PUEBLO — KANSAS-CITY — SAINT-LOUIS
déserts du Texas, retrouvé dans les jardins neufs de la Californie et reperdu au désert Salé.
En arrivant à Saint-Louis, j'appris que tous les chevaux avaient été monopolisés pendant trois jours pour les fêtes données en l'honneur de M. Roosevelt. Pendant ces trois jours, il n'y avait pas eu d'enterrements, et on comptait quatre-vingts ou cent morts qui attendaient dans la glace que les chevaux fussent prêts à les conduire à leur dernière demeure.
Pourtant, je descendis du train avec plaisir. Je savais que la ville avait été fondée par les Français, et je vous ai déjà parlé de ma nostalgie. Je ne me dis pas que cette fondation remontait à 1764 et que mes compatriotes n'y établirent qu'une factorerie; ni qu'en 1804, au moment où Napoléon céda la Louisiane aux États-Unis, Saint-Louis ne comptait qu'un millier d'habitants ; je me plus à oublier tout cela pour me figurer que j'arrivais dans une ville française, et que j'allais distraire un peu ma mélancolie.
Je ne me trompais pas ! J'y rencontrai, en effet, des Parisiens, de vrais, des contemporains, avec leurs femmes, de vraies Parisiennes, et ce n'était pas banal, je vous assure. Je nomme :
M. Le Cœur*, un grand entrepreneur de travaux, chargé de la construction du pavillon national français, et Mme Le Cœur, une petite femme blonde et ronde, rieuse et spirituelle, qui se moquait de tout; M. Roger Bouvard, architecte du gouvernement, auteur du plan du pavillon français, très exquise restitution du PetitTrianon, et Mme Bouvard, une jolie et
1. Ce sympathique Parisien est mort depuis, en pleine jeunesse et en pleine activité, regretté de tous.
élégante jeune femme brune, d'une indolence pleine de charme, un peu créole; M. Saglio, commissaire du gouvernement pour les beaux- arts, critique remarquable, d'un goût et d'une érudition très sûrs, M. de Montarnal, architecte des exposants, philosophe tout rond et photographe habile.
J'ai passé une huitaine de jours avec quelques-uns de ces êtres charmants, et je vous assure qu'on a complètement oublié de s'ennuyer. Eux et l'ombre de nos ancêtres suffirent à créer dans Saint-Louis une atmosphère française et parisienne que je respirai comme un étranger que j'étais devenu.
Le voyageur observe des Parisiens déracinés. — Singulier effet. — Compatriotes matés par le flegme américain. — Visite aux travaux de l'Exposition. — Superficie colossale. — Cinq fois plus grande que celle de Paris. — Le bluff. — Comment les Américains attirent les exposants. — La participation de l'Allemagne. — Un commissaire modèle. — Clou de l'Exposition. — Particularités du travail de construction. — A quoi nous perdons notre temps. — Comment les Américains économisent le leur. — Le service d'incendie. — Gomment on arrête un voleur. — Une tantasia de Peaux-Rouges.
— Cordonnerie modèle : 7,000 paires de chaussures par jour.
— La plus grande brasserie du monde.
Le plaisir de rencontrer des Parisiens là, tout à coup, n'est pas seulement sentimental, il s'avive de curiosité et d'observation. A les voir exubérants, parleurs, rieurs, étonnés par des usages inconnus et des mœurs différentes, embarrassés par la langue qu'ils ne comprennent pas, un peu ahuris de cette soudaine transplantation et se l'avouant gaiement, c'est vraiment mon pays que je retrouve!
Habitués à pouvoir partout imposer nos goûts et nos habitudes, à mettre tout en mouvement autour de nous, à nous plaindre, à critiquer, à exiger des égards, des prévenances même, de la part des gens à qui nous faisons l'honneur de notre clientèle ou de notre voisinage, nous sommes stupéfaits de trouver dans les hôtels et les restaurants d'ici un flegme inaltérable auquel se butent nos colères indignées, nos prières et même notre familiarité bon enfant. Et je m'amuse beaucoup à observer nos Parisiens qui, après avoir bien crié, bien répété aux gérants et aux domestiques qu'on est mal chez eux et qu'on ne reviendra plus, — comme si on devait jamais revenir 1 — essayent finalement des procédés familiers aux gens qui ont faim : la douceur, la flatterie et la bonne humeurl
Mais ce qui dépasse en drôlerie tout ce qu'on peut imaginer, c'est leur intarissable gaîté quand, après avoir attendu une demi-heure leurs œufs sur le plat, on leur apporte sur un grand plateau non seulement leurs œufs, mais aussi poisson, côtelettes, légumes, salade, entremets et fromage 1 Comme nous sommes une demi-douzaine autour d'une table et que nous commandons chacun les plats qui nous plaisent, il y a là, devant nous, au minimum une vingtaine de petits plats et de minuscules soucoupes où refroidissent les viandes et les sauces.
