DE SAN FUANGISGO AU CANADA
forêfs, qu'ils préfèrent continuer la vie abrutie qu'ils mènent...
11 se mettait un peu en colère. Mais le fond de sa nature prit le dessus, et il rit :
— Ils veulent rester au-dessous du nègre; tant pis pour eux !
— Vous ne croyez donc pas les Peaux-Rouges supérieurs aux nègres ?
Alors, du ton de celui qui sait ce qu'il dit :
— Ah non I ah non I Le nègre est bien plus avancé et bien plus susceptible de développement.
— Quelles sont donc les qualités de ceux-ci?
— Une force d'application énorme pour l'imitation des choses matérielles, une patience que rien sur terre ne peut dépasser. Oui, une espèce d'idée fixe remplace chez eux la volonté, ou plutôt ne fait plus qu'un avec elle sitôt qu'on a réussi à faire entrer quelque chose dans leur cervelle. Mais c'est cela qui est dur...
— N'est-ce pas la preuve d'une forte personnalité? fis-je, pour voir.
— Si vous voulez, dit le captain, mais une personnalité lente à s'ouvrir, pauvre de cervelle tout de même. Oh! le jeu, ça, ils s'y mettent vite : le ba«ketball, le base-bail, voilà leur affaire. Ils sont quelquefois fatigués pour labourer, mais jamais pour jouer à la balle.
- — Et puis, un carquois, des flèches?
— Non, non, ils préfèrent le fusil dès qu'ils le connaissent et l'ont expérimenté. Mais il ne faut pas laisser les Papagoes jouer avec ces choses...
— Pour la discipline, qu'est-ce qui vous gêne le plus dans vos rapports avec eux
Le captain réfléchit un instant :
— C'est leur peur du ridicule, fit-il enfin. Si on ne pense pas à cela toujours, il est impossible de rien faire d'eux. Ils se feraient tuer plutôt que de consentir d'eux-mêmes à rester une minute ridicules
— Et les filles?
— Les filles sont plus souples, beaucoup plus souples. Et, par la coquetterie, on les prend très bien. Voyez celles-ci...
Une demi-douzaine de jeunes Indiennes passaient devant nous, se rendant à la laiterie. Elles nous regardaient de leurs yeux noirs, très durs. Dans leurs cheveux noirs comme du cirage, des rubans roses étaient noués, traversés de grosses épingles de cuivre doré.
— Avec ces épingles-là et ces rubans, on peut leur faire faire tout ce qu'on veut, en classe.
— Et pour les punir?
— C'est assez simple. Quand ils ont fait mal une fois, c'est à vous de leur faire bien comprendre que c'est mal. Et quand vous avez décidé une chose et qu'ils savent que vous ne revenez jamais sur votre parole, ils vous obéissent, ayant trop de bon sens pour se heurter, de leur propre volonté, à l'inévitable.
Et voilà, je crois, de bonne sauvagerie.
Bans le Colorado. — Les prospecteurs. — Comment on devient chercheur d'or. — Ou 'ay. — La brique incrustée d'or. — L'obsession de l'or. — les cailloux et les chimistes. — Le daim. — La veine. — Lelui qui découvre. — Celai qui travaille. — Celui qui s'enrichit. — Une mine d'argent. — Un mineur français. — L'inventaire d'un chercheur d'or.
Je ne pouvais pas décemment traverser le Ooiorado sans visiter quelques mines d'or et d'argent. En Europe, où les monuments historiques et les chefsd'œuvre d'architecture abondent, ces sortes de cryptes sont assez rares, et nous n'avons pas l'occasion de nous blaser sur elles. Leur seul nom conserve un prestige sans égal, et quel est l'anachorète désintéressé qui ne dresserait l'oreille en apprenant qu'un de ses oncles, prospecteur dans v'Ouest américain, vient de lui laisser en mourant un daim de douze cents pieds près de Gripple Creek ou du Camp Bird!
Par ici, dans les villes, dans les hôtels, dans les gares, dans les trains, on ne parle que de cela : pros-
pecler. Tout le monde y pense. C'est «ne hantise. Des garçons d'hôtel français de Los Angeles m'en entretinrent, comme d'un projet qu'ils allaient bientôt réaliser. Ils se mettraient deux. Avec leurs économies, ils achèteraient un cheva., une tente, des conserves, chacun une pioche et un marteau, et prendraient la montagne au printemps prochain. Ils rentreraient à la ville vers la fin de l'été, et, s'ils n'avaient pas réussi, ils recommenceraient dans deux ans.
La petite ville d'Ouray, où je me suis arrêté, est le type des centres miniers américains : une rue principale, en pente, sans pavage, des trottoirs de bois, de petits magasins à un étage, des saloons où l'on danse, où l'on joue à la roulette et où les filles viennent manger l'argent des mineurs. De la neige partout, car nous sommes à 2,500 mètres d'altitude. Le reste de la ville est bâti dans une étroite cuvette resserrée entre deux monts couverts de neige. Gela ressemble à un petit village suisse. Aux vitrines, on voitdes échantillons de tous les minerais du Colorado, avec des morceaux d'or, d'argent et de cuivre natifs, c'està-dire trouvés dans la mine sans mélange. Un particulier s'est même amusé à amalgamer des minerais de différentes sortes et à en faire des briques qu'on voit, encastrées dans un mur de pignon. L'une de ces briques renferme d'assez gros morceaux d'or vierge.
