‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 16 sur 59 · CONVERSATION AVEC SEPT FEMMES MORMONNES · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC SEPT FEMMES MORMONNES

jalousie paraît étrangère à la plupart d'entre elles.

Et je passai à un autre ordre d'idées.

Je savais qu'elles acceptaient le mariage plural. Comment étaient-elles arrivées, avec leur éducation monogame, à le comprendre et à l'admettre? On conçoit cela chez les femmes d'Orient, opprimées depuis des siècles par les mœurs du harem. Mais elles, d'origine anglaise, Scandinave ou germanique, élevées dans l'austérité du protestantisme, par quel chemin ont donc passé leurs préjugés pour accepter cet incroyable renversement de leurs mœurs originelles?

Je le leur demande. Et très sérieusement, si sérieusement que je me figurai qu'elle se moquait de moi, Mrs Wells me répondit :

— La polygamie est utile aux Mormons, hommes et femmes, pour que leur gloire soit plus grande dans le ciel. Oui, tous les hommes vertueux seront glorieux dans le ciel. Mais plus leur descendance sera nombreuse, plus éclatinle et plus imposante sera leur gloire. Us régneront sur leur famille innombrable dans les siècles des siècles. Pensez à la tristesse d'un homme vertueux qui n'aurait pas de descendance fLà première femme du chef actuel des Apôtres, le président Smith, était stérile. Qu'eût-il souffert, si la polygamie n'avait pas fait partie de notre foi?

Je ne pouvais en croire mes oreilles.

— Et c'est cette idée-là qui vous a amenées a accepter le partage?

— N'est-ce pas suffisant? répondit-elle d'un ton de simple douceur. La gloire dans la vie éternelle ne vaut-elle pas ce petit service, en admettant que c'en soit un. Que compte la vie terrestre en face du bon-

heur glorieux que l'obéissance à la loi de Dieu nous promet?

— Alors, c'est Dieu qui a ordonné la polygamie aux Mormons?

— Mais oui! fit-elle étonnée. Ne savez-vous pas que Joseph Smith a reçu de Dieu lui-même la révélation de la bonté du mariage plural? D'ailleurs, ne savez-vous pas aussi que les anciens patriarches...

— Oui, oui, je sais, interrompis-je stupéfait d'une telle crédulité et aussi de l'étonnant pouvoir qu'avaient pris sur ces esprits simples les prophètes-hommes d'affaires du mormonisme.

Je continuai mes interrogations.

— Quelle était la vie des ménages mormons pendant le temps où la polygamie était autorisée? Gomment les cinq ou six femmes d'un même homme s'enlendaient-elles, pratiquement, et que devenaient les enfants dans ce capharnaûm?

Une jeune et jolie femme brune, aux yeux noirs, de trente ou trente-cinq ans, prit la parole :

— Je puis vous le dire très bien. Je suis l'une des quarante-six filles de Brigham Young. J'avais perdu ma mère à trois ans, et toutes mes autres mères m'aimaient beaucoup, presque autant, dirai-je, que ma mère naturelle. Au temps où j'étais à la maison — je suis née au Lion House, que vous pouvez voir près d'ici, — nous étions dix-huit sœurs, et les douze femmes de mon père habitaient avec nous. Il n'y eut jamais de querelle d'aucune sorte, ni même de malen tendu. Mon père venait tous les soirs à la maison, k six heures. Il disait les prières, embrassait tous ses enfants, prenait son dîner avec mes mères, et je ne le voyais plus jusqu'au lendemain six heures. Mes mères

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vivaient ensemble comme des amies; elles s'accordaient pour admirer le génie de mon père, sa force, son intelligence et sa bonté. Leurs conversations roulaient sur notre éducation et sur la religion mormonne. Mon père a eu vingt et une femmes en tout.

J'écoutais ces choses nouvelles pour moi avec une curiosité grandissante.

— Notez encore, me dit Mrs Wells, qu'il n'y a pour ainsi dire pas d'infirmes, ni d'enfants mal venus chez les polygames. Ceci est très important.

— Finalement, concluai-je, vous n'enviez pas le sort des femmes d'Europe?

Elle me fit cette réponse que je trouvai assez topique :

— Elles ne sont pas enviables. Leurs maris les trompent; elles l'ignorent, et le mensonge de leur vie est très malsain; ou bien elles le savent, et elles en souffrent. Pourquoi ne pas convenir que l'homme est polygame? Si c'était convenu, comme chez nous, elles n'en souffriraient pas, ou, du moins, pas autant.

