, et le gouvernement hollandais commençait à être pris d'inquiétude. Puisque la Prusse et la France faisaient bon ménage, quel secours pouvait attendre le petit royaume des Pays-Bas, si le chancelier, interprétant à sa manière la validité des anciens traités d'extradition, demandait qu'on lui livrât les réfractaires hanovriens? Non seulement les Hanovriens émigrés en Hollande étaient des déserteurs et des réfractaires, mais il étaient groupés d'une façon hostile et inquiétante pour la Prusse, et ils avaient quitté leurs foyers avec- des intentions belliqueuses qu'ils affichaient hautement.

Au point de vue international, le gouvernement des Pays-Bas n'était pas excusable de tolérer de tels rassemblements sur son territoire.

A Hietzing, on comprit la difficulté de cette situation, et les émigrés reçurent l'ordre de partir pour la Suisse. Organisés militairement, leurs différents détachements furent répartis entre les principales villes de • la Confédération helvétique et placés sous le commandement d'anciens officiers de Tarmée hanovrienne qui n'avaient pas voulu prendre du service en Prusse.

Dans le Hanovre, la police de M. de Bismarck devenait de plus en plus méfiante et plus attentive. Elle ne tarda pas à être au courant de tout ce qui se faisait, et elle agit en conséquence — en procédant à des arrestations et à dés visites nocturnes. Tous les jours je voyais arriver à Paris de nouveaux officiers hanovriens fuyant les poursuites et les gendarmes. Je les dirigeais sur la Suisse.

Les espions de Stieber avaient réussi à mettre la main sur le principal organisateur de l'agitation guelfe, et l'arrestation de cet agent nous causa de grandes inquiétudes. Les preuves de sa culpabilité étaient patentes et écrites; il y allait pour lui de la vie s'il passait devant un conseil de guerre; de vingt ans de maison de force pour crime de haute trahison et de complot s'il était déféré à la justice civile. Fort heureusement pour lui, il n'eut affaire à aucune de ces deux juridictions; il réussit à s'évader malgré toute la vigilance de ses geôliers et la rigueur extraordinaire avec laquelle il était gardé dans la prison municipale.

Nous fûmes stupéfaits de le voir débarquer à Paris, quinze jours après son évasion. Il avait trouvé moyen de passer ces deux semaines dans le pays de Hanovre, tandis que toute la police était à ses trousses.

Nous avions pour principe invariable de garder secret^ même entre nous autres réfugiés hanovriens,

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tout ce qu'il n'était pas indispensable de se commoniqmer.

De cette façon on évitait les indiscrétions involon-» taires de nature à compromettre des agents dévoués, obligés de demeurer dans le pays sous la coupe des autorités prussiennes. Aujourd'hui encore, j'ignore comment M. X... a trouvé moyen de déjouer cette surveillance et d'exécuter une fugue aussi miraculeuse» Il y a lieu de supposer que l'agitateur emprisonné avait des intelligences secrètes avec d'anciens agents de la police hanovrienne qui avaient passé au service de la Prusse, tout en conservant de profondes sympathies pour la cause du roi.

L'opinion personnelle du roi George sur cette émigration inopportune et précipitée est exprimée tout entière et sans détour dans une lettre très curieuse, en date du 2 juillet^ que je reçus à Paris :

c Mon cher conseiller de Meding,

« J'ai à cœur de vous apprendre moi-même que je « recevrai sans retard M. X... (il s'agit de l'échappé de « prison), pour qui vous avez eu raison de demander € une audience. D'abord je ne tenais pas à le voir, « non pas par crainte pour moi personnellement, — c vous me connaissez assez^ pour éloigner toute sup- « position de ce genre — mais dans son propre i!ntér^

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« et afin de pouvoir encore employer ses services à

« l'avenir, ce que je désire ardemment. Mais comme

« notre ennemie (la Prusse) lui en veut* tout particu-

c lièrement et que notre habitation est entourée de

« nombreux mouchards (Sj?a/i^r),j^ai cru qu'il était

« prudent de ne pas laisser M. X... venir jusqu'ici.

« Mais puisqu'il est arrivé, j'ai voulu lui réserver

« bon accueil et le remercier de ce qu'il a fait dans

€ le passé pour l'encourager en vue de l'avenir. Je

« tenais à lui dire de vive voix ce que je vous répète,

« mon cher conseiller, que Témigration a été pro-

« voquée d'un façon prématurée. Mais peut-être faut-

€ il voir là une manifestation évidente de la Providence

€ en faveur de notre cause. Tout d'abord il a été

« prouvé aux Français, au gouvernement comme à la

€ nation, que les rapports sur les tendances, l'esprit et

€ les volontés du peuple hanovrien, loin d'être exagé-

t rêes, sont plutôt au-dessous de la vérité. D'autre

# part, les nombreuses persécutions exercées en ce

€ moment ont contribué, grâces en soient rendues à

« Dieu, à amener à résipiscence les hésitants et les in-

« différents et à grossir le nombre et à rendre plus

€ forts ceux qui ont gardé le culte de Taffection, du dé-

€ vouement et de rattachement pour moi et pour leur

c patrie hanovrienne, et qui appellent de leurs vœux

< le retour à notre ancienne et vieille indépendance.

« Ma seule crainte était que désormais notre action pût € se ressentir des suites fâcheuses de Témigration, mais « M. X... m'a rassuré complètement. Le seul désagré- € ment réel,c'est l'expulsion des Hanovriens de Hollande; t mais, s*il plait à Dieu, nous saurons y remédier.

€ Ma conviction immuable, qui ne m'a jamais aban- « donné, c'est que le Dieu triple et un daignera dans « sa justice infinie faire revivre mon règne et mon « trône, et me rendre à mon pays comme roi souverain « et indépendant. Cette conviction grandit de jour en « jour, de minute en minute.

€ Seulement, je crois que la France ne voudra com- « mencer la guerre qu '/en 1868 et non pas au printemps « ou l'hiver prochain. Il est à désirer que la France € prenne tout son temps pour se préparer, afin qu'elle € soit en état de frapper un grand coup comme il plaira « à Dieu. Je voudrais aussi avoir des garanties plus c solides pour l'efficacité et les chances de succès de la € coopération autrichienne quand le moment d'agir « sera venu. Dieu merci! l'empire reprend peu à peu « des forces à l'intérieur, et la confiance augmente. « Qu'il plaise au Tout-Puissant de régénérer complète- « ment l'Autriche avant qu'elle agisse au dehors ! Il faut « aussi demander au Seigneur que l'armée soit entiè- € rement réorganisée et reformée, et qu'avant d'entrer € en campagne on trouve un bon général et des chefs

« capables. Tous les indices prouvent que Beust veut « Talliance avec la France et qu'il travaille dans ce but. « Seulement, la régénération de TAutriche n'est encore « qu'à ses débuts. L'amélioration et la réorganisation « de l'armée laissent -encore beaucoup à désirer. Je € crains que Beust ne s'efforce de retarder à Paris l'ac- € tion contre notre ennemi commun, ou bien qu'en € cas de guerre l'Autriche n'intervienne pas avec toute « la rigueur et toute la confiance en elle-même que « nous devons désirer.

€ Le succès définitif de notre cause ne saurait dé- « pendre, à mon avis, du concours de l'Autriche, car la c France est trop intéressée à détruire aussi vite que € possible l'état des choses actuel, en Prusse et en Alle- € magne même, sans le concours de l'Autriche. La € France, qui, au commencement du siècle, a su, par « son initiative et son activité énergique, rallier à sa € cause toutes les puissances, sauf l'Angleterre, ob- € tiendra aujourd'hui les mêmes résultats, et le succès € dans la guerre maintenant imminente lui est d'autant « plus assuré qu'elle entre en lice pour une tout autre « cause qu'à l'époque indiquée. Sous Napoléon I", la « France s'est battue pour la conquête. Sous Napo- € léon III, elle se bat pour la liberté, et elle possède — ce « qui n'était guère le cas sous Napoléon I" — les sym- € pathîes et l'approbation de tous les peuples allemands,

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« à Texception peut-être des populations de l'ancienne « Prusse. Là où cette sympathie ne s'est pas encore t manifestée, elle ne tardera pas à se révél»* après t les premiers succès, et, en attendant, l'Autriche se « sera mise au point pour se consacrer entièrement à « notre cause! »

Le plan pour la création d'un corps d'armée hanovrien indépendant, destiné à opérer sans concours étranger, fut élaboré et approuvé par le roi. Les cadres furent formés; on dressa exactement la liste des hommes composant les effectifs de chaque bataillon et de chaque compagnie.

II aurait suffi d'un appel lancé par le roi pour faire accourir 10,000 hommes sous les armes. Les uniformes et l'équipement, tout était fabriqué et acheté. Dix mille chassepots conformes à l'ordonnance française avaient été commandés à unegi-ande maison de Lyon^ chargée également des fournitures pour l'armée. Cinq mille chassepots avaient été livrés par une autre manufacture. Les uniformes pour l'infanterie et la cavalerie, les sabres, les baïonnettes, les bottes, les coiffures et jusqu'au linge, tout fut fourni exactement aux époques fixées dans les contrats» IjCS approvisionnements furent entassés dans de vastes locaux loués dans ce but et arïiénagés d'une façon spéciale»

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Par ordre exprès du roi, on avait adopté l'ancien uniforme hanovrien de couleur écarlate, avec le ooUet bleu et le schako droit orné d'un cheval blanc^ de l!ancienne armée hanovrienne.

J'étais censé ignorer complètement dans mes rapporte avec le gouvernement français Texistence de ces dépôts d'Armes et d'approvisionnements; mais les autorités militaires françaises étaient parfaitement au courant de tout, et leur connivence était telle que les chassepots destinés à la légion hanovrienne et fabriqués en Angleterre furent déclarés à la douane comme des armes commandées à la maison Cahende Lyon par le gouvernement français. Ainsi toutes les mesures étaient prises pour mettre sur pied à première réquisition un corps de 13,000 hommes, sans que la France eût à faire face à d'autres exigences financières qu'aux premiers Ws d'entretien de ces troupes.

Nos émigrants avaient été peu à peu dirigés sur la Suisse et ils y demeurèrent jusque vers le milieu de 1868. Fidèle à ses traditions d'hospitalité, la République helvétique ne consentit jamais à livrer à la Prusse ou à expulser les réfractaires ou émigrants hanovriens qui avaient cherché un refuge sur son territoire.

La Suisse considérait ces soldats comme des réfugiés politiques bénéficiant du vieux droit d*asile, tant qu'ils

ne -formeraient pas des bandes armées et tant que leur organisation militaire ne serait pas apparente au point de constituer une violation de la neutralité helvétique. Cependant le séjour prolongé de ces nombreux Hanovriens devenait un embarras pour le gouvernement fédéral, qui connaissait bien les motifs de leur présence et qui était en butte aux réclamations réitérées de l'ambassadeur de Prusse.

Depuis la guerre austro-prussienne, le soin de représenter les intérêts du roi Guillaume auprès du conseil fédéral était dévolu à un militaire, M. le général de Rœder, diplomate fin, énergique et cependant conciliant, qui a su, dans le cours de sa longue carrière (il est resté à Berne pendant 18 ans), acquérir une grande popularité. Le général avait à plusieurs reprises déjà attiré l'attention du conseil fédéral sur les légionnaires. Fatiguées de ces incessantes réclamations, les autorités suisses suscitèrent enfin des difficultés et des embarras aux émigrés. On les engagea, ou plutôt on les somma, d'avoir à se disséminer davantage, on voulut leur faire payer les impôts et des droits de séjour ; bref il était permis de croire que la légion ne pourrait rester longtemps en Suisse.

Vers Noël 1867, j'étais de nouveau à Hietzing, et je reçus du roi Tordre de m'informer auprès des autorités compétentes si le gouvernement français voudrait to-

lérer la présence des légionnaires sur le territoire de Tenripirè, ce qui d'ailleurs ne pouvait que faciliter la mobilisation du corps en question. Il suffisait alors d'établir des cadres dans quelques villes de la frontière et de diriger sur les endroits désignés les détachements formés à l'avance et qu'il s'agissait d'équiper et d'armer.

Il m'était impossible d'interpeller directement le ministre des affaires étrangères^ car il fallait plus que jamais éviter toute complication diplomatique, mais je m'entretins de l'affaire avec un haut fonctionnaire du ministère de l'intérieur, M. de Saint-Paul, qui avait été désigné pour s'entendre avec moi (1).

M. de Saint-Paul déclara que les Hanovriens seraient bien reçus en France, et il offrit même de leur allouer des secours comme aux réfugiés polonais. Je refusai catégoriquement toute offre de cette nature, qui aurait porté atteinte à l'indépendance souveraine de mon maître pour en faire le subordonné de la France, tandis qu'il fallait à tout prix lui réserver sa liberté d'action et lui conserver le caractère d'un allié qui agissait à sa convenance.

Le 20 janvier 1868, le lieutenant de Tschirschnitz m'avisait que les premiers Hanovriens avaient quitté

(1) La qualité de sous-secrétaire d'État que M. Meding attribue à M. de Saint-Paul n'eiistait pas sous l'empire. {Note du traducteur,)

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la Suisêe, et il m'adressait un tableau destiné à régler leur départ. Le 30 mars, tous les émigrés devaient être rendus en France, L'état-major de la légion.^ composé du capitaine Hartung et de quatre officiers, ainsi que les sous-officiers et ordonnances partirent pour Haguenau. Les légionnaires reçurent leurs cantonnements dans différentes villes de TAlsace, notamment à Wissembourg, Saverne, Niederbronn, Bischwiller et Brumath. Le tableau de répartition fût soumis à M. de Saint-Paul et approuvé par lui ; et ce fat dans Tordre de marche concerté entre nous que s'ef* fectua l'entrée des Hanôvriens en France.

Malgré les instructions données par le ministre des affaires étrangères, le passage de la frontière se fit avec un grand éclat.

Les légionnaires, réunis par brigades et par compagnies, opérèrent militairement leur entrée dans les villes et villages qui leur avaient été désignés. Les officiers français des garnisons voisines passèrent l'inspection des détachements comme s'il s'agissait de leurs propres troupes. Ces procédés attirèrent naturellement l'attention de la Prusse; il y eut des notes, des réclamations diplomatiques*

M. le marquis de Moustier répondit (et il avait raison pour la forme) que tout ceci ne le concernait pas et que les réfugiés,, comme tels, étaient placés sou§

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la haute surveillance du ministre de Tintérieur, 6t que du reste il n'y avait pas lieu de prendre des mesures de rigueur à l'égard des Hanovriens.

L'empereur Napoléon, toujours désireux d'éviter un conflit prématuré, trancha la question en donnant Tordre de faire rétrograder les légionnaires derrière la Loire.

Après avoir été dirigés de la Hollande sur la Suisse, de la Suisse sur l'Alsace, les réfugiés durent traverser une grande partie des départements du centre, où ils furent du reste accueillis avec le plus grand empressement et une déférence marquée. Les préfets des départements avaient reçu des ordres en conséquence. Us les exécutèrent ponctuellement. L'état-major élut domicile à Paris et, plus que jamais d'accord avec les autorités militaires françaises, tous les mouvements de rémigration furent dirigés avec la plus grande ponctualité et la même précision que s'il se fût agi d'une armée en campagne. Les légionnaires étaient placés sous les ordres du capitaine von Hartung. Le major de During, remplissant les fonctions d'aide de camp général, transmettait à la légion les proclamations et les ordres du jour du roi. Nous avions installé à Paris un quartier général in partibus qui était exactement la contre-partie du gouvernement in partibm de Hietzfaig.

I| y avait une grande différence entre ceux qui faisaient de la politique à Hietzing et les chefs de ce corps de gens de guerre. Ceux-ci avaient à cœur de prouver que même à l'étranger, et même quand il fallait servir un roi détrôné, ils savaient observer la plus rigoureuse discipline et montrer un esprit de sacrifice et d'abnégation. Ces jeunes gens auraient pu entrer dans l'armée prussienne pour y fournir une carrière brillante; ils préféraient, contrairement à l'avis de la raison, contrairement aux vœux de leur famille, suivre la fortune néfaste de leur maître. Quand je me trouvais au milieu d'eux, les voyant si résolus, si énergiques, il me semblait que j'étais avec ces mousquetaires de Louis XIII qu'Alexandre Dumas a décrits d'une façon si magistrale dans son célèbre roman. A mon avis il n'est rien qu'on n'aurait pu entreprendre avec des hommes de cette trempe, et la légion hanovrienne commandée par eux aurait accompli des prodiges de valeur. Eh tout cas, ils étaient tous prêts à risquer leur vie dans l'entreprise la plus désespérée.

Nos conciliabule» se tenaient faubourg Montmartre, dans les bureaux du défunt journal La Situation, Les bureaux étaient très bien agencés et suffisamment spacieux. Grâce à leurs nombreux agents, les autorités prussiennes étaient tenues au courant de ce que nous faisions,* et des procès de haute trahison furent in-

tentés. Bientôt tous les officiers hanovriens vivant à Paris se trouvèrent sous le poids de quelque condamnation. Les peines prononcées contre eux par contumace variaient de cinq à dix ans de maison de force.

Mes amis avaient donc brûlé leurs vaisseaux; ils poursuivaient la route du devoir et de la fidélité sans regarder derrière eux et sans s'inquiéter des embûches que mettaient sur leur route ceux-là même qui auraient dû reconnaître leur dévouem^t. Plus tard, justice fut rendue à ces vaillants jeunes gens par leur ennemi lui-même — par l'empereur Guillaume — qui déclara que leur conduite faisait honneur à la bonne renommée de la glorieuse armée du Hanovre. Ce n'est pas sans émotion que je me rappelle les longues heures passées avec ces chevaleresques réfugiés; dans leur société on s'isolait des petites misères de la vie, des considérations vulgaires.

. Depuis l'entrée en France des émigrés hanovjriens, ma situation était à la fois plus claire et plus nette, mais ma responsabilité et mon travail avaient également augmenté. Les soldats de la légion hanovrienne avaient en France la position légale de réfugiés politiques, et j'étais chargé du soin de leurg intérêts visà-vis du gouvernement français.

J'avais une position franche et définie et en quelque «orte officielle, et je pouvais entretenir des relations

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avec les autorités françaises sans donner lieu à des réclamations diplomatiques.

Seulement j'avais fort à faire pour régier tootes les petites difficultés qui surgissaient sans cesse entre les éanigrés et les autorités locales. Le roi, chrétien convaincu et d'une grande piété, avait songé aussi à pourvoir aux besoins spirituels des émisés. Il avait assigné à cet effet deux ecclésiastiques^ l'un pour les catholiques, M, le curé Schalberg, qui avait administré une paroisse dans le Hanovre, et l'autre, M. le pasteur Grothe. M. Schalberg était un ecclésiastique distingué,, très aimable, plein de tact, et dont le commerce m'a causé beaucoup de satisfaction. Il n'en était pas de même du pasteur protestant qui, du reste, fut mèlè plus tard à des incidents bruyants. Il m'a cansé les plus grands embarras; ses impairs étaient doublement regrettables puisque celui qui les commettait était un prêtre attaché à l'église du roi. La plupart des pasteurs protestants de l'église française appartiennent au culte calviniste ; cela ne les avait pas empêchés de montrer beaucoup de prévenance pour les luthériens hanovriens et de les traiter avec égard. Aussi ies i*fagiés allaient très volontiers dans le temple calviniste et recevaient avec plaisir la communion des mains de ces pasteurs.

Quand le révérend €rothe ^^treprit sa tournée dans

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les cantonnements des Hanovriens, il crut faire preuve d'esprit en déclarant ouvertement la guerre à tous les pasteurs français.

li prit vis-à-vis d'eux l'attitude d'un fier-à-bras, défenseur de la vraie foi contre des hérétiques. Il tança vertement les soldats luthériens qui avaient fréquenté les églises calvinistes et menaça de leur refuser la communion s'ils continuaient à aller au sermon chez les premiers. Une pareille intolérance exerça un effet déplorable sur les populations catholiques françaises qui assistaient au spectacle peu édifiant d'un pasteur allemand excommuniant ses coreligionnaires. — Quant à ceux-ci, mis au ban par M. Grothe, ils avaient tous reçu des témoignages très flatteurs de la reconnaissance du roi pour les soins donnés à ses sujets.

J'écrivis à Hietzing pour supplier Sa Majesté de rappeler ce pasteur excentrique, et ma demande reçut pleine satisfaction. Quelque temps après, me trouvant moi-même à la villa Brunswick, le roi me raconta un Irait qui peint entièrement le caractère de M. Grothe*

On sait que depuis longtemps Ischl est la ville d'eau fashionable par excellence adoptée par la gentry autrichienne. Pendant les mois d'août et de septembre on y rencontre la société la plus élégante et la mieux choisie. L'impératrice d'Autriche y passe la saison et l'empereur s'y trouve ordinairement pour fêter «cm

anniversaire, qui tombe le 19 août. Cette année-là, le roi de Hanovre fit également un séjoui* de plusieurs semaines à IschI, et le pasteur Grothe vint voir son souverain. Au cours d'une promenade, le serviteur de Dieu se trouva devant la villa impériale, dont les grilles étaient fermées à cause de la présence de l'empereur , Cet obstacle n'arrêta nullement le pasteur, qui grimpa le long du grillage et pénétra ainsi dans le jardin réservé. Il le parcourut entons sens jusqu'à la porte des appartements privés du souverain, sans être gêné dans ses évolutions, parce que, grâce à sa longue lévite, on le prenait pour un serviteur de la maison impériale. Sa curiosité satisfaite, le révérend sortit du parc de la même façon acrobatique dont il était entré. Or il faut avoir connu le respect scrupuleux du roi George pour l'étiquette et pour les égards dus à un souverain dont il était l'hôte, si Ton veut avoir une idée exacte de son indignation quand il apprit qu'un ecclésiastique attaché à sa personne, et dont il répondait, aurait pu être arrêté comme vagabond ou comme un criminel suspect dans une enceinte close et fermée. « Je ne m'étonne plus maintenant, me dit leroi, de tout ce qu'on m'a raconté sur le séjour de ce pasteur en France ! »

Nous avions aussi à nous occuper d'un certain nombre de légionnaires qui avaient passé en Angleterre, lis avaient constitué une association dite des

« fidèles Hanovriens », qui se réunissait dansune brasserie de Cap-Street, Golden square. Puissamment aidés par des protecteurs qui ne ménageaient ni les conseils ni les secours effectifs, les « fidèles Hanovriens > avaient trouvé du travail et une existencQ indépendante. Pour ménager autant que possible la cause royale, il fut décidé de les laisser en Angleterre, mais sous la surveillance de notre comité. Ils devaient marcher au premier signal en cas de guerre.

Portraits des principaux personnages de la cour impériale. — Napoléon m. — Son épuisement physique. — Sa mort. — Le prince Niapoléon et la princesse Mathilde.— Rouher. — La politique de l'empereur. — Alliance franco-austro-italienne. — L'empereur François-Joseph projette de se rendre à Paris. — Le voyage est ajourné par suite de la mort de Maximiiion. — Projet do mariage de la princesse Frédérique avec le prince Humbert dltalie. — Singulière fin de non-rccovoir opposée à ceplan. — Changements survenus en Italie. — Hetraite M. de Rattazzi.

Admis dans les coulisses de la cour napoléonienne, j'ai eu occasion de voir de près les principaux acteurs, et comme j'avais toutes sortes de motifs pour me garder de toute illusion, je croîs avoir assez bien observé et regardé d'assez près les visages et les masques pour que mes appréciations soient justes, même quand elles ne concordent pas avec les jugements que l'on est habitué à lire sur des hommes que je peins d'après nature.

L'empereur Napoléon III tenait le premier rang, non seulement parce qu'il était Tempereur et parce

qu'il avait la faculté de résoudre à son gré toutes les questions de politique intérieures et extérieures, mais aussi parce qu'il usait de ce pouvoir dans toute sa plénitude, sans prendre conseil de personne, n'écoutant que ses propres inspirations, faisant, sans en avoir Tair, tout plier devant sa volonté. La physionomie de cet homme, qui fut pendant tant d'années l'arbitre de TEurope, et pour les diplomates un rébus indéchiffrable, était étrange et extraordinaire. Elle aurait attiré l'attention quand même il ne se serait pas agi de l'empereur des Français.

Mais le Napoléon de 1868 n'était plus le cavalier élégant, d'une remarquable souplesse, de l'époque présidentielle ou des premières années de l'empire. Comme son oncle Napoléon 1*', il avait engraissé ; avec Tàge, l'embonpoint l'avait^envahi ; sa démarche était lourde et incertaine, son visage bouffi, et les traits pleins de caractère qui le distinguaient autrefois avaient disparu comme s'ils eussent été effacés à grands coups d'épongé. Sa chevelure blonde avait grisonné et était devenue rare, en un mot il faisait l'effet d'un vieillard précoce se tenant debout avec beaucoup de peine et d'efforts. Son attitude et les contractions de son visage, qu'il tâchait de dissimuler sous un sourire mélancolique, trahissaient les souffrances d'une maladie de la vessie qui était alors à ses débuts et dont, il souffrait

plu» qu'un autre à cause de la sensibilité de ses nerfs* La tenue bourgeoise lui allait mieux que T uniforme de général français, qui n'avantage que ceux qui ont la taille élancée.

Malgré ses souffrances physiques, dont les traces s'accusaient chaque jour davantage, l'empereur ne manquait ni de grâce ni de dignité. Il mettait de la coquetterie à rappeler qu'il avait été jadis le premier écuyer de France, et il aimait encore à monter à cheval, bien que la selle lui fit endurer souvent des tortures atroces. Ce qu'il avait de plus remarquablement étrange, c'étaient les yeux. On eût dit qu'ils étaient voilés par des toiles d'araignées ; seulement, quand une idée soudaine y mettait son étincelle, ils lançaient des éclairs rapides ; mais au bout d'une seconde, ils reprenaient leur atonie naturelle. On pouvait comparer son regard à celui d'un lion sommeillant à moitié au fond de sa cage et qui tout à coup se dresse de toute sa hauteur le long de la paroi grillée. Sa bouche avait quelque chose de féminin et de gracieux, malgré la grande moustache cirée et pointue qui faisait dire à la princesse Mathilde : « Mon cousin a l'air d'un sergent de ville. > Ses lèvres semblaient toujours sur le point de laisser échapper le secret de poétiques rêveries, et il était impossible d'imaginer quelque chose de plus gracieux et de plus aimable que son sourire. Dans

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toute sa manière d'être, dans sa façon de parler, de saluer, de recevoir le monde et de le congédier, il y avait ce que le Français appelle la « politesse du cœur » .

Il possédait à fond Tart si précieux pour un homme politique de savoir écouter. Combien de personnages renommés pour leur esprit et leur pratique du monde Tout quitté enchantés de sa conversation, proclamant partout le charme de sa causerie et la profondeur de ses aperçus ! Et pourtant c'est à peine s'il leur avait dit un mot, mais en revanche il les avait laissés parler.

La tète légèrement penchée de côté, il avait une façon à lui d'écouter, qui semblait donner de la valeur à chaque phrase qu'on lui disait, et accentuer chaque pensée, chaque mot, qu'il soulignait d'un fin sourire* II éveillait ainsi la vanité chez ses interlocuteurs et, chacun le quittait avec la conviction d'avoir appris quelque chose d'important à l'empereur des Français. Napoléon III s'instruisait en écoutant, il absorbait la quin* tessence de toutes les opinions exprimées en sa présence, il contrôlait les avis en les pesant et en les comparant, il jetait le tout dans un creuset, et à force de méditer, il formait sa propre opinion.