J'ai rencontré là le frère de mon ami Ferrari, qui est le curé catholique d'Ouray et dessert en même temps, dans la montagne, plusieurs paroisses situées à deux heures de chemin de fer de la cure. C'est un excellent homme, ancien Père jésuite, évangélisant à sa façon, se contentant d'une toute petite église de bois qu'il partage avec un prêtre irlandais, le P. Bea-
i90 DE SAN FRANCISCO AU CANADA
ton, auquel il me présenta et qui voulut bien, très gentiment, m'accompagner dans mes excursions aux mines des environs.
Le P. Beaton est très intelligent; comme tous les prêtres de ce pays, il aime et sait discuter. Et tout en nous faisant conduire dans la montagne, vers une Diine d'argent, Bachelor MuieyXïous essayâmes, réciproquement, de nous convertir à nos idées, en vain, comme toujours. Mais, en revanche, le P. Beaton, qui est un observateur intelligent, me fournit abondamment de renseignements sur les mœurs des chercheurs d'or. Il les connaît bien, puisqu'il vit au milieu d'eux, et qu'il entend chaque jour raconter de nouvelles histoires, les mécomptes cruels et les hasards fortunés de la vie du prospecteur!
Il n'y a pas un ouvrier mineur, venu du fond de la Croatie ou de la Calabre pour travailler dans les mines, qui n'ait dans la tête l'obsession maladive de découvrir le filon précieux sur un coin de roc resté libre. Il travaille pendant des mois, des années même, dans les mines en exploitation, se prive de tout, et quand il a mis de côté quelques centaines de dollars, le voilà parti la pioche sur l'épaule, avec un camarade, ou, souvent, solitaire, explorer les monts les plus élevés, frapper de son pic la pierre nue, en détacher un morceau, regarder attentivement le grain, et ainsi durant des semaines, jusqu'à ce que, fatigué, découragé, il se décide à revenir à la ville prochaine. A moins qu'au contraire il ne rapporte dans sa besace quelques échantillons du caillou convoité ! Il n'est pas très sûr de la valeur de ses cailloux; aussi les a-t-il soigneusement numérotés et repérés. En revenant de la montagne, il les porte chez Vessayeur, un chimiste comme
on en trouve dans tous les centres miniers, qui, moyennant un ou deux dollars, lui indique la composition de ses minéraux : si c'est du plomb, du cuivre, de l'argent ou de l'or.
Si c'est de l'argent ou de l'or, — ô veine! — le premier moment de joie passé, les difficultés commencent. II va au chef-lieu du district et demande un daim, c'est-à-dire l'attribution oflicielle à son nom de l'emplacement où il a découvert l'or. Le claim est, en général, de 300 pieds (90 mètres) sur 1,500 pieds (450 mètres).
A partir de ce moment, il en est propriétaire. Sa seule obligation vis-à-vis de l'État — comme chez nous les concessionnaires de mines quelconques — c'est de justifier pendant cinq ans, sur son terrain, d'un travail annuel de la valeur de 100 dollars.
Que va-t-il faire alors?
Va-t-il exploiter lui-même? C'est le rêve... Avoir découvert seul le minerai, la direction du filon, et extraire, pour soi tout seul, l'infinie richesse du sol!
Mais il faut pour cela un travail colossal. Par conséquent, des capitaux. Chaque pied de tunnel coûte à creuser de 30 à 40 dollars. Gomment faire? L'heureux propriétaire a bien quelques centaines de dollars. Mais qu'est-ce que cela? Va-t-il chercher un acquéreur à qui il vendra en totalité ou en partie son droit d'exploitation? C'est à quoi il se résout la plupart du temps. Et c'est ce qui explique que les mines d'or n'enrichissent presque jamais ceux qui les découvrent, mais le capitaliste et l'intermédiaire qui ont su traiter « intelligemm.ent » l'affaire avec le prospecteur naïf.
C'est que, d'ailleurs, il y a des mines d'or qui, au lieu d'enrichir ceux qui les exploitent, les ruinent.
Voici comment.
L'or affleure sur le roc. Mais, pour l'extraire économiquement, il fa\^^. non pas creuser un puits de haut en bas, ce qui paraîtrait le plus simple, mais de bas en haut, ce qui permet de se servir beaucoup plus utilement de la dynamite et d'installer le service du charroi du minerai avec plus de commodité et d rapidité.
Car il arrive souvent que la veine — qui se comporte sous la terre comme par-dessus, — est capricieuse. Elle déroute les calculs les plus ingénieux e les plus sagaces. Au lieu de suivre sa courbe habituelle, elle s'égare, ou bien ehe s'interrompt. Ces l'intermittence!
Et alors, une fois sur une fausse direction, on peut, à creuser des galeries souterraines à la recherche du filon, dépenser, pour rien, une fortune. C'est ce que font valoir les brasseurs d'aflaires de mines au pauvre prospecteur qui vient à eux, rempli d'enthousiasme et de foi. Pour lui, le filon est là, visible, à quelque^ pieds sous terre. Il n'y a qu'à creuser à 40 mètre» plus bas, dans telle direction, et on retrouvera la veine. Ahl s'il avait de l'argent! Mais il n'en a pas. Il est riche, pourtant! Mais sa fortune est enfouie sous des centaines, des milliers, peut-être, de mètres cubes de pierre.