L'une d'elles me dit aussi :

— Les femmes des polygames sont bien plus heureuses que les autres. Elles leur deviennent même rapidement supérieures. Car, n'ayant pas à s'occuper sans cesse de leur mari, elles ont plus de loisir pour se cultiver. La mauvaise humeur de l'homme s'éparpillant sur plusieurs femmes, aucune n'a à en souffrir beaucoup. Et, enfin, comme forcément on se voit moins, qu'on n'est pas toujours en tête à tête, l'amour ne se banalise pas, et la joie d'aimer reste plus intense et en même temps plus pure...

J'avais épuisé ma curiosité. L'entretien prit fin.

Avant mon départ, Mrs Wells me remit un numéro du journal qu'elle dirige, un journal de revendications féminines, et un exemplaire d'un recueil de poésies qu'elle a écrites en langue anglaise, Rêveries et souvenirs. Son portrait gravé sert de frontispice à son œuvre. Sa fine figure angélique et grave éclaire de sympathie ces pages candides. Car je les ai lues, depuis. C'est d'un mysticisme à la fois exalté et puéril. Cantiques d'actions de grâces, requiems lents et doux, psaumes et mélodies où reviennent sans cesse les noms d'Eternel et de Très-Haut. Les métaphores les plus fatiguées se pressent dans ces vers avec une gentille ingénuité; la « voix du rossignol et du raartinpêcheur », les rayons de « la lune argentée », le « souffle du zéphyr », « l'éclat des marguerites qui brillent dans le gazon comme des étoiles au ciel », sont pour elle des messagers divins qui chantent un hosanna à la gloire du Créateur. Dieu est partout, et elle ne cesse de le chanter, dans les prairies, les vallons, les roses et les lis, les parfums printauiers, les rayons d'or du soleil, que sais-je encore? Écoutez-la, cei chants n'ont rien de mormon :

Les champs de lis me disaient de tendres choses.

J'aime écouter leurs prières silencieuses;

Ils me font penser aux paroles du Sauveur,

A sa soumission aux ordres du Très-Haut.

Ils me disent que Dieu, sûrement, est près de nous

Pour guider nos pas dans les sentiers de chaque jour.

Écoutez tout près ce zéphyr.

Doucement il dit : Dieu est ici.

Et le murmure qui lui répond

Est la douce voix des anges.

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Elle envoie des messages d'espérance aux missionnaires qui prêchent par le monde a bonne parole mormonne.

Ses louanges vont aussi aux hardis pionniers qui supportèrent Lan! de misères pour la gloire de Dieu et par qui « le Désert s'épanouit comme une rose ».

Puis elle voit dans le « Jardin de ses rêves » dos perspectives de paix et d'union féconde entre les peuples. C'est vers la femme, vers les enfants, que vont toutes ses espérances et ses conseils :

Petit enfant, aime le Sauveur, — Apprends à te souineltre à sa volonté sainte; — Il te conseillera toujours — De nobles et belles actions. — Jésus dit : « Aimez-vous les uns les autres — Et pardonnez-vous. — Marche dans les sentiers du Sauveur — Et tu auras la sagesse.

Étrange mélange de religiosité vague, de juvéniles transporls, de banalité, de crédulité, qui fait que l'on hésite à plaindre, admirer ou sourire.

Finalement, il faut bien sourire.

Spectacle des hôtels le samedi. — Des gens qui se cacheat pour boire. — Politesse discutable. — La dame qui fait la révérence au garçon de restaurant. — Le rôle du chapeau dans la politesse américaine. — Les Américains se moquent de la nôlre. — Alphonse, Gaston et Léon. — En voyage. — Voisins sans gêne. — Au théâtre. — Américains qui ont Toyagé. — Distinguons. — Une manie nationale. — Le cirage des chaussures. — Un sénateur qui s'évente les pieds. — Hoio do y ou do? — Individualisme. — Respect du sommeil du voyageur. — La légende de la liberté américaine. — Le voleur en liberté et la victime sous les yerrous. — Les doigts dans le nez. — Comment on bâille. — Gomment on se mouche. — Manières sans élégance. — Le camelot-gentleman. — Distinguons toujours. — Défense de boire de la bière, du vin, des alcools. — Chinoiseries hypocrites. — Défense de fumer. — Les Américains ne savent pas manger. Douze assiettes à la fois. — Les coiffeurs américaini, — Un tarif compliqué. — Du cireur à la manucure.

Mœurs et Habitudes générales.

Le spectacle des hôtels est fort curieux le samedi. A l'heure du déjeuner, entre midi et une heure, toutes les salles de tous les restaurants sont littéralement envahies. On fait la queue. A Boston, hôtel Tourainc,

des cordes étaient tendues à l'entrée de la grande salle du restaurant. Il fallait attendre quelquefois une demi-heure pour avoir sa table. C'était une gaîlé, une animation extraordinaires. Des orchestres jouaient des airs de danse.