Dans la conversation, il évitait avec soin de se prononcer d'une façon catégorique, et pendant les séances du conseil il se bornait à recueillir les avis de ses mi-

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nisires sans faire connaître le sien, et surtout il ne s*engageait jamais. Il levait la séance, et quelques jours après une lettre faisait connaître inopinément la volonté de l'empereur. Parfois cette volonté était conforme aux idées émises en sa présence, mais souvent elle en différait d'une façon si tranchée que le ministre atteint était obligé de donner sa démission. L'empereur l'acceptait de la façon la plus galante et la plus aimable, avec les plus grands égards personnels. Il n'usait pas les gens à son service, et (Juand il se séparait d'un de ses collaborateurs il se réservait toujours de l'employer de nouveau au moment opportun.

Aussi jamais un ministre congédié n'est devenu son ennemi; il était toujours disposé à reprendre du service. C'est ainsi que M. Drouyn de Lhuys fut à trois reprises ministre des affaires étrangères , malgré des dissidences prononcées.

Avec ces qualités d'observation et de rectitude dans le jugement, l'empereur manquait d'une qualité maitresse : il n'avait pas l'esprit de résolution nécessaire pour exécuter au bon moment ce qu'il avait décidé et reconnu utile. Non qu'il n'eût pas de courage, ses plus cruels ennemis n'ont pu Taccuser de lâcheté ; il avait au contraire la bravoure froide et impassible du fataliste, et il l'a montré en mainte ^ mainte circonstance. Seulement il hésitait toujours, réfléchissant, calculant.

cherchant sans cesse le mieux et se demandant — à la veille d'agir — s*il ne valait pas mieux attendre encore et s*il ne se présenterait pas plus tard une meilleure occasion d'exécuter les projets arrêtés. Havin, le spirituel directeur du Siècle, qui entretenait, bien que républicain, des relations très suivies avec l'empereur, avait coutume de dire :

* « Napoléon me fait l'effet d'un homme qui a envie de prendre un bain froid : il est debout au bord du bassin, il a trempé la pointe de ses pieds dans l'eau, n'osant ni avancer ni reculer, et rendant grâce en fin de compte à celui qui le jette à l'eau la tête en avant. »

Sa devise était que : « Tout vient à point à qui sait attendre. • L'adage est bon à la condition de ne pas s'y conformer trop. Il montra de la résolution une seule fois, lors du coup d'État; il est vrai qu'il risquait gros et que tout dépendait du succès; mais plus tard, devenu empereur, il craignait de perdre ce qu'il avait gagné. C'est ainsi qu'un joueur ruiné expose volontiers à la rouge ou à la noire le reste de sa mise, tandis qu'il hésite à aventurer sa fortune. L'empereur était — on l'a dit maintes fois et toujours avec raison — un conspirateur endurci. Le besoin de conspirer était dans sa nature et dans sa destinée ; c'est en allant de conspiration en conspiration qu'il avait atteint, en

dépit des railleries, le rêve inaccessible qu'il poursuivait : le rétablissement de l'empire. La conspiration était son arme favorite, elle lui avait rendu d'éniinents services, il continuait à s'en servir, alors que son but était atteint. Il était donc conspirateur pour les grandes affaires de l'État comme pour les petites questions d'ordre inférieur. Ce fut par ces procédés qu'il se créa fort inutilement beaucoup d'ennemis ; et même ses amis les plus dévoués se défiaient de lui, ne sachant pas s'il agissait franchement avec eux ou non.

De son côté, il en était arrivé à se défier de tout le monde et à intriguer d'une façon permanente contre tout son entourage. Il intriguait avec les députés contre ses propres ministres, de même qu'il conspirait tantôt avec une puissance tantôt avec l'autre. C'est ainsi qu'il se mit à conspirer avec le roi George, mais sans se croire autrement engagé. Il mériterait d'être comparé sous ce rapport à Louis XIII, avec cette di^ férence qu'il ne souffrait pas de Richelieu à côté de lui, étant au contraire très jaloux du pouvoir et tenant à l'exercer par lui-même jusque dans les moindres détails.

L'indécision, ce trait distinctif du caractère de l'empereur, augmentait d'une façon inquiétante au fur et à mesure qu'il avançait en âge et qu'il ressentait davantage les cruelles atteintes de la maladie qui le rainait.

-184 HE âàDOWA A SEDAN

II. s'était rendu compte que pour consolider sa dynastie il était obligé, ou bien de déclarer la guerre à la Prusse, ou bien de soutenir franchement les tendances unitaires de TAHemagne et de s'allier étroitement à la nouvelle puissance. Ballotté entre ces deux alternatives, il n*osait s'arrêter à l^aucun parti, «achant fort bien d'ailleurs qu'il n'avait pas le talent d'un grand général, et d'autre part ne voulant pas abandonner le commandement en chef à un de ses lieutenants.

Les fatigues et les épreuves d'une campagne le faisaient trembler, malade comme il l'était. Enfin ce fut le mot de M. Havin qui prévalut, il se laissa jeter à l'eau la tète en avant^ incapable de montrer de l'initiative dans cet acte le plus important de sa vie.

S'il n'avait pas perdu de son élasticité et de sa présence d'esprit, il lui eût été possible apijès la bataille de Sedan de conclure une paix grâce à laquelle la dynastie impériale eût été sauvée. Il avait alors pour lui l'armée de Bazaine qui lui était franchement dévouée; le plébiscite avait montré que la France était bonapartiste, et Bazaine était suffisant pour écraser toute tentative républicaine,

L'Allemagne se montrait toute prête à traiter dans cea conditions; mais Napoléon était à bout de forces et d'énergie, il n'aspirait plus qu'au repos.

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Prisoimier, il recouvrit la tranquillité ; il rendit son <^)ée.

Depuis sa première jeunesse, il croyait à son étoile; le jour où il vit cet astre «e couvrir, il baissa la tête et accepta doucement Tarrêt du destin, persuadé qu'il né pourrait y remédier^

L'histoire de sa mort, peu connue jusqu'à présent, eât tragique.

Tout avait été préparé en vue d'un grand mouvement bonapartiste qui devait éclater à la fin de 1874 ou au commencement de 1873.

Les impérialistes ne doutaient pas du succès.

Les horreurs de la Commune avaient démontré la nécessité d'un gouvernement fort, et le maréchal Mac- Mahon se serait porté avec empressement à la rencontre de l'empereur comme un nouveau Monk (1).

Les dispositions pour la descente sur les côtes de France étaient arrêtées, et un personnage de confiance . avait pris le mot à Berlin pour savoir quelle attitude le gouvernement allemand, dwit les troupes occupaient encore une partie du territoire français, adopterait en présence d'une restauration napoléonienne.

« Nous regarderons faire l'arme au bras. » Telle fut

(1) M. Meding veut sans doate parler da maréchal Mac-Mahon, commandant de l'ârmce de Versailles, car à la mort de Napoléon III Mk TJiicrs était encore Président do la République.

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la réponse très satisfaisante et très nette que recueillit rémissaire de Chislehurst.

Tout semblait favoriser l'entreprise lorsque les douleurs de vessie qui tourmentaient Tempereur devinrent intolérables.

Dans les derniers jours de décembre 1872, un dernier conseil suprême fut convoqué à Chislehurst.

M. Rouher, les deux Cassagnac, le général Fleury et, à ce que Ton assure, plusieurs officiers en activité de service avaient pris place autour d'une grande table dans la chambre à coucher de Napoléon III.

Celui-ci, pâle, vieilli, pouvant à peine contenir les cris que lui arrachait la douleur, tout tremblant de fièvre, était étendu dans un fauteuil avec une couverture sur les genoux.

Au dehors, il faisait un beau soleil, presque printanier; le temps était fort doux, le ciel semblait encourager les conspirateurs qui allaient arrêter la chute de la République.

Au cours de la discussion, le docteur Conneau, qui assistait à la séance, fit connaître Tavis de ses confrères, les principaux médecins appelés en consultation. Selon ces doctes Esculapes,rempereur devait se soumettre à une opération. Les médecins répondaient du succès.

Mais Napoléon protesta avec là dernière énergie contre cette nouvelle torture; il déclara à pliisieurs

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ÛB SADOWA A SEDAN 131

reprises qu'il ne s'y soumettrait pas. t D'ailleurs, fit-il, je me sens parfaitement la force de monter à cheval et de diriger l'expédition, tandis que je sens que je ne survivrai pas aux souffrances d'une opération chirurgicale. »

L'impératrice, qui assistait au conseil, déclarait au contraire que l'opération était absolument indispensable, et conjura son mari de la subir.

— Non ! non ! qu'on ne m'en parle plus ! répondit l'empereur.

Après la séance, l'impératrice Eugénie revint à la charge. Elle voulait que l'opération eût lieu. Une scène violente éclata entre les deux époux. Finalement l'empereur céda, et les médecins procédèrent à l'opération.

Elle réussit, comme ils l'avaient prédit, mais l'empereur aussi avait eu parfaitement raison de déclarer qu'il était trop faible pour la supporter. Il mourut des fatigues causées par l'extraction de la pierre. Son entourage le vit s'endormir pour ne plus s'éveiller.

Il ne fut plus question de descente en France, il fallait attendre maintenant que l'héritier présomptif de la couronne eût atteint l'âge d'homme. On connaît la destinée de cet infortuné prince, et l'on sait comment une zagaie de sauvage mit fin pour la seconde fois aux espérances du parti bonapartiste.

iS8 Dfi SADOWA 4 SEDAN

Il y a peu de femmes à mon avis qui aient été aussi mal jugées par Thistoire que Timpératrice. Cette princesse a été si rudement frappée par Tadversité que ses ennemis eux-mêmes ne peuvent se défendre d'un sentiment de respect et de compassion.

M'^* Eugénie de Montijo avait fait ses débuts <ians la société parisienne vers la fin du règne de Louis- Philippe, sous régide d'une mère octogénaire.

Trèà en vue dans les salonS,on la rencontrait de préférence dans les fêtes et les réunions données par lé banquier Aguado, célèbre alors.

On ne connaissait pas de grande fortune à ces "nobles espagnoles, qui cependant menaient un certain train de maison.

Il faut se hâter d'ajouter que si la jeune Eugénie était renommée dans son monde pour sa beauté et pour la hardiesse de son élégance, sa réputation était des plus nettes et des plus incontestées, malgré ïà position toujours un peu fausse d'une jeune fiïle voguant seule avec une mère un peu originale à travers les mille récifs de l'océan parisien.

On a raconté que M"* de Montijo connut le futur empereur alors qu'il était prisonnier à Ham, où elle lui rendit visite, accompagnée de sa mère; le fait est que les deux dames espagnoles fréquentèrent très assidé*

bfi SA.DOWA A SEDAN 1S9

lâent TËlysée pendant la présidence et surtout après le «onp d'État,

Les assiduités de Louis-Napoléon chez M"* de Mon* tijo furent très remarquées, mais les courtisans de la nouvelle cour étaient persuadés qu'ils auraient dans TEspagnole une Dubarry et non une Maintenon. La déclaration du mariage du nouvel empereur éclata comnte une bombe à la fin d'une série de fêtes et de chasses à Compiègne^ dont M"* de Montijo avait été la reine. Cette soudaine solution fut attribuée par les oïis au d^it qu'avait causé au t parvenu », comme il se qualifiait orgueilleusement lui-même, l'échec de certaines ouvertures auprès des familles régnantes en vue d'un mariage politique^ tandis que d'autres l'at^ tribuaient à l'impossibilité . de vaincre autrement que par un dénouement bourgeois et marital les résis^ tances énergiques, presque désespérées, de la splen-dide Espagnole. Peut-être les deux motifs doiv^t41s être pris en considération. Bref ^ le mariage se fit, et les yeux du monde entia» ftirent attachés sur cette j^ne femme qui, sans être d'extraction princière, venait de monter sur le trône d'un grand empire. Nulle princesse ne fut autant observée, remarquée et étudiée que cellelà. Chacun de ses actes, chacune de ses paroles, chacun de ses costumes,de ses chapeaux, était l'objet des commentaires de toute ï'Ewope. Exaltée au-dessus de son

mérite réel par des admirateurs très sincères et par des flatteurs intéressés, elle fut très vivement attaquée par les ennemis politiques du système impérial, car elle n'avait pas d'ennemis personnels.

La grande influence qu'on lui attribuait sur l'empereur et sur ses résolutions était loin d'exister ou d'avoir l'importance qu'on lui prêtait. Pour jouer un tel rôle, il manquait à l'impératrice Eugénie l'esprit de résolution viril et les qualités essentielles qui font les € femmes d'État ».

Elle était une femme très belle, très aimable, très attrayante ; mais elle n'était guère que cela, avec toutes les faiblesses inhérentes à son sexe. Il lui eut été difficile d'avoir de l'empire sur son mari, parce que celui-ci, comme je l'ai dit, enveloppait ses résolutions du mystère le plus impénétrable, et ne faisait peser sa volonté qu'au moment de passer à l'action.

Napoléon aurait pu cependant être frappé par une idée grande, qui aurait renversé tous ses calculs et toutes ses spéculations ; mais l'impératrice Eugénie n'était pas assez « femme d'État » pour avoir des idées semblables.

Pourtant son influence était marquante dans les petites choses, dans les intrigues de cour et de boudoir. Les ambitieux qui recherchaient une place ou une distinction quelconque ne s'adressaient pas en

vain à elle ; mais ce qu'on avait coutume d'appeler € l'influence politique de l'impératrice • n'existait pas, ou était bien peu de chose. On n'y prenait pas garde dans l'entourage de l'empereur, et parfois même certains ministres ne se gênaient guère pour remettre Sa Majesté à sa place.

C'est ainsi qu'en 1858, après l'attentat d'Orsini, l'impératrice s'éprit d'une admiration romanesque pour l'auteur de cette tentative. Elle aurait voulu obtenir sa grâce, elle ne cessait de supplier l'empereur d'empêcher l'exécution .

Peut-être Napoléon eût-il cédé ; mais tous les ministres, et surtout le général Espinasse, chargé de l'intérieur, insistaient énergiquement pour que la loi eût son cours. Un soir, aux Tuileries, le général ministre ayant appris que l'impératrice venait de livrer un nouvel assaut en faveur de son protégé : « Vous ne savez pas, madame, lui dit rudement Espinasse, quels tracas nous causent toutes vos sensibleries. Laisseznous donc faire notre métier, et mêlez-vous du vôtre (1). »

Orsini fut exécuté ; mais quelques semaines plus tard, le général Espinasse (tué à Magenta l'année suivante) tomba en disgrâce.

(1) Vicil-Castel.

142 Dfi SADOWÂ A 6BDÀN

L*aUit»de de Timpératrice, à la veille de la catasU^ophe, a été aussi mal jugée. J*ai déjà raconté qu'elte se flattait de Tespoir que son admirateur, M. de Goltï, anabassadeur de Prusse à Paris, renverserait le comte de Bismarck ; elle régnerait alors sur le nouveau chancelier, et par lui sur TAllemagne. Mais tout cela n'était guère s(^.rieux, et dans le monde politique et diplomatique on ne s'inquiétait guère des petites intrigues qui se nouaient et se dénouaient dans le boudoir de l'impératrice.

A la veille de l'Exposition de 1867, elle était potir la paix, parce qu'elle n'aurait pas voulu perdre les nombreuses occasions de briller au premier rang, que lui offrirait la présence à Paris des souverains ; mais ce ne fut certes pas son intervention qui fit pencher la balance en faveur de la paix.

Plus tard, elle eut des aspirations belliqueuses. Ce-pendant il serait injuste, comme on le répète si volontiers, de dire que la guerre de 1870 fut sa guerre à elle. Les partisans sincères et ardents de la dynastie impériale se préoccupaient sans cesse des moyens d'assurer l'avènement au trône de l'héritier de Napoléon. Les uns conseillaient à l'empereur vieillissant d'entourer le trône d'institutions libérales qui seraient pour Napoléon IV une protection, et qui rapprocheraient du jeune souverain beaucoup d'éléments restés

obstinément hostiles à son père. D'autres, au contraire, ne voyaient qu'un seul moyen de rétablir le pi*estige passablement entamé de l'empire : une guerre victorieuse suivie d'annexions, car l'opposition intérieure s'attaquerait en vain à l'arbitre de l'Europe. Retrem^ per la dynastie dans la gloire napoléonienne^ tel était le mot d'ordre des chefs de ce parti, la formule que certains personnages de la cour impériale indiquaient comme très facile à sqivre. L'impératrice penchait du côté de la guerre, mais elle n'était nulle* ment le chef enjuponné de ce parti.

Elle obéissait à son tempérament fier et ardent en choisissant la solution la plus héroïque»

L*empereur, au contraire, à force de réfléchir et de méditer, s'était arrêté au parti le plus funeste qu'il pût prendre : il adopta l'une et l'autre des deux solutions, qui cependant s'excluaient mutuellement. Il accorda des institutions très libérales, et il se laissa entraîner à déclarer la guerre.

Il ne prit, il est vrai, cette dernière résolution que sous le coup du désespoir auquel l'avait poussé Vèbranlement de son système nerveux.

Voyant que les concessions libérales n'avaient eu d'autre résultat que de déchaîner davantage l'opposition, il espérait ressaisir les rênes à l'aide d'une guerre victorieuse. Les attaques véhémentes dirigées contre

l'épouse de Napoléon III, et qai trouvèrent tant d'écho en Allemagne, étaient à la fois injustes et, à mon avis, inqualifiables. Eugénie de Montijo n'a jamais été une femme égoïste et assoiffée de domination ; au contraire, elle s'est toujours montrée serviable, bienfaisante et bonne; elle n'avait rien de caché et rien à cacher dans sa vie privée, et ses ennemis les plus acharnés n'ont jamais pu formuler une accusation précise basée sur des faits ou même des indices graves. Et on peut croire qu'ils ne s'en seraient pas privés!

Autrefois les adorateurs de la puissance, les flatteurs du pouvoir s'inclinaient devant elle, parce qu'elle partageait le trône du souverain dont la voix était obéie dans toutes les parties du monde et dont la volonté décidait du sort des peuples ; aujourd' hui on s'incline encore devant elle, parce qu'elle est la femme malheureuse et la mère cruellement éprouvée.

Il n'y avait pas grand'chose à dire sur le prince impérial à l'époque où je remplissais ma mission à * Paris. C'était un adolescent d'un extérieur sympathique, aimable dans ses manières, et qui recevait alors une instruction très complète et très choisie, telle qu'elle convenait au futur chef d'une des premières nations du globe.

La cousine de l'empereur, la princesse Mathilde,

occupait à la cour' et daos la société parisienne une . place à part et très considérable. Fille du roi Jérôme de Westphalie et d'une princesse royale de Wurtem- Jberg, elle était par sa mère apparentée avec les plus vieilles familles régnantes. Fort jeune, elle fut recherchée par un gentilhomme russe possesseur d'une fortune colossale, mais qui, s'il faut en croire les légendes, apportait dans son ménage les mœurs rudes et la brutalité d'un moujik.

Ce ménage ne resta pas longtemps uni. Mathilde Demidoff recouvra l'indépendance qui était pour elle un besoin; une pension suffisante, bien que nullement proportionnée à la fortune colossale de son mari, lui permit de faire figure et de grouper dans son salon une réunion d'artistes, de poètes, de romanciers, tout en venant au secours de son père, qui était sorti les mains tellement nettes de son éphémère royaume de Westphalie, qu'il avait à lutter souvent contre la gène.

Louis-Napoléon avait beaucoup^de penchant pour sa belle cousine ; j'ai entendu répéter bien souvent par des personnages autorisés que si la séparation avait pu être convertie en divorce ou si la princesse Mathilde était devenue veuve, elle aurait occupé sur le trône impérial la place d'Eugénie de Montijo. A la vérité, elle a joué pendant toute la durée de l'empire

i46 DE SADOWA A SEDAN

un rôle considérable, mais plutôt littéraire et artistique que politique.

Les réunions dans le beau palais de la rue de Courcelles et les soirées plus intimes de Saint-Gratien pendant la belle saison étaient célèbres à juste titre.

Une société d'élite s'y pressait, et il n'était pas rare d'y rencontrer tel personnage connu par son hostilité contre l'empire. On ne se gênait nullement du reste pour faire de l'opposition à ce cousin que la princesse appelait le « sergent de ville »; et cela était d'autant plus piquant qu'il payait les violons, puisque c'est grâce à sa dotation que la belle et intriguante altesse avait pu augmenter dans de grandes proportions son état de maison.

Mathilde Demidoff, pour avoir renoncé au mariage, n'avait nullement renoncé aux hommages que son éclatante beauté et le charme de son esprit devaient lui attirer. La liaison de longue durée, presque maritale, qu'elle noua avec le surintendant des beaux-arts, M. de Nieuwerkerke, était tellement connue de tout le monde qu'il n'y a ni indiscrétion ni indélicatesse à en parler. M. de Nieuwerkerke était chez lui nie de Courcelles, et à Saint-Gratien c'était lui qui faisait les honneurs ; il se considérait tellement bien de la maison, quoique marié à une jeune femme malade végétant eu province, que lorsque la princesse allait passer queU

ques jours au palais de Saint-Cloud, le sémillant surintendant des beaux-arts logeait au pavillon. 'de Breteuil, dans le parc, mis à la disposition de la cousine derenipereur(l).

Autrefbis, la princesse avait connu le roi Geoi^e de Hanovre, lorsqu'il n'était encore que duc de Cumberland ; tous deux fréquentaient assidûment le salon du prince de Wittgenstein, grand chambellan du roi de Prusse- Grâce à ces relations dont elle se souvenait avec plaisir, l'envoyé du roi George fut le bienvenu dans le palais de la rue de Courcelles.

Hôte assidu du salon de la princesse, j'eus l'occasion d'admirer tout le talent qu'elle savait déployer au milieu de sa petite cour. Elle mettait une espièglerie charmante à embarrasser par ses boutades et ses critiques les hauts fonctionnaires qui fréquentaient sa maison, et qui n'avaient jamais les rieurs de leur côté.

Le prince Napoléon est trop connu, son portrait a été fait trop souvent pour que je le place ici. Fort instruit, bien doué par la nature, le cousin de Napoléon 111 s'essayait à tout et s'accrochait à toutes les branches des arts et des sciences. Il était toujours absorbé par

(1) Yieil-Castel.

Tétude d'un problème, mais sans pouvoir en trouver la solution. Cette activité constante et inquiète ne :1e menait à rien. Il rechercha longtemps et avec ardeur la popularité, elle lui échappait toujours* Son opposition au gouvernement était en quelque sorte permanente^ mais jamais il ne fut en état de donner un conseil pratique bon à être suivi* Il se montra complètement incapable de tenir un rang quelconque dans l'État chaque fois que son cousin, qui lui témoignait an attachement allant jusqu'à la faiblesse, lui laissait prendre une place dans son gouvernement.

Ce qui lui manquait, c'était l'esprit d'ordre et de discipline. Au fond il était très attaché à son cousin et l'affectionnait beaucoup malgré ses boutades et l'attitude d'un nouveau Philippe-Égalité qu il aimait à prendre dans son Palais-Royal. Aussi Napoléon III passait-il volontiers à son cousin ses accès d'opposition et de mauvaise humeur, et les brouilles ne duraient guère entre eux.

Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de tracer le portrait de tous les hommes d'État du second empire; je me bornerai à dire quelques mots du plus considérable de tous, du vice-empereur, M* Eugène Rouher,

Il avait su se rendre indispensable grâce à son intelligence et à son goût pour le travail. Nul ne connaissait aussi bien les rouages secrets de la machine gouverne-

mentale qu'il avait en grande partie contribué à monter. Profondément dévoué à l'empereur, ils resta incapable cependant de comprendre les grandes conceptions, parfois mystiques, auxquelles s'élevait Napoléon IIL M. Rouher était un excellent avocat et un bureaucrate modèle» Voilà tout»

Il devait donc y avoir forcément une certaine défiance entre le souverain et le ministre qui le servait fidèlement, mais sans jamais entrer jusqu'au fond desa pensée» Puis M, Rouher se savait indispensable et il n'hésitait pas à le faire sentir à son maître. L'empereur s'amusait à conspirer contre le vice-empereur, et il trouvait du plaisir à le vexer. Il rencontrait pour ces petites conspirations des complices empressés parmi les autres membres du cabinet, qui tous détestaient leur collègue. Ces coups d'épingle atteignaient plus qu'il ne voulait le laisser paraître le ministre d'État, mais comme il tenait à garder le pouvoir, il les subissait.

M. Rouher était par principe un adversaire de la guerre, et jusqu'au dernier moment il s'efforça de maintenir la bonne harmonie entre l'Allemagne et la France. Son esprit positif et circonspect répugnait aux solutions hasardées; il regardait la guerre comme une partie de dés, ef en politique il n'était pas joueur. A ses yeux, Tunique péril consistait dans le relâchement de l'autorité et dans des concessions libérales inoppor-

iSO OB SADOWA X SEDAN

tunes. Il était partisan déclaré d*un régime de compression absolu, avec Temperear pour maître et une bureaucratie fortement organisée comme moyen de gouvernement. C'était pour cet homme d*Ëtat la seule garantie de Tordre et de la stabilité.

Qui sait? Peut-être M. Rouher connaissait-il mieux le caractère français que ceux qui recommandaient les solutions hasardées et violentes? Qui sait? Si ses conseils avaient été suivis, Tempire serait peut-être encore debout.

L'affaire du Luxembourg ayant été réglée, Napoléon III revint à sa première conception politique : entourer TÂllemagne du Sud d'un réseau d'alliances et tenir en échec la Ck)nfédération du Nord. Il comptait sur la coopération de l'Autriche et de l'Italie. L'action des alliés devait être irrésistible; il s'agissait seulement d'unir étroitement les trois pays, chose difficile, surtout pour l'Autriche et l'Italie, qui, pendant des années, s'étaient livré une lutte que Victor-Emmanuel avait qualifiée de lutte < au couteau ». D'autre part les Français étaient toujours à Rome, que le parti des patriotes italiens voulait prendre à tout prix. M. Urbain Rattazzi, qai avait fait preuve d'une grande habileté et d'une énergie considérable en poursuivant l'œuvre de Cavour, désirait que l'Autriche, à peine saignée de la

DE 6100 WA À SEDAN i51

Vénétie, fît le sacrifice de Roveredo et de. quelques autres districts du Tyroi italien, pour que ses compatriotes reaoDçasseaty pour le moment du moins^ à marcher sur la ville éternelle. Enfin l'Autriche et la France ne s'entendaient guère sur la future organisation de l'Âlleniagne. M. de Beust aurait voulu réaliser le programme du congrès des princes de Francfort en 1864, mais à la rigueur il se serait contenté d'un partage de l'Allemagne en deux parties égales dont la partie nord aurait obéi à la Prusse et ]a partie sud à l'Autriche.

Napoléon III, au contraire, désirait une alliance complètement fédérale avec un groupe solidement constitué d'£t£^ de second ordre : Bavière, Saxe.Wurtemberg, etc., qui, sans doute avec l'appui de la France, auraient contre-balancé l'influence des deux grandes puissances.

IfapoléonlIIcomi^tsur son ascendant personnel, sur son éloquence persuasive, pour vaincre le» difficultés du côté de l'Autriche.