C'est alors que le capitaliste lui dit :
— Découvrir de l'or, ce n'est rien, ou presque rien. Il faut savoir d'abord quelle quantité de métal renferme le minerai, si le filon est profond et étendu, si nous le trouverons! Pour cela, il faut faire des son-
dages, creuser des galeries, dépenser des sommes importantes. Les avez-vous?
— Non.
— Les aurez-vous d'ici cinq ans?
— Non.
— Alors, entendons-nous. Je vous offre tant de votre daim. (Le plus souvent quelques milliers de dollars.)
— Aurai-je un intérêt sur le rendement de la mine? demande anxieusement le mineur.
— Non, mon bonhomme. Ou alors vous trouverez le filon vous-même, et nous discuterons ensuite sur les conditions de l'exploitation.
Le prospecteur n'a pas les moyens de creuser le tunnel et de retrouver ainsi sa veine à 50 ou 100 mètres au-dessous de l'affleurement de l'or, ce qui faciliterait immédiatement l'évaluation de la valeur de la mine. Il cède donc toujours, comme un joueur heureux qui a foi dans sa chance et qui spécule déjà sur les autres découvertes que son gain va lui permettre de faire.
Et, en effet, il touche le prix de la vente. Il s'arrête quelquefois dans un de ces saloons qu'on voit à proximité des mines, baraques en planches, où l'on vend à boire et à manger, où l'on trouve tous les jeux de hasard, et quelques femmes venues de la ville. Il arrive que le malheureux mineur sort de ces saloons complètement ruiné par le jeu et par les femmes. Mais s'il est de bonne race volontaire, il ne s'attarde pas. Il reprend bientôt la montagne, plante sa tente sur un haut plateau, se fixe un rayonnement d'un kilomètre ou deux, et pendant tout le printemps, son marteau ne cesse de frapper le roc.
Le P. Beaton me donnait tous ces détails avec
abonaance. Nous approchions de la Bachelor Min«. Nous croisions, le long du sentier escarpé et à peine tracé que nous suivions, des gens à cheval.
— Ce sont des mineurs, remarque le P. Beaton. Ici, beaucoup d'ouvriers ont leur cheval. C'est nécessaire, quand on demeure en ville.
Nous arrivâmes à une espèce de cirque étroit, où s'élevaient quelques baraques de sapin.
— Nous y sommes, me dit mon compagnon en sautant de voiture.
La neige couvrait les pentes. Un toiTent coulait au bas. Le long du dévalement qui descendait au torrent, je vis un amas énorme de boîtes de conserves multicolores, mélangées à des os, à des détritus de rnangeailles. On eût dit qu'une armée avait campé là.
L'une des baraques abritait un restaurant avec des tables et des bancs de bois brut; une autre, le bureau du contremaître, garni d'un téléphone et de nombreux échantillons déminerai d'argent. Quelques autres masures appartenaient à des mineurs mariés et qui avaient des enfants.
Mais nous ne vîmes personne dans le bureau, ni aux alentours. Un silence inquiétant planait sur nous, car le bruit du torrent s'entendait à peine comme un bruit de feuilles remuées.
Un ouvrier traînant une brouette chargée de minerai passe devant nous, s'arrête et nous salue :
— Tiens! c'est un Français, me dit le P. Beaton, et un catholique. Je le connais. Nous allons être renseignés.
Nous allâmes vers lui, et à l'entendre s'exprimer en français, j'eus un moment de plaisir. Mais sa conversation était courte, et ses idées bien vagues. J'appris
tout de même qu'il gagnait trois dollars par jour à porter ainsi du minerai de la mine au moulin.
Il nous indiqua où nous trouverions le contremaître, et nous nous engageâmes sous les voûtes d'une galerie dont les parois et le plafond sécrétaient une eau abondante.
A un carrefour, je vis une affiche manuscrite collée au mur. C'était un ouvrier qui s'adressait à ses camarades en ces termes :
« /::• n'ai plus de travail.
« Je dois m'en aller.
« Je veux vendre :
« 1 lit de fer à rnssorts,
« 1 bureau à secret faisant un bon coflVe-fort,
« 1 jaquette de laine tricotée,
« 2 chandeliers,
<!. 1 enclume,
« I étau,
« I seau,
« 1 marteau pour casser le roc,
« 3 pics de prospecteur,
« 1 tondeuse pour les cheveux. »
— Vous avez là Tinventaire complet d'un chercheur d'or, me dit le P. Beaton.
Nous visitâmes ensuite la mine en détail. Mais, comme demain je vais voir une mine d'or, la plus importante du Colorado, et que l'installation minière pour l'or et pour l'argent est pareille, je ne vous parlerai que de la mine d'or, ce qui est bien plus coloré.
En route pour la mine. — A 4,000 meires d'altitude. — Ls Camp Bird. — Le moulin. — Les concasseurs. — La purée d'or. — Le voyageur dans une benne suspendue à 100 mètres en l'air. — Vers les cimes. — La neige. — L'ingénieur et ie Moulin-Rouge. — Courte histoire d'une grande fortune. — Les mineurs cardiaques. — L'or en wagons. — Le rainerai plus riche qu'au Transvaal. — Imagination déçue. — Le pudding d'or. — 25,000 francs par jour. — L'escorte armée.