Les bureaux étant fermés ce jour-là à midi, les hommes prennent avec leurs femmes leur déjeuner. Des environs de la ville, les gens y affluent pour les matinées, les conférences ou les visites. Des jeunes filles, seules ou plus souvent par groupes, viennent aussi au restaurant. Tout le monde est en toilette. Et l'élégance n'a rien à envier à celle des grandes villes d'Europe. Quelquefois pourtant les couleurs ne sont pas très bien assorties, ou bien on voit trop de plumes sur un chapeau. S'il y a une faute de goût, c'est toujours par exagération.

Je me suis promené par curiosité à travers ces salles du samedi. Sur cent ou deux cents personnes je n'en vis pas trois qui bussent du vin ou même de la bière; je n'apercevais que carafes d'eau et soucoupes remplies de glace. On se demande comment il se fait que dans un pays où l'alcoolisme sévit si terriblement, autant sinon plus que dans tout autre pays d'Europe, on ne voit jamais boire que de l'eau? C'est donc qu'on se cache pour boire. Et cette hypocrisie ne serait-elle pas un commencement de vertu?

Un correctif pourtant à ces mœurs un peu sournoises : avant le repas, on voit couramment les femmes et les jeunes filles — comme les hommes — avaler, d'un trait, le marlini cocktail k\a. mode, avec le petit morceau d'écorce d'orange flottant à la surface de la coupe.

Nous avons en Europe, en France comme ailleurs, le préjugé de la toilette : un homme en habit en impose plus ou moins aux gens simples. Ici, ce préjugé disparaît vite. C'est qu'on voit tant de gentlemen chiquer la chewing gum et cracher partout 1 tant de doigts dans le nez au-dessus de plastrons luisants comme de la porcelaine 1 C'est vrai , hommes et femmes se mettent ici le doigt dans le nez avec une désinvolture déconcertante. Et si on les regarde pendant qu'ils se livrent à cette opération, cela leur est complètement égall

Pas une personne sur cent ne s'abrite la bouche de la main en bâillant.

Dans le Colorado, j'ai vu un patron d'hôtel et un clergymann se moucher avec leurs doigts. Je pourrais citer leurs noms. Et ce n'était pas qu'ils manquassent de mouchoir, puisqu'ils sortirent chacun le leur, — ensuite.

Dans des hôtels de haut rang, dont les prix varient de 50 à 100 francs par jour — mais pas un sou de moins — ceci peut donner une idée de la position sociale des gens qui les fréquentent, — des hommes et des femmes se tiennent à table en dépit de toutes nos conventions de politesse. Les hommes jettent leurs chapeaux sur les tables voisines, viennent prendre les chaises à côté de la vôtre, sans même vous regarder, oublient à chaque instant qu'ils ont des fourchettes, mettent les coudes sur les tables, se livrent à mille inconvenances de cette sorlequipassent complètement inaperçues, et que vous-même, à la longue, ne remarquez plus. En revenant à New- York, j'ai pourtant vu

des gens, chez Cherry, le restaurant le plus chic de la ville, s'essuyer la bouche et les doigts avec la nappe.

Je sais bien que tout cela a peu d'importance, au fond, et que dans cinquante ans ces manières auront changé.

A côté de cela, vous voyez des marchands de journaux qui sont des gentlemen en pardessus dernier style, en chapeau de feutre, en bottines luisant comme des mares au couchant, corrects et polis.

Les Américains cultivent la satire avec succès. Il yen a une en ce moment qui paraît chaque samedi, dans le supplément illustre du New-York Journal, qui a un succès fou. On la répand dans les salons et dans les théâtres, et c'est nous qui en faisons les frais, nous ou plutôt la politesse française. Il s'agit, en effet, de trois Français, Alphonse, Gaston et Léon, qui passent leur vie à se faire des politesses, dans les rues, dans les endroits publics, partout : « Après vous, mon cher Alphonse 1 — Je n'en ferai rien, mon cher Gaston 1 » Sur ce, une voiture arrive qui les écrabouille, ou quelqu'un ou quelque chose qui les trouble dans leurs démonstrations courtoises et les ridiculise. C'est une satire, pas bien méchante, il faut l'avouer, de nos manières. Mais son succès, qui est colossal, peut servir à expliquer l'une des tournures de l'esprit américain. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on m'a servi abondamment cette plaisanterie depuis mon arrivée ici, et que j'y ai même ajouté des variantes.

En effet, on ne perd pas son temps en vaines for-

mules ni en gestes inutiles. L'Américain vous surprend par une sorte de dédain presque absolu, des c façons ».