Une invitation très pressante et très cordiale fut adressée à l'empereur François-Josq)h et à l'impératrice Elisabeth. Tous deux avaient promis de venir à Paris; TÉlysée avait été préparé pour les recevoir — quand tout à coup, le jour même où Napoléon présidait au palais de l'Industrie la distribution des récom-

penses — une nouvelle sinistre, bientôt confirmée, se répand dans l'auditoire et dans tout Paris. L'empereur Maximilien, pris par les troupes victorieuses de Juarez, vient d'être fusillé à Queratero.

Il ne pouvait plus être question des fêtes données en l'honneur du couple impérial autrichien; François-^ Joseph ne pouvait venir serrer la main de l'homme qui avait attiré son infortuné frère au Mexique en faisant miroiter à ses yeux, ou plutôt aux yeux de l'archiduchesse Charlotte, une couronne, et qui, plus tard, l'avait abandonné à son malheureux sort. •

Pourtant Napoléon III tenait malgré tout à voir l'empereur d'Autriche. II résolut alors de se rendre en Autriche, puisque François-Joseph ne pouvait venir en France. Après quelques négociations, la jolie ville de Salzbourg, pittoresquement assise sur la frontière bavaro-autrichienne, fut désignée pour l'entrevue. Les deux monarques s'y rendirent. Eugénie accompagnait Napoléon (1), et les deux ministres, M. de Beust et le

(1) On a raconté à ce sujet la petite anecdote suivante. La mode élait à Paris aux robes courtes, ee qui permettait aux Parisiennes do montrer la finesse et Téléganco de leurs atlachos. L'impératrica Eugénie, qui ayait les pieds très petits, s'empressa d'adopter cette mode, et elle arriva à Salzbourg en toilette fort décolletée par le bas. Celte exposition de chevilles déplut & François- Joseph, et lorsque Timpératrico Elisabeth, qui avait une robe longue, monta'dans la calèche où se trouvait déjà Timpcratrice Eugénie, il lui dit : « Prenez

wfmmsK^mBmg^^^m, j^ wniij-.-pi.iu njv

eomte Andrassy, faisaient partie de la suite de François-Joseph. M. Andrassy était alors président du ministère hongrois créé par le compromis que le couronnement de Pesth venait de consacrer officiellement. La direction des affaires étrangères n'était nullement de la compétence du noble magyar; il se bornait à administrer les affaires intérieures de la Transleithanie, la politique extérieure était du domaine exclusif du chancelier d'État, M. le comte de Beust. Mais les Hongrois se sentaient très forts, et en dépit de la Constitution ils prétendaient intervenir directement dans la conduite de la politique internationale. M. le comte Andrassy ne cachait pas qu'il était allé à Salzbourg non pas pour y faire figure, mais pour surveiller les négociations, y prendre part au besoin, et pour protester énergiquement au nom de la Hongrie contre des arrangements hostiles à la Prusse qui auraient provoqué la guerre dans un délai plus ou moins rapproché. M. le comte Andrassy se plaisait à faire entendre que ses compatriotes n'avaient aucun intérêt à contrarier la Prusse, à laquelle ils devaient en somme leur affranchissement, puisque sans la défaite de Sadowa la dynastie n'aurait pas été obligée d'entrer en

garde, madame, vous montrez vos pieds. » L^autre impératrice comprit que le mot s'adressait à elle et cela jeta un froid.

composition avec les insurgés de 1849 et les c protestataires » de 1862, qui avaient maintenu toutes les revendications du Reichstag séparatiste et révolutionnaire. Le ministre hongrois prétendait déjà au rôle qu'A devait jouer plus tard après le renversement de M. de Beust, il croyait que l'avenir de l'empire austro-hongrois était dans l'alliance et non dans la compétition avec la Prusse. Du reste, il déclarait nettement qu'en cas de guerre le parlement hongrois refuserait tout subside et que les régiments magyars ne mardieraient pas. M. de Beust ne semblait pas trop contrarié de l'attitude de son collègue ; nous avons déjà dit que le cliancelier autrichien voulait d'abord achever l'œuvre de reconstitution intérieure avant d'affronter le sort des batailles et de procurer à son nouveau maître la revanche qui alors souriait encore à l'orgueil des Hapsbourg. L'entrevue de Salzbourg ne pouvait donc aboutir à un traité ou à un engagement formel. M. de Beust, qui porta le poids des négociations, montra une fois de plus en cette circonstance cette habileté et cette souplesse qui lui assurent une grande place parmi les diplomates de notre temps; mais, tout en se montrant très prévenant et très aimable, il évita tout ce qui aurait pu ressembler à un engagement précis. Néanmoins, lorsque Napoléon III rentra à Paris, il se montra très satisfait, et le mot d'ordre courut dans les

mmmm^mm^mtm^mmÊm^m^^mi^mmmmm^msmmmïï^f^

DE SADOWA A SEDAlf 155

cercles officiels que l*alliance austro-fraaçaise était conclue, tandis que rien n'avait été fait.

La lettre suivante du comte Platen donnera une idée de Topinion qui régnait à Vienne au sujet de cette en* trevue :

< Je ne sais pas si à Paris on est content des résultats de Tentrevue de Salzbourg. Ici, nous ne savoos rien, car Beust est parti directement de Salzbourg pour Gastein. L'empereur a vu le roi, mais ils n'ont pas parlé politique un seul instant. S'il est vrai que Ton soit content à Paris, cela semble indiquer que la guerre n'est pas prochaine, car il est de l'intérêt de l'Autriche de retarder les hostilités aussi longtemps que possible. J'ai toujours partagé cette opinion, comme vous le savez,

« En somme, la guerre est ajournée jusqu'au prin^ temps prochain ou encore plus tard, s'il ne survient rien d'imprévu en Orient !.., » . Lorsque le voyage de François-Joseph à Paris fut résolu, le comtePlaten m'écrivit, en date du 29 juin 1869, une longue lettre, qui, après avoir traité différentes questions d'afCaires plus ou moins urgentes, contenait l'intéressant passage suivant : « Je dois vous faire part d'un projet dont la réalisation serait d'une grande utilité pour notre cause. Il ne sera pas facile d'exécuter

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cette idée, mais il vaut la peine d'en faire Fessai. Il s'agit, à mon avis, de provoquer de la part de la dynastie napoléonienne une marque de sympathie publique et retentissante en faveur de la maison royale de Hanovre. Cependant il ne faut pas que la chose ait Fair d'une démonstration anti-prussienne. J'aimerais que l'impératrice Elisabeth emmenât à Paris notre princesse Frédérique. Vous n'ignorez pas que Sa Majesté aime beaucoup la princesse; elle vient précisément de l'inviter à passer une quinzaine avec elle à Ischl, et la princesse partira le 6 juillet. Il n'est pas possible que notre princesse demande à Timpératrice de la prendre avec elle à Paris ; quand même l'impératrice y consentirait, l'empereur et M. de Beust feraient des difficultés, parce qu'ils craindront que cette visite ne cause des embarras à la cour des Tuileries, et parce que l'étiquette ne permet pas d'emmener une princesse quand elle n'a pas été spécialement et nominativement invitée. • •

•« Mais il en serait autrement si l'impératrice Eugénie exprimait à l'impératrice Elisabeth le désir de voir à Paris l'intéressante princesse Frédérique, dont elle voudrait faire personnellement la connaissance. Il faudrait donc éveiller chez elle un certaia intérêt pour notre princesse, et on y arriverait en insistant sur la liaison de notre princesse avec

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r archiduchesse Mathilde et l'impératrice d*Autriche. « Les femmes sont toujours curieu^s, et H suffît d'être malheureux pour qu'elles s'occupent de vous.—* Une princesse exilée, d'une beauté tellement -accomplie, appartenant à cette antique maison des Guelfes, amie intime de Timpératrice Elisabeth, — n'y a-t-il pas là de quoi éveiller les sympathies de l'impératrice Eugénie ? Voyez si la princesse Mathilde ne goûte pas cette idée et si elle ne serait pas disposée à la suggérer à qui de droit. Cette idée peut avoir une immensâ portée, et si nous la mettons à exécution, ce sera un coup de maître.

« Essayez. »

• En même temps, je reçus une lettre autographe du roi, en date du 3 juin, traitant le même sujet :

« Je suis curieux de savoir, m'écrivait George V, si ce projet est pratique et d'une exécution facile, ou s'il ne vaudrait pas mieux que le père fit acte de présence (à Paris). J'ai vu il y a deux jours une lettre de laquelle il ressort que dans le pays on désire vivement que le père se rende là-bas avec l'empereur François- Joseph. Je ne crois pas que cette présence simultanée soit une chose désirable ; car je serai forcément éclipsé.. J'attends avec anxiété vos rapports. »

Après avoir reçu ces instructions, je me rendis chez la princesse Hathilde, à qui j'exposai le projet du comte Platen; et je rappelai à cepropos'que Tamic intime de la princesse Frédérique, l'infortunée archiduchesse Mathilde, était destinée, par son mariage avec rhéritier de la couronne d'Italie, à cimenter étroitement Falliance entre les cours de Vienne et de Florence. Je priai la cousine de l'Empereur de sonder le terrain avec tout le tact et la discrétion que comportait une telle négociation; mais déjà la nouvelle de la mort deMaximilien circulait dans Paris, et la visite de l'empereur François-Joseph était devenue douteuse. Je télégraphiai immédiatement au comte Platen pour le prier de m'informer si l'ajournement du voyage était décidé et quelle suite il convenait de donner à ma démarche. Avant l'arrivée de la réponse de Vienne, j'appris d'une façon positive que le voyage n'aurait pas lieu, mais que la princesse Frédérique allait être mise en cause et mêlée d'une façon plus directe que ne le souhaitait son père aux intrigues de la politique internationale. Quelques jours après ma visite chez la princesse Mathilde, je reçus une invitation à dîner à Saint -Gratien, où je trouvai une nombreuse société. Le comte Benedetti, arrivé de Berlin, était parmi les convives.

Après le repas, la princesse me prit à part.

c II aurait été très facile, me dît-elle, de décider

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L'impératrice Eugénie à envoyer une invitation à la princesse Frédérique, qui eût été reçue avec beaucoup de sympathie; mais par suite de rajournement du voyage autrichien, il ne peut plus être question de faire venir à Paris la fille du roi de Hanovre. Seulement, j'ai un autre projet qui est bien plus important, comme vous allez en juger. Pour différentes raisons, on veut marier le prince héritier d'Italie ; il est à Paris en ce moment, et on lui cherche une femme. Je me suis demandé s'il n'y aurait pas lieu de combiner un mariage entre le prince Humbert et votre princesse.' » Comme je fis un geste de surprise :

— Oh ! il ne s'agit pas de paroles en l'air, reprit la princesse ; Son Altesse me parle très souvent et en excellents termes de la princesse Frédérique, et ne tarit pas d'éloges sur sa grâce et sur son amabilité; il faudrait donc bien peu de choses pour unir ces deux jeunes gens, qui, politique à part, feraient un ménagé très heureux. Naturellement votre concours serait indispensable. Qu'en pensez- vous?

— L'ouverture de Votre Altesse, répondis-je, me cause une grande surprise, et je m'empresse d'ajouter qu'à mes yeux un tel mariage serait convenable à tous égards ; vous pouvez compter sur mon zèle, si toutefois mon maître approuve une semblable union. Sur ce point, Votre Altesse comprendra que toute supposi-

tion m'est interdite, tant que je n'aurai pas reçu d'instructions. Pour ne pas perdre de temps, et vu l'importance extraordinaire de cette proposition, je crois de mon devoir de partir immédiatement pour Vienne.

— Partez, partez, répondit la princesse; le plus vite sera le mieux. Si le roi approuve ce mariage, il faut qu'il se fasse vite. Aussitôt arrivé là-bas, envoyezmoi un portrait de la princesse, mais un portrait réussi.

La communication de la princesse Mathilde m'avait mis dans une grande perplexité. Le prince Humbert, futur roi d'Italie, épousant la fille du souverain dépossédé du Hanovre, de l'ennemi juré de la Prusse ; la princesse exilée prenant place parmi les futures souveraines de l'Europe !... C'était là un coup de maître, bien plus fort que l'arrivée à Paris de la fille du roi, en simple visiteuse, dans le cortège d'une impératrice étrangère. Le projet serait-il bien accueilli à Hietzing ? La réputation du jeune prince n'était pas des plus rassurantes. Une princesse tendre, chaste et poétique comme la nôtre ne se sentirait-elle pas effrayée des histoires et des aventures brutalement galantes dont ce fiancé à mine rébarbative était le héros ?

Déjà Tarchiduchesse Mathilde s'était considérée comme une victime immolée sur l'autel de la poli-

tique ; son amie aurait-elle assez de courage et d'abnégation pour surmonter les mêmes craintes et les mêmes répugnances?

L'avenir les a d'ailleurs réfutées, puisque le ménage du roi Humbert est un ménage heureux et paisible.

C'est sous l'empire de ces réflexions que je fis le trajet de Paris à Vienne.

Le roi- et le comte Platen étaient prévenus par un télégramme détaillé de l'objet de ma visite.

Je les trouvai tous deux favorablement disposés, surtout le ministre, qui n'envisageait que le côté politique du mariage et le trouvait naturellement très avantageux.

Le roi, au contraire, se préoccupait de la question de famille et de religion. A ce dernier point de vue, il déclara dores et déjà qu'il ne consentirait jamais à un changement de culte, et qu'il devait être stipulé que sa ûlle resterait dans la foi protestante.

La maison de Savoie et le prince Humbert n'étaient guère sympathiques au roi George ; mais il considérait ce mariage comme acte de guerre contre la Prusse, et il l'acceptait à ce titre* Toutefois, avant de répondre définitivement, il voulait consulter l'empereur François- Joseph et le gouvernement autrichien.

De mon côté, je tenais à avoir une pièce établis-

162 DB BADOWA A SEDAN

saat que j*étais autorisé à traiter de cette délicate affaire. Je m'adressai donc à Tauteur du projet, et je reçus le billet suivant :

19 juillot.

€ Monsieur,

€ Vous pouvez faire de ma proposition de mariage, « projet tout personnel, et dont je n'ai parlé qu'avec « vous, l'usage que vous jugerez convenable.

« Veuillez ne pas oublier de m'envoyer la photogra- « phie de Son Altesse royale la princesse.

€ Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de € tous mes sentiments les plus distingués.

< Mathilde. »

Muni de ce billet, je me rendis à la chancellerie d'État. M. de Beust me reçut immédiatement, et il écouta avec beaucoup d'attention mon exposé.

Le lendemain matin, à huit heures, la voiture de l'empereur d'Autriche s'arrêta devant le perron de la villa Brunswick, François-Joseph félicita vivement le roi George au sujet de l'union projetée, L'Autriche, en effet, avait lieu de se réjouir de l'avènem^it futur au trône d'Italie d'une princesse dont la famille était étroitement liée avec la dynastie des Hapsbourg; l'alliance austro-italienne ne pouvait qu y gagner.

DE SASOWA A. SBDAlf 168»

Immédiatement après Tentretien des deux monarques, le comte Platen reçut .la visite M. de Benst.

Les deux diplomates résumèrent leur entretien dans le prooès-veribal suivant :

Sitiiation de Ut queslion :

Demande de la France si le projet de mariage est agréé. L'Italie ne participe pas officiellement à cette demande, qui est faite de façon à ne compromettre per* sonne en cas d'insuccès.

Nécessité d'une réponse immédiate :

Les grandes puissances travaillent à établir des combinaisons en vue des conflits qui se préparent.

Il en s&^ .certainement question à l'entrevue de Salzbourg. Si la dynastie des Guelfes veut participer à ces combinaisons, elle doit contribuer d'une façon active à leur succès, d'autant plus qu'elle y est directement invitée.

Avantages du projet de mariage :

La dynastie des Guelfes, en s*alliant avec la maison de Savoie, entre dans trois des plus puissantes maisons

r , *:»- « : ..^TuiMT.- • *»

1C4 DE SADOWA A SEDAPT

souveraines de l'Europe; la position politique du roi y gagnera du tout au tout.

La dynastie formera le centre d'une coalition contre la Prusse, Tennemi commun. Si cette coalition aboutît' à la guerre et si la victoire s'ensuit, la restauration du trône de Hanovre est assurée, parce que les maisons apparentées avec la dynastie guelfe auront tout intérêt à la rétablir. Mais si la guerre n'éclate pas immédiatement, ou bien en admettant que cette guerre aboutisse à un dénouement fatal, la princesse Frédérique sera toujours en position de rendre des services à sa famille et à la cause du roi son père.

Quelle doit être la réponse?

Elle doit être affirmative en laissant à Tempereur' Napoléon la conduite des négociations. Cependant il est expressément entendu que les futurs conjoints doivent se convenir réciproquement et que les questions de famille seront réglées avant toute démarche officielle. Vu l'absence de rapports directs et personnels entre le roi George et la maison de Savoie, la France doit faire les premières démarches auprès du comté Platen. Il doit être expressément stipulé que la princesse consent au mariage seulement parce qu'elle suppose qu'il doit établir l'alliance austro-franco-ita-

lienne (1), et que le roi de Hanovre espère que Tempereur Napoléon, ainsi que ses alliés d'Autriche et d'Italie, rétabliront l'antique trône des Guelfes dès que les événements leur en fourniront les moyens et Foccasiou.

Dès le début la princesse Frédérique déclara qu'elle était prête à tout ce qui pourrait servir les intérêts de la dynastie et hâter son rétablissement sur le trône. Décidée à faire ce qu'elle considérait comme son devoir, elle demanda que Ton procédât avec rapidité, parce que tout retard serait inutile et blessant pour son fiancé. Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de Paris, dans laquelle on m'informait que le portrait de la jeune princesse avait fait merveille; que la princesse Mathilde, qui l'avait envoyé au prince Humbert, attendait avec impatience la suite des négociations, et que Poncje de l'héritier de la couronne, le prince de Carignan, était grand partisan de ce mariage.

J'étais impatient moi-même de pousser les négociations, car je ne pouvais m'empêcher de songer aux retards qui autrefois avaient empêché le mariage déjà arrêté de notre princesse avec le prince Albert de Prusse.

(1) Cette clause était pou flalteuse.pour le fulur. conjoint.

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Hélas ! il était écrit que les mêmes hésitations feraient échouer notre projet !

L'orgueil dynastique du roi George était tellement enflé qu'il ne considérait comme ses égaux que les princes des plus anciennes maisons de l'Europe. A ses yeux, les chevaliers de Savoie étaient au-dessous des princes Guelfes, dont la généalogie se perdait dans la nuit des temps. Il avait beau être détrôné et exilé, les € Savoie » avaient beau être devenus monarques de la grande Italie, après avoir été petits rois de Piémont, George rex aurait craint de déroger en se montrant pressé, ou en faisant une première démarche. Malgré mon insistance, le roi ne voulut pas poursuivre l%ffaire, tant qu'il n'aurait pas consulté la reine Marie, sa femme, qui depuis la guerre était restée dans le Hanovre. Chassée par les Prussiens à la suite de circonstances curieuses que je raconterai, elle était attendue à Vienne. Jusqu'à son arrivée tout resta en suspens et un temps considérable fut perdu. Les premiers jours qui suivirent la réunion des époux, qui depuis une année étaient séparés, furent consacrés à l'échange de leurs impressions et aussi à l'installation provisoire de la reine dans un logement qu'elle ne tarda pas à quitter pour accepter l'hospitalité de l'empereur d'Autriche, dans un pavillon dépendant du château de Schoei^bruan, le StoekeU

DK sàdcwa a sedak 167

Impossible de parier d'affaires. Quand enfin le roi instruisit sa femme de ce projet de mariage, une scène assez violente éclata. La reine Marie se répandit en ré-criminations amères : on voulait, disait-elle, le malheur de sa fille, mais elle ne permettrait pas ce sacrifice inique. Puis sa colère se tourna contre moi, qui avais € machiné » ce mariage politique. Je m'efforçai de faire face à Torage en invoquant l'avis de la princesse elle-même.

« Que Votre Majesté me permette de lui faire remarquer, dis-je, en supposant qu'il s'agisse d'un sa-» crifice, que la princesse y est parfaitement résignée, puisqu'elle l'a déclaré d'une façon formelle. » Et j'énumérai tous les avantages dynastiques de cette union ; je plaidai, avec toute la force que donne la conviction la cause de la maison guelfe contre la reine guelfe ; mais je me heurtai à cette phrase qui revenait sans cesse : « Jamais, jamais je ne laisserai sacrifier ma fille!... »

En vain le comte Platen vint à la rescousse. On ne se fait pas idée des difficultés que nous rencontrions et des fins de non-recevoir qu'on nous opposait. Nous avions affaire à une obstination et à une dose de naïveté qui déconcertaient les meilleurs raisonnements et les arguments les plus concluants.

Le prince Ernest-Auguste (aujourd'hui duc de Cum-

berland) assistait au conseil de famille où le mariage fut discuté* Après avoir écouté pendant plusieurs heures Ténoncé des motifs de haute politique qui militaient en faveur du mariage, le prince déclara avec le plus grand sang-froid que « si le prince Humbert tenait à épouser sa sœur, il n'avait qu'à faire rétablir aussi vite que possible la dynastie sur le trône hanovrien, et que la main de la princesse Frédérique lui serait accordée à titre de récompense ».

' Cette réminiscence des contes de fées, où Ton voit un prince charmant partir en guerre contre le dragon et terrasser le monstre pour délivrer la non moins charmginte princesse, me fit faire de tristes réflexions. Je dus me demander, en présence d'une telle façon d'envisager les questions les plus sérieuses, si la cause qufe nous servions, et à laquelle nous avions sacrifié notre avenir et notre repos, succomberait avec dignité, ou si nous étions destinés non seulement à être vaincus, mais aussi à devenir la risée de tout le monde^

Tandis que l'on se montrait si fier et si susceptible dans l^s conseils de famille de la villa Brunswick, Garibaldi revenait du congrès de la paix de Genève, où les révolutionnaires du monde entier s'étaient donné rendez-vous, et il. préparait une nouvelle expédition contre Rome. La situation de M. Rattazzi, président du

conseil, était compromise et notre projet était étroitement lié à la politique de cet homme d'État»

Le roi George fit cependant preuve de fermeté, et, malgré l'opposition de la reine, je reçus des instructions écrites revêtues de son sceau et de sa signature, m'enjoignant de conduire les négociations dans le sens du procès- verbal que j'ai reproduit plus haut, et réservant expressément pour la princesse le droit de demeurer dans la religion évangélique.

Muni de ce document, daté du 22 août 1867, je rentrai à Paris au commencement de septembre.

A peine arrivé, je pus me rendre compte de l'effet désastreux de ces tergiversations. "

Je courus à Saint^ratien, mais la princesse Mathilde m'apprit que le trouble et la confusion régnant en Italie, il fallait laisser la situation s'éclaircir avant de donner suite au projet qui, sans l'attitude de la famille royale, aurait déjà passé à l'état de fait accompli.

Un mois plus tard, le ministère Rattazzi cédait la place à un autre cabinet, et ce plan d'union qui aurait modifié d'une façon si avantageuse la position du monarque détrôné, était non pas ajourné — il n'y a pas d'ajournement quand il s'agit de telles choses, — mais définitivement enterré.

Six mois plus tard, le prince Humbert épousait sa

to

blonde cousine, la princesse Marguerite, qui a su mériter le nom c d'ange de la maison de Savoie ».

Quant à la princesse Frédérique, elle resta TAntigone pieuse et dévouée de son père. Douze ans plus tard, lorsque celui-ci n'était plus là pour ressentir TaffroDt d'une mésalliance, elle donna sa main à un des serviteurs de son exil qu'elle avait distingué depuis longtemps, au baron de Pawel Ramingen, aide de camp de George Rex. Ce mariage, ^ns lequel la belle et gracieuse princesse n'a consulté que son cœur, a été conclu sous les auspices de la reine Victoria, en dépit de l'opposition de la reine Marie de Hanovre et du duc de Gumberland.

On nous assure que M"® la baronne de Pawel Ramingen ne regrette pas du tout, au milieu de son bonheur conjugal, d'avoir manqué l'occasion que voulait lui offrir la princesse Mathilde de s'asseoir sur le trône d'Italie,

vn

La reine Marie à Marienburg. — Le général Voigths-Retbz, (A>minandant prussien du flasom, vent lui imposer un « service » noinnié par le roi GoilUnme. — ftefus de la rein^. — Expulsion des chambellans et des dames d'honneur hanovriennes. — La reine déclara qu'elle partira avec sou entourage. — Curieux échange de K tires. — L'arrirée de la reine à Hietzing est le signal de fâciieuses divir sions. — Anarchie et intrigues à la cour du roi en exil. — Le roi de Prusse à Paris. — Entretien do M. de Bismarck et do Napoléon Ul. — La question d*argent. — Projet d*un emprunt hanovrien. — Traité provisoire conclu avec la Société générale.

Pendant les années heureuses de son règne, George V avait fait cadeau à sa femme d'une terre très pittoresquement située près de la petite ville de Nordstemmer. Il savait que sa royale épouse nourrissait depuis longtemps le projet de faire construire un castel établi conformément à ses goûts, et où elle serait seule et véritable maîtresse.

La reine Marie, nature impressionnable et mystique ayant aussi dçs goûts de domination, aimait à s'isoler de temps en temps avec quelques personnages qui jouissaient de sa faveur particulière.

Le château qu'elle fit édifier sur le terrain donné par le roi devint un lieu de retraite qu'elle affectionnait tout particulièrement. Là elle était entièrement chez elle, et le nom donné au château indiquait Taffection qu'elle avait pour sa résidence : c'était la demeure non pas du roi, ni du couple royal, c'était Idi burg de € Marie »•

Lors de l'annexion, la Prusse n'avait pas considéré la Marienburg comme domaine de l'État hanovrien et ne l'avait pas confisquée. Tout d'abord, non seulement les droits de propriété de la reine furent respectés, mais la personne de Sa Majesté ne parut nullement porter ombrage aux nouvelles autorités. Ce ne fut que plus tard, au commencement de 1867, quand l'attitude d'irréconciliable hostilité du roi George devint de plus en plus évidente et quand la police prussienne eut vaguement connaissance d'un comité d'insurrection, dans le Hanovre, qui recevait des ordres de Hietzing, quand la propriétaire du château reçut des adresses de dévouement et de sympathie, et qu'elle prit en présence des Prussiens l'attitude d'unesouveraine légitime protestant contre les usurpateurs^ — ce fut alors que les autorités s'avisèrent de surveiller de près la Marienburg et ses habitants.

Lorsque les jeunes gens destinés à former la légion hanovrienne effectuèrent leur exode, la Prusse re-

doubla de surveillance, et il ne se passait rien dans la Marienburg sans que le gouverneur général du Hanovre, le général Voigths-Rethz, en fût informé immédiatement.

La reine Marie cependant, tout en se montrant désireuse d'obéir aux intentions de son époux, qui voulait qu'elle fût l'incarnation de la légitimité aux yeux de ses Hanovriens, n'avait pas de penchant pour les conspirations. Lorsqu'elle se sentit surveillée et épiée jusque dans ses moindres mouvenaents, le séjour de la Marienburg lui parut dénué d'attraits, et elle écrivit à plusieurs reprises au roi pour lui demander l'autorisation de quitter le pays et de venir le rejoindre. Mais George V insistait pour que sa femme demeurât au milieu de ses sujets. Tout ce qui contrariait la reine était pour le roi autant de raisons de plus de prolonger la résidence de sa femme dans le Hanovre.