C'est toujours au sommet des monts que l'or se trouve. De sorte que l'accès en est très difficile, dans ce pays surtout où il n'y a pas de chemins. Nous avons mis trois heures en voiture pour arriver d'Ouray au Camp Bird. Quel froid 1 Pas autre chose que de la neige autour de nous, à part les tristes sapins qui dressent leurs branches symétriques alourdies du poids de la neige accumulée. Nous côtoyons depuis longtemps un précipice d'une grande profondeur; le chemin, qui tourne sans cesse, borde une pente dangereuse qui dévale à des centaines de mètres au-
UNE MliNE D'OR DANS LE COLORADO 197
dessous de nous, vers un torrent bruissant. Pendant trois heures, nous montons ainsi, sans rencontrer ni une maison ni un être humain. Vers l'orl c'est vers l'or que nous allons! C'est à travers cette désolation solitaire, l'horreur attristante de cette nature, sur le bord d'un gouffre, qu'il faut chercher le métal précieux par qui doit nous venir le bonheur... ô facile symbole !
Le froid augmente sans cesse. A Ouray, nous étions à 2,250 mètres, nous voici à 3,200. 1,000 mètres de plus, et nous arriverons au Camp Bird. L'air devient plus vif encore... Comment font les ouvriers mineurs pour habiter toute l'année ces montagnes de neige?
A peine arrivés, nous visitons ce qu'on appelle le moulin. La mine proprement dite se trouve plus haut et bien plus loin, à 1,000 mètres au-dessus I Le minerai est extrait là-bas, mis dans des bennes et apporté ici sur des fils de fer aériens, au-dessus des monts et des vallées couverts de neige. On en voit qui arrivent là-bas de très haut, sur les fils imperceptibles; les bennes ont l'air de m.inuscules boîtes de poupées suspendues sur l'abîme. Elles grossissent peu à peu, et les voici bientôt qui viennent se renverser devant nous dans les bocards. Les bocards sont des concasseurs. Le minerai y est jeté et aussitôt écrasé, broyé en poussière par un système mécanique de gros pilons groupés qui frappent avec force, sans cesse, d'un mouvement rapide, les cailloux qu'on leur livre. De l'eau se mélange à cette poussière, et une sorte du boue grise sort du concasseur et s'épand sur toute la largeur d'une plaque métallique en pente. Une fine poussière d'or étoile cette boue liquide : c'est l'or
dont il s'agit ! Voici la richesse cotée dans les Bourses des deux mondes.
On m'explique que, sur ces larges plaques métalliques, on applique chaque jour une couche de mercure qui a la propriété d'attirer l'or à lui. L'affreuse sauce qui sort des concasseurs et coule lentement sur ces plaques se trouve allégée, au passage, des particules d'or qu'elle renferme. Le reste de la bouillie s'en va dans une rigole où on la recueille soigneusement dans des seaux, car le mercure laisse passer, malgré tout, des parcelles de métal, et naturellement on ne les laisse pas perdre !
A la fin de la journée, un ouvrier passe devant chaque concasseur — il y en a une douzaine environ, sur une même ligne, — gratte religieusement le magma de mercure d'or, et l'emporte au fourneau.
Ce sirop d'or est déposé dans des alambics ou des cornues spéciaux, soumis à une forte température qui fait s'évaporer le mercure — que l'on recueille, — et l'or demeure seul au fond de l'alambic.
Voilà toute l'opération.
Cela vu, il restait toute ma curiosité à satisfaire : je voulais contempler la mine d'or elle-même I
On me dit qu'il n'y avait rien à voir, et ron s'étonna de ma curiosité. Ces gens pratiques ne comprennent pas qu'on puisse prendre du plaisir à se rendre compte c qu'il n'y arien à voir ». Très gentiment on se prêta pourtant à ma fantaisie, et l'ordre fut donné d'arrêter au passage une benne à minerai qui nous servira de voiture.
Par-dessus mes habits je passe un accoutrement de mineur, car ces boîtes sont sales.
J'irai avec le directeur du moulin, jeune homme
d'une trentaine d'années, à la fine moustaclie blonde, aux yeux bleus, carré d'épaules, actif et remuant.
Je lui demande si ce système de transport est bien solide?
— Oh oui ! me répond-il. Je m'en sers souvent moi-même. Il n'y a pas de danger.
Nous nous accroupissons l'un en face de l'autre, comme nous pouvons, dans la lasse de fer; on touche un bouton et nous voilà partis. Mon compagnon de roule, le charmant P. Beaton, me dit bon voyage, agile son mouchoir longtemps sur le seuil du moulin.
Nous montons d'abord très à pic, et la sensation est bizarrement désagréable. Ainsi suspendu à une très grande hauteur sur un fil mince, par un crochet de fer, on se sent complètement livré au hasard d'une force inconnue.
Un instant, je regarde en bas : la tête me tourne, j'ai le vertige. Je vois sous moi des arbres couverts de neige, grands comme des plantes d'appartement; les poteaux télégraphiques ressemblent à des allumettes plantées en terre. Devant nous, les hauteurs qu'ils'agitdefranchir,et,dechaquecôté, les montagnes qui encadrent la vallée. 11 n'y a que du blanc autour de nous, le soleil frappe sur la neige, et mes yeux se ferment en pleurant, tant la lumière est vive.
— Yous n'avez pas peur? me demande en riant le jeune Yankee.
— Non, lui dis-je. Et si j'avais peur, vous ne le verriez pas.
— D'ailleurs, ajoute-t-il, il n'y a jamais eu d'accidents ici; tandis qu'à la mine voisine, au contraire, les accidents ne sont pas rares. Le mois dernier, le fil
a cassé et deux hommes ont été tués raide en tombant.