Les deux ou trois premiers jours ils prolestaient avec l'indignation que je vous ai dite. Mais à partir du quatrième jour, les forces de protestation étant épuisées, les plats ne furent plus accueillis que par des réflexions drôles : les Parisiens étaient matés.
SAIiNT-LOUIS
Naturellement, ce qu'on va voir à Saint-Louis, ce sont les travaux de l'Exposition.
Le Français qui passe ici ne peut faire autrement que de rendre visite à l'architecle-chef des dessins de l'Exposition, qui se trouve être un Français d'origine, installé depuis vingt ans à New-York, M. Masqueray, homme charmant, intelligent et distingué, qui fut la Providence de la délégation française et qui rendit à la section française des services qu'on n'a pas le droit d'oublier. Le plus flatteur pour M. Masqueray et, par conséquent, pour notre Ecole d'architecture, c'est qu'il fut appelé à ce poste par le vote unanime de ses confrères américains.
L'Exposition est installée à quelques kilomètres de la ville. On y va en une demi-heure de tramway rapide.
C'est une immense plaine de près de 500 hectares, où une forêt s'élevait il y a deux ans à peine! Qu'on se représente ces 500 hectares bornés à l'horizon par une colline en pente douce qu'on utilisera pour une merveilleuse descente de cascades et de bassins. Déjà, des palais éblouissants de blancheur s'élèvent de tous côtés. Sept mille ouvriers travaillent sur les chantiers et dans les bâtiments.
L'idéal de l'Américain, ce n'est pas seulement de faire mieux qu'on a fait avant lui, mais surtout de faire plus grand.
Voici les premiers chiffres qu'on vous sert en arrivant :
L'Exposition de Paris, en 1900, occupait 130 hectares;
Celle de Ghi' ago, 220 hectares ;
Celle de Saint-Louis occupe exactement 485 hectares* !
On y a bâti quatorze palais, dont la plupart ont la taille de la galerie des Machines.
Que sont ces palais au point de vue architectural? L'Amérique n'a pas d'architecture à elle. Elle a des écoles où l'on apprend à copier, à imiter, à adapter très intelligemment. Mais nous sommes encore loin de la création artistique. Vous trouverez, sur les façades, des décalques du casino de Monte-Carlo, mais vous verrez quelquefois des pilastres qui ne soutiennent rien. Ils sont là pour la décoration, et dèsquevous vous en êtes rendu compte, votre œil en souffre et ne voit plus qu'eux.
1. Notre ami Emile Berr est allé voir M. Picard, commissaire général de France à l'Exposition de Saint-Louis, à son retour à Paris. Voici ce qu'il rapporte de son entretien avec l'éminent administrateur :
a L'exposition de Saint-Louis ne semble guère avoir laissé à M. Alfred Picard d'autre impression que celle d'une improvisation colossale, moins intéressante par la nouveauîé des choses mômes qui y furent montrées que par l'énormité de l'effort accomp'i.
« Encore, ne doit-on pas exagérer l'importance matérielle de l'œuvre. En se vantant d'avoir édifié à Saint-Louis une exposition trois ou quatre fois plus vaste que la nôtre, nos amis de l'Ouest ont fortement bluffé. 11 est très vrai que Les palissades de clôture de l'Exposition « enveloppaient » un territoire de 485 hectares; mais il n'est pas vrai que l'Exposition « couvrit » cette superflcie-là. D'immenses espaces inutiles séparaient les unes des autres les constructions de la World's Fair, et M. Picard exprime la conviction que si l'on considère seulement dans les deux pays les surfaces utilisées, l'Exposition de Paris, avec son annexe de Vincennes, égala en étendue celle de Saint-Louis.
« On a dit avec raison qu'une exposition où les constructions s'éparpillaient sur un aussi vaste territoire était condamnée à lou-
Et quelle différence y aura-t-'I entre cetle Exposition et la nôtre?
Car voilà ce qui m'intéressait.
Il y en aura deux principales, paraît-il, et qui sont importantes : d'abord les exposants ne payent pas l'emplacement de leur exhibition; ensuite, on leur fournit la force motrice et la lumière gratuitement. C'est une notable économie pour les fabricants de machines. On est même allé plus loin. Pour s'assurer une exposition complète des machines du monde entier, les organisateurs écrivirent aux plus grands constructeurs, — à la maison Delaunay-Belleviile, en France, par exemple, dont le jeune et intelligent patron me raconte le fait, — pour leur dire : f Mettez à notre disposition une chaudière, un générateur, ce que vous voudrez, nous le ferons prendre
jours sembler vide, si énorme qu'y fût Taffluence des visiteurs. La vérité est que celte affluence ne fut pas très considérable. Il n'y aura pas eu à Saint-Louis plus de douze millions d'entrées. Ce n'est pas le quart du chiffre qui tal réalisé chez nous, 11 y a quatre ans. Or ie gouvernement et l'État de Missouri ont affecté à la construction de cette Exposition de fabuleuses