Elle se plaignait d'être observée par les autorités prussiennes : c'était la preuve que sa présence leur causait de l'embarras ; elle était mécontente de voir sa solitude troublée par les députations de Guelfes et les adresses de loyauté : tant mieux, cela prouvait que sa présence entretenait le feu sacré parmi les partisans de la dynastie déchue ; elle se désolait de ce que la paisible retraite de la Marienburg devenait le centre de l'action dirigée contre la Prusse : c'est précisément

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ce qa*il fallait. De sorte que toutes les raisons invoquées par la reine pour obtenir l'autorisation de quitter le Hanovre étaient considérées a Hietziiig comme autant de motifs qui militaient en faveur de sa présence 4ans le royaume occupé par Tennemi.

'Le gouvernement prussien vint au secours de la souveraine, que la volonté de son époux faisait une conjurée malgré elle. Les premières difficultés furent soulevées à propos de la présence auprès de la reine du baron de Stockhausen, qui remplissait la charge de chambellan. M. de Stockhausen était au fond un diplomate tout à fait inoffensif, mais il avait le talent de faire croire à son importance et à sa rouerie, en affectant des allures mystérieuses et en posant pour l'homme supérieur, à qui toutes les] difficultés et tous les obstacles n'arrachent qu'un sourire et un dédaigneux haussement d'épaules. Rien ne réussit comme ela. Tous ceux qui n'avaient pas vu à l'œuvre ce pauvre sire pouvaient croire que cette mimique cachait la science infuse et le génie d'un Talleyrand. Il était parvenu à se créer cette réputation à la cour de Vienne et de Berlin, où il avait rempli longtemps les fonctions de ministre plénipotentiaire du Hanovre. Le gouvernement prussien le considérait comme l'âme de Tagitation hanovrienne, bien qu'il y fût presque tout à fait étranger, et de plusieurs côtés on avait

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engagé la reine à se séparer de son chambellan, et même à* quitter le pays.

Mais le roi George avait opposé son veto formel et la reine avait obéi, convaincue qu'elle se sacrifiait.

Bientôt les mesures vexatoîres de la Prusse ne permirent plus au roi de laisser sa femme à la Marienburg, où elle aurait été détenue à titre d'otage si elle avait accepté les conditions dictées par la Prusse.

Rien ne saurait donner une idée plus exacte des pourparlers, des négociations qui précédèrent le départ de la reine, que les lettres échangées entre cette princesse et le roi Guillaume, qui, notons-le en passant, était parent de la souveraine dont il avait confisqué la couronne.

Guillaume de Prusse écrivit de Berlin,le 2S mai 1867, à la reine Marie :

« Vc^re Majesté a été amenée, par suite des changements survenus depuis une année par la force des circonstances dans bien des pays, à élire son domicile dans mes nouveaux États, tandis que Votre royal époux réside au dehors (1). Celui-ci n'a pas reconnu les conditions nouvelles dans l'exercice de la puissance publique* Il n'a fait aucune démarche pour entretenir

• (1} Le tour de cette phrase est singulièrement ironique, étant donné le signataire de la letlre.

avec moi des relations paisibles (1), de sorte que nous vivons encore à l'état de guerre.

t Mais le roi George ne se borne pas à ne pas vouloir reconnaître Tordre de choses actuel dans le Hanovre ; il cherche à renouer ses anciennes relations (2) dans le pays. Les circonstances ont eu forcément ce résultat défaire du château de Votre Majesté le centre d'une agitation hostile. Je n'ai pas besoin d'expliquer à Votre Majesté que je ne puis, en ma qualité de souverain du Hanovre, garder une attitude passive en présence de faits de cette nature, et qu'il est du devoir de mon gouvernement de prendre des mesures pour remédier à cet état de choses. A la suite de ces dispositions, un émissaire secret a été arrêté, et l'on a trouvé sur lui la lettre ci-jointe, adressée à Votre Majesté, et quej'ai l'honneur de vous transmettre intacte (3), ainsi qu'un grand paquet qui contient censément un tapis. Je prie Votre Majesté d'être persuadée que les mesures de rigueur que mon devoir de souverain me commande de prendre à l'égard de la Marienburg me sont

(1) Sans aucun doute, le roi George aurait du remercier humblement son a cher frère » do l'avoir si gentiment détroussé.

(â) Chacun cherche à retrouver son bien perdu ou annexé. Le roi de Hanovre faisait ce que font tous les souverains dégomihés.

(3) On sait que le cabinet noir de M. do Bismarck a toujours joui d*une réputation d'habileté en matière de cachetage. {Note du tra* ducteur.)

^ès pénibles, bien qu'elles soient exécutées avec tous les ménagements dus à votre haute personnalité. Elles doivent cependant vous affecter aussi : or, pour mettre un terme à cette situation peu agréable pour tous les deux, il faudrait que Votre Majesté prît son domicile en dehors de mes États; votre propriété privée, incontestée, sera respectée. Pour le cas où Votre Majesté ne daignerait pas changer de résidence, je me verrais forcé de mettre à Sa disposition le service d'honneur qui convient à une reine que je dois considérer comme un hôte de distinction vivant dans mes États. € Je demeure de Votre Majesté et de ma très honorée cousine, le frère et le cousin fidèlement dévoué.

c Guillaume. »

, Ainsi le fidèle et dévoué frère et cousin laisse le choix à sa bien-aimée et très honorée parente de vider la place ou de vivre sous la garde de geôliers, car le service d'honneur ne signifie pas autre chose. Voici la réponse de la reine Marie.

Marienburg, lo 4 juin 1867.

t Votre Majesté, t Je réponds à votre lettre du 25 mai (1), qui m'a été

(i) L'intervalle, eûtre la lettre et la réponse, indique clairement que la lettre de la reine Mario a été d'abord délibérée et rédigée à. Hietzing.

178 ' DX SADOWA A SBDAN

remise par le major de Lucardon, qu'il m'est impos-: sible d'accepter l'offre d'un service d'honneur, parce que, vivant dans un domaine qui est ma propriété particulière, je ne puis me considérer comme jouissant de l'hospitalité de Votre Majesté. Pour les mêmes raisons, je me verrais forcée de repousser le service d'honneur qu'on veut m'imposer, et comme tout personnage princier est libre de refuser les honneurs qu'on veut lui rendre, je considérerais cette mesure conune «n acte de force brutale.

« La Marienburg n'a jamais été le théâtre d'agitations politiques, et je ne permettrai à personne dans mon entourage de s'en mêler. C'est pourquoi toutes les mesures prises jusqu'à présent n'ont pu m'atteindra ou m'inquiéter personnellement. J'ai vu avec peine, en lisant votre lettré, que Votre Majesté a été mal renseignée sur la situation. Je suis persuadée qu'en présence des sincères assurances que je donne à Votre Majesté, Vous daignerez me permettre de vivre tranquillement dans ma retraite, sans y être troublée. Je demeure, de Votre Majesté, la très dévouée sœur et cousine.

< Marie R. (reglna). i>

En présence de ce refus qui se terminait par une invitation délaisser la reine en « paix », le frèrç fidèle

et le cousin dévoué chargea le gouverneur général prussien de la province de Hanovre, M. le général de Voigths-Rethz, d'envoyer Tukase suivant au comte de Linzingen, chambellan de la reine :

Hanovre, le 29 jaîa 18^.

€ J'ai l'honneur de vous informer, monsieur lecomte,. de ce qui suit : Sa Majesté, montres gracieux seigneur p* T^oi, ne croit pas devoir renoncer à la formation d'un service 'd'honneur prussien pendant le séjour de Sa Majesté la reine Marie sur le territoire du royaume, malgré le refus, de Sa Majesté, Il n'est pas conforme non plus aux devoirs qu'impose au gouvernement royal le repos et la sécurité de la province de Hanovre de tolérer à la Marienburg la présence de fonctionnaires attachés à un maître qui, loin de reconnaître l'autorité du roi Guillaume, la combat à outrance.

c Nous devons considérer ces fonctionnaires comme des adversaires effectifs du gouvernement royal.

« Il va sans dire que la formation d'un service d'honneur prussien doit entraîner le départ immédiat du service honoraire qui a fonctionné jusqu'à présent dans l'entourage de la reine.

« En outre, le drapeau prussien sera hissé sur la Marienburg.

c Enfin, avec le service prussien, les règlements

180 DE SADOWÂ A SEDAir

prussiens entreront également en vigueur. Avant que les personnages désignés pour remplir les nouvelles fonctions soient nommés, et avant que les titulaires actuels des charges de la coyr soient invités à quitter le territoire de la province de Hanovre, j'ai tenu à vous en informer pour le cas où Sa Majesté la reine Marie adopterait des décisions qui dispenseraient le gouvernement royal de recourir aux mesures que je vous ai indiquées, et préférerait quitter la provinr« ^^ F' ,, novre. .- ^5;^

« Je crois être certain que Sa Majesté, mon très gracieux seigneur et roi, faciliterait de toutes ses forces Texécution de ce projet. Si, au contraire. Sa Majesté désire transférer son état de maison dans une autre province de la monarchie prussienne, le roi s'empressera, dès que le désir aura été exprimé, de mettre un des châteaux royaux à la disposition de la reine Marie.

« Je vous laisse juge, si vous voulez accepter l'offre que je vous fais, de servir d'intermédiaire pour cette proposition.

« Je vous prie d'être assez bon pour mettre la présente sous les yeux de la reine Marie, afin qu'elle en prenne connaissance, et de lui demander quels sont ses ordres de me faire connaître ses décisions. Le porteur de cette lettre, le lieutenant von Wesdelen, attaché à mon état-major, aura l'honneur de me trans-

mettre votre réponse. Je Tai chargé dans ce but d'attendre pendant trois heures.

t Agréez...

« Voigths-Rethz,

« Lieutenant général. »

Comme on le voit par la dernière phrase de la lettre du gouverneur général de Hanovre, c'était d*un ultimatum que le lieutenant von Wesdelsen était porteur.

En limitant à trois heures l'espace entre la question et la réponse, le général Voigths-Rethz voulais empêcher la reine de prendre le mot d'ordre à Hietzing.

Le comte de Linsingen, ainsi acculé, répondit que l'affaire était tellement importante et tellement inattendue, que la reine ne pouvait prendre de décision avant d'avoir consulté son époux. Il priait donc le général d'accorder un passeport au courrier qui partirait le jour même pour Hietzing.

Le gouverneur général répondit qu'il avait autorisé le directeur de la police de Hanovre, M. Meinman, à accorder le passeport demandé parce qu'aucun empêchement ne devait être apporté à l'échange des correspondances entre la reine et son époux, mais qu'il ne croyait pas que l'opinion du roi George, dans cette circonstance pût exercer une influence sur les résolutions du roi de Prusse,

Le 8 juillet le comte de Linsingen écrivait au goaverneur général :

t Sa Majesté le roi (George), mon très gracieux maître, ne saurait approuver la prolongation du séjour de Sa Majesté la reine à la Marienburg, a^us les conditions consignées dans la lettre de Votre Excellence en date du 29 juin.

« Sa Majesté le roi considérerait la mise en vigueur de ces conditions comme équivalant à un ordre brutal d'expulsion. Or, Sa Majesté la reine ne saurait admettre qu'une telle mesure soit conforme aux intentions de Sa Majesté le roi Guillaume qui a expressément reconnu les droits de propriété de mon auguste mai: tresse. D'accord avec son très gracieux époux, Sa Majesté la reine espère que Sa Majesté le roi de Prusse renoncera* à exécuter ses menaces, et que Votre Excellence voudra aussi se ranger à son avis. »

Le gouverneur général répondit que les droits de propriété de la reine avaient toujours été reconnus et «continueraient à l'être, mais que cette question n'avait aucun rapport avec les mesures de précaution que le gouvernement prussien était décidé à prendre dans l'intérêt de la sûreté du pays et qu'il exécutertiit, nonobstant l'avis du roi George.

Dix jourà se passèrent. Une nouvelle lettre du gouverneur général Voigths-Rethi.arriva, dans laquelle il

/«appliquait que si les mesures notifiées «dans la lettre du 29 juin n'avaient pas été misesen vigueur, et si l'entourage hanovrien de la reine n'avait pas encore reçu Tordre de quitter le pays, c'était parce qu'il semblait résulter de différents indices et notamment d'un propos de M. Stockhausen, recueilli par le conseiller de finance intime, M. Liebach, f que la reine Marie avait pris le parti de quitter la Marienburg et d'élire domicile en ddiors des limites de la monarchie prussienne. >

Pour le eas où, dans trois jours francs, iKn'aurait pas été répondu d'une manière nette et précise : « Je devrai, disait-il, supposer que je me suis trompé et^ que la reine ne partira pas ; dans cette hypothèse les mesures prescrites devront être immédiatement mises en vigueur. »

Le général ne s'était pas trompé. La reîne^ obéissant aux ordres de Hietzing, faisait, lentement il est .vrai, et. comme à -regret, ses préparatifs de départ. Après avoir * sollicité un nouveau délai pour l'achèvement de ses préparatifs, le comte de Linsingen adressa le billet suivant au gouverneur général :

« A la suite du départ de Sa Majesté la reine, ma très gracieuse maîtresse, j*ai l'honneur de transmettre, * en son nom, à Votre Excellence, la protestation ci*-

jointe. Je prie votre Excellence de bien vouloir m'aacuser réception de cette pièce. Agréez...

c LiNSINGEX. »

Voici cette protestation :

€ Sa Majesté la reine de Hanovre, d'accord avec la « volonté de Sa Majesté, son très auguste époux, quitte « le royaume de Hanovre, parce qu'elle ne saurait se « soumettre aux dispositions prises par Sa Majesté le « roi de Prusse, qui a ordonné de Jiisser sur la Marien- « burg, propriété privée de la reine, le drapeau prus- « sien ; d'y installer un service d'honneur prussien, « selon les règlements qui sont en vigueur en Prusse, « et d'expulser 1q service d*atours de Sa Majesté du « château qui lui appartient et du royaume de Ha- « novre.

« Le soussigné est chargé par la reine de protester « de la manière la plus solennelle, et sous la réserve « de tous ses droits, contre ces mesures absolument « contraires aux désirs de Sa Majesté, et qu'elle consi- « dère comme équivalant à une expulsion brutale.

« Comte Linsingen.

« Marienbarg, lo 21 juillet 1867. »

Cette protestation fut renvoyée par le gouverneur général parce qu'il y était question de « Sa Majesté la

reine de Hanovre, alorê que ce pays n'était plus qu[une province légitimement incorporée dans VÊtat prussien dont Sa Majesté Guillaume est seul et unique souverain. »

Le gouverneur récapitulait en même temps tous les motifs qui avaient déterminé le roi Guillaume à prendre les mesures qui faisaient l'objet de la protestation ; il déclarait de nouveau que les droits de propriété de la reine sur la Marienburg n'étaient pas contestés, et terminait par une invitation assez explicite à l'adresse du signataire de la déclaration d'avoir à quitter la province à bref délai.

La reine arriva à Hietzing dans les dispositions les plus fâcheuses. Les tribulations qu'elle avait eu à subir pendant le séjour d'une année loin de son époux, le regret qu'elle éprouvait de quitter une résidence qu'elle avait créée et qui lui était chère, avaient provoqué chez elle une irritation nerveuse qui ne fut pas sans influence sur le mauvais accueil qu'elle fit au projet de mariage de sa fille avec le prince Humbert. Sa conduite d'ailleurs fut parfaitement logique et conforme aux antécédents. Elle eut comme dans d'autres circonstances un influence néfaste sur le sort de la dynastie, mais elle était persuadée dans son for intérieur qu'elle agissait en bonne mère.

186 DE âADOWA A SEDAN

Avec l'arrivée de la reine à la petite cour de Hietzing, c en fut fait de la bonne entente et de Tharmonie qui jusque-là y avaient régné.

L'attachement profond que nous ressentions pour notre maître, le dévouement sincère à sa cause, nous rendaient tous solidaires et imposaient silence aux divergences de vue et d'opinion. Les antipathies personnelles disparaissaient, et une certaine camaraderie non exempte d'effusion régnait même parmi ceux d'entre nous qui, jusque-là, n'avaient pas vécu sur le pied d'une grande intimité. Il en fut tout autrement à partir du jour où la reine et son service s'installèrent à proximité de la villa Brunswick, dans le Stockelj ce pavillon situé dans le parc de Schœnbrûnn, bâti dans le style Louis XV par Marie-Thérèse pour son médecin, l'illustre Van Sirven, et que le roi de Saxe, fuyant devant l'invasion prussienne, avait habité pendant Tété et l'automne de 1866.

Dans l'entourage de la reine, tout ce qui était décidé par le roi ou suggéré par le comte Platen était jugé d'avance détestable etabsurbe. Le baron de Stockhausen ne masquait pas une occasion de prodiguer ses plus triomphants sourires et ses plus dédaigneux haussen^ents d'épaules, bien qu'il ne connût rien des projets du roi ou de ceux du comte de Platen. Les dames d'honneur de la reine, habituées à recueillir pieuse-

rm SADOWA A SEDAir I8T

ment tous les grains de science politique et àe haute sagesse que le baron daignait laisser tomber de ses^ lèvres, ne pouvaient assez maudire, tous ces vils intri-^ gants de l'entourage du roi, qui n'admettaient pas la haute capacité politique d'un homme de génie tel que le baron et qui le tenaient à Técart des affaires.. U va sans dire que la reine subissait ces influences- Et bientôt la guerre fut déclarée par la petite cour da Stockel à la petite cour delà villa Brunswick.

La colère de la reine s'appesantit surtout sur le comte de Platen, sur moi, et sur le comte Wedel. La princesse Frédérique souffrait particulièrement de cet état de choses, car son esprit très droit et très pratique avait reconnu que du côté du roi était la vérité ; néanmoins, elle dut obéir aux injonctions de sa mère, et s*intaller auprès d'elle au Stockel, dans un milieu» qui n'était nullement sympathique à la jeune princesse.

Quant au prince Ernest- Auguste, je me bornerai à dire qu'il n'était nullement l'homme capable de rem« plir la mission de conciliateur, qui aurait dû lui imcomber naturellement (1).

(1) Nous no sommes pas tenu à la même réserve que M. Meding,. et pouvons dire que rarement il y eut dans les eniours du trône un personnage aussi simple et d'une nullité aussi éclatante que le fiis du roi George, aujourd'hui duc de Cumberland, héritier in partibuê du duché de Bninsv^rick, mais héritier réel des miftioBt éa défunt duc. La figure du prince formait un contraste absolu -«vec.

La cour du roi en exil devint le champ clos d'une foule de petites intrigues, de machinations misérables, de rivalités mesquines, qui abaissaient les caractères et ravalaient une belle et noble cause.

Tant que j'étais à Paris, je souffrais peu de tout cela.

En France, Topinion publique considérait le roi George comme un prince héroïque, comme un paladin décidé à lutter jusqu'au bout pour son droit, entouré de fidèles, de pieux serviteurs.

A Paris, je ne trouvais que des éloges, de l'admiration et de la sympathie ; mais aussitôt arrivé à Hietzing, je tombais au milieu d'un tas d'intrigants et de conspirateurs de boudoir.

Le comte Alfred de Wedel définissait avec raison la situation de la cour d'exil par une seule phrase bien juste : « Ici, àHietzing, chacun accuse son voisin d'être un filou ; l'étranger qui nous écoute, doit croire qu'en effet nous sommes tous des coquins. » Impossible de mieux résumer la situation,

Le comte Platen aurait dû mettre le holà à ce déchaînement de jalousies et d'appétits vulgaires, mais

la physionomie pleine d*énergie et d'intelligence de la princesse sa sœur. Le rôle piteux que vient de jouer Ernest- Auguste dans la succession de Brunswick n'a surpris personne pafmi ceux qui le connaissaient. {Note du traducteur.)

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il lui aurait fallu montreT de l'énergie, et il en était incapable. Au contraire, avec sa nature subtile et cauteleuse, il s'efforçait d'entretenir de bonnes relations avec tout le monde,- répondant par des compliments inutiles et des avances maladroites aux actes les plus hostiles, comptant toujours que son habileté arrangerait tout, et qu'il finirait par s'emparer de la confiance de chacun. Il ne réussit qu'à se créer des ennemis dans les deux camps, et à produire une confusion qui se traduisait par des ordres suivis de contre-ordres. J'en subis les conséquences plus d'une fois à Paris, où je m'aperçu bientôt que toute action suivie et ferme deviendrait impossible avec un ministère aussi ondoyant et divers.

Revenons à Paris.

L'arrangement plus ou moins définitif du conflit luxembourgeois semblait avoir ramené la paix pour longtemps; on était tout aux splendeurs de l'Exposition universelle et aux réceptions des souverains étrangers accueillis avec une pompe féerique. L'impératrice Eugénie se sentait transportée de bonheur et d'orgueil au milieu de ces fêtes dont elle était la reine, et certes ce fut le moment le plus heureux et le plus grand de toute sa vie, que celui où le roi de Prusse et l'empereur Alexandre vinrent lui baiser la main dans sa tri-

190 DIS SADOWA A BBU.U

bune, à Longchamp, après le défilé de 40,000 hommes d'élite. Cependant, au milieu de cette splendeur, le fatalisme de Tempereur croyait apercevoir les avantcoureurs de la chute prochaine. Au retour de cette même revue, le Polonais Berezowski tira sur le tzar Alexandre (1).

L'attentat ne réussit pas, mais cette balle dirigée sur un souverain, hôte de la France, éleva entre Paris et Saint-Pétersbourg une barrière semblable à celle que la mort de Maximilien avait mise entre la France et TAutriche. Napoléon assis à côté du tzar eut la présence d'esprit de s'écrier : t Sire, nous avons été au feu ensemble, nous sommes alliés à présent! » Alexandre ne répondit pas, et son silence affecta beaucoup plus l'empereur qu'il ne voulut le laisser paraître.

M. de Bismark accompagnait son maître et il était vraiment le lion du jour. Napoléon III aimait à s'entretenir avec lui ; il consultait souvent le chancelier du Nordbund sur des questions intérieures.

C'est ainsi qu'un jour, aux Tuileries, l'empereur aborda presque à brûle-pourpoint le chancelier :

€ De tous côtés, dit Napoléon III, on m'engage à re-

(1) L'historique du complot de Berezowski, connu et toléré par M. do Bismarck, a été fait tout au long dans la Police secrète priu^ sienne par Victor Tissot.

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noncer au pouvoir personnel, et à entourer mon trône d'institutions libérales. C'est, paraît-il, le meilleur moyen, sinon le seul, de mettre ma dynastie à Tabri de toutes les mauvaises chances et d'assurer l'avenir; Vous, monsieur le comte, qui vous entendez admirablement à conduire les débats parlementaires et ^ tirer parti d'une assemblée, vous connaissez également la France et le caractère français, eh bien, dites-moi ce qu'il faut faire ? Je suis très embarrasséet je cherche à me renseigner avant de prendre un. parti. »

L'embarras de M. de Bismarck, — il Ta raconté plus, tard, — était tout aussi grand que celui de son intei locuteur. Le chancelier de l'Allemagne du Nord savait que l'empire ne pouvait se maintenir en France que par l'autorité absolue et militaire du souverain, mais il savait aussi que son propre pays avait tout à redouter d'une dynastie napoléonienne fortement assise sur le trône et qui aurait alors la volonté et le pouvoir de s'opposer à l'unification de l'Allemagne, c'est-à-dire au but que poursuivait le chancelier et qu'il comptait atteindre. Fallait-il déguiser sa pensée, ou devait-il donner à un souverain, à un souverain étranger qui serait demain peut-être l'adversaire de -son pays, un conseil sincère dont l'Allemagne aurait à subir les funestes conséquences? M. de Bismarck ne voulait pas la

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" 192 DB t^ÀD^WA A, SEDAN

'guerre (l),.mais il la sentait venir, et il ne pouvait donner à son adversaire des verges pour le battre lui-même. Après avoir réfléchi, il s'arrêta à un moyen terme : • f L'idée d'établir en France un régime libéral, fit M, de Bismarck, est bonne par elle-même, et je ne puis qu^engager Votre Majesté à l'adopter ; mais étant données ces institutions, la situation particulière de ce pays demande un correctif; on le trouverait dans Té» tablissement d'une force militaire spéciale dévouée à la monarchie, et qui aurait pour mission de défendre l'empire contre toutes les attaques effectives d'une opposition qui songerait à passer des écrits et des paroles aux actes. La garde impériale pourrait fournir les troupes nécessaires, mais il faudrait réorganiser ce «orps selon les règles de la maison du roi sous l'ancien régime. Si Louis XVI avait su se servir à propos et avec énergie de cette organisation qu'il avait sous la main, il se serait rendu maître, très rapidement, de la Révolution. Si Votre Majesté dispose à Paris d'une troupe de ce genre, nombreuse et disciplinée, elle sera toujours maîtresse de* la situation, et les excès du libéralisme n'auront aucune suite fâcheuse pour le principe d'autorité (2). »

(1) opinion personnelle de M. Meding. (Note du traducteur.)

(2) Le conseil du bon apôlrc se résumait donc dans ces deux mots Constitution et fusillade. (Note du traducteur.)

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DE SADOWA A,.dftDAN '^ 193

M. de Bismarck, lorsqu'il rappelle «ette entrevue avec Napoléon III, aime à vanter Thabileté, la loyaiitd . • avec lesquelles il s*est tiré de cette fausse situation : . « Je n*ai pas trompé la confiance de Napoléon III, dit-il, en lui donnant de mauvais conseils, et je n'ai pas desservi mon pays, puisque ces conseils, s ils avaient été suivis, auraient tellement contraint Napoléon de . s'occuper des affaires intérieures,, qu'il n'aurait pu songer ni à la conquête du Rhin, ni à contrecarrer nos projets d'unité allemande. »

L'empereur accepta du reste une partie des avis de M. de Bismarck, puisqu'il introduisit peu à peu toutes les réformes qui changèrent la France impériale en un état parlementaire et libéral, mais il négligea de mettre en pratique la deuxième partie du programme du chancelier, en concentrant entre ses mains une forte puissance militaire pour empêcher ou réprimer les excès que la puissance parlementaire pouvait engendrer.

En remettant les affaires de l'Etat entre les mains débiles d'un homme politique de la trempe d'Emile • Ollivier, l'empereur avait oublié que la République • rouge ou un régime autocratique pouvait seul en France faire impunément la guerr et être impunément battu. La révolution du 4 septembre a démontré combien il était dangereux d'entrer en campagne en lais-

19i DE SADOWA A SSDAN

sant derrière soi une assemblée parlementaire en plein exercice.

Au milieu des réceptions, des dîners, des fêtes, je m'occupais de conclure l'emprunt dont il avait été si souvent question, et qui d après les lettres que m'écrivait le comte Platen, pressait plus que jamais. Le roi était obligé de pourvoir à la subsistance de 5 à 6,000 Hanovriens émigrés et de faire face aux dépenses considérables de la propagande dans Tex-royaume. Il s'agissait de créer un fonds spécial pour ces dépenses politiques sans entamer le patrimoine personnel du roi. Cependant la fortune particulière de George V aurait pu servir de gage pour l'emprunt que je devais négocier et dont le montant aurait été remboursé aux souscripteurs après le règlement dans un sens quelconque des différentes questions touchant la situation financière de la dynastie guelfe. Le roi disposait à cette époque(l 867) d'une somme de 7 millions de thalers (1), qui étaient à l'abri de tout séquestre et de toute opposition ; il fallait y ajouter les 600,000 livres sterling (15 millions de francs) déposées à la Banque d'Angleterre. Cet établissement se refusait à payer les intérêts,

(1) C'est-à-dire un pea plas de 25 millioas de francs.