— Commeje les comprends! fis-jepourplaisanter. Il me semble que, si nous tombions, nous ferions comme eux !
— Sûr, fit-il.
Je demande à ce jeune directeur de trente ans :
— Connaissez-vous Paris?
Il me répondit :
— Non. Mais je voudrais bien le connaître.
Puis il ajouta ce simple mot, avec un sourire et cet accent que je voudrais vous rendre :
— Moulin-Rouge!
Nous planions.
De temps en temps, sur la voie aérienne de retour, nous croisions des bennes remplies de minerai. Quand nous passions sous les roues des supports, à chaque poteau, il fallait baisser la tête pour ne pas nous la faire écraser, une secousse agitait notre benne, puis, de nouveau, la sensation du plongeon dans le vide.
Après l'avoir admirée, la blancheur de la neige m'opprimait de sa monotonie. Pour reposer mes yeux, je cherchais au loin la tache noire de sapins que la neige ne couvrait pas entièrement. Ainsi les âmes trop parfaites doivent-elles à la longue fatiguer l'admiration des pécheurs. On demande une tare I Physiquement, j'éprouvais ce besoin devant la pureté rigide des monts, l'herminisme inviolé de la vallée. Un air pur et sec entrait dans mes poumons; le sang me montait à la tête. Et nous nous élevions toujours. Devant nous une haute montagne se dressait.
— Est-ce là? demandai-je.
— Oh 1 non, il faut passer par-dessus, franchir une
UiN'E MINE D'OR DANS LE COLORADO 201
autre vallée, et encore un autre pic et une autre vallée.
Nous traversâmes un poste intermédiaire situé sur le flanc de la montagne prochaine. C'était un vaste hangar de planches où travaillaient quelques ouvriers. A notre passage, au ras de terre, le chef du poste, chargé de donner la direction à notre benne, nous demanda :
— Hoiv do yoii feel, gentlemen ? (Gomment vous sentez-vous, messieurs ?).
Et, en nous relançant dans le vide, il nous dit :
— Bon voyage !
Une autre montagne se dressait devant nous, énorme. Etait-il possible que nous escaladassions ce géant ?
— De l'autre côté se trouve !a mine, me dit mon compagnon. Dans un quart d'heure nous y serons.
Bientôt, en effet, les constructions rouges du Camp Bird apparurent. Et notre descente vers l'usine fut vertigineuse.
On nous retira de la soupière à grand'peine et nous secouâmes notre ankylose.
Où étions-nous donc, mon Dieu ? Un paysage de fin du monde et de misère affreuse. Dans une cuvette resserrée encadrée de mamelons déserts, la neige s'étendait uniforme. Au creux de l'étroite vallée quelques hangars peints en rouge s'élevaient. C'était la machinerie, les bureaux, les dortoirs et les cuisines des mineurs. Dehors, étendus sur les névés candides, des chaussettes, des blouses, des linges de couleur gelaient. Et rien d'autre. Aucune animation. Le silence, pas d'horizon, le froid. Qui avait bien pu venir jusqu'âce cirque désolé, si loin de tout, chercher
de l'or? Le pauvre homme! Je me fais raconter son histoire. Ce ne fut pas lui qui en profita. Il n'avait pu atteindre la veine et, après de vains efforts ruineux, l'avait abandonnée. Une société s'était ensuite formée pour reprendre les recherches; elle y renonça aussi. C'est alors qu'un troisième larron, profitant des travaux des autres, avait creusé le tunnel quelques pieds plus loin et découvert le filon convoité. Sa fortune fut prompte et colossale. C'est pour lui qu'aujourd'hui 225 mineurs creusent le roc huit heures par jour et que 75 ouvriers travaillent au moulin.
Je me sentais mal à l'aise. Ma tête bourdonnait, et l'air que je respirais me paraissait rester dans mes poumons aussi froid qu'il y était entré. Je demandai à quelle hauteur nous nous îrouvions?
— 14,000 pieds, me dit le directeur (4,200 mètres). C'est bien haut. Aussi la plupart des mineurs sont malades, presque tous cardiaques. Il faut souvent changer d'ouvriers, car au bout de peu d'années ils ne peuvent plus supporter l'altitude.
En effet, toutes les figures que je regardais étaient creuses et ternes, les yeux brillaient, et quand les gens parlaient les voix étaient voilées.
— Gagnent-ils de l'argent, au moins ?
— Non, peu. Trois dollars ou trois dollars et demi. Mais ce qui les attire, c'est l'idée de découvrir d'autres mines d'or dans le voisinage et de les revendre.
Mes tempes battaient. Je me dis que je ferais un mauvais prospecteur. Je ne suis pas l'homme des cimes, comme disait l'autre imbécile.
Pourtant, je voulais voir la veine en personne. On n'a pas tous les jours une occasion pareille 1 Et j'étais venu pour cela.
Le superintendant vint au-devant de nous et nous guida vers la mine. C'était un petit homme trapu, vulgaire, aux mâchoires solides, au teint terreux, à la voix sombrée, qui crachait tout le temps du jus de tabac. Nous traversâmes les chambres des machines où tournaient des roues colossales, puis les dortoirs des mineurs, la chambre à sécher {dry room) où des vêtements lamentables pendaient, des loques mouillées, terreuses, des feutres défoncés, salis, couverts de larmes de bougie. C'est là qu'en sortant du travail, les mineurs venaient se changer; puis nous vîmes les cuisines, où des porcs catiers se balançaient au bout des crochets; et nous entrâmes sous une galerie humide, sillonnée de rails. L'eau coulait de partout, nous pataugions dans des flaques. Nous tenions à la main chacun une chandelle. Chemin faisant, nous causâmes.
