‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 19 sur 59 · PUEBLO -KANSAS-CITY- SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

PUEBLO -KANSAS-CITY- SAINT-LOUIS

La poussière d'or et d'argent. — Familiarité des employés des chemins de fer dans l'Ouest. — 1-e conducteur et le mécanicien. — Mœurs démocratiques. — Pueblo. — Prospérité grandissante et rapide. — L'Iiomrae qui guette la fortune.

— San Francisco est un paradis. — Ce que c'est que le good time. — Un type américain. — Le désert d'alcali. — Kansas- Cily. — La visite de M. Roosevelt. — Pénurie de chevaux.

— Les morts qui attendent. — Arrivée à Saint-Louis. — Le ■voyageur rencontre des Parisiens et des- Parisiennes. — Soulagement.

Sur la plate-forme du train qui nous emmène vers Saint-Louis, en quittant Denver, les auti^es voyageurs et moi constatons que nous sommes couverts d'une poussière d'or et d'argent! Nos vêtements en sont constellés et la peau de nos faces rayonne comme d'une sueur magnifique. Ce pays est vraiment extraordinaire... Comment essayer de nier une prospérité qui se dilapide ainsi? Dans les trains d'Europe, on essuie les traces de poussière et de charbon; ici, on

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pourrait presque, en se brossant, payer le prix de son voyage 1

Des Américains, me dil-on, m'ont reproché d'avoir parlé avec exagération de la familiarité des employés de chemins de fer. Je suis obligé de douter qu'ils aient beaucoup voyagé dans leur pays, au delà de la Pennsylvanie. Il n'est pas besoin, pour se rendre compte de ce genre de choses, d'être né en Amérique, et il n'y a rien là à comprendre ni à interpréter. S'ils ne sont pas de mon avis, c'est qu'ils trouvent naUirels les gestes, charmants, je le veux bien, du conducteur qui vous tape affectueusemeat dans le dos et vient s'asseoir sur le rebord de votre fauteuil, ou bien c'est que, blasés, ils ne les voient plus.

A la station de Pueblo, le train étant en retard, un ouvrier vint s'asseoir à côté de moi, dans Tobservation-car, sur un fauteuil d'osier brun capitonné de velours rouge. J'aime, pour ma part, les vêtements de l'ouvrier, je les trouve plus commodes, et, en somme, plus sympathiques que les autres; mais la veste et les pantalons de celui-ci, en toile bleue, étaient noirs de graisse et d'Iiuile. Je compris que c'était le chauffeur du train. Prélassé dans son fauteuil de velours, fumant une cigarette, il faisait la causette avec un élégant voyageur vêtu d'un irréprochable complet de drap bleuâtre, haut col raide, cravate de soie à l'épingle d'or, chapeau de feutre, et qui paraissait rempli de familiarité bienveillante pour lui. Ce ne fut qu'au bout d'un instant, quand le voyageur remplaça son chapeau par une casquette galonnée qui le transforma soudain en conducteur de train, que je m'expliquai l'intimité des deux employés de la Compagnie.

C'est dans l'Ouest, à partir de Saint-Louis et de Chicago — en venant de New-York, — que ces façons s'accentuent. Ce n'est pas que Ton soit très poli dans l'Est, mais on y est plus froid. Par ici, le voyageur dit très bien au conducteur qui l'appelle « gentleman » :

— Appelez-moi homme seulement. Je ne suis qu'un homme, pas un gentilhomme.

En attendant le train, j'avais eu le temps de faire une promenade rapide dans Pueblo.

Je me fis confirmer qu'on venait de découvrir dans un faubourg de la ville de nouvelles mines de charbon et de fer à fleur de terre! Déjà des compagnies de traction s'étaient formées pour amener le minerai et la houille à l'intérieur de la cité, et des fonderies, des aciéries, des fabriques d'outils nouvelles s'organisaient. Pueblo devient l'une des plus puissantes concurrences du trust de l'acier. La ville s'augmente et prospère de jour en jour. Il y a dix ans, Pueblo comptait 24,000 habitants. Dans dix ans, il y en aura 100,000, Vous devinez le nombre de fortunes qui se seront édifiées par la seule force des choses dans cette simple ville de l'Ouest.