Ce roi sans terre n'était pas, comme on le voit, un roi sans le sou.

(Note du traducteur).

VU r opposition de la Prusse; mais les droits incontestables de la maison guelfe ne tarderaient pas à être reconnus. C'est sur la base de ces quarante millions qu'il s'agissait de conclure un arrangement financier avec une institution de crédit, pour faire face aux besoins de notre propagande.

Le roi m'écrivit à ce sujet une lettre qui montre de quelle importance était à ses yeux ce projet d'emprunt :

(( Villa Brunswick, HietziDg, novembre 1867.

« Mon cher conseiller Meding,

€ Merci pour votre intéressante lettre du 28 du mois passé, ainsi que pour vos autres rapports et télégrammes qui me sont tous parvenus. J'ai dévoré toutes vos nouvelles et les détails instructifs que vous me communiquez.

« Il est indispensable pour nous de conclure deux emprunts, le premier pour faire face aux préparatifs de guerre, le second pour être prêt au moment de l'action. Il me faut le sentiment d'avoir à ma disposition tous ces moyens pour agir efficacement et sans que ma volonté soit contrariée. Alors j'aurai la garantie d'intervenir utilement pour l'accomplissement de mes projets. Vous savez, mon cher ccoiseiller, avec

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quelle anxiété les baigneurs de Norderny (1) attendent le passage du bateau à vapeur pour rentrer à l'hôtel, car s'ils ne le rejoignent pas, ils sont forcés de coucher dehors puisqu'il n'y en a pas d'autres. Eh bien, nous sommes dans la position des baigneurs de Norderny; si nous manquons le bateau, nous resterons en dehors de toutes les combinaisons. Mais grâce au Tout-Puissant, nous ne le manquerons pas.

« Je vous prie de présenter mes compliments à M"* Meding ; pour vous mes plus amicales salutations.

« George Rex. »

Peu de jours après, M. le comte Platen m'écrivait :

« Mon cher conseiller,

« Je sais fort bien que Beust ne sera pour nous qu'autant que l'intérêt de l'Autriche le lui permettra ; il n'hésiterait pas à nous sacrifier à ses intérêts. Je suis donc tout à fait de votre avis, quand vous dites qu'il faut de préférence compter sur la France, mais avant tout sur « l'aide-toi, le ciel t'aidera ».

« Dans le Hanovre, l'esprit est excellent pour nous,

(1) Ville de bains de mor du Nord, où la société de Hanovre passe la saison d*été.

DE SADOWA A SÏDAN 197

et la petite comédie des hommes de confiance (1) ne nous a fait aucun mal.

« II ne faut pas commencer l'agitation avant lé 1*' octobre; cela ne servirait à rien, et Ton n'aime pas à risquer la promenade à Minden (forteresse qui sert de prison d*État). Mais après le 1*' octobre, il faut reprendre l'agitation et la pousser assez fort pour que l'état de siège soit proclamé. La guerre qui vient d'éclater dans la rédaction de la Sittuition est très fâcheuse, j'espère que vous parviendrez à rétablir la paix.

« J'attends de vos nouvelles ainsi que les renseignements sur l'emprunt, car c'est l'essentiel. Sans argent, je ne puis que bien peu de chose. De tous les côtés, on demande de l'argent et malheureusement je n'ai rien.

« Portez-vous bien et tâchez de nous annoncer bientôt une joyeuse guerre !

« Platen-Hallermund. »

Il n'était pas facile de négocier sur les bases un peu hypothétiques indiquées par le roi; cependant je réussis à décider les administrateurs de la Société Générale à conclure une convention qui peut être considérée comme un curieux document d'histoire financière.

(1) La Prnsse avait racolé des « hommes do confiance » chargés de présenter des adresses de dévouement au roi Guillaume.

igâ DE SADOWA A SEDAIC

Voici le texte de ce traité :

« Entre M. Meding, conseiller intime de Sa Majesté le roi de Hanovre,

« D'une part;

oc Et M. Max Rœnigswarter, administrateur de la Société Générale,

« D'autre part;

« M. Meding et M. Max Kœnigswarter agissant es noms et qualités qu'il sera dit plus loin,

« Il a été dit et convenu ce qui suit :

ft M. Meding déclare queSa Majesté le roi de Hanovre possède actuellement entre autres biens et valeurs :

« l^Sept millions dethalersdePrusse (26,250,000 fv. environ) actuellement disponibles, partie en espèces, partie en fonds publics européens de 1*' ordre;

« T Six cent mjtle livres sterling, espèces, (15,000,000 fr. environ) déposées à la Banque d'Angleterre au nom de la maison royale de Hanovre, et actuellement frappées d'opposition à la requête de la Prusse, opposition qui doit être levée incessamment par suite de l'arrangement intervenu entre Sa Majesté le roi de Hanovre et la Prusse;

« 3° Les châteaux royaux de Herrenhausen et de Marienburg en Hanovre, propriétés particulières et personnelles de Sa Majesté.

<c M. Meding déclare en outre que le surplus des do-

DB SADOWA A SEDkH 199

maines personnels de Sa Majesté situés en Hanovre, a été dans l'arrangement ci -dessus mentionné, évalué à 16 millions de thalers et que les intérêts de cette somme sont servis annuellement à Sa Majesté par la Prusse.

« Sa Majesté le roi de Hanovre ayant désiré avoir constamment à sa disposition, sauf un préavis de quinze jours, une somme de douze à quinze millions de francs en espèces, M. Meding, chargé de réaliser les intentions de Sa Majesté, s'est mis en relations, par l'intermédiaire de M. A.-J. Machiels, consul honoraire, avec M. Kœnigswarter, administrateur de la Société Générale, et ce dernier, avec Tautorisation du comité central et de la direction, déclare que la Société Générale est prête à traiter avec Sa Majesté le roi de Hanovre de l'arrangement désiré par Sa Majesté.

« En conséquence, les bases provisoires de l'arrangement à intervenir ont été établies de la manière suivante entre M. Meding et M. Kœnigswarter :

« Sa Majesté le roi de Hanovre choisira la Société Générale pour son banquier et en fera le dépositaire de ses valeurs.

« Les sept millions de thalers espèces et fonds publics dont il a été parlé à l'article 1** ci-dessus, seront déposés incessamment dans les caisses de la Société Générale.

« Les six cents mille livres sterling, dont il est parlé à l'article 2** ci-dessus, y seront également déposées.

€ Sur le montant espèces des sommes ci-dessus mentionnées, un capital de cinq millions de francs sera déposé sans intérêt à la Société Générale.

« Pour toute somme dépassant cinq millions, un accord spécial entre Sa Majesté le roi et la Société Générale déterminera le taux de l'intérêt qui devra être bonifié par la Société Générale.

« Les titres des fonds publics déposés par Sa Majesté le roi ne seront passibles que des droits de garde minimes applicables à la généralité des clients de la Société Générale.

« Dans le cas où Sa Majesté voudrait prélever sur son compte courant une somme plus forte que le montant des espèces existant à son crédit, la Société Générale accepte le principe d'une avance sur les titres des fonds publics déposés par Sa Majesté le roi ; et Sa Majesté le roi admet le principe d'une commission sur le montant de cette avance. Un traité spécial déterminera, quand la nature des titres sera connue, le quantum de l'avance éventuelle, la proportion des sommes qui pourront être avancées, avec les titres déposés ; le taux des commission et intérêts, la durée de l'avance, etc. ; et réglera les conditions auxquelles la

DE SADOWÂ Â SEDAN âOl

Société Générale sera autorisée à réaliser des titres pour recouvrer le montant de ses avances.

« En foi desquels pourparlers et pour valoir ce que de droit le double exemplaire de la présente convention provisoire a été signé. »

Aussitôt que j'eus échangé ma signature avec M. Kœnigswarter, je m'empressai de faire connaître à Vienne cet heureux résultat.

A mon grand étonnement, j'attendis en vain la ratification de mon traité ! Quelques semaines plus tard seulement, en avril 1868, je reçus une note assez sèche du comte Platen :

« Je ne renoncerais pas, disait-il, aux avantages de cet emprunt si la guerre était à la veille d'éclater ; malheureusement il est impossible de la prévoir à bref délai. Si la paix continue, les intérêts à servir pour cet emprunt constitueraient une charge énorme pour la caisse si obérée du roi. Du reste, nous ne perdons pas de vue la question et je demanderai un rapport à Simon sur votre proposition. »

Le banquier Ezéchiel Simon, dont parlait le comte Platen, était établi à Hanovre. A la suite des événements de 1866, il avait transféré sa maison à Vienne, où plus tard il fit faillite. M. Simon faisait retentir les échos de Hietzing de ses protestations de loyauté et de

dévouement, jurant ses grands dieux qu'il avait quitté Hanovre et sa riche clientèle, uniquement par attachement pour la dynastie et pour ne pas se courbôr sous le Joug prussien. Tant d'abnégation méritait bien une récompense. M. Ezéehiel Simon fut chargé par le comte Platen d'administrer la partie disponible de la fortune du roi, emploi très lucratif et très agréable pour un banquier.

Le traité avec la Société Générale faisant de cette institution de crédit le seul banquier du roi, la mission de M. Ezéehiel prenait fin.

C'eût été vraiment trop exiger de la nature humaine que de demander à M. Ezéehiel Simon de juger avec impartialité et d'une façon objective un projet qui était presque sa ruine.

J'écrivis lettres sur lettres pour avoir une solution, mais je n'obtins aucune réponse positive. Le comte Platen se retranchait sans cesse derrière la grande réserve qu'il était obligé de s'imposer en matière financière :

ft Je n'ai pu, répétait-il sans cesse, me rendre compte encore de la véritable portée du contrat avec la Société Générale. »

Les choses en restèrent là, et cette affaire qui avait été entamée avec tant de bruit se termina en queue de poisson. Il en fut de même, à partir de ce moment-là,

DE SADOWA A SEDAK

de tous les autres projets. Pourtant les affaires militaires que M. le major During réglait directement avec le roi furent énergiqueraent poussées ; au commencement de 1S68, la légion hanovrienne était complètement équipée, elle aurait pu entrer en campagne immédiatement. Mais l'heure n'était pas encore venue ;elle ne devait plus sonner, hélas ! pour les soldats du roi George !

La situation politique en 1868. — M. de Bismarck et Napoléon III préparent la guerre. — Tentatives d'alliatico. — L'empereur voyant que l'Italie ne veut pas renoncer à Rome, songe à conclure une alliance avec l'Espagne. — Entrevue de Saint-Sébastien. ~ Révélations sur la révolution espagnole. — L'empereur revient à l'alliance austro-franco-iialienne. — Mission du général Ttirr. — Réserve de M. de Beust.

Napoléon III avait cédé sur la question du Luxembourg, en grande partie à cause de l'Exposition universelle, mais il n'avait nullement renoncé aux compensations territoriales qu'il regardait comme étant légitimement dues à la France. Les confidents les plus intimes de l'empereur déclaraient à l'envi que le Luxembourg n'était qu'une bagatelle, que l'échec de cette combinaison n'était pas à regretter, puisque la question des compensations qui avait été liquidée restait entière et que le gouvernement français pouvait maintenant augmenter ses exigences et porter ses vues sur des territoires bien plus vastes et bien plus

importants. On parlait couramment non seulement de gros morceaux des provinces du Rhin, mais encore de la Belgique. M. Benedetti eut la naïveté imprudente de coucher sur le papier des projets relatifs à Tannexion du royaume flamand ; il commit Tinqualifiable légèreté de laisser cette pièce entre les mains de M. de Bismarck qui s'en servit plus tard après la déclaration de guerre. Il y avait alors, parmi les hommes politiques français, des gens tellement en admiration devant les succès de la Prusse qu'ils en demeuraient slupideSy selon l'expression du poète, et ils le prouvèrent bien ; l'histoire de cette guerre en est la meilleure preuve.

Mais il y avait aussi, parmi les conseillers de Napoléon III, des gens qui n'étaient pas naïfs, qui n'avaient pas de goût pour être dupes, et qui cependant étaient persuadés que la France devait travailler à créer l'unité allemande, comme elle avait créé l'unité italienne. M. Rouher était toujours à la tète des partisans d'une alliance franco-prussienne, mais le ministre d'État, à la veille d'ailleurs de quitter le pouvoir, n'avait pas, dans cette question, Toreille de Tempereur. Celai-d travaillait plusieurs fois par semaine, pendant de longues heures, avec le ministre de la guerre, le maréchal Niel ; il le poussait et le talonnait sans cesse pour que le plan de réorganisation militaire fût bientôt prêt.

Le maréchal avait promis qu'au mois d'octobre la garde mobile existerait autrement que sur le papier, et à la cour on prévoyait la déclaration de guerre pour cette date, tandis que M. Benedetti, agissant sous l'inspiration de M. Rouher et en conformité avec ses propres vues, cherchait à gagner M. de Bismarck à ridée d'une alliance franco-allemande. Le chancelier entièrement persuadé que toutes ces tentatives n'aboutiraient pas, réunissait tous ses efforts afin de grouper en un seul faisceau les forces de l'Allemagne, pour le jour où il faudrait marcher contre la France. Jamais M, de Bismarck ne se montra plus rusé, plus habile dans l'art de la dissimulation. Ses plans étaient bien arrêtés, il mûrissait ces traités militaires avec l'Allemagne du Sud, qui devaient éclater soudain comme un coup de foudre et qui alors étaient entourés d'un profond mystère.

Tout en activant l'organisation de Tarmée, l'empereur poursuivait ses projets d'alliance à Vienne et à Florence. Vu la situation assez précaire de l'Autriche, on estimait à Paris que l'alliance avec l'Italie devait compléter l'alliance avec Vienne. Une armée italienne, à défaut de service plus efficace, tiendrait en respect les États du Sud qui, sans aucun doute, marcheraient avec la Prusse. Pour réaliser cette alliance

l'empereur reprit l'idée du mariage de la princesse Frédérique avec le prince Humbert, mais il était écrit que cette conclusion n'aboutirait pas.

L'Italie était alors en appétit, elle voulait manger Jes autres feuilles de l'artichaut, qui restaient à cueillir après l'absorption de Venise. A Florence on demandait à la fois et Rome et le Tyrol italien. Napoléon III, protecteur du saint-père, venait d'essayer ses chassepots à Mentana sur les hordes garibaldiennes et le général de Failly lui avait annoncé que les nouveaux fusils avaient c fait merveille ». Céder sur la question romaine, l'empereur n'y songeait pas, mais il admettait parfaitement en revanche des prétentions sur le Tyrol, et il ne cessait d'engager l'Autriche à payer du prix de quelques districts une alliance qui lui rendrait sa prépondérance en Allemagne. En Autriche et surtout en Hongrie, il ne manquait pas de notabilités politiques disposées à faire ce sacrifice. Qu'étaient en définitive ces quelques lambeaux de territoire à côté du magnifique royaume lombard-vénitien auquel l'empereur François-Joseph avait été obligé de renoncer? Mais justement François-Joseph ne voulait plus entendre parler de cession, fût-ce celle d'un seul village. Il considérait comme une humiliation d'être obligéde donner encore ; et son ministre, M. de Beust, partageait d'autant plus l'opinion du souverain qu'il n'attachait

pas une très grande importance à une alliance offensive et défensive conclue en prévision d'événements qui, selon lui, ne se réaliseraient que plus tard et peut-être jamais.

M. de Beust avait pu expérimenter en Saxe, quand il y dirigeait les affaires, F inconvénient d'avoir les mains liées par un traité; il voulait conserver sa liberté d'action et il opposait toujours des réponses dilatoires, des fins de non-recevoir polies aux incitations du cabinet des Tuileries, relatives à la cession du Tyrol italien.

M.' de Beust, que l'on a vu dix ans plus tard soutenir sa réputation d'homme d'esprit et d'élégant causeur dans les salons parisiens, où l'on faisait fête à l'ambassadeur de Son Altesse Impériale et Royale, était alors âgé de soixante-cinq ans ; mais il apportait à l'immense tâche dont il était chargé, Tardeur, la force de travail et l'esprit d'initiative, en un mot, l'élasticité d'un homme jeune.

Quand François-Joseph, par un mouvement d'indép3ndance et de dignité appela à la tète des affaires de la monarchie autrichienne l'homme d'État que M. de Bismarck se vantait d'avoir pour toujours réduit à rinaction, il régnait une telle confusion dans les régions gouvernementales, il y avait chez les hommes

1BI0 OB SADQWA A BEDAlf

politiques un tel dégoût du pouvoir et une telle peur des responsabilités, que le nouveau ministre dut prendre, à défaut de collaborateurs, la direction de quatre départements ministériels.

Sans se laisser rebuter par les difficultés, M. de Beust sut résoudre les problèmes les plus ardus et les plus compliqués avec cette bonne humeur inaltérable qui ne l'abandonnait jamais, ce qui faisait le désespoir de ses adversaires dont les attaques et les calomnies glissaient comme des gouttes d*eau sur la souplesse et rindifférence du nouveau chancelier austro-hongrois.

Pendant les dix-sept années de son ministère dans le royaume de Saxe, M. de Beust avait acquis la réputa^ tion d'un homme d'État de premier ordre, et celle d'un gentilhomme accompli, d*un connaisseur d'art raffiné et d'un amateur qui aurait pu faire sa carrière dans la littérature ou dans la musique, si sa situation de famille et les circonstances ne lui avaient pas donné accès dans les chancelleries et les légations. Par opposition avec le diplomate cuirassier de Berlin, M. de Beust était le diplomate homme du monde, selon la tradition de Talleyrand; tandis que le premier s'entendait surtout à manier le paUnsch, le gros sabre de cavalerie qu'il portait à son côté, l'arme de M. de Beust était une plume affilée comme un stylet, une lame d*acier bril-

PB SADOWA A SSDAlf 211

lante supérieurement trempée et munie d'une poignée artistement ciselée.

A Vienne, M. de Beust s'était acquis bien vite les sympathies les plus vives de toute la partie libérale et éclairée de la population et la haine des cléricaux et des réactionnaires.

Les journaux et les salons s'occupaient non seulement de sa politique, mais de sa personnalité, de ses faits et gestes, de ses longues promenades à cheval dans les allées du Prater, de ses petites soirées intimes où Ton rencontrait surtout des écrivains, des journalistes, des auteurs dramatiques, des banquiers, à condition toutefois que ces derniers ne fussent pas tout à fait indigents d'esprit. On colportait ses anecdotes et ses bons mots; on racontait, par exemple, qu'au moment de son entrée en fonctions, lorsque tous les détails politiques et administratifs furent réglés entre le souverain et son nouveau ministre, François- Joseph demanda à la fin de cette longue entrevue s'il pouvait peut-être accorder quelque faveur personnelle à son collaborateur.

— Puisque Votre Majesté est si bonne, répondit M. de Beust, j'aurais en effet, une grande, très grande grâce à implorer... Je prie Votre Majesté de ne jamais me faire appeler pour le service avant neuf heures du matin»

M. de Beust savait que l'empereur François-Joseph est un matineux de première force, levé hiver comme été à cinq heures et s^occupant de sa correspondance au saut du lit. Le nouveau ministre, au contraire, aimait à dormir la grasse matinée, quitte à passer la nuit dans le monde, au bal, ou si l'ouvrage pressait, dans son fauteuil de travail.

L'empereur sourit et promit volontiers de ne pas faire réveiller trop tôt son ministre (1).

Au retour du voyage de Tempereur d'Autriche à Paris, en octobre 1861, il fut beaucoup parlé des succès de M. de Beust aux Tuileries et il y eut une nouvelle édition d'anecdotes. Dans un grand dîner donné à Saint-Cloud, le ministre austro-hongrois fut placé en face de l'impératrice, entre M""* de Metternich, la sémillante ambassadrice, et M""* Rouher, la très bourgeoise épouse du ministre d'État. Après avoir échangé quelques phrases de politesse banale avec M"® Rouher, M. de Beust entama avec M"* de Metternich une conversation qui, à en juger par le ton et les éclats de rire discrets, devait être des plus attrayantes. Pendant ce

(1) François-Joseph ne s'en tint pas à celte satisfaction platonique Ayant appris que M. de Beust dont le patrimoine était très restreint avait contracté pendant les dix-sept années de son passage au pouvoir en Saxe, des dettes assez considérables pour soutenir son rang, Vem^ ^peneur d'Autriche fit régler les créanciers sur sa cassette particulière à rinsu du ministre.

temps, M"*® Rouher était condamnée à tenir le nez dans son assiette. L'impératrice, très jalouse de son rôle de maîtresse de maison, fit passer à M. de Beust par un valet, un petit mot griffonné à la hâte, au crayon, ainsi conçu :

« Occupez-vous un peu plus de votre autre voisine, S. V. P. »

Au sortir de table, M. de Beust s'approcha de l'impératrice pour s'excuser :

— Votre Majesté, dit-il, est assez au courant de la politique pour savoir qu'en vertu du compromis que j'ai conclu entre les deux fractions de la monarchie autrichienne, la Cisleithanie contribue pour deux tiers aux dépenses publiques et la Transleithanie pour un tiers seulement. Étant encore absorbé par les négociations, je me suis figuré que M"* Rouher était la Transleithanie, et M"*' deMetternich, la Cisleithanie.

Mais s'il était une mine a anecdotes, M. de Beust savait aussi faire acte d'homme politique énergique et sérieux. Il accorda sincèrement et franchement toutes les libertés qui sont les bases du véritable régime part lementaire, et lorsque le moment fut venu de délivrer l'Autriche du concordat de 1888, qui faisait de l'empire une province du pape, il déploya des merveilles d'énergie et sut entraîner le souverain malgré de puissante» influences de famille. Pour la politique extérieure, nous

814 DS SADOWA A 8BDAN

avons déjà dit que, tout en désirant une revanche et tout en travaillant à rendre aux Habsbourg leur rôle prépondérant en Allemagne, le chancelier ne voulait rien précipiter, rien risquer à l'aventure; de là son peu d'empressement à conclure un traité surtout quand, en échange d'avantages futurs et hypothétiques, on commençait par demander à T Autriche un sacrifice immédiat.

Cependant les refus de M. deBeust qui lui attirèrent à cette époque des attaques aussi violentes' que peu méritées, n'empêchaient pas les relations entre Paris et Vienne d'être très intimes; les deux ambassadeurs, M. de Gramont à la Hofburg, et M. de Metternich aux Tuileries, étaient des persona gratissima; on les choyait, on les fêtait à toute occasion ; maïs cette position personnelle ne faisait pas avancer les combinaisons politiques.

En prévision de la guerre, Tempereur avait prévenu M. Drouîn de Lhuys qu'il serait chargé d'exécuter et de réaliser, comme ministre des affaires étrangères, le programme de 1866; il devait se tenir prêt à être appelé au quai d*Orsay d'un jour à l'autre.

La politique de M. Drouin de Lhuys devait aboutir à la guerre, mais ce n'était pas une politique de casse-cou.

M. Drouin de Lhuys ne cessait de déclarer qu'avant

de se lancer dans les aventures, il fallait conclure de solides alliances. Or, la situation ne lui paraissait pas favorable sous ce rapport. Je le voyais assez souvent et je me souviens qu'un jour il fit cette réflexion très juste :

€ La France et l'Autriche sont aujourd'hui dans la situation d'un monsieur, et d'une dame en coquetterie réglée ; s'ils se rencontrent au bal, ils se comblent d'attentions, de prévenances ; le monsieur offre des bouquets à la dame, celle-ci a pour lui les plus engageants des sourires et le distingue autant qu'elle peut; mais de mariage, il n'en est jamais question, et tous deux en fournissant matière à jaser à tout le monde restent au fond complètement étrangers Tun à l'autre. »

Voyant que ses efforts en vue de conclure une alliance directe avec l'Autriche et l'Italie n'aboutis^ saient pas, Napoléon fit agir à côté de ses ambassadeurs officiels, d'autres éléments diplomatiques. Sachant combien le chancelier Gortschakoff était accessible aux influences féminines, il essaya d'utiliser la bonne volonté et le talent d'intrigue de quelques-unes de ces auxiliaires moitié femmes du monde^ moitié aventurières qui, autant par goût, par ambition que par intérêt^ trempent volontiers dans des combinaisons où la galanterie^ la politique et l'argent jouent un rôleégal.

Deux de ces ambassadeurs en jupons, dont Tune,

Italienne de naissance, avait été quelque peu la Dubarry du règne, furent dépêchées à Saint-Pétersbourg. Le prince Gortschakoff se serait peut-être laissé séduire, mais Tempereur Alexandre, ottré de l'admission de circonstances atténuantes dans le procès de l'auteur de l'attentat du 6 juin 1867^ travaillé d'ailleurs par son oncte Guillaume P' et d'autres membres de la famille, se montra in^ranlable et repoussa d'emblée et même avec hauteur, toute proposition d'alliance avec son € bon frère > Napoléon III.

Les belles ambassadrices y perdirent leur diplomatie et leurs minauderies.

Ces différents échecs attristaient d'autant plus Napoléon III qu'il avait espéré qu'en se montrant à l'Europe à la tète d'une véritable coalition et appuyé par la" plus forte armée que la France eût jamais possédée, il rétablirait le prestige de sa dynastie et forcerait la Prusse à subir sa loi sans être obligé de fgiire la guerre. Cependant le terme fixé par le maréchal Niel pour la réorganisation de l'armée approchait et il fallait ou bien renoncer à toutes les compensatioais ou se décider à agir.

Ce qui préoccupait surtout l'empereur, c'était le rôle de l'Italie pendant la guerre, si Victor-Emmanuel n'était pag rallié de la France. L'empereur craignait que le cabinet de Florence ne voulût profiter de la confu-

DE SAbOWA A SEDAN ' . 217 - •

sion qui suivrait les premières hostilités pour s'emparer de Rome. Il faudrait alors détacher; de Tarmèe V en campagne une force suffisante, c'est-à-dire très nombreuse, pour défendre la Ville Éternelle, non plus contre une poignée de chemises rouges, mais contre l'armée régulière. Sinon la France, victorieuse sur le Rhin, serait forcée d'entreprendre une seconde cam- » pagne très pénible et très meurtrière pour ^îhasser les . Italiens de Rome, qu'ils défendraient jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

Les relations d'intimité entre la cour desTuilerie§ et la cour de la Granja s'étaient beaucoup accentuées dans les dernières années ; l'impératrice Eugénie et la reine. ' Isabelle s'entendaient parfaitement comme compatriotes et les deux souveraines aimaient à faiye étalage d'une parenté assez éloignée. Toutes deux étaient également dévotes et s'intéressaient au sort du saint-père. Enfin le maréchal Narvaez, lami personnel de Napoléon III, avait eu, pendant les dernières années, la direction effective de la politique espagnole.

Napoléon voulut tirer habilement parti de cette situation en chargeant l'Espagne de monter la garde à Rome et de défendre le pape contre les attaques de l'Italie. Au point de vue international le projet de Napoléon III était inattaquable, car le pape, souverain

indépendant, était Hbre de faire appel à la protection de telle puissance qu'il jugerait bon, et fat présenoe de troupes espagnoles dans la Ville ÉterneUe eût été aussi correcte que la présence des troupes françaises.

Si les Italiens voulaient profiter de l'état de guerre en Europe pour marcher sur Rome, la bravoure justement renommée des soldats espagnols, leurs généraux ayant fait leurs preuves pendant les longues guerres civiles, assuraient en quelque sorte la victoire des défenseurs de la papauté, tandis que l'armée française serait tout entière engagée sur le Rhin.