— Voyez-vous, me ditr.it le superintendant en prenant une chique, quand or a « prospecté » une fois, on recommence toujours. ;.Ioi-mcme j'ai trouvé plusieurs mines, mais je les ai touji ars mangées avec d'autres plus coûteuses, comme celi est arrivé ici.
A un tournant de la galerie, nois vîmes arriver à toute vitesse un train de minerai que poussait une mignonne machine électrique. Nous eûmes à peine le temps de nous coller contre le roc pour laisser passer le train et ses vingt wagonnets de minerai d'or.
Nous pataugeâmes un quart d'heuri encore dans l'eau, la boue et l'obscurité. Arrivés à un carrefour, notre guide me dit :
— Voici la veine.
Je regardai, je tâtai, je ne vis rien qu'un roc grisâtre, avec des taches de quartz, et, de-ci de-là, une
petite particule d'or, grosse à peine comme la tête d'une épingle.
— Alors, voici l'or en question ?
— Oui, la veine a 2 m. 10 de large, et nous sommes à 300 pieds de profondeur (90 mètres). Plus loin, nous arrivons à 1,200 pieds de profondeur (360 mètres).
— Et quelle quantité d'or contient le minerai ?
— De 30 à 50 dollars (150 à 250 francs) la tonne. C'est très riche. Au Transvaal, ils ne retirent que de 6 à 10 dollars par tonne (30 à 50 francs).
Je ne pus me défendre d'une désillusion. Mon imaoination d'adolescent, — comme on nous élève mal ! — s'était autrefois figuré des galeries souterraines, profondes, cachées, qui conduisaient à l'endroit mystérieux où l'or gisait... Mais une fois là, ce devait être un éblouissement, une féerie opulente et tentatrice. Les murs étaient sûrement d'or vierge, et leur éclat, aux lueurs de la lampe, souriait aux yeux charmés. Un coup de pic sur les murs détachait un lingot qui tombait en chantant, et ces murs s'enfonçaient à des profondeurs infinies... Il y avait làdes richesses éternelles, et on pouvait y mener des amis pour y puiser à volonté.
Voilà ce que devait être une mine d'or.
Au lieu de cette caverne d'Ali-Baba en or pâle, en or jaune, en or citron, aux reflets brûlants, au lieu de charrois ensoleillés et sonores que des ouvriers, sans cesse tentés de voler, menaient fondre joyeusement pour les amalgames, au lieu d'amas de métaux radieux qui étaient l'image et le moyen de la vie heureuse, voilà des tas de grès sale, comme les cailloux des routes, et il faut une voiture de ce macadam pour
en tirer nn louis. Cela n'en vaut vraiment pas la peine, et — encore un symbole facile — décidément, la richesse ne fait pas le bonheur. En tous cas, elle n'est pas belle à voir de près.
Trois quarts d'heure après, nous étions de retout au moulin.
Il me manquait quelque chose: si j'avais vu le visqueux margouillis des bocards et le banal minerai de la mine, il me restait à voir de l'or, du véritable or solide!
— Justement, me dit le jeune directeur du moulin, je vais vous montrer le produit de la journée d'hier, qu'on va porter à la ville.
En effet, sur une table du laboratoire s'étalait une sorte d'obus aplati et magnifique, une orgueilleuse motte jaune d'un beurre de Flandre rayonnant, un gâteau splendide d'or pur I Je le soupesai. Je l'estimai à 10 kilogrammes.
— Pas autant, me dit le chimiste, il vaut seulement 25,000 francs. Et îO kilogrammes en vaudraient 34,000.
C'était une bonne journée tout de même.
A la porte, deux hommes à cheval, armés de fusils et de revolvers, attendaient. C'étaient eux qui allaient porter à Ouray l'impérial pudding.
Le grand caûon de l'Arkansas. — Ce que sont les canons. — Le Black Canon. — Le Marshall Pass. — Denver. - Le nationalisme européen. — Le Français et l'homme de Manchester fraternisent. — Histoires de fortunes rapides. — Le garçon de café, la blanchisseuse, le garçon de cuisine. — Le Beef Trust et son adversaire. — Une association de deux milliards et demi.
Nous voici dans le grand canon de l'Arkansas.
Imaginez, à travers les montagnes Rocheuses, de colossales fissures qui s'étendent quelquefois sur des kilomètres. Des torrents rapides, souvenl même des rivières assez larges, courent entre ces murs énormes, et un étroit chemin, généralement tracé par les compagnies de chemins de fer américaines. On attribue l'origine de ces canons à l'action des eaux torrentielles.
Nous ne connaissons en France que les merveilleuses gorges du Tarn qui puissent être comparées, comme formation, aux canons des Etats-Unis. Disons-
le sans vanité, les gorges du Tarn, pour être moins colossales, sont plus pittoresques et plus jolies. En Suisse, les canons n'existent pas. De temps en temps vous rencontrez bien dans les Alpes une gorge étroite où de l'eau coule, ou un rocher fendu comme à Ragatz, mais jamais de ces kilomètres de couloirs resserrés entre des parois de granit ou de marbre vert et rouge, de toutes formes.