Un détail amusant : Pueblo est située au confluent de l'Arkansas et d'un ruisseau qu'on appelle, avec quel accent, vous le devinez : The Fontaine qui houille Creek!

En route, je m'entretins avec mon élégant conducteur. C'était un Alsacien. Son père, né à Strasbourg, avait émigré en Amérique, et lui était né à Saint- Louis. J'essayai de lui parler de l'Alsace, de la France. Mais cela ne l'intéressait pas du tout : il était devenu complètement Américain. II ne parlait, d'ailleurs,

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pas un mot de français. Il m'entretint de son passe et de ses rêves d'avenir.

— J'avais mis de Targent de côté, comme gérant d'hôtel, et j'allais devenir patron moi-même, mais j'ai perdu ce que j'avais dans une mauvaise affaire. Alors, je me suis engagé ici, où j'ai l'occasion de rencontrer beaucoup de gens. I am ivailing for a chance, do you see! (J'attends une occasion, voyezvous.) Oh! je suis tranquille, elle viendra.

Je remarquai son air décidé, aclif, son œil bien ouvert, ses gestes nerveux et prompts, une sorte de trépidation générale, si commune aux gens de ce pays, et qu'il n'y avait, en effet, plus rien en lui de la placidité légendaire de ses ancêtres. Que restait-il de son origine tout au fond de son être? Je n'en sais rien. Mais dans ses préoccupations d'affaires qu'on sentait exclusives de toutes autres, dans ses gestes et son accent, c'était bien l'Américain moyen que je rencontrais chaque jour.

Il parlait volontiers. Il m'expliqua avec un air d'envie qu'à San Francisco, où il avait habité, tout le monde se donnait du bon temps.

— Every bocly has a good lime! Tout le monde va au Gliff Ilouse, au théâtre, au restaurant. On sait s'amuser là, au moins! Ce n'est pas comme dans l'Est, où l'on ne pense qu'à gagner de l'argent, pour ne jamais en jouir.

Cette expression de good lime (bon temps) est bien américaine. On ne peut en donner une traduction tout à fait exacte, car a bon temps » ne dit pas assez. C'est à la fois synonyme de bonheur calme, de repos et de f. faire la noce » . C'est, suivant les appétits, entrer dans le Paradis de Mahomet, s'accorder la flemme espa-

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gnole et pratiquer le menfichisme français. L'homme de l'Est en parle plutôt avec un accent de reproche, comme d'une chose qui lui est inconnue et qu'il ne doit pas connaître, et qu'en tout cas il ne faut pas envier. Le nègre, au contraire, en parle comme du rêve de sa vie. Dans le Sud et dans l'Ouest, mais surtout en Californie, en Louisiane et dans le Kentucky, le good Unie est une récompense due, légitime, enviable.

La jeune fille, avant son mariage, a du good lime : après, ce seront les soucis et les servitudes du ménage. Des jeunes gens me racontèrent avoir eu du « good time » après s'être largement pochardés de whisky; venir à Paris, par exemple, c'est du « good time » assuré. Les ouvriers qui gagnent vingt francs par jour — et ils sont très communs — ne s'imposent pas le travail toute l'année, comme chez nous. L'été ils vont aux eaux, à la mer, à la montagne; ils louent un cheval qu'ils attellent à une voiture qui leur appartient et, pendant un mois ou deux, ils prennent du good lime.

— Je comprends cela, me disait mon ex-compatriote, et quand je serai riche, je ferai comme eux.

— Il faut le devenir 1 lui-dis-je.

— Je sais bien. Mais il me manque un peu d'argent pour commencer. Je l'aurai bientôt.

— Empruntez-le. Il paraît que les banques prêtent facilement aux gens entreprenants qui ont une bonne idée.

— Oui. Mais on ne trouve pas d'argent à moins de 8 0/0 en Amérique. Ne savez-vous pas que la propriété rapporte 10 0/0?

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