Les premières ouvertures furent bien aecueillies à Madrid ; non seulement les conseillers de la reine Isabelle étaient heureux de cette occasion de montrer leurs sentiments catholiques, mais augsi, au peént de vue politique, cette rentrée de l'Espagne dans le coftcert européen convenait beaucoup aux ministres espagnols. Ils voyaient aussi dans une action au dehors un dérivatif aux innombrables pronunciamientos qui désolaient leur patrie; bref, les négociations furent menées très rondement et avec le plus grand secret. , Les choses étaient tellement avancées au nv)is de septembre J868, qu'une entrevue fut ménagée entxe l'empereur Napoléon et l'impératrice Eugénie d'une part, et la reine Isabelle de l'autre.

Le traité devait être signé et immédiatement exécuté

par Tenvoi-d'un corps espagnol à Rome ; un mois plus tard, Tempereur poserait à l'Allemagne un ultimatum que certâiRemeiït M. de Bismarck n'accepterait pas.

De là, la guerre.

Or, tous ces beaux projets furent détruits de fond en comble par la révolution de septembre qui éclata d'uii^ façon inopinée. En quelques jours, le trône de la reine Isabelle, ébranlé et miné par de sourdes attaques, fut renversé. Il était inutile de compter sur le nouveau gouvernement pour défendre le pape et déclarer la guerre à Tltalie.

On ^k que ce fut pendant l'entrevue de Napoléon avec Isabelle que les premiers symptômes de la révolution se manifestèrent ; l'empereur pressa la reine de rcfttiper immédiatement à Madrid et de se mettre ellemême à la tète des troupes fidèles que commandait le ■marquis de Novaliches, Ce conseil, s'il avait été suivi immédiatement, aurait peut-être sauvé la dynastie, car Serrano, le chef de l'insurrection, ne poursuivait d'abord que le renversement du ministère et non celui du trône. Pendant que la reine hésitait, le principal corps de troupes fidèles fut battu à Alcolea, et il ne resta plus à la souveraine qu'à partir en exil.

. (kl ne se doutait guère, en Europe, lorsque les nou- Telles de Madrid furent connues, que le contre-coup de ce bouleversement se ferait 9en|ir d'une façon di-

recte sur la politique internationale et que les auteurs du pronunciamiento empêcheraient la guerre d'éclater. M. de Bismarck a déclaré plus tard au Parlement allemand, dans la discussion soulevée par la confiscation de la fortune du roi de Hanovre, que jamais l'Europe n'avait été plus près d'une conflagration qu'à cette époque. Et à cette occasion, le chancelier a rendu hommage à notre vigilance en déclarant aussi que la diplomatie des dépossédés était mieux au courant des dessous et des intrigues de la politique européenne que les ambassadeurs des gouvernements réguliers. Napoléon qui, à la suite d'une cure énergique du docteur Nélaton, se sentait complètement revenu à la santé, était impatient d'agir ; le maréchal Niel lui avait garanti l'excellence de Tarmée, et les préparatifs militaires de l'Autriche étaient assez avancés pour qu'il fut permis de compter tout d'abord sur la neutralité et ensuite sur la coopération de cette puissance après les premières victoires que la France ne manquerait pas de remporter.

Le coup qui détruisait encore une fois ses plans fut accueilli par l'empereur avec cette résignation fataliste qui rappelait chez lui certains traits du caractère oriental. Il vit là un nouvel indice du déclin de son étoile.

La reine Isabelle fit d'abord un petit séjour à Pau,

avant de se rendre à Paris. Aussitôt qu'elle fut installée dans cette capitale, j'allai lui présenter les hommages du roî George qui était chevalier de la Toison d'Or. Cette princesse, qui a été en butte à beaucoup d'attaques, me fît à première vue une impression très sympathique. Bien qu'elle eût un embonpoint trop prononcé pour sa petite taille, elle ne manquait pas de noblesse dans son allure ; en la voyant et en l'entendant parler on devinait de prime abord la femme habituée à régner et à regarder les hommes du haut de son trône. La partie supérieure de son visage, le front, les yeux, le nez étaient d'une grande correction ; la partie inférieure, au contraire, était trop large, conforménaent au type bourbonien. Elle parlait avec grâce et avait une grande facilité d'élocution; elle comprenait parfaitement le français, mais elle le parlait avec un accent guttural espagnol qui rendait inintelligibles certaines de ses phrases. Elle s'exprima en termes très ingénus presque naïfs, sur les derniers événements qui l'avaient conduite en France :

— Je ne comprends rien à cette révolution, me dîtelle ; le peuple m'aime, je le sens et je le sais; pendant toute ma vie, j'ai travaillé à son bonheur. J'ai toujours agi comme mes ministres me l'ont conseillé, et j'ai choisi mes ministres selon les vœux du peuple exprimés par les Cortès.

DE SADOWA A SEDAJf

Elle ajouta^ les larmes aux yeux :

— L'Espagne va être bien malheureuse, mais les Espagnols verront qu'ils ont été injustes pour moL Je suis sûre qu'ils reconnaîtront leurs torts, sinon envers moi, du moins envers mon fils.

La mère fut bon prophète; sept années plus tard, le prince royal montait sur le trône, et il cherche aujourd'hui à assurer la sécurité intérieure de l'Espagne et à rendre à ce pays sa place au milieu des autres nations.

A son arrivée à Paris, le princ3 des Asturies était un adolescent plein de grâce, d'une éducation parfaite, très avancé pour son âge et qui frappait tout le iftonde par ses regards pleins d'intelligence. Une grande intimité s'établit entre le prince des Asturies et le prince impérial ; celui-ci avait solennellement juré à son ami de le rétablir sur le trône d'Espagne.

L'auteur de cette promesse chevaleresque était alors l'héritier brillant du premier trône de l'Europe, et son ami n'était qu'un exilé forcé d'implorer T hospitalité sur cette même terre où ses çiïeux avaient régné et d'où son arrière-grand-père était parti, suivi des bénédictions du Roi-Soleil, pour effacer la barrière des Pyrénées. Aujourd'hui le fils de l'empereur Napoléon dort dans la tombe de Texil à côté de son père, tandis que le jeune prince proscrit qui, en 1868, semblait

DE SADOWA Jl SEDilN 2âS

avoir perdu tout espoir de régner, occupe un rang hoaorable paragiiles souverains de notre époque.

L'empereur Napoléan, cependant, avait retrouvé toute sou élasticité, et loin d'abandonner ses projets belliqueux, il résolut de revenir à son premier plan d'alliance austro-franco-italienne; mais, cette fois, il voulut reprendre en dessous l'œuvre que la diplomatie officielle n'avait pu conduire à bon port.

L'empereur des Français se souvint qu'il avait été carbonaro., et encore une fois le conspirateur reparut sous le souverain.

U y avait alors à Paris un démocrate allemand connu pour sa participation aux divers mouvements insurrectionnels de 1848, le citoyen Rockel, qui s'était battu en dernier lieu à Dresde sous les ordres de Bakounine et de Richard Wagner. Fait prisonnier et condamné à la détention, il avait subi plusieurs années de sa peine dans la maison de force de Waldheim (près de Dresde), Peu à peu, tous les autres condamnés avaient été relâchés et Rockel eût été rendu depuis longtemps à la liberté s'il avait consenti à signer un recours en^ grâce. Mais le prisonnier disait qu'il préférait mourir dans sa cellule plutôt que d'accepter la moindre faveur de ses adversaires politiques. M. de Beust finit par décider le roi à signer la

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grâce du farouche démocrate sans que celui-ci l'eût demandée ; Rockel prétendit qu'on n'avait pas le droit de lui imposer une faveur et déclara qu'il ne quitterait pas la prison. Il fallut l'expulser de force de cette maison où les gens entrent ordinairement malgré eux.

Une fois en liberté, Rockel reconnut toute la bienveillance des procédés de M. de Beust à son égard; il alla remercier le ministre, et lorsque, plus tard, le chef du gouvernement saxon devint chancelier austro-hongrois, M. Rockel accepta une sorte de mission dont il fut chargé par le célèbre homme d'État. Muni de recommandations pour le prince de Metternich, il partit pour Paris où il vécut des subsides fournis par le gouvernement autrichien. Il observait de près ce qui se passait dans certaines régions de la société fermées à la diplomatie officielle, et il entretenait des rapports suivis avec les chefs du parti démocratique en Allemagne.

M. Rockel était alors âgé de soixante ans environ, très instruit et d'un commerce aimable. Bien qu'enclin encore, par boutades, à l'exaltation révolutionnaire, il était d'avis maintenant qu'il fallait réconcilier la démocratie avec le régime monarchique.

Il venait souvent me voir et j'avais beaucoup de plaisir à m'entretenir avec lui non seulement à cause de ses qualités personnelles mais aussi parce qu'il me

fournissait une foule de renseignements très intéressants sur les démocrates (antiprussiens) dan^ le sud de l'Allemagne et sur l'organisation de la propagande rouge dans ces États.

Quelqu'un qui tenait de très près à la personne de l'empereur m'engagea à mettre M. Rockel en relations avec le général Tûrr, pour s'entendre sur les bases d'une alliance entre l'Autriche et l'Italie.

A première vue, l'idée d'une telle négociation me sembla très aventurée, mais la chose prit, en y réfléchissant bien, la tournure d'une combinaison très ingénieuse et très profonde.

• M. Rockel avait la confiance du comte de Beust ; il pouvait agir sur les hommes politiques de l'Allemagne du sud.

D'autre part, le général Tûrr, Hongrois de naissance, au service de l'Italie, était l'aide de camp et l'ami personnel du roi Victor-Emmanuel, et par son mariage avec une Wyse-Bonaparte, il était devenu le beaufrère de M. Ratazzi, président du conseil. Le général Tûrr avait gardé auprès de ses compatriotes hongrois tout le prestige qui est attaché aux héros de la guerre de l'indépendance de 1849, et la coopération de la Hongrie était indispensable pour décider l'Autriche à agir.

On me pressait de ménager aussi vite que possible

22Q, DE SADOWk A SEDAN

oétte entrevue entre MM. Rockel et Tiirr ; mais j'étais très embarrassé, ne coanaissant pas personnellement le général et ignorant à qui m'adresser pour obtenir une introduction auprès de lui. Il ne fallait pas songer à M. Ratazzi ou à M""*" Ratazzi, que je connaissais, (puisqu'il fallait que le général Tûrr fît accepter au ministre, comme étant ses idées propres, le résultat de ses conférences avec l'émissaire de M. de Beust.

Un de mes amis me tira d'affaire ; il me présenta à un ancien aide de camp du général Tûrr, qui avait fait avec lui les campagnes de 1859 en Lombardie, de 1860 dans les Deux-Siciles et de 1861 dans les Marches. Cet officier, rentré dans la vie civile, vivait à Paris, mais il entretenait des rapports suivis avec son anci«a chef. Aussitôt que je lui eus expliqué de quoi il s'agissait,^ M. *** partit pour les bords du lac Majeur où le •général était en villégiature.

Deux ou trois jours plus tard, il ramenait M. Tûrr qui avait promis de se consacrer à la conduaion de l'alliance, et qui apporta dans l'accomplissenàent de cette tâche toute l'ardeur de son tempérament.

Lors de ma première entrevue, je fus nécessairement frappé par la physionomie si imposante et si martiale du général. Il est d'une taille gigantesque et pourtant élégante, ses traits respirent l'énergie militaire

B^ SA.DOWA À SEDAN 227 , • .

et la résolutioa de rhamme d'action; une moustache / très fournie et une longue barbiche en pointe qui des- . cend presque jusqu'à moitié de la poitrine/les yeux ] très expressifs et une grande affabilité, une élégance chevaleresque jusque dan» les moindres mouvements constituent les traits distinctifs de cette physionomie, une des plus curieuses de ce siècle, car le général a . été mêlé à une foule d'événements militaires, diplomatiques et financiers de notre époque. Il m'assura que je pouvais compter sur lui de la façon la plus absolue.

Il était descendu dans un hôtel de la rue Taitbout ; c'est là que je conduisis M. Rockel. L'entrevue entre Fex-détenu de Waldheim et le général fut longue et des plus intéressantes. Il s'agissait d'éveiller des sympathies populaires en Autriche, 'en Italie et même en Aflemagne, en faveur d^une alliance entre les cours de Vienne et de Florence. Il fallait en quelque sorte que cette alliance fût imposée par Topinion j)ublique aux cabinets respectifs.

Après une longue discussion dans laquelle le général Tùrr insistait surtout que, pour être sûr du concow^s de la nation hongroise, on devait, selon son expression, montrer c Je bout de l'oreille d'un Russe », c'est-àdire dessiner a Thorizoa l'intervention moscovite en faveur de l'Allemagûe, les deux < néigociateurs » tond' ,

m II Wmà niifc^afatti^^**ag.Aii£d

228 DE SADOWA A SED.Vîf

bèrent d'accord sur les quatre points suivants qui fu- .rent l'objet d'un procès-verbal :

€ 1 . L'Italie s'engage, dans le cas d'une guerre entre la Prusse et la France, à laquelle T Autriche serait forcée de prendre part, à maintenir une neutralité bienveillante vis-à-vis de la France et de FAutriche.

« 2. L'Autriche, de son côté, s'engage à céder, dans la paix future, à l'Italie, le Tyrol italien (les districts de Trente et de Roveredo).

€ 3. Ces districts seront cédés immédiatement, dès que l'Italie consentira à conclure une alliance offensive et défensive avec l'Autriche et s'engagera à prendre part de son côté à l'action militaire de l'Autriche dans le cas où des troupes russes franchiraient les frontières de l'Autriche ou de la Roumanie.

€ 4. Il est convenu que TAutriche et Tlialie acceptent pour la conclusion formelle du traité sur les bases susmentionnées, Tentremise de la France, qui aurait à faire simultanément aux deux puissances les propositions en question. »

Le général Tûrr demanda et obtint une audience aux Tuileries. Je le vis immédiatement après son entrevue avec Napoléon III, et voici les paroles de l'empereur des Français, telles que le général me les rapporta et que je les consignai dans mes notes :

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D^^SÂVO^X A SEDAN 229

« Il est vrai que dûns ce moment-ci une guerre n*est pas sur le tapis, mais je la crois presque inévitable, car ni la question allemande ni celle d'Orient ne peuvent rester dans leur état actuel.

« L'alliance de la France avec TAutriche est une condition indispensable de toute action, mais pour rendre icette alliance efficace il faut y joindre celle de l'Italie.

« Vous me dites que le roi Victor-Emmanuel est disposé à garantir la neutralité et qu'il veut même conclure une alliance offensive et défensive si on lui donne le Tyrol italien.

« Eh bien, l'Autriche demande avec raison desccynpensations territoriales. Je les accepte d'avance, sdît en Orient, soit en Silésie. Je vous autorise à répéter mes paroles à l'empereur et à M, de Beust : — on peut compter sur moi. Avant tout, n'oubliez pas d'ap.peler son attention la plus sérieuse sur TOrient,

« Il n'y a là-bas ni question grecque, ni question des/ principautés, — ce ne sont que des incidents, — il y/ a une grande question d'Orient qu'il faut résoudre à fond et définitivement. Nous connaissons les menées de la Russie, mais pour y couper court il suffira d'une action commune avec l'Autriche. Dites que pour agir plus ouvertement, je n'attends qu'une com-

236 DB âJU)OWA A. .SBPkX

munication soit par rintermédiaire du duc de GramoQt, soit par le prince de Metternich. »

Le général Tûrr partit pour Florence.

Le ministre et le roi se montrèrent disposés à conclure l'alliance avec l'Autriche qui donnait tout d'abord à ritalie les territoires du Tyrol méridional. De Florence, M. Tûrr toucha barre à Paris, mais il repartit immédiatement pour Vienne. M. de Beust reçut le général avec son affabilité ordinaire; toutefois il fat très réservé quand le projet de traité fut mis en avant. Le chancelier autrichien qui voyait progresser Tœuvre de réorganisation qu'il avait entreprise, voulait ménager à TAutriche un rôle indépendant, en dehors des combinaisons qui répondaient plutôt aux voes et aux convenances de Napoléon III qu'à celles de l'empire qu'il gouvernait.

Finalem^it, le chancelier autrichien engagea le général Tûrr à se rendre à Budapest où résidait la cour.

L'entrevue que M. Tûrr eut avec l'empereur François-Joseph fut des plus orageuses.

Quand le génial vint à parler de la cession da Tyrol italien, l'empereur l'interrompit avec vébémeace, déclarant que tout abandon de territoire étaÂt cod«* traire à sa dignité personnelle^ et il &e répandit en rÀ-

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DU*9AD0WA A SEDAN âSi

criminations amères contre Napoléon qui voulait lui imposer de tels sacrifices.

L'émotion de François-Joseph montrait que depuis la mort de son infortuné frère Maximiliexi, il était plein de défiance pour toutes les propositions émanant de la cour des Tuileries.

Ces négociations finirent par s'ébruiter ; les diplomates officiels se plaignirent amèrement de ces trames mystérieuses.

€ Que vient faire ici, s'écria le prince de Metternich^ le général Tûrr qui prétend trancher avec so n sabre le nœud gordien des problèmes diplomatiques et qui s'imagine enlever un traité d'alliance comme une charge de cavalerie. »

Les èhoses en restèrent là.

A partir de ce moment, Napoléon renonça tout à fait aux alliances. Confiant dans les forces militaires réorganisées par le maréchal Niel., il inclinait tout à fait vers le parti chauvin qui estimait que la France suffirait à toutes les éventualités, qu'elle pourrait faire la guerre seule et recueillir seule aussi tous les friÉts de la victoire.

Le dernier essai que fit Tempereur d'obtenir pacifiquement des compeasatioos fut ce projet de convention avec la Belgique pour l' union des lignes de che-

mins de fer des deux pays, projet qui fit beaucoup de bruit vers la fin de 1868. Ayant la haute main sur les railways belges, la France était militairement maîtresse de ce pays. Une union douanière devait compléter Tabsorption du royaume par la France.

J'avais eu Toccasion de fréquenter et d'obliger le sénateur vicomte de La Guéronnière qui fut envoyé à Bruxelles pour négocier ces traités. Il me tenait au courant de toutes les phases de ce projet qui échoua également, à cause de la résistance des puissances et notamment de l'Angleterre avec qui Napoléon III ne voulait pas se brouiller.

A Hietzing^et à Paris, nous avions renoncé à deviner duquel de ces événements 'si divers qui se déroulaient sous nos yeux, naîtrait la guerre ; mais persuadés qu'elle éclaterait par une cause ou par une autre, nous étions prêts plus que jamais.

A la fin de 1868, la légion hanovrienne n'était plus de 10,000, mais de 15,000 hommes armés, exercés et équipés. Le Hanovre était miné, il n'eût fallu qu'une étincelle pour provoquer une insurrection générale.

Enfin, comme pour le cas où Napoléon aurait entrepris une guerre de conquête dans le sens chauvin, sans égards pour les intérêts de l'Allemagne du Sud et de l'Autriche, le roi n'aurait pas accepté de subsides de la Fiance. On avait fabriqué à Vienne pour deux

millions de thalers (7,100,000 francs) d'assignats hypothéqués sur les domaines de l'Etat hanovrien. Ces assignats, qui ne sont jamais sortis des tiroirs, étaient d'une exécution remarquable, et ornés d'une figure allégorique représentant le Hanovre délivré de ses chaînes.

Il me reste maintenant, comme dernier épisode de l'intrigue hanovrienne, à raconter une singulière aventure moitié financière, moitié politique qui tint en haleine pendant plusieurs mois la petite cour de Hietzing, et qui aboutit à une crise grave, presque à une catastrophe.

La Banque do Vienne. — Le conseiller KUndworth. — Je déconseille au roi de prendre part à la création de la Banque de Vienne. — Ma disgrâce. — M. Klindworth l'emporte. — Mémoire sur l'annexion de la Hesse éloctorale au Hanovre et rétablissement de l'empire de Hnnri le Lion. — Krach de la Banque de Vienne et suicide du comte de Wratistan. — Agents secrets envoyés à Paris pour me surveiller. — Le commencement de la fin.

J'arrivai à Vienne vers le mois d'octobre 1868. Je reçus aussitôt la visite d'un grand personnage qu'il est inutile de nommer, mais qui tenait de près au gouvernement autrichien et à la cour de Hietzing. Mon interlocuteur m'expliqua qu'il était question d'un projet très considérable et que ma coopération était indispensable pour le faire aboutir. L'Autriche était prête à la guerre et disposée à l'entreprendre, seulement l'argent manquait, le ministère n'osait pas s'adresser directement aux Délégations parce qu'il ajurait été forcé de motiver une demande d'emprunt en déclarant nettement qu'il voulait la guerre.

Or, il fallait bien se garder d'ébruiter de semblables projets. On voulait obtenir des fonds sans discussion, sans vote, sans emprunt public.

Le moyen était tout trouvé : c'était de fonder une grande banque commanditée par tous ceux qui avaient intérêt à renverser Tétat de choses créé par les événements de 1866.

En première ligne, le roi de Hanovre, le duc de Nassau, le prince de Hesse, et en seconde ligne les prétendants légitimistes tels que le comte de Chambord, les ducs de Parme et de Modène (ce dernier immensément riche), ainsi que les archiducs autrichiens.

L'idée d'un tel établissement de crédit avait déjà été soumise au roi de Hanovre et au comte Platen, mais tous deux l'avaient accueillie très froidement. Cependant on ne doutait pas de la réussite, si je voulais bien m'entremettre et plaider à la villa Brunswick la cause de cette institution financière.

— De qui est donc ce beau projet? demandai-je.

— De M, le conseiller Klindworth, me fut-il répondu.

Mon interlocuteur lut immédiatement sur ma figure quel effet ce nom avait produit sur moi.

M. Klindworth m'était absolument antipathique. Ce personnage qui appartenait aux bas-fonds de la di-

plomatie, mêlé à une foule d'aventures politiques et financières, était attaché à la chancellerie d'État à Vienne. On avait une certaine considération pour lui, parce qu'il avait reçu directement ses leçons du vieux prince de Metternich et qu'il avait conservé les traditions de cet homme d'État. Nul n'aurait pu dire quelles étaient exactement ses attributions, mais il avait la main un peu partout et il était prêt à toutes les besognes, pourvu qu'il eût de gros bénéfices à recueillir. Il faisait de fréquents voyages à . Paris ; autrefois il avait été mêlé à certains incidents de la politique hanovrienne sous le règne d'Ernest-Auguste, père du roi George, et il n'avait pas laissé, tant s'en faut, de bons souvenirs. Aussi il n'y avait pas lieu de s'étonner si ses avances avaient été mal accueillies à Hietzing.

Malgré mes répugnances, je consentis à recevoir la visite de Klindworth et je priai le roi de ne se prononcer qu'après avoir entendu mon rapport sur cette entrevue.

Un gentilhomme autrichien, M. le baron» Sisela, me ménagea une entrevue avec cet auxiliaire plus ou moins avoué de la diplomatie impériale et royale. M. Klindworth avait alors soixante-dix ans, mais il était très vert et robuste. Sa grande taille n'avait pas été courbée par les années, ses larges épaules, sa

carrure massive, les robustes dimeasioas de toute sa personne lui donnaient l'air d'un géant. Sa figure était d'une laideur repoussante, mais on cessait de s'en apercevoir quand il parlait tantôt d'une façon entraînante, tantôt avec une certaine bonhomie qui allait àa cœur et vous empoignait malgré vous. C'était un causeur plein de charme, un dialecticien très habile.

« La banque qu'il s'agit de créer, me dit-il, doit devenir un établissement de première force, et elle le deviendra si le concours de tous ceux que je voudrais y voir participer ne lui fait pas défaut. Cette banque sera la banque de la légitimité et dépassera tous les •établissements existants. Si nos vues sont secondées, elle monopolisera toutes les grosses affaires de bourse, toutes les émissions; elle rapportera 50 0/0 sinon davantage, à ses commanditaires. Mais outre ces avantages, toujours plus ou moims aléatoires, il y en a d'autres plus positifs et d'une réalisation certaine. Je sais positivement que le gouvernement autrichien chargera cette banque de toutes les opérations de trésorerie, de tous les services financiers, et vous n'ignorez pas de quelle importance et combien de centaines de millions rapportent par an ces différents services et ces opérations.

(L Et quel serait le prestige d'une banque de cette

espèce ! Qwelle serait sa position parmi les aialres ètablisBements de crédit !

« Sans doute le gouvernement autrichien demandera Tavance des premiers fonds pour commencer la guerre. C'est là un risque à courir, mais aussi c'est le moyen le plus sûr et le plus rapide de reconquérir le royaume de Hanovre. Si la guerre a une heureuse issue, le parlement autrichien n^hésitera pas à accorder tous les bills dlndemnité et à reconnaître comme dette de l'État les avances consenties par la banque. D'ailleurs, les bénéfices que la banque réalisera sur les opérations deTÉtat autrichien, suffiront pour compenser tous les risques. »

Et comme je ne paraissais pas tout à fait convaincu, M. Klindworth s'anima beaucoup : »

« Tous les amis de la cause hanovrienne trouvent l'idée excellente. J'ai été à Londres il y a quelque temps, eh bien, lord Clarendon approuve absolument la création de cette banque. »

— Croyez-vous donc, demandai-je, que le gouvernement de la reine désire le rétablissement du roi sur le trône?

— Sans aucun do4ite; et si, officiellement, là reine est forcée de modérer ses setitiments, elle aussi Men que ses ministres ont pour le roi George les sym-

pathies les plus ardentes. Ils soutiendront secrètement toutes les entreprises en vue de la restauration de son trône et seconderont également Taction autrichienne.

M. Klindworth se montrait toujours très loquace et brillant causeur. Il mêlait à ses opinions politiques une foule d'anecdotes et d'historiettes sur les personnages en vue qu'il avait connus, et ne négligeait aucun de tous les artifices capables de convertir, d'entraîner ou de convaincre son interlocuteur. Mais je me tenais sur mes gardes et mon partner s'en apercevait bien. Aussi, malgré toute son exquise politesse, malgré la douceur exagérée de ses manières, je voyais distinctement ses yeux gris et perçants lancer des éclairs, et je sentais que j'allais me faire de cet homme un ennemi mortel et capable de tout, si je m'avisais de contrarier ses projets.

Sans m'inquiéter de ces muettes mais expressives menaces, j'accentuai encore ma réserve lorsque j'appris qu'ayant toujours de grands besoins d'argent, M. Klindworth était secrètement attaché au fameux baron Lagrand-Dumonceau, le banquier catholique belge qui, depuis quelque temps, avait choisi l'Autriche pour servir de théâtre à ses expériences et à ses aventures financières. Mes soupçons furent confirmés lorsque le secrétaire particulier de M. Lagrand

arriva à Vienne, et que je le rencontrai toujours en compagnie de M. Klindworth.

Dès ce moment, je ne doutai plus que cette banque devait être surtout créée pour sauver la position déjà très compromise du baron belge et qu'elle aboutirait à un krach très douloureux pour ceux qui confieraient leurs fonds aux amis de M. Klindworth. A la fin, celui-ci ne cacha plus son jeu ; il me déclara cyniquement que TAutriche était un pays trop pauvre, que depuis Metternich on ne payait plus à leur valeur les services occultes, tandis qu'il espérait que le roi de Hanovre saurait le récompenser largement. Sans doute, c'était pour débattre cette rémunération que Texcellent homme voulait à toute force obtenir une audience du roi, mais il se heurta à des refus auxquels je ne fus pas étranger.

