‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 17 sur 59 · DE SAN FBANCISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

DE SAN FBANCISCO AU CANADA

les jeunes îndisïis ont un tel air d'ennui, si morne, si lointain et si résigné, qu'on les prendrait plutô* pour des prisonniers que pour des élèves libres. Quelle différence avec les nègres de Tuskegee! .Je me souvins du zèle, de l'appbôttîion, du plaisir, de l'intelligence aussi qu' se lisaient sur toutes ces faces noires devant les établis manuels ou les tables de dessin de Vinslitut de Booker T. "Washington.

Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer au captain Lemmon.

• — Je crois qu'ils aimeraient tout de même mieux, lui dis-je, aller chasser l'ours, ou le caribou dans les forêts du Nord ?

— So would II (Et moi aussi !) s'écria-t-il en riant à gorge déployée...

Dehors, des élèves, grimpés sur des échelles, badigeonnaient les boiseries de la façade de couleurs éclatantes.

En pensant au peinturlurage dont les Peaux- Rouges ornent leurs têtes aux jours de cérémonie, je fis tout haut cette remarque :

— Ils doivent se dire que cette peinture serait bien mieux employée sur leurs figures que sur ces planches !

Le captain Lemmon voulut bien rire de nouveau avec bonhomie, de ce rire flamand qui le rend si sympathique.

Nous rentrâmes dans une classe, car le directeur tenait à me donner un échantillon de son enseignem.ent.

— ils apprennent la géographie, me dit-il. Vous allez voir.

UiNE ÉCOLE DE PEAUX-ROUGES 185

Et s'adressant à toute la classe, il dit, en me désignant, d'un air entendu et confiant :

— Monsieur vient de Paris. Où est-ce?

Personne ne répondit.

Il répéta sa question, la retourna :

— Paris, où est-ce, Paris?

En vain.

Alors, s'y prenant autrement, il interrogea :

— Quelle est la capitale de la France?

Pas de réponse. Il insista plus violemment :

— La France, savez-vous ce que c'est que laFrance ? Le silence de la classe devenait gênant pour le

directeur, et moi-même j'en étais gêné pour lui. Mais, très simplement, haussant un peu les épaules, il me dit en m'enlraînant :

— Ils n'ont aucune mémoire...

Et cela paraissait évident.

Il me conduisit à travers les cuisines, les dortoirs, les autres dépendances. Tout était fort bien tenu, les lits éclataient de blancheur, et l'ordre était partout irréprochable.

— Comment recrutez-vous vos élèves?

— Ah I ça n'est pas facile, dit-il du ton d'un homme à qui on rappelle qu'il a eu du fil à retordre.

Il m'expliqua qu'il était forcé d'aller les chercher lui-même, très loin, dans la réservation, partout où il pouvait. On leur paye tout : le voyage, les habillements, la nourriture, et le séjour, et l'enseignement, et le retour. Tout enfin.

— Et encore, ajouta-t-il, on a bien du mal à en trouver.

— Comment cela ?

— Mais... parce qu'ils ne veulent pas quitter leurs

Page 1