Nous traversons le Black Canon, le Marshall Pass, noms célèbres dans le pays. Pendant plusieurs heures, se déroule ce singulier paysage composé d'un torrent et de deux hautes murailles de pierres rouges. Mais ces pierres changent si curieusement de formes qu'on ne se lasse pas de les regarder. Les tranchées atteignent des hauteurs considérables. Et sur ses pentes s'étagent des tours si chimériques, des donjons si réguliers, à côté de cascades de pierres, de déchirures sinistres, de dégringolades de blocs lisses où la neige ne saurait tenir, des amas gigantesques de pierres ridées comme des peaux d'éléphants, de découpages, de cassures, de déchiquetages si imprévus, que l'œil ne s'en rassasie pas. Des arbres poussent là-dessus, on ne sait comment, et j'y vois des traces d'incendie, des squelettes d'arbres brûlés.
La neige s'attache aux rocs, remplit les crevasses ; elle habille d'hermine de grands fantômes sérieux qui ont l'air des gardiens de la passe; elle dessine des orfèvreries argentines, des fleurs brillantes sur des flèches gothiques; les colonnes géantes sont ouvrées de filigranes de glace, et ces murailles de douze cents mètres font penser aux avenues gelées où s'érigent les palais fantastiques des mythologies polaires.
A un endroit, je vis une masse de pierre d'un seul
tenant, mais si haute, si droite, si régulière, que je pensai à plusieurs colisées superposés dont les ouvertures auraient été bouchées.
Dans la Gorge Royale (Royal Gorge, naturellement) une tempête de neige nous assaillit. Un vent terrible chassait des tourbillons contre le train ; je mis le nez un instant sur la plate-forme arrière et je fus aussitôt couvert de neige. Je revenais à mes plus mauvais jours de décembre et de janvier dans la Nouvelle-Angleterre; le vent sifflait furieusement et tristement, et comme le soir tombait, je retournai à mon coin et tâchai de penser à des choses moins tristes.
La neige nous accompagna jusqu'à Denver. Tout le long du chemin ce ne sont que monts et plaines arides.
Je ne languis pas à Denver où il n'y a pas grand'chose à voir. La ville, qui ressemble à toutes celles que je vous ai décrites, me parut très propre et très active. Elle se développe avec une rapidité phénoménale. Sa fondation remonte à 1858, et elle renferme aujourd'hui près de 250,000 habitants!
Mais c'est tout de même vrai qu'on est moins poli dans l'Ouest que dans l'Est.
Il n'y a pas à dire : l'Ouest est la province de l'Est (je mets à part les restaurants de San Francisco), et New-York est bien la grande capitale du continent.
A l'hôtel, en me mettant un soir à table, le garçon qui me servait, avant que j'eusse prononcé un mot, me dit dans l'anglais le plus pur :
— Ah I monsieur, je suis content de voir un Européen! Moi, je suis Anglais, de Manchester, et je n'aime pas ce pays du tout, La vie y est trop rude,
trop brutale. Aussi, quand je vois un Européen, mais c'est très rare, je suis content pour plusieurs jours.
Je me solidarisai spontanément avec ce garçon de table anglais. Je le compris comme un frère. Et je me disais qu'à mille lieues de leur patrie un Anglais et un Français qui, en Europe, ne sentiraient que leurs antagonismes, se découvraient des affinités assez fortes pour sympathiser sans se connaître.
C'est là un sentiment réel qu'ont dû éprouver tous ceux qui ont résidé quelque temps dans ce pays. L'Européen à la première génération, et qui n'a pas pris le parti de devenir Américain, y souffre de besoins d'âme qu'il lui est impossible de satisfaire. Un Français en Allemagne ou en Angleterre, ou inversemenV, un Allemand ou un Anglais en France, se sentent relativement dépaysés et sont heureux de rencontrer un compatriote en qui ils peuvent épancher leur nostalgie. Mais faites rencontrer le Français, l'Allemand et l'Anglais de passage à New- York, à Pittsburg ou à Denver, et vous les verrez s'amalgamer comme des gouttes de mercure. Cela prouve que la civilisation européenne n'existe pas seulement à l'encontre de la barbarie asiatique ou africaine, mais aussi au regard de la civilisation américaine. L'Amérique est une vigne nouvelle et abondante dont on ne connaît pas encore le fruit. Il faut en mettre le vin en bouteilles pendant quelques années avant de décider à quelle classe il appartient. Si on le boit maintenant, il est un peu rêche et suret.
Les connaissances des Américains en histoire universelle sont courtes. A l'étalage d'un grand magasin
je vis des armes, des têtes de momies mexicaines, des bijoux, avec cette inscription : « D'après l'avis d'un illustre professeur, ces objets sont vieux de plus de mille ans. Ils rivalisent de vieillesse avec les Pyramides d'Egypte. » L'illustre professeur ignorait que Chéops vivait dans les 4,000 ans avant Jésus-Christ.
Je me suis promené dans Denver avec l'agent consulaire français. A chaque coin de rue, il m'arrêtait pour me raconter une histoire dans ce genre :
— Voyez-vous cette maison de dix étages? Elle appartient à un ancien garçon de café. Et celle-ci, et celle-là aussi. Elles valent aujourd'hui 3 raillions... Ce building appartient à un ancien charpentier dont la femme était blanchisseuse. Les gens quineluipayaient pas leur linge lui donnaient des bouts de terrain qui valaient à ce moment-là — je vous parle de trente ans — 50 ou iOO dollars. Aujourd'hui, ils représentent une grosse fortune.