Je demandai alors une audience au comte de Beust, afin de connaître au juste les résolutions du gouvernement autrichien.

Je vis le chancelier à son retour de Budapest où les Délégations venaient de siéger. Son attitude ne fut pas de nature à vaincre mes répugnances à l'endroit de cette banque. M. de Beust eut recours, selon son habitude, à une petite parabole; il me dit :

« En 1852, les ministres des affaires étrangères des principaux États allemands se réunirent en con-

férence à Dresde, sous la présidence du prince de Schwarzenberg. Un peintre qui désirait exécuter un grand tableau représentant tous les diplomates réunis dans la capitale de la Saxe, alla trouver le prince de Schwarzenberg et lui demanda si un tel tableau ne serait pas le présent le plus convenable que les membres de la conférence pourraient offrir à leur président. Le prince répondit qu'un tel cadeau lui ferait grand plaisir en effet. Aussitôt notre artiste alla faire visite à tour de rôle à tous les membres du congrès pour leur annoncer que le prince Schw^arzenberg désirait vivement qu'on lui fît hommage du tableau qu'il voulait peindre (1), se gardant bien d'ajouter que c'était lui qui avait provoqué les désirs de Son Altesse. II en est de même de cette banque. Chacun croit que les personnages les plus importants la désirent et c'est sur cette supposition toute gratuite qu'on recueille des adhésions. »

Cependant le comte de Beust ajouta que le gouvernement autrichien appuierait toute combinaison financière utile au roi, et qu'après la confiscation des biens de Sa Majesté par ordre de M. de Bismarck, on devait se préoccuper à la cour de Hietzing de décou-

(1) Ce tableau très oarieuz et très viTant existe. Les portraits de« différents diplomates, notamment de M. le prince Schwarzenberg et du comte de Beust, sont très réussis.

vrir d'autres ressources fîncancières. « Seulement, me dit encore le ministre autrichien, que le roi soit prudent, qu'il fasse examiner par des hommes compétents la valeur des garanties qu'on lui offre, avant de s'embarquer dans une affaire quelconque. »

Après mon entrevue avec M. le comte de Beust, je conseillai vivement au roi de renoncer à la combinaison Klindworth, ou bien de n'y adhérer qu'à deux conditions. La première c'était un rapport favorable des experts chargés de l'examen des statuts, et ensuite un traité formel avec le gouvernement autrichien garantissant au roi le recouvrement de ses États et concernant le caractère essentiellement politique de la banque, car, dans aucun cas, le roi ne devait se mêler d'une entreprise purement financière qui n'aurait d'autre but que des spéculations de bourse.

Le roi approuva complètement mes vues et m'ex prima encore sa profonde antipathie pour le conseiller d^État Klindworth.

Lorsque je demandai la permission de retourner à Paris pour passer la fête de Noël dans ma famille, je dus promettre de rentrer à Vienne immédiatement après le nouvel an. Un refroidissement que je contractai pendant le trajet de Vienne à Paris, me mit sur le flâne pendant quatre semaines, et ce fut seulement à

la fin de janvier 1869 que je pus annoncer au roi mon rétablissement et ma prochaine arrivée à Hietzing. Mais de grandes modifications étaient survenues, et voici la curieuse lettre que m'écrivit le roi :

a Villa Brunswick, Hietzing.

« Mon cher conseiller de Meding,

« J'éprouve le besoin de vous remercier pour vos lettres, ainsi que pour votre rapport officiel avec les documents que vous y avez joints, mais je veux surtout vous féliciter de votre heureux rétablissement. J'ai appris avec le plus vif regret combien vous avez cruellement souffert, et je vous sais gré du fond du cœur du zèle infatigable que vous avez montré, puisque cloué sur votre lit de malade, vous n'avez cessé de vous occuper de mes affaires et de m'éjyire fréquemment. ^

« Je déplore aussi d'avoir été obligé d'apprendre que pion excellent aide de camp, le major de During, est également tombé malade par suite d'une rechute de son mal d'autrefois. Dieu veuille que j'apprenne bientôt sa guérison ! Appréciant votre zèle à tous deux et sachant combien vous devez regretter de n'avoir pu encore retourner à Vienne, je m'empresse de vous annoncer, pour vous rassurer, que d'heureuses cir-

constances se sont produites qui exigent pour le bien de la cause que vous restiez à Paris. Dans quinze jours vous apprendrez les motifs pour lesquels je vous enjoins^ ainsi qu'au major de During, de rester à Paris jusqu'à ordre contraire dé ma part. J'attends avec impatience vos rapports sur la tournure que prendront les événements avec le printemps. Je crois que c'est seulement après les élections pour le Corps législatif

que nous saurons ce que l'année nous réserve. « Je vous charge de transmettre au major de Du-

ring les vœux que je forme pour son rétablissement,

et je vous prie défaire bien des amitiés à WC^^Meding.

Je reste, mon cher conseiller, votre très amical et

trà5 bienveillant,

« George Rex. »

« J'allais oublier de vous informer qu'une somnambule a prédit que nos ennemis tâcheraient de nous dérober 'des papiers importants concernant nos affaires. Je vous en avertis, During aussi bien que vous, pour que vous gardiez avec prudence les documents. Le vol de dépèches qui a eu lieu à Berlin et dont vous avez eu certainement connaissance, ainsi que la tentative d'effraction chez le comte de Beust, vous prouvent qu'il ne faut pas dédaigner les avis d'une illuminée. »

S46 DE SADOWÂ A SEDAN

Cette lettre me causa un grand étoonement. Je ne pouvais comprendre pour quelle raison le roi qui m'avait si bien recommandé à Noël de retourner sans retard à Vienne, m'ordonnait maintenant de rester à Paris jusqu'à nouvel ordre, alors que la situation n'crff rait guère de sujet à observation pour nous, puisque tout le monde ne songeait qu'aux élections. Quinze jours se passèrent sans que j'eusse reçu les nouvelles que m'annonçait la lettre du roi. L'intervention de la somnambule n'était pas faite non plus pour me causer moins d'étonnement ; cela s'accordait si peu avec les idées religieuses du roi !

Je finis par croire que le projet de banque était tout à fait abandonné. Ce fut par les journaux que j'appris combien je me trompais. Vers la fin de février, je lus partout que la « Banque de Vienne » venait d'entrer en fonctions sous les auspices du roi de Hanovre, de quelques archiducs et de hauts personnages, et que ses actions faisaient prime à la Bourse,

Tout s'expliquait, je compris pourquoi j'étais tenu à distance !

Après mon départ de Vienne, ^ cet iwtrigaîrt de Klindworth était parvenu à ses fins; grâce à des moyens que je ne veux ni révéler ni qo»liiSer, il réussît à obtenir cette fa?meuse audience du roi de Hanovre qu'il avait vainement sollicitée pendant que j'étais à

Vienne. Une fois admis en présence du souverain, il sut faire jouer tous les ressorts de son éloquence, de façon à vaincre d'abord toutes les répugnances personnelles du souverain et ensuite à le captiver entièrement. Singulière magie de la parole ! Le roi détestait Klindworth, bien plus, il l'avait en horreur, et, au bout de quelques minutes d'entretien, le souverain était complètement dominé par cet étrange personnage*

Klindworth s'entendait supérieurement à vaincre les hommes.

En faisant intervenir à propos Napoléon III et lord Clarendon qu'il avait réellement vus, et en les présentant comme entièrement gagnés à l'idée de là « Banque devienne », il surexcita vivement l'imagination du roi. Celui-ci, du reste, commençait à ressentir les atteintes du mal qui devait l'emporter et dont les premiers symptômes se traduisirent par une déperdition de ses forces intellectuelles ; il n'avait plus dans ses appréciations l'énergie et l'indépendance qui le distinguaient jadis. Plus tard, bien qu'il n'aimât pas à parler de cette affaire, il me dit comme pour s'excuser qu'on avait exercé sur lui une telle pression qu'il avait dû céder sous peine de compromettre sa position.

La « Banque des dépossédés » fut donc créée et

troisadministrateursftirent spécialement nommés pour représenter les intérêts du roi. C'étaient M. Elster, chargé de la trésorerie à la cour de Hietzing, M. Weppern, Taide de camp, Tâme damnée de Klindworth, et M. le comte de Wedel, maréchal de la cour. et gouverneur du château de Hietzing. Le comte de Wedel a été plus tard assailli de reproches, et cependant il s'était énergiquement refusé à se charger de la corvée qu'on lui imposait parce qu'il ne comprenaitrien aux afifaires de la finance et ne s'était jamais mêlé aux opérations de bourse. On avait répondu à ses objections en lui disant qu'il n'aurait pas à s'occuper des détails, qu'il devait en quelque sorte faire nombre et qu'il n'aurait qu'à suivre les instructions de M. Elster.

M. le comte Platen était dans le même cas. Tout premier ministre qu'il était, il ne fut pas un seul instant au courant des intrigues et manigances du sieur Klindworth. Celui-ci avait obtenu que le roi le recevrait à minuit, alors que tout dormait déjà dans la villa. Dans ces entrevues nombreuses, le conseiller faisait miroiter aux yeux de l'infortuné souverain des rêves de grandeur et d'ambition qui sommeillaient dans l'âme du roi, et que, grâce à sa perspicacité, Klindworth avait su deviner.

C'est ainsi qu'il flattait la manie de George V au sujet du rétablissement de l'empire de Henri le Lion.

Dans cette chambre à coucher du roi où le conseiller était introduit, non sans quelque mystère, à la lueur vacillante des bougies, Klindworth expliquait de sa voix la plus caressante et dans son langage le plus entraînant que la France, TAngleterre et TAutriche avaient juré de rétablir le royaume de Hanovre, mais que les trois puissances avaient juré aussi de ne rien tenter en faveur de Télecteur de Hesse-Cassel qui était impopulaire chez ses sujets et dont les héritiers avaient' conclu des conventions d'arrangement avec les Hohenzollern. La Hesse était donc destinée à être annexée au royaume de Hanovre, moyennant la cession de quelques portions de territoire qui étaient nécessaires à la Prusse pour établir une communication directe entre la partie orientale du royaume et les provinces du Rhin.

Cette idée d'annexer les États de son voisin dépossédé comme lui, obsédait tellement le roi détrôné qu'il refusa d'accepter une commandite de un million de thalers (3,870,000 francs) que Télecteur avait offerte à la Banque par l'intermédiaire de son fils, le prince de Hanau. L'électeur Frédéric-Guillaume s'était décidé à prendre part à la création de la Banque après s'y être longtemps refusé sous prétexte que les jeux de bourse et les spéculations s'alliaient mal avec . la dignité royale. Les trois administrateurs nommés

256 , DB SADOWA-À SBDAN

par le roi George refusèrent d'admettre la souscription du prince de Hanau, sous prétexte qu'issu d'un mariage morganatique, il n'avait pas qualité pour figurer parmi les fondateurs d'une telle banque, tous de souche royale et princière. La raison vraie était que le roi, décidé à dépouiller de ses États le prince de Hesse, ne voulait pas prendre d'engagements vis-à-vis de lui et se faisait scrupule de détrôner pour la seconde fois son collègue avec son propre argent. Tel était aussi l'avis de Klindworth. Plus tard le prince-électeur n'eut qu'à se féliciter des refus qu'on lui avait opposés puisque son argent eût été perdu ; il ne se doutait pas de la raison réelle pour laquelle le prince de Hanau n'avait pas obtenu le dignus est intrare parmi les administrateurs, mais quand il apprit à quelle spéculation effrénée la Banque s'était livrée, il me dit :

« J'aurais mieux aimé prendre mes thalers un à un et les jeter à l'eau que de les sacrifier à la bourse, »

Le prince de Hanau que les Parisiens connaissent bien, car il brille parnii les viveurs du monde le plus élégant, était un jeune homme d'un caractère très énergique, fort entendu en affaires et assisté d'un certain professeur Pernice, son mentor, à qui il n'eût pas été aisé de faire prendre des vessies pour des lanternes.

Maître Klindworth tenait aussi à éloigner de la Banque les gens quelque peu perspicaces ; c'est pour les mêmes raisons qu'il décida le roi à nous interdire, au major During et à moi, de venir à Vienne. Il ne voulait être entravé en rien dans l'exécution de ses ténébreux projets. Le vieil aventurier avait tellement réussi à capter la confiance du souverain, que celui-ci se voyant déjà à la veille d'annexer la Hesse électorale, avait chargé un personnage expert en matière d'histoire, d'établir une liste des domaines possédés par Henri le Lion et appartenant à sa descendance.

Ces états et propriétés parmi lesquels se trouvait la Hesse électorale tout entière, devaient former avec le Hanovre, le nouveau royaume de la « Basse- Saxe. »

Un mémoire signé par le roi et approuvant expressément l'annexion de différents territoires, fut remis à Klindworth ; plus tard, il fallut racheter moyennant une grosse somme, cette pièce compromettante d'où il résultait que le roi légitime par excellence, le dè^ fenseur du droit divin, songeait .lui auisi à appliquer aux autres le principe de l'annexion, et à se rendre maître de territoires qui ne lui appartenaient pas !

Klindworth, comme on le voit, était homme de

précaution ; outre ce mémoire, il avait trouvé moyen de se faire remettre par le roi une traite d'un million de thalers payables au château de Herrenhausen (résidence d'été près de Hanovre), le jour de rentrée triomphale du roi dans le nouveau royaume guelfe.

Je ne puis comprendre comment un roi aussi intelligent, aussi logique dans toutes ses conceptions, d'une loyauté si chevaleresque, a pu être la dupe d'un grossier faiseur.

Dès que la Banque de Vienne fut créée, elle commença par payer de grosses provisions à certains personnages, notamment à M. Klindworth qui n'était pas homme à se contenter de traites hypothétiques et qui effectivement palpa une jolie somme en espèces sonnantes.

Si je ne m'étais pas imposé pour règle invariable d'éviter tout ce qui pourrait avoir les allures d'une révélation scandaleuse, je pourrais citer les noms des personnages qui ne dédaignèrent pas d'émarger à cette occasion; le principal intéressé, celui qui s'était chargé des payements, m'a communiqué une liste de noms avec les chiffres perçus en regard, mais je me suis promis, en prenant la plume pour écrire ces souvenirs, que je ne livrerais à la publicité que des faits ayant un caractère strictement histo-

»E sAdovva a seîdan . 253

rique et non des faits personnels. Il faudrait que je fusse provoqué directement pour sortir de cette réserve.

La Bourse de Vienne était alors dans d'excellentes dispositions. Le terrain y était admirablement préparé pour Tagiotage; on commençait à prendre ce^ élan qui, après avoir fait danser d'une façon effrénée pendant quelques années les milliards, devait aboutir au krach de 1813. La Banque de Vienne fut pendant quelques mois la valeur favorite de la place ; tout l'effort de la spéculation à la hausse semblait se concentrer sur ses actions, qui exécutaient des bonds prodigieux. Les acheteurs gagnèrent une fortune en une seule séance de Bourse !

Pendant l'été de 1869, on put croire que le roi de Hanovre avait à sa disposition un des plus grands établissements de crédit de l'Europe.

Cette illusion ne fut pas de longue durée ; toute la hausse, toute la prospérité de la Banque reposaient sur une fiction !

Ce n'était pas le public qui achetait les actions et maintenait ainsi la. hausse, c'était la Banque ellemême qui, avec ses fonds ou avec les dépôts, ramassait chaque jour à tout prix ses propres actions que Ton offrait sur le marché. De là cette hausse prodi-

!25i . DE SADOWA A SEDAN

gieuse, mais de là aussi la pléthore d'actions dans les caisses de la Banque et Tabsence de fonds. Les admi-nistrateurs ou plutôt les agioteurs espéraient en accaparant les actions être maîtres des cours et faire payer des sommes énormes aux spéculateurs à découvert, qui ne pourraient pas livrer les titres qu'ils avaient vendus fin courant et qu'ils seraient obligés de racheter au taux fixé par la Banque elle-même.

Seulement, entraînés comme cela arrive toujours en pareil cas, les joueurs avaient perdu toute mesuré, ils avaient disposé peu à peu de tous les fonds en caisse, de sorte qu'avant de faire rendre gorge aux baissiers il fallait que la Banque trouvât l'argent nécessaire pour faire face à ses propres engagements.

La veille de la liquidation, M. Klindworth demanda au roi une avance d'un million de thalers en faveur de la Banque.

Mais cette fois le comte Platen intervint avec une énergie d'autant plus grande qu'elle était rare chez lui.

Le roi, qui commençait à concevoir des défiances, refusa le million, et la Banque n^ayant pu racheter toutes les actions, une grande baisse s'ensuivit immédiatement. La panique fût d'autant plus grande que des bruits inquiétants se répandirent sur la sol-

DE S.VnOWA A SEDAN 255

vabilité de la Banque. Les clients redemandèrent leurs dépôts. Ce fut le signal de la débâcle.

Les conséquences du krach furent tragiques. Lé comte Wratislaw, chef d'une des plus anciennes familles d'Autriche, occupant à la cour de hautes positions, commandant des gardes-nobies, avait accepté la présidence du conseil d'administration, sans se rendre compte, pas plus que le comte Wedel, des manipula* tions frauduleuses de ses collaborateurs. Le malheureux gentilhomme se tua dans un accès de désespoir.

Klindworth, qui était le Deus ex machina de l'affaire, prit la fuite. Il se réfugia à Paris auprès de sa fille, M-* Street.

le n'ai plus entendu parler de ce triste sire qu'à l'occasion du rachat des papiers compromettants que le roi George lui avait confiés, et qu'il menaçait de vendre à la Prusse. Il a terminé depuis quelques années son aventureuse carrière. Depuis les incidents de Hietzing, on le tenait à distance et il ne trouvait plus nulle part de terrain propice pour ses intrigues.

Le roi se tira d'affaire avec une grosse perte d'argent ; les autres commanditaires en furent aussi pour leur écot.

Je ne me suis plus occupé de cette entreprise que pour plaindre le roi du plus profond de mon cœur, car, depuis cette époque, rien ne lui réussit plus»

J'eus à subir également les conséquences de ce krach. Le comte Platen, qui avait été tenu à Técart de toute la combinaison, fut pris d'une méfiance insurmontable à regard de tous ceux qui avaient trempé dans cette intrigue. Malheureusement, il s'imagina que j'avais également été mêlé à la création de la Banque de Vienne. Il pouvait en effet le supposer, puisque j'avais été chargé des premières ouvertures à la fin de 1868. Mais M. Platen aurait dû savoir que, loin de me prononcer en faveur du projet, je l'avais combattu de toutes mes forces. Si nous avions pu nous rencontrer, le malentendu eût été promptement dissipé ; mais à la cour de Hietzing, certains personnages avaient tout intérêt à nous brouiller et à nous empêcher de nous voir.

A ma grande surprise, j'appris au courant de l'été de 1869, par le comteChaudordy et plusieurs autres personnages, qu'il y avait à Paris un prétendu comte de Breda, qui se présentait partout comme représentant officiel du roi de Hanovre. Mes renseignements m'apprirent que ce « comte », qui n'appartenait nullement à la famille historique de Breda, avait débuté dans la diplomatie française et qu'il avait rempli les fonctions de secrétaire à Stockholm sous les ordres de M. Fournier. Après avoir quitté le servicQ pour des raisons que j'ignore, mais qu'il n'aimait pas à rappeler, il avait

vécu à Feldkirch, dans le Voralberg. Grâce à des recommandations, il s'était introduit à la cour de Hietzing.

Il eût été difficile de trouver un personnage moins apte à représenter les intérêts du roi auprès du gouvernement français que cet ex-diplomate congédié. J'en écrivis au comte Platen en lui signalant le mauvais effet que les agissements de ce prétendu agent devaient produire sur le gouvernement impérial, La réponse du premier ministre fut très étrange. Il me déclara froidement que mes renseignements sur la personne du comte de Breda étaient incomplets et qu'il ordonnerait des recherches pour connaître le véritable rôle joué par cet individu. M. Platen me demandait de préciser et ajoutait que c la nouvelle que le comte de Breda serait un agent désigné par îui était en partie erronée ».

Le personnage en question continuait à se présenter partout comme Tagent du roi de Hanovre, et je savais positivement qu'il touchait des subsides de la caisse du roi par l'intermédiaire du trésorier Eslter.

Peu de temps après, je fus informé que le comte Platen voulait essayer de la diplomatie féminine.

Une certaine princesse Davidoff et une autre étrangère, M"** de Strada^ étaient, paraît-il, chargées de

S58 DE SAOQWA A SEDAN

m'espionncr pour le comte du ministre, qui avait donné mandat à un M. Balasi, qui m'était totalement, inconnu, de trouver des gens pour épier mes dé-» marches (1).

La préfecture de police voulut attirer mon attention sur le manège des deux aventurières.

Cette fois le comte Platen n'eut pas à se louer de son choix.

Quelque temps après, le roi, qui continuait à m'écrire les lettres les plus amicales du monde, m*expédiait une missive d'un avocat du barreau de Paris, M, Rouasel des Âglaies. Ce jurisconsulte exposait au roi George que deux de ses clientes. M""** Davidoff et de Strada, l'avaient chargé de poursuivre par voie de droit le recouvrement de certaines sommes promises par le comte Platen pour des services qu*il avait fait deman^ der àces dames par l'intermédiaire de M. Balasi.

A l'époque convenue pour le payement, M. de Platen n'ayant pas tenu ses engagements, les clientes de M. Roussel se voyaient dans l'obligation d'intenter un procès dont le retentissement serait des plus fâcheux.

Sur la demande du roi, j'arrangeai l'affaire et je

(Ij On soupçonnait — à tort, nous voulons le croirOj — M. Meding do trahir le roi de Hanovre et d'entretenir des intelligences avec de M. do Goitz, ambassadeur de Prusse. {Note du traducteurt)

DE SADOWA A »EDAN

plaignis le comte de Pl^teu d'être loaibé danâi d^ telles mains.

A Paris, le prestige qui entourait h cause du roi souffrait beaucoup de ces incidents. La débâcle delà Banque de Vienne avait également fait grand bruit, et de tous côtés j'étais assailli de demandes de renseignements. J'en référai au comte Platen pour être en mesura de répoudre ; voici )a lettre que je reçus :

a Uietzing, 18 E^ptçn^brâ 1869^

« Très honoré monsieur,

€ Je regrette de ne pouvoir- répondre aux questions que vousm'adressez relativement à la Banque de Vienne^ parce que les conditions d'existence détaillées dQ cet établissement ne me sont pas e^^actement co'nnues jusqu'à présent. Tout ce que je puis affirmer, c'est que cette Banque s'est laissé entraîner à des spéculations risquées, et qu'à la suite de ces spéculations, le roi, notre gracieux maître, a jugé utile de suspendre l'assesseur Elster et le D'Wippern des fonctions qu'ils remplissaient à la cour. Mais on croit pouvoir admettre qu'en dépit de ces spéculations la < Wiener-Bank » sera en état de se maintenir.

« Agréez l'expression de mes meilleurs sentiments.

€ Platen Hallermund. »

Ainsi le ministre dirigeant, l'homme de confiance du roi, ne savait pas ce qui s'était passé dans un établissement créé sous l'inspiration directe du roi George! Il était contraint de se borner à des renseignements vagues, et à répéter des on dit.

Quand, au mois de novembre, le roi me fît appeler à Hietzing pour m'entrenir de l'affaire qui formera la fin de ces souvenirs, je trouvai la cour sous l'impression douloureuse causée par le krach de la Wiener- Bank. Une commission recherchait les causes du dé- , sastre; présidée par le prince Ernest-Auguste, elle était composée du professeur Masen et d'un assesseur de finances, M. Knîep, qui 'avait ramené de Londres les différents objets qui appartenaient à la couronne de Hanovre. J'ignore à quels résultats aboutit cette commission. Mais je vis bientôt que tout allait à la dérive à la cour du roi en exil, et que non seulement la cause était perdue, mais qu'elle tomberait sans grandeur, sans dignité, d'une façon misérable !

La question des émigrants. — La colonisation en Afrique. — Négociations sur Tordre du roi. — Nomination de commissaires spéciaux. — Conférences en vue d'organiser la colonie hanovricnne en Algérie. — La question des frais. — Le gouvernement français est disposé à les supporter. — Entretien avec le maréchal de Mac-Mahon. — Calomnies lancées contre M. de During et contre moi. — Dissentiments qui aboutissent au licenciement de la légion hanovrienne. — Lettre de cachet prononçant noire bannissement. — Je suis envoyé à Thoune, M. de During à Bàle, et le lieutenant Eschwil à Namur.

Vers la fin de 1869, j'eus à m'occuper de différentes combinaisons politiques, dont Tune, assez étrange, devait aboutir à la renonciation du roi à la couronne de Hanovre et à son abdication personnelle.

, En revanche, le duc de Cumberland, après avoir épousé la princesse Tyra de Danemark, régnerait sur le Nordschleswig, qui serait érigé en royaume de « Nordalbinge ». Ce nouvel État serait^déclaré neutre et placé sous la garantie des puissances. En outre, le prince Ernest-Âuguste serait également proclamé duc

de Brunswick et entrerait ainsi dans la confédération du Nord.

Cette ouverture me fut faite par un familier des Tuileries; voici ce que je répondis :

€ Aussitôt qu'on me donnera communication officielle de ce projet, j'aurai le devoir d'en informer mon souverain et de lui soumettre toutes les raisons qu'on fait valoir en sa faveur,

« Mais je dois dire d'avance que je ne crois pas que la proposition soit acceptée par Sa Majesté, et même je refuse de Tappuyer.

. « La dynastie des Guelfes n'est pas une dynastie à transplanter. Mon roi occupe une place dans l'histoire, et, s'il tombe, il doit tomber dignement et grandement — le projet en question n'a pas autre chose en vue que de vendre le peuple hanovrien.

« Mais je m'engage à communiquer fidèlement et scrupuleusement h projet au roi, aussitôt qu'il me sera proposé d'une manière qui me prouvera qq'il soit ridée sérieuse des grandes puissances, m

Je communiquai cette réponse à Hietzing, en ajoutant que cette proposition d'arrangement était due aux tendances pacifiques qui, à la suite de l'apathie da l'Autriche, avaient, pour le naoment, le dessus ohezNapoléonlll, qui alors faisait delà politiquec à deux mains >, préparant la guerre et négociant dm arrangements

DB SÀDOWA A SBDAN

amiables, se réservant de prendre déQaitivementpaptî selon les circonstancesv

Le 18 juin 1869, je reçus une réponSQ très an^icale (lu roi :

« Vous avez agi conformément à ma volonté en repoussant avec indignation les propositions insensées qui vous ont été souipises tout dernièrement. Je vous autorise une fois pour toutes à y répondre par. un non irrévocable ; car vous connaissez le but que je poursuis avec persévérance et avec une énergie qui ne s'affaiblira jamais: ce que je veux, c'est rétablir, avec l'aide et la bénédiction du Tout-Puissant, un grand et fort empire guelfe, ainsi que restaurer mon trône. Je veux revenir entouré des miens auprès de mon peuple, dont la fidélité est sans exemple. J'espère aussi accomplir cette restauration et ce rétablissement de l'empire guelfe aussi bien par la force de mes propres armes qu'en qualité d'allié de la France et de l'Autriche.

« En vous priant de transmettre mes amitiés à vôtre femme et à vos enfants, je reste, mon cher conseiller, votre amicalement bienveillant,

« George, Rex. »

Je fus frappé de cette allusion au rétablissement d'un € empire guelfe». Je ne connaissais pas alors les

menées de Klindworth, et je ne me doutais pas que ' cette idée pouvait avoir été suggérée au roi par Faventurier en question.