En chemin de fer, par exemple, vous sentirez le velours de votre dossier piétiné par les bottines de votre voisin de derrière, ou bien votre voisin d'à côté : passera son bras derrière votre tête pour s'étendre à son aise. Si, au théâtre, vous n'avez pas remarqué qu'au vestiaire on se met à la file pour retirer son pardessus, un coup de coude brutal dans la poitrine vous l'apprendra, au lieu d'un avis verbal complaisant. Si vous offrez votre place dans un tramway à une dame, il arrivera toujours qu'elle l'acceptera, mais souvent sans même vous dire merci ni vous regarder, ce qui, peu à peu, vous dégoûtera de la galanterie qui n'est, en somme, qu'une convention discutable. Les hommes ne se découvrent pas dans un bureau public quelconque, même s'il s'y trouve des femmes, même si ce sont des femmes qui y sont employées, et je trouve cela naturel. Mais ils se découvrent dans tous les ascenseurs dès qu'une femme y entre, môme si c'est une domestique. Le même homme qui ôte son chapeau en montant dans l'ascenseur avec sa propre femme, passera tout à l'heure derant elle; il s'assiéra au restaurant en face d'elle, sortira un journal de sa poche, et le lira durant tout le repas.

J'ai vu tout cela de mes propres yeux, pas une fois, mais dix, mais vingt fois.

Et, sur les remarques que j'en faisais à des Américains intelligents, il me fut répondu par cette distinction tout à fait juste et qu'il est possible d'admettre sans discussion :

— Il faut distinouer entre l'Américain bien élevé

et qui a voyagé, et TAméricain qui n'était il y a dix ans qu'un ouvrier, qui s'est vite enrichi et qui aujourd'hui peut dépenser de l'argent en habit noir.

On a, dans ce pays, la manie de se faire cirer deux et même trois fois par jour. Le prix est uniforme dans tous les États-Unis : c'est 50 centimes.

J'ai vu des ouvriers, sortant sans doute du travail, en bourgeron sale, la poitrine débraillée, s'installer sur les hautes chaises qu'on trouve dans toutes les rues, et donner leurs dix sous pour voir luire leurs grossières chaussures.

Ils rendaient là hommage à la propreté, au besoin de netteté, de frottage, qui est la passion des peuples du Nord.

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Un de mes confrères du New-York Herald m'a raconté le cas de ce sénateur de l'Ouest qui, pendant une session d'été au Congrès de Washington, estimant qu'il avait trop chaud aux pieds, se déchaussa et se les éventa tranquillement avec une brochure. Le Président du Sénat lui envoya un messager pour lui dire de remettre ses bottines ow de cesser de s'éventer.

J'ai bien du mal à croire à cette histoire. Et vous? Pourtant, on me la certifie.

Mon étonnement, la première fois que j'entrai dans un magasin, et que j'entendis la dame du comptoir me dire:

— How do y ou do f

Je crus quelques secondes que je rencontrai là une connaissance. Mais je compris vite que c'était de la sympathie spontanée.

J'ai déjà parlé de la douce fraternité qui unit voyageurs et employés de chemin de fer. Elle est réelle. L'employé fait son métier, mais sans pontificat. Il n'est ni fier, ni exigeant. Il ne demande pas aux voyageurs plus d'égards qu'il ne leur en rend lui-même. Un voyageur veut somnoler dans son fauteuil. Que fait-il pour ne pas être réveillé par le contrôleur qui va passer tout à l'heure? Il plante son billet contre le ruban de son chapeau. Le contrôleur passe, voit le billet, le retire doucement, le perfore et le remet où il Ta trouvé.

Et il fait cela naturellement, sans avoir l'air de s'en vanter, sans même sourire.

Manières.

L'Américain qui n'a pas voyagé est complètement dépourvu de ce qu'on appelle chez nous « les bonnes manières ». Des exemples, d'apparence puérile, donnent pourtant une idée de la moyenne de l'éducation.

Dans des hôtels comme le Waldorf, à dîner le soir, un gentleman en habit lit son journal en mangeant, devant sa femme en toilette de soirée. Et ce ne sont pas des gens qui se boudent : car toutes les

cinq minutes elle lui dit un mot ou deux auxquels il répond par un oui ou un non tranquille.

Dans ces grands caravansérails, j'assiste souvent à des présentations et j'observe. On présente un gentleman correct à une dame. Le gentleman secoue légèrement la tête vers la dame et reste les deux mains dans les poches, tout en prononçant, d'ailleurs, des paroles de politesse courante.

A San Francisco, une dame sort d'une salle de restaurant, et, en passant devant le garçon qui lient la porte ouverte, lui fait une petite révérence en lui disant : good bye*

Les Américains ôtent bien leurs chapeaux en entrant dans une salle de restaurant, mais ils les mettent sur toutes les tables.

Ils les ôtent aussi pour traverser les couloirs des hôtels exposés à tous les vents, dans les ascenseurs où, à chaque étage, la cage de l'ascenseur faisant cheminée, on risque d'attrapper une pneumonie; mais aux portes, ils ne se gênent pas pour passer devant les femmes; ils ne vous remercient pas si vous leur donnez un renseignement. Il est vrai de dire qu'ils n'exigent pas de vous plus d'égards qu'ils ne vous en montrent.

L'individualisme.

Les frères, les sœurs, ont des amis complètement inconnus les uns des autres. L'usage est courant même pour un jeune homme d'être reçu par une jeune fille, chez elle, sans avoir été présenté à ses parents. Si, par hasard, ils se trouvent là, leur fille le leur présentent; après quoi la mère quitte fort bien le salon, laisse les jeunes gens seuls. Ils sortent ensemble, vont dîner au restaurant, entre amis.

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Des formes que prend la Liberté en Amérique.

Dans le Maine, la Pennsylvanie, le Massachusetts, et quelques autres ii,tats de l'Est, il est interdit, par la loi, de servir, à cent mètres des écoles ou des églises, ni bière, ni alcool, ni vin.

Et encore, si vous êtes dans les limites permises par la loi, on ne vous servira de boisson que si vous écrivez votre commande sur un papier imprimé qu'on vous présente quand vous vous mettez à table, que vous remplissez et signez, et si vous payez votre commande d'avance. Alors, le garçon de l'hôtel qui vous sert n'est plus garçon d'hôtel, il devient votre propre domestique, et a le droit d'aller acheter votre breuvage en votre nom. Voilà la chinoiserie à peine croyable à laquelle il faut vous plier.

Le propriétaire d'un hôtel placé à moins de cent

mètres d'un temple s'est vu forcé, pour pouvoir vendre à boire à ses clients, de creuser un sous-sol à quelques mètres au delà des cent mètres interdits, et c'est là que les garçons sont censés aller s'approvisionner de vin, de bière et de whisky.

Des gens veulent boire une bouteille de Champagne dans un restaurant, on la leur refuse. Ils commandent six huîtres — ils sont trois — on îe.-? leur sert et aussi le Champagne. Mais s'ils demandent une autre bouteille, on la refuse à moins qu'ils ne commandent six autres huîtres. Et ceci de par la loi.

Après onze heures du soir, on ne sert rien, dans les endroits publics. Et la surveillance est rigoureuse.

A une femme, si elle est seule, il ne sera servi d'autre boisson que de l'eau.

Un dimanche d'hiver, vous vous promenez en traîneau aux environs de New- York, sur la River-Side; il fait froid; vous descendez à un restaurant placé sur votre route et vous demandez un grog ou un verre de whisky. On vous l'apporte, avec un plat de gâteaux, — qu'il vous faut payer, même si vous n'y louchez pas. Des commerçants ingénieux ont môme inventé des assiettes en cartonnage imitant à s'y méprendre biscuits et gâteaux.

En Pennsylvanie, c'est mieux encore : le dimanche ou lefî jours d'élections (et les élections sont nombreuse?!), impossible de se faire servir, à Vhôtcl,k table, le moindre verre de bière ou de vin, ou de spiritueux quelconque. Et je vous assure que par des froids de 20° le besoin s'en fait quelquefois sentir!

Avant d'entrer dans l'Etat du Texas, en chemin de fer, si vous désirez boire à vos repas, pendant les deux jours que vous allez mettre à le traverser, soit

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de la bière, soit du vin, il faut que vous ayez pris soin d'en faire d'avance la commande par écrit au garçon du Pullmann! Si vous l'avez oublié, vous risquez de ne boire que de l'eau pendant ces deux jours.

Au butfet de Pueblo vous mangez debout devant un comptoir. Ni chaises, ni tables. Si vous voulez boire, il vous faut aller chercher votre boisson vousmême dans une salle voisine. C'est qu'on a accordé une licence au patron de la buvette, et que le patron du buffet n'en a pas. Alors, chacun, son repas fini, s'en va boire à la buvette. Et personne ne se plaint, — sauf les Européens grincheux comme moi, qui ne sont pas encore dressés aux moeurs de la liberté.

Mais, encore une fois, comment fait-on pour se griser, dans ce pays d'intolérance?

Il es* défendu de fumer sur tous les tramways de l'Est, même sur les plates-formes; défendu de fumer dans les salles des gares et sur les quais.

Dans l'Ouest seulement on peut fumer dans les tramways découverts, si l'on est assis sur les quatre dernières rangées de bancs à l'arrière.

Un gentleman anglais, l'excellent écrivain John H. Bridge, qui fut secrétaire de Spencer et de Carnegie, et que j'avais rencontré à Pittsburg et à New-York, me raconta ceci, devant un Américain qui ne put le contredire :

En Amérique, on peut être arrêté comme victime

el comme témoin. Par exemple, on me volema montre, je fais arrêter le voleur. Il verse une « caution » et on le relâche. Mais moi, si, moins riche que lui, je ne puis fournir caution et si l'on a le moindre soupçon que je vais quitter la ville (que ce soit pour affaires provisoires ou pour toujours), on me met sous les verroux I Combien de temps? Tout le temps qui plaira au voleur, si son avocat sait obtenir des remises successives du procès. On a vu des témoins, des victimes, retenus des mois en prison pendant que les coupables se promenaient en liberté sous caution ! Croyez cela si vous pouvez. Mais c'est un fait.

Les Américains ne savent pas mangera

Voici ce qu'on peut voir tous les jours, dans les restaurants des hôtels :

Un domestique apporte sur un immense plat de métal une douzaine de petites assiettes où sont servis, par exemple (je l'ai noté) : des anchois, une omelette, du poisson, du veau à l'oseille, des haricots verts, de la salade, de la compote. Et il s'en va. Le client saupoudre abondamment le tout de sel et de poivre, prend sa fourchette, la pique successivement dans tous les plats dont il mange à la ronde.

Les Américains mangent exactement ce qu'on leur sert, ei jamais, durant huit mois de vie d'hôtel, je n'ai

1. II va de soi, je ne saurais trop le répéter, qu'il ne s'agit pas des Américains européanisés par les voyages et le séjour à l'étranger.

«ntendu un client se plaindre qu'un plat fût mauvais, ni môme faire une réflexion à propos de ce qu'on lui servait. Et Dieu sait si quelquefois, souvent...

Le confort.

Dans les hôtels, les chaises sont des rocking-cliairs. On ne peut rien mettre dessus, tout glisse à terre.

Vous êtes descendu dans un hôtel de plan américain, c'est-à-dire à prix fixe. Vous arrivez à 8 h. 5 pour dîner, on vous dit qu'il est trop lard, et l'on ne vous servira pas un morceau de pain.

A Paris un coiffeur se croirait déshonoré s'il portait des lunettes ou même un binocle; et, d'ailleurs, les patrons refusent de conserver les ouvriers dont la vue baisse. Partout, ici, vous êtes rasé par des hommes à lunettes, qui vous savonnent la figure avec leurs doigts, et qui essuient leurs rasoirs sur des bouts de journaux. On se met coiffeur comme on se met cireur de bottes, sans apprentissage. A Brooklyn, pourtant, il y a un magasin de coiffure populaire où sont reçus les débutants. On ne les paie pas, ce qui les autorise à balafrer les joues des ouvriers pendant une quinzaine. Après quoi, s'intitulant coiffeurs, ils vont gagner deux et trois dollars dans les « salons k de la grande ville. Vous imaginez les coupes de cheveux qui peuvent sortir de leurs ciseaux! Aussi la mode est-elle des cheveux coupés courts, au ras de la nuque, comme les moujicks et les frères ignorantins.

Les coiffeurs font d'ailleurs, ce qu'ils veulent de leurs clients. Un jour, je me suis laissé faire exprès,

pour voir... Et voici ce que j'ai supporté, et le prix de chaque manipulation :

Coupe de cheveux Fr. 125

Rasé 1 25

Serviette imbibée d'eau brûlante enveloppant toute

la face. Suffocation gratis

Shampooing : 2 jaunes d'œuf et alcool 2 50

Friction au Bay-rum 1 25

Massage de la face à l'électricité i 2 rn

Enduit gras sur la face et serviettes chaudes )

Brûlage de la pointe des cheveux au fer rouge 1 75

Séchage des cheveux par la ventilation à l'électricité, gratis

Coup de peigne gratis

Poudre, brillantine, etc gratis

Total Fr. 10 50

Pendant ce temps, un nègre me cirait les bottines et une manucure faisait la toilette de mes ongles. Avec îe pourboire, j'avais déboursé 15 francs, et perdu six quarts d'heure. El on dit que les Américains sont des gens pressés.

Les Peaux- Rouges sont réfractaires à la civilisation. — On les repousse vers l'Ouest. — Les « réserves >. — Peuple chasseur.

— Œil-de-Faucon se plaint. — Mélancolie des autochtones. — L'école de Grand Junclioa. — Le programme. — Les classes.

— Parenté des Indiens et des Mongols. — L'auteur a du mal à distinguer les garçons des filles. — L'épine dorsale des Apaches. — Un ràble de 20 kilos. — Apaches disciplinés. — Nègres et Peaux-Rouges. — De la peinture mal employée. — On parle de Paris aux Papagoës. — Leur ignorance. — Qu'est-ce que la France? — Un directeur gêné. — Don d'imitation. — L'amour des jeux physiques. — La peur du ridicule.

— Pédagogie pour Peaux-Rouges. — La bonne sauvagerie.

Une nuit de chemin de fer, et nous sortions de rUtahpour entrer dans le Colorado. Nous avons quitté les hauts plateaux et nous sommes à présent à 1,200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Il ne fait pas chaud pourtant, quoique nous soyons déjà à la fin d'avril, quand à 6 heures du matin le train s'arrête à Grand Junction, où je dois descendre pour me rendre aux mines d'or et d'argent d'Ouray.

Que faire à cette heure-là, dans ce pays perdu, en attendant le train qui ne pari qu'à 10 heures? Je déjeune de grape-fruit, de lard frit, d'œufs sur le plat, et de succulents beignets de sarrasin au sirop d'érable. C'est la formule de déjeuner que je vous conseille si vous allez un jour en Amérique.

Je m'informe de ce que je pourrais bien voir autour de cette station déserte, et j'apprends qu'il se trouve à 3 kilomètres de là une école pour jeunes Indiens, sous la surveillance de l'Etat. Me voilà donc servi à souhait! Je vais pouvoir me rendre compte de la façon dont les Américains traitent leurs vaincus.

Je fais atteler une méchante carriole et me voilà parti.

Nous nous demandons en Europe : Que font donc les Américains des Indiens indigènes?

En vérité, ils n'en font pas grand'chose. Est-ce parce qu'il n'y a pas grand'chose à en faire, en effet? Ou bien est-ce parce qu'ils ne sa ventcomment prendre cette race vraiment sauvage, demeurée si fermée après deux siècles d'elforts et d'évangélisation? Le? Américains seraient-ils de mauvais psychologues? Toujours est-il qu'ils n'ont pas su jusqu'à présent tirer parti des Indiens vaincus. Après les avoir combattus, ils les ropoussent chaque année davantage vers les déserts de l'Ouest. Les terrains qu'ils leur donnent sont de plus en plus mauvais. Dès qu'ils prennent une certaine valeur par leur position, on les force h les quitter. Ces terrains sont ce qu'on appelle : réservation, la « réserve » que le gouvernement fédéral a conservée dans pres(|ue tous les Etats, soit pour ses besoinspersonnels, soii pour être distribué? plus lard. Avec toujours plus de mauvaise humeur, hs Indiens

obéissent, mais ils se plaignent amèrement. Ce n'est pas ainsi qu'on arrivera à rendre agriculteur ce peuple essentiellement chasseur. Et il ne faudrait pas s'étonner si des troubles éclataient un jour ou l'autre de ce côté. Il y a encore 200,000 Indiens en Amérique qu'on dissémine assez habilement d'ailleurs. Mais (Eil-de-Faucon n'a pas de rival pour suivre la piste de guerre...

En attendant qu'ils se fâchent, ils ne sont pas gais! Je ne connais pas de plus saisissante mélancolie que celle d'une tribu d'Apaches ou d'Iroquois rencontrée en Amérique ou au Canada. Leurs yeux sont secs, mais ils ont l'air de gémir intérieurement sur des malheurs profonds et irrémédiables.

Ces hommes et ces femmes, qui sont, en effet, bien chez eux — Christophe Colomb lui-même ne me démentirait pas, — ont le même air dépaysé et étranger qu'ils avaient à Paris quand le cow-boy Cody les y amena. Excepté quand ils galopent ardemment leurs petits chevaux à travers la plaine, leur air d'abandon et d'étrangeté, la façon dont ils vous regardent, de leur regard noir si sévère et si dur, et l'expression de mélancolie écrite sur leur face orangée sont un reproche vivant et inquiétant qui me frappe beaucoup. Ils paraissent penser : « Ce continent est le nôtredepuis des milliers de siècles, depuis toujours; vous êtes là depuis dix ans, depuis cent ans, et c'est vous qui nous regardez comme des intrus I... »

Ce sont ces réflexions assez mélancoliques que je faisais pour eux, sur le chemin de leur école. Peutêtre n'en font-ils pas du tout de semblables et ne pensent-ils à rien, comme il est d'usage dans les bois. AMais je devais ce tribut au sachem Chactas, qui parlait

UNE ECOLE DE l'EAUX-ROUGES 181

comme Socrale, dans un si bon français. Maintenant, allons les voir tels qu'ils sont.

L'école des Indiens est bâtie au milieu d'une plaine dénudée, morne, entourée au loin par les ondulations des montagnes Rocheuses, On ne voit rien de vivant que l'école et ses dépendances. Oh! rien de bien extraordinaire. Une dizaine de constructions légères, bon marché, en bois et briques. Pas d'arbres, pas de rivières. Des champs d'alfa jusqu'à l'horizon. C'est triste comme tout.

Pourtant, le directeur qui gère la chose est un homme bien jovial : il rit volontiers, ce qui est rare en Amérique. Celui-ci, le captain Théodore G. Leraraon, se vante d'être le directeur qui soit resté le plus longtemps dans un même poste.

— Treize ans, monsieur! me dit-il avec l'accent d'orgueil d*un croisé.

Je lui dis que je connais des instituteurs en France qui sont restés plus de cinquante ans dan^ îa même école. Il croit que je plaisante, et en riant il dit :

— Alors, ils étaient en ruines, tous les deux, le maître et le bâtiment, n'étaient-ils pas?

Quand une chose a duré cinquante ans ici, elle est historique, et on la met sous verre. Un instituteur qui pourrait se vanter d'un tel passé mourrait dans une vitrine.

Le captain est un homme de haute taille, à la longue barbe blonde grisonnante.

II m'explique d'abord qu'il y a cent soixante élèves

en loul à l'école : cent vingt garçons et quarante ûlles.

— Et qu'est-ce que vous leur apprenez?

— Tout. Ou du moins nous essayons... L'anglais, l'abord, la lecture, l'écriture, tous les cours jusqu'au jeptième degré, puis l'agriculture, l'irrigation, la charpeuterie, la cordonnerie, la plomberie, la boulangerie, l'habillement, la sellerie, la peinture en bâtiments. Aux filles nous enseignons les sciences domestiques, la cuisine, la couture, les ouvrages de perles, le raccommodage, le blanchissage, la vannerie, les travaux de la laiterie et la tenue générale de la maison.

Il me fit visiter les classes. C'étaient des classes primaires, enfantines même : on le voyait par les caractères tracés sur les tableaux noirs et par la nature des choses enseignées, premiers éléments de langue anglaise, d'arithmétique ou de géographie. Les garçons avaient une physionomie extrêmement sérieuse et même sauvage. Leurs regards fixes et droits, tous leurs mouvements de tête, du buste, si rapides, si imprévus, si souples, étaient ceux de jeunes bêtes mal apprivoisées. Leurs cheveux, d'un noir d'encre, séparés par une raie centrale, étaient collés sur le crâne et luisaient sous la graisse ou l'huile; leurs figures osseuses, aux pommettes débordantes, leurs yeux bridés, leur teint d'ambre en font, à coup sûr, des descendants ou des frères des Mongols. J'ai vu dans la ville chinoise de San Francisco des parents de ces enfants-là. Il n'y a pas de doute possible. Ceux-ci sont restés certainement plus sauvages, et d'ailleurs, à défaut du type, leur histoire en témoigne. Je ne sais ce qu'en pense la science ethnographique, mais si

elle ne rapproche pas les Peaux-Rouges des Mexicains et tous deux des Chinois, elle a tort. Car, à les voir, il n'y a rien de plus sûr que cette parenté.

Les filles ont des airs moins féroces. Elles rient plus volontiers. Mais ici encore comme en Chine, il est quelquefois difficile à un œil non exercé de différencier les sexes sur la simple physionomie. Quelque chose de viril et de fort les rapproche. Heureusement qu'ici le costume diffère.

— Voyez aussi, me fait remarquer le directeur, quelle différence dans l'ossature !

Les garçons, en effet, qui ont de douze à dix- sept ans environ, ont des épaules et des torses de jeunes hommes de vingt ans.

— Un jeune Apache qui pèse 50 kilos a une épine dorsale qui en pèse 20. Toute leur force est là.

Et il me passait la main le long de la colonne vertébrale.

— Alors, c'est une bande de vrais Apaches que j'ai devant les yeux? lui demandai-je.

— Mais oui, me répondit-il, surpris de ma question, certainement! Vous croyez qu'ils sont faux? Mais nous avons aussi des Moki, des Papagoes, des Navajo et des Utes.

— Quelle différence y a-t-il entre enx?

— Pas très grande. Les Apaches sont les plus disciplinables et les plus intelligents; du moins, ce sont ceux qui comprennent le plus vite. Après vient le Moki. Les autres montrent plus de dispositions pour les arts mécaniques.

Mais tout cela est très relatif. Car, au fond, dans les ateliers comme dans les classes que nous visitons,

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