Et ainsi de suite! Il me nomme les gens les plus riches de Denver. La plupart sont d'anciens ouvriers mineurs ou des gardiens de br-stiaux devenus marchands eux-mêmes, et dont beaucoup ne sauraient même pas signer leur nom. Aujourd'hui, ils ont chevaux et voitures et domestiques, mais ils s'ennuient, car ils ne savent pas comment dépenser leur argent.
Le soir, nous allâmes passer quelques heures chez un vieil Italien de soixante-dix ans, riche de trois ou quatre millions.
— Vous verrez, me dit-il, c'est le type des gens riches de l'Ouest.
Le vieux demeurait à rextréraito de la vHle, dans une rue déserte. Au coup de sonnette, une première porte s'ouvrit et laissa paraître, derrière un grillage, la silhouette d'un vieillard. Quand mon compagnon se fut nommé, la grille s'ouvrit aussi et nous entrâmes, sous l'œil encore méfiant de l'homme et de sa femme qui l'était venue rejoindre.
Lui était un homme resté solide, habillé comme un ouvrier; il parlait encore à peu près français; elle, femme très vulgaire, d'origine alsacienne, ne parlait que l'anglais et quel anglais !
Le salon était l'intérieur banal des petits bourgeois de ce pays. Aucun luxe, à peine du confortable. On y sentait l'avarice héréditaire du montagnard. Il nous raconta sa vie avec de longs détours insignifiants. Né dans un petit village du Piémont où il était domestique, il partit à vingt ans en Amérique, avec quelques sous d'économie, sur un bateau qui lui donna le passage gratuit à condition qu'il y ferait la cuisine. Arrivé à New-York, il y avait fait un peu de tout. Quand il eut mis de côté quelque argent, il fonda un petit hôtel, qui brûla. Il établit alors un bar, regagna quelques milliers de dollars et refonda un hôtel.
Puis il vint à Denver au moment de la création de la ville. Il y avait encore trouvé des Peaux-Rouges, avec qui les colons faisaient bon ménage. Si, au lieu d'être un prudent gagne-petit, il avait eu le moins du monde l'esprit spéculateur et de la hardiesse, il pourrait être aujourd'hui l'homme le plus riche de la ville. Mais il s'est conlenté de quelques millions gagnés sans risque, et, pour ainsi dire, par
la force des choses I II n'en sait que faire, d'ailleurs.
Le mal qu'il s'est donné en émigrant, ses cinquante ans de travail acharné dans un pays rude, n'ont même pas pour excuse un appétit quelconque. Il vit chichement, n'a pas d'enfants, n'a aucun besoin et ne goûte à aucune jouissance. 11 végète. Le soir, quelquefois, il fait une partie do jucker avec mon guide, et une jeune fille, une nièce, je crois, qui vient le voir de temps en temps. C'est lout.
Voilà le genre des gros bourgeois millionnaires. A quelques nuances près — si j'en crois les gens qui les connaissent bien — ils se ressemblent tous. Du moins ont-ils tous, ou à peu près, la même origine, la même culture, la même histoire et la même incapacité de jouir.
On m'avait parlé d'un homme intéressant à voir, l'adversaire du Beef Trust, c'est-à-dire celui qui avait osé se dresser devant le trust de la viande de Chicago! Il s'appelle M. Springer, et il est le président de l'Association nationale des marchands de bestiaux (National Live Stock Association). Je suis allé le voir à son bureau. G'estun homme de quarante-cinq ans, d'un i)lond roux, énergique et calme, qui paraît jouir d'une belle santé. Il est assis sur le coin de son pupitre, et me parle :
— Oui, monsieur, j'ai battu le Beef Trust. Et j'en suis fier. M. Morgan, avec M. Armour et M. Swift, et tous les autres de Chicago, avaient projeté de monopoliser tout le commerce de la viande des Etats-Unis, de décider les cours, etc. etc. C'était un peu gour-
mand, ne trouvez- vous pas? Nous n'avons pas voulu nous laisser manger comme les animaux du Trust.
« Nous avons dit que le jour où le BeefTrusl serait constitué à la Bourse de New-York, nous le tuerions comme un porc.
« Pour cela nous avons décidé de former un capital de 25 millions de dollars (100 millions de francs) entre nous pour créer une coopérative. Nous pouvons faire cela facilement, puisque le capital actif représenté par l'ensemble des marchands de bestiaux de notre Union s'élève à 500 millions de dollars (2 milliards et demi !) Avec notre cotisation nous bâtirons, et nous avons déjà bâti des abattoirs partout, ici àDenver, à Kansas-City, à Omaha, à Sait Lake City, à Saint-Joseph, qui sont les grands centres de Télevage dans l'Ouest, et même à Chicago I
— Et quel est votre but, après avoir tué le Beef Trust ?
— C'est d'unir entre eux tous les éleveurs de l'Est et de l'Ouest, de fixer les cours des bêtes vivantes et de la viande prête à être consommée. Ce sera la ruine des éleveurs étrangers à l'Association.
— C'est-à-dire que vous voulez remplacer un trust par un autre? Quel avantage le public a-t-il à cela?
— Le public, je ne sais pas, me rcpond-il froidement. Mais l'Association nationale des marchands de bestiaux a un très grand avantage 1