J'adressai aussi, et ce fut là la fin de mon action politique proprement dite, un long rapport sur la situation intérieure de la France (1).

On sait que, prétextant l'attitude hostile du roi de Hanovre et son refus de reconnaître le nouvel état de chosQS en Allemagne, M. de Bismarck avait jugé à propos de mettre sous séquestre 16 millions de thalers accordés au roi à titre d'indemnité.

Un vote du Parlement avait autorisé le chancelier à toucher et à employer à son gré les intérêts de cet important capital tant que durerait le séquestre.

Ainsi fut créé le fameux fonds des reptiles qui, depuis cette époque, alimente la presse officieuse en Prusse et à l'étranger, et qui permet au chancelier d-étendre sur toute l'Europe le réseau de sa police diplomatique.

Tant que les actions de la Banque de Vienne furent en hausse, on ne se préoccupa guère à Hietzing des conséquences financières des mesures prises par M. de Bismarck ; est-ce que la Banque ne devait pas pourvoir à tout?

(I) Voir, à l'Appendice, le document n« 2.

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Mais, après la krach, il fallut bien compter et reconnaître que Tentretien de 15,000 hommes, pendant une période de paix qui pouvait se prolonger à 4'infini, constituerait une charge écrasante pour Isf fortune personnelle du roi, qui venait d'être écornée par les spéculations de M. Klindworth.

II fallait donc trouver le moyen de soulager la cassette royale, tout en garantissant des moyens d'existence à ces braves gens qui s'étaient expatriés et avaient encouru des condamnations pour le service de leur souverain légitime.

M. le major de During, qui avait séjourné en Algérie et qui connaissait parfaitement les ressoures de ce fertile pays, eut l'idée, que j'approuvai parfaite^ ment, d'installer jusqu'à nouvel ordre les émigrants dans les plus belles et les plus saines contrées de la . France africaine.

Ces colonies , semblables à celles des Romains, devaient être à la fois agricoles et' militaires. Les colons, qui recevraient des terres, des troupeaux et tout le matériel d'exploitation, pourvoiraient largement à leur existence: tandis que l'organisation de la légion, secrètement maintenue sous les ordres de ses chefs, permettrait de mobiliser rapidement les colons militaires et de les transporter en Europe, en cas de déclaration de guerre.

Après avoir pris des renseignements auprès de gens compétents qui m'assurèrent tous que la colonie sation dans des territoires bien situés et productifs donnerait d'excellents résultats, j'adressai au roi un rapport que le major de During signa également.

Le roi répondit à ma communication que sans doute il était indispensable de faire cesser les dépenses causées par Témîgration ; mais, d'autre part, il déclarait que notre projet était trop sommaire pour qu'il pût se faire une idée très nette des avantages de la colonisation et écarter les répugnances que lui inspirait renvoi des Hanovriens sur la terre d'Afrique.

Aussi le roi nous engageait-il, le major de During et moi, à venir à Gmûnden pour conférer avec le comte Platen et élaborer un projet plus détaillé.

Finalement, le roi consentit à m'autoriser à négocier avec le gouvernement français pour obtenir des terres en faveur des Hanovriens émigrants, et il insista avec énergie pour que je défendisse les intérêts et le bien-être de ses sujets.

Pour donner toute sécurité au roi, je demandai qu'une commission spéciale fût nommée pour se rendre de France en Algérie, afin de juger par ses propres yeux de Tétat des choses et de la situation qui serait créée aux colons. Des agriculteurs devaient être adjoints à cette commission pour apprécier les avan-

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tages pratiquas et écoaomiquea offerts aux colons. Le roi aurait pu, à cette époque, régler 1$ sort des légionnaires et' réaliser une économie annuelle* de 35,000 thalers (1,250,000 francs) que lui coûtait l'enr tretien de cette armée in partibus, L' ex-ministre d'État Windthorst, celuWà même qui joue aujourd'hui un rôle si considérable dans le Parlement allemand, avait sondé le terrain à Berlin, et on lui avait répondu que si le roi licenciait la légion, les déserteurs seraient graciés en masse et pourraient tous rentrer dans leurs foyers sans être molestés. Mais c'eût été abandonner la lutte, et le roi ne voulait pas en entendre parler; il ne restait donc plus qu'à accepter les secours que le gouvernement français offrait aux réfugiés hanovriens comme aux réfugiés polonais, ce qui eût été dépendre complètement de la France, ou à réaliser le projet de colonisation, qui permettait aux émigrés de pourvoir à leurs besoins sans épuiser la cassette royale.

Je poussai très énergiquement les négociations avec le comte Armand, qui avait été chargé par le gouvernement français de s'entendre avec moi et qui reconnut toute l'utilité du projet. Je formulai par écrit de la façon suivante les basas de qotre négociation :

ç II faudrait faciliter autant que possible aux émigrés hanovriens la construction d'habitations et le fonctionnement d'une agriculture régulière en mettant à

leur disposition les matériaux produits par le pays.

« Il faudrait accorder à la colonie Tautonomie de son administration intérieure, soumise naturellement aux lois françaises, sous la surveillance et Tautorité du gouvernement.

€ Cette dernière condition est très essentielle pour le succès de la colonisation. En général, c'est une faute commise assez souvent que de n'avoir pas laissé aux colons l'autonomie de leur administration. Cette faute a été et sera toujours (surtout si on a affaire à des colons allemands) une cause d'insuccès, parce qu'elle empêche l'œuvre de l'acclimatation morale et économique, en voulant l'accomplir trop promptement.

€ Je me permets, monsieur le comte, afin d'écarter tout malentendu, de m' expliquer d'une façon plus détaillée sur l'exécutian éventuelle des conditions indiquées sous les numéros 1 à 3. Quant au territoire destiné à la colonisation, on pourrait arrêter les bases que voici :

« 1. Des territoires à déterminer seront donnés par « le gouvernement impérial à la colonie hanovrienne.

« 2. Telle colonie, comme communauté, possédera « le dit territoire en propriété privée après.*, années « de culture.

€ 3. L'administration delà colonie pourra diviser le « territoire pour en conférer des parties aux membres

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« de la colonie. Sur' la demande et la proposition de « Fadministration coloniale, le gouvernement français « donnera aux individus des titres de propriété. »

€ Quant au numéro 3, voici à peu près ce que je voudrais proposer en principe, sauf la discussion des détails :

« 1. L'administration intérieure (c'est-à-dire le « maintien de l'ordre, la distribution des travaux, les « cultureS; les ventes des récoltes communes, etc.) « sera confiée à un conseil d'administration choisi par « les colons eux-mêmes.

« 2* Le conseil d'administration représentera la co- « lonie vis-à-vis des autorités françaises, qui lui don- « neront leurs ordres et maintiendront son autorité « en cas de besoin* »

Le détail de ces négociations, qui durèrent plusieurs mois, et auxquelles l'empereur Napoléon s'intéressait vivement, puisqu'il s'informa à plusieurs repris'es de la marche des choses, n'auraient guère d'attraits pour le lecteur. Qu'il me suffise de relater qu'au moment où nous étions sur le point d'aboutir à une solution, et alors qu'il ne s'agissait que de faire la quote-part que le roi payerait pour subvenir aux frais de premier établissement des émigrants en Algérie, alors qu'un projet de loi devait être soumis au Corps législatif,

afin de garantir légalement et (Tune façon définitive les droits de propriété et la position des colons, une commission réunie à Hietzing déclara qu*il était impossible de maintenir en Algérie l'organisation de la légion, et que par conséquent cette colonisation était sans objet.

Cependant, comme le comte Platen avait déclaré que la cassette du roi ne pouvait supporter plus longtemps les dépenses occasionnées par la légion, celle-ci fut dissoute (1).

Des officiers désignés pour faire une tournée dans les cantonnements remirent à chaque légionnaire une somme de 400 francs, eft déclarant expressément qu*ils ne pourraient plus compter sur aucun autre secours. Quelques-uns de ces malheureux émigrés se décidèrent à partir pour l'Amérique ; d'autres restèrent en France ou allèrent en Suisse, ayant en perspective la misère et les privations, dès que les 400 franca couraient été absorbés.

Aussi nous nous occupâmes de créer en faveur de ces intéressantes victimes de iQur attachement au roi

(1) Ainsi, après avoir entretenu 15,000 hommea pendant trois ans en vue de )fk guerre, le roi do Hanovre rendait inutije ce gros sacrifice en licenciant sa légion juste trois mois avant la déclaration des hostilités, (^'qte eu traducteur,)

un comité de patronage dans le but de leur trouver du travail et de leur faciliter l'existence. Le roi luimême avait d*ailleura solennellement recommandé ses sujets à la sollicitude de Napoléon III.

Voici la lettre que je fus chargé de remettre entre les mains du ministre des affaires étrangères, M. le comte Daru, qui, quelques jours après, la transmit à Tempercur ;

« Monsieur mon Frère,

« Votre Majesté Impériale a eu l'extrême bonté d'accorder aux réfugiés hanovriens un généreux asile dans ses États.

« La nouvelle preuve d'amitié que m'a donnée Votre Majesté en cette circonstance et IMntérèt qu'EUe a montré pour le sort de ces fidèles serviteurs de ma cause me font donc un devoir de porter à Sa connaissance le changement qui est à la veille de s'accomplir dans leur existence.

« La plupart d'entre eux s'apprêtent à quitter la France, bien à regret, il est vrai, puisque, grâce à la bienveillance de Votre M^esté, ils y avaient trouvé une noble hospitalité. Mais foi'ce a bien été de s'arrêter à cette résolution, mes ressources, flnancières ne me permettant plus de les secourir comme par le passé.

272 DE SADOWA A SlÇDAlf

D'un autre côté, l'inaction commençait à leur devenir à charge.

€ J'ai donc dû approuver leur dispersion et je leur fournis les moyens de se rendre dans divers pays à leur choix, où ils chercheront à se créer une existence indépendante. Leur attachement, leur dévouement et leur fidélité me restent assurés.

€ En consentant à me séparer de ces loyaux sujets, qui ont partagé volontairement mon exil, j'ai eu principalement en vue leur propre bien. Mais cette mesure — que Votre Majesté Impériale veuille bien me permettre de le lui dire — n'implique ni une renonciation à mes espérances, ni un abandon de mes droits, ni un changement dans ma politique vis-à-vis de la Prusse.

« Qu'EUe me permette aussi de Lui exprimer combien je suis profondément touché de l'accueil hospitalier dont mes braves Hanovriens ont joui en France, et combien je suis reconnaissant des bontés que Votre Majesté leur a fait témoigner, ainsi que de la sollicitude avec laquelle Son gouvernement les a mis à l'abri des persécutions et des vexations prussiennes.

€ Je prends la liberté d'ajouter la prière que Votre Majesté Impériale daigne conserver Sa bienveillante protection à ceux qui préfèrent rester dans Ses États, et, en faisant les vœux les plus sincères pour Sa pros-

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périté et celle de Sa Maison Impériale, je saisis avec empressement cette occasion pour Lui renouveler les assurances de la haute estime et de Tinviolable amitié avec lesquelles je suis,

« Monsieur mon Frère, « De Votre Majesté Impériale, le bon frère, « {Signé) George, Rex.

(& Hielziag près Vienne, le 3 mars 18*0. »

La remise de celte lettre fut le dernier acte de ma mission politique en France. La calomnie avait puissamment agi contre le major de During et contre moi, et les sentiments si bienveillants du roi à notre égard s'étaient modifiés de la façon la plus fâcheuse. Nos ennemis, et nous en avions beaucoup, avaient répandu le bruit que le prétendu projet de colonisation n'avait d'autre but que de vendre au gouvernement français les émigrés hanovriens, qui, une fois rendus en Algérie, auraient été réduits à la servitude, traités comme des esclaves et retenus de force dans la colonie.

On ajoutait que le cabinet des Tuileries nous avait accordé, à M. de During et à moi, de grandes et magnifiques propriétés en Algérie ; c'était là, parait-il,

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le prix du sang de nos frères hânovrienis^ que nous avions vendus.

Ces rumeurs trouvaient crédit dans le pays de Hanovre, grâce à la mauvaise réputation de la légion étrangère; et l'ambassadeur prussien, s'entretenant avec M. Daru, put constater avec une satisfaction nullement dissimulée quelles défiances le projet de colonisation rencontrait auprès de nos populations. C'était pour dissiper ces défiances et pour démontrer l'inanité de. ces calomnies, que j'avais demandé l'envoi sur place d'une commission hanovrienne qui examinerait tout, jusque dans les moindres détails, et se rendrait compte des conditions avantageuses accordées aux émigrants.

L'envoi de cette commission fut décidé, et le roi avait désigné le^ personnes qui devaient en faire partie. Mais la calomnie continuait son œuvre, et^ chose étrange^ ces accusations mensongères et odieuses parurent dans des journaux notoirement imprimés et payés par la cour de Hietaing. Ces journaux affirmaient aussi que les gens qui avaient négocié Taffaire de la colonisation agissaient sans mandat.

Sans mandat ! alors que les procès-verbaux constataient que la question de colonisation avait été examinée par unô commission de sept ou huit mem* bres, parmi lesquels figuraient un ancien ministre

d'État hanovrien, M. de Munchhausen, et des officiers tels que M. de Kronenberg, qui avait fait exprès le voyage de Hanovre à Hietsing pour assister à nos délibérations»

Sans mandat! quand nous possédions des lettres du roi, nous enjoignant de négocier et de pousser activement cette affaire.

Nous fûmes obligés de nous contenter d'une sorte de déclaration signée par un journaliste demeurant à Hietzing, portant qu'il n*avait pas entendu nous désigner en parlant de personnages t sans mandat»»

Mais en même temps il se produisit un incident plus significatif. Un sous-officier de la légion^ qui avait été admis en présence du roi, répéta expressément toutes ces accusations en me désignant, ainsi que During. Il insista sunout sur les belles propriétés qu'on nous avait accordées»

George V parut frappé de ces accusations ; vivement ému, il saisit le bras de son fils :

« Maintenant, Ernest, s'écria-t-il, maintenant J'y vois clair ! »

Ainsi le malheureux roi^ qui venait encore de nous témoigner sa confiance de la façon la plus éclatante, avait été tellement travaillé par l'intrigue et les intrigants, qu'il supposait ses meilleurs et ses plus dévoués serviteurs capables d'une action des plus vileSk

276 DE SADOWA A ÔlfiDAN

Peu de temps après, nous reçûmes la lettre de cachet suivante en réponse à un rapport que j'avais adressé au roi, relativement à un autre projet décolonisation libre au profit des émigrés hanovriens disposés à se rendre en Algérie :

« La colonisation en Algérie ne répondant pas au but militaire deTèmigration, vous avez agi contre les volontés du roi en créant un comité chargé d'une semblable colonisation (1).

« Par conséquent, le roi vous ordonne de vous rendre àThoune, en Suisse, pour y attendre ses ordres. ^

Des ordres semblables furent signifiés au lieutenant Schirschintz, qui dut se rendre à Namur, et à M. de During, à qui Bâle fut assigné comme résidence.

Ainsi nous étions envoyés en exil. Pourquoi? Parce que nous nous étions efforcés de trouver du pain pour nos malheureux compatriotes.

Les officiers de la légion hanovrienne qui nous avaient secondés de leur mieux se demandèrent non sans inquiétude si le gouvernement in partibus de Hietzing, qui s'imaginait être le maître de TEurope entière, ne les enverrait pas en Sibérie pour les punir de m'avoir fréquenté.

(1) l\ 3*agissait du Comité de patronage composé de MM. Thenard, Cahcn, Hyon, Eugène Asse, de During, Malserieux, député au Corps Icgisialif, Schirschintz, Dorker cl Mcding.

Cette crainte n'était pas aussi paradoxale qu'elle pouvait le sembler à première vue ; n'avait-on pas réuni tout récemment à Salzbourg, sur territoire autrichien, un conseil de guerre pour y juger, selon la formule et selon le codex hanovrien, des officiers accusés par les intrigants d'avoir t forfait à leur devoir ». Les auditeurs (juges militaires) arrivèrent du Hanovre, prononcèrent des réquisitoires, et finalement condamnèrent les officiers à la perte de leurs grades et notamment des pensions qu'ils avaient obtenues après la capitulation.de Langensalza.

Je donnai au roi une dernière preuve de mon dévouement, en obéissant à cet étrange ordre d'exil émanant d'un souverain qui n'avait que le dehors de la puissance. Je quittai Paris et je me rendis en Suisse. Mais auparavant j'adressai la protestation suivante à mon souverain :

« Sire, l'avenir jugera entre moi et mes ennemis, et je suis sûr que des sentiments d'équité et de justice feront regretter à Votre Majesté d avoir écouté la voix de mes adversaires. Un grand nombre deHanovriens malheureux, une fin sans dignité pour la monarchie hanovrienne, l'avenir de la dynastie guelfe sérieusement compromis, telles seront les suites de cette vile machination. Appelé sans doute à ne plus revoir

Votre Majesté ici-bas, je tiens à déclarer que j'oublie du plus profond de mon cœur tout le mal et toutes les inqualifiables injustices que Votre Majesté m'a infligés, et que je ne me souviendrai que du passé, alors que Votre Majesté a été pour moi un souverain gracieux et juste.

<r Sans doute, si les gens qui abusent du nom de Votre Majesté ne se fatiguent pas de me poursuivre de leurs basses calomnies dans des journaux hanovriens, comme cela est arrivé dernièrement, Finstant sera venu pour moi de renoncer à tous les ménagements pour ne songer qu'à me défendre. Que Dieu nous garde d'en venir là, et j'espère que Votre Majesté saura mettre un tvein aux agissements de ces mauvais drôles»

« Je prie de tout mon cœur le Tout-Puissant de vous bénir et de permettre que, quand mes pensées se reporteront vers Vous, ce qui arrivera souvent, les beaux et lumineux souvenirs du passé ne soient pas troublés par l'amertume des derniers incidents. Je prie aussi Votre Majesté de me pardonner, si, contre ma volonté et mes intentions, j'ai mal agi à son ég^rd,

je La prie de me vouer un souvenir paisible et

amical»

« Je suis respectueusement, de Votre Majesté^

« Le serviteur dévoué,

*« 0. Mbding. »

Dans ma retraite, je suivis avec chagrin les aventures et les excentricités de ce comte de Breda dont j'ai déjà parlé et qui, après mon départ, fut publiquement reconnu comme représentant du roi de Hanovre, et qui donna à sa mission des allures qui devaient empêcher le monde officiel de prendre désormais au sérieux la cause pour laquelle je m*étais efforcé, non sans succès, de gagner Testime et les sympathies du monde officiel.

Je pourrais aussi dénoncer ici les spéculations éhoatées auxquelles le nom du roi servit de pavillon lorsque, tout à coup, la guerre fut déclarée et qu'on essaya de reconstituer par pièces et par morceaux la légion hanovrienne qui venait d'être brisée comme un jouet par les mains d'un enfant.

Je craignais que nos officiers qui, après le conseil de guerre de Salzbourg, étaient retournés à Pari^ pour y liquider leur avoir avant de chercher une position, ne fussent entraînés à commettre quelque imprudence. C'est que, dans ma solitude et depuis ma disgrâce, cette guerre de la France contre la Prusse à laquelle j'avais contribué plus que personne, cette guerre en faveur de laquelle j'avais déployé toutes les ressources d'un conspirateur, m'apparaissait sous un jour tout à fait différent.

Je ne voyais plus à présent que la France attaquant

rAlIemagne, menaçant ma patrie; j'oubliai tout, mon activité de trois années, mes démarches, mes coups d*échec, mes notes belliqueuses et mes articles incendiaires; j'oubliai ma haine contre la Prusse et contre M. de Bismarck, et après avoir tout fait, tant que j'étais en fonctions, pour décider les Hanovriens à prendre fait et cause contre la Prusse, je voulais à présent empêcher mes compatriotes de combattre cette puissance.

Je partis donc pour Paris le 24 juillet, alors que l'armée française opérait son mouvement de concentration.

Je fus étonné au delà de toute expression du spectacle lamentable qui s'offrait à mes yeux. Quel désordre! quelle indiscipline! quel chaos! L'armée ne marchait pas, elle roulait vers la frontière comme une horde confuse, sans chefs et sans direction. Les officiers étaient à la recherche de leurs troupes, les canons manquaient d'attelages, les ordres faisaient défaut. Chacun se plaignait, chacun gémissait sur cette incurie qui éclatait subitement sans qu'il fût possible d'y porter remède.

Je compris, tout de suite qu'une armée semblable ne remporterait aucun succès.

Je trouvai les officiers hanovriens très abattus et dans une situation d'esprit presque désespérée.

DE SADOWA A 6EDAN 281

« Ce que nous avons de mieux à faire, me direntils, c'est de nous faire casser la gueule avec honneur. »

Je les engageai à éviter toute démarche compromettante, à se tenir tranquilles et à ne rien entreprendre d'hostile à l'égard de l'Allemagne. Peut-être furent-ils étonnés de me voir leur parler ainsi après avoir entendu pendant trois ans mes excitations belliqueuses contre la Prusse. Cependant j'eus leur promesse qu'ils attendraient les événements avant de prendre un parti.

J'avais hâte de quitter Paris, où les passions étaient surexcitées au plus haut degré, et où l'on s'imaginait vaincre les Prussiens avec la MarseiUmsey sans réfléchir qu'une victoire remportée sous des auspices révolutionnaires eût été tout aussi fatale pour l'empire qu'une défaite.

De retour à Oberhofen, j'appris qu'en mon absence le général de Rœder, ambassadeur de Prusse en Suisse, était venu me voir. Je partis sur-le-champ pour Berne, et quelques heures plus tard le général me communiquait une dépêche de M. de Bismarck, m'engageantà l'aller voir à Berlin.

J'avais tellement rompu avec tout mon passé guelfe et avec le roi dont j'avais été naguère le fonctionnaire, que, sans hésiter une minute, je me déclarai prêt à me rendre à cette convocation, dont tout autre sefOit

282 DE SADOWA A SEDAIT

montré ou surpris ou blessé. Mais depuis la révélation à mes yeux de Id grandeur de la Prusse et de la magnanimité de son illustre homme d'État, loin de considérer comme offensante Tinvitation du chancelier, j'admirai une fois de plus sa perspicacité. Il avait deviné qu'après ma disgrâce, et la cause hanovrienne étant à peu près perdue, je me trouverais tout naturellement à ma place à Berlin, dès que Ton voudrait bien m'y appeler.

Je ne mis qu'une condition à mon voyage en prévision des conditions qu'il s'agirait de débattre : je voulais emmener avec moi un officier de l'armée hanovrienne qui répondît des nouveaux sentiments de ses camarades. Je désignai pour m'accompagner M, le baron de Holle, qui avait rendu de grands, de très grands services à la cause du roi George, et dont la conversion devait tout particulièrement être agréable au roi Guillaume et à son ministre.

Il n'y avait au voyage de M. de Holle qu'un seul inconvénient : mon ami avait été condamné pour crime de haute trahison à dix ans de ipaison de force, et il risquait d'être arrêté par le premier gendarme venu, après avoir franchi la frontière prussienne.

. Sur la demande de M. le général de Rœder, le comte de Bismarck accorda un sauf-conduit à M. 'de Holle, et nous partîmes le 28 juillet, munis d'un laissez-passer

du général de Rœder, prescrivant aux commandants de troupes de nous accorder toutes les facilités pour notre voyage.

Gomme les chemins de fer étaient encombrés, cet ordre était absolument nécessaire.

Nous eûmes 1 occasion, pendant ce trajet, de juger de rénorme différence qu'il y avait entre l'armée allemande et l'armée française; le contraste était tout à l'avantage de la première. Pas d'ivresse anticipée, pas de chants de victoire, mais unerésolution calme, froide, implacable; chacun avait le pressentiment d'une lutte longue et difficile, et l'ordre régnait partout : l'ordre le plus calme et le plus imposant.

Nous arrivâmes à Berlin le 30 juillet.

La ville était pleine de mouvement et de bruit. Des masses de troupes, des convois de munitions et de provisions de bouche traversaient la capitale de jour et de nuit.

Le roi devait partir le lendemain pour le quartier général avec toute sa suite.

A peine descendus à Thôtel, nous fûmes avertis que M. de Bismarck nous recevrait le même soir. Sans perdre son temps à des préambules, le chancelier nous dit ceci :

« Je plains de tout mon cœur les Hariovriens que

des sentiments respectables mais mal placés, vu les circonstances, entraîneraient par attachement pour le roi George à commettre des actes d'hostilités contre la Prusse. Je serai forcé de me montrer impitoyable et de sévir avec toute la rigueur de l'état de siège. Si j'ai fait arrêter plusieurs personnes que je connais et que j'estime, comme M. le comte Eberhard de Wedel, c'est pour les sauver d'eux-mêmes et les empêcher de commettre des actes qui pourraient les faire passer devant un conseil de guerre et les faire fusiller dans les vingt-quatre heures.

« Je compte sur vous, monsieur de Meding, ajoutat-il, pour agir sur tout ce monde-là, afin d'éviter ces mesures que je prendrais à contre-cœur, car j'aime beaucoup les Hanovriens. Allez trouver les chefs civils et les chefs militaires, engagez-les à se tenir tranquilles pendant la lutte> et vous agirez en bon citoyen. »

Je saisis cette occasion pour jeter mon ex-maître complètement par-dessus bord.

Je déclarai à M« de Bismarck, comme c'était du reste la vérité, que depuis plusieurs mois j'étais complètement séparé du roi de Hanovre, ainsi que les officiers, mes amis ; que ceux-ci m'avaient promis de se tenir à l'écart; et pour rassurer tout à fait le comte, j'ajoutai qu'à mon avis le roi George était dans l'impossibilité d'entreprendre quoi que ce fût.

M. de Bismarck parut enchanté de ce renseignement.

l'altîrs» ensuite l'attention du célèbre homme d'État sur la situation pénible des Hanovriens qui n'avaient plus ni patrie, ni position, ni fortune, et qui avaiest encouru des condamnations très graves. Je répétai ce mot navrant d'un de ces messieurs, qu' .« il ne leur restait plus qu'à se faire casser la g avec honneur ».

Le conate de Bismack fut très ému de mon récit.

« Nous avons eu à soutenir avec les Hanovriens attachés à leur maître une lutte acharnée qui a été semée d'incidents nécessairement tragiques, mais tout cela doit être oublié aujourd'hui; je vais, me dit-il, immédiatement soumettre un rapport à l'empereur pour régler la position de ces messieui's. Revenez me voir demain avant notre départ pour l'armée. Je vous ferai connaître la décision de Sa Majesté. »

Le surlendemain, nous étions de retour à Berne, M. de Holle et moi. Nous convoquâmes immédiatement chez l'ambassadeur de Prusse tous les officiers hanovriens pour une communication très importante.

Ces messieurs na pouvaient en croire leurs oreilles lorsque je leur appris qu'une amnistie générale leur avait été accordée et qu'ils toucheraient désormais^ sans différence de grade, une pension de 1^200 thalers

(4,500 francs parcin), à la seule condition de ne rien entreprendre contre le roi de Prusse pendant la durée de la guerre.

Tous acceptèrent avec effusion et reconnaissance.

Quant à moi, M. de Bismarck m avait annoncé que je toucherais la pension de 12,000 francs accordée par la loi hanoyrienne aux fonctionnaires de mon grade.

Depuis quatorze ans, la Prusse me paye régulièrement cette somme.

Ainsi finit mon rôle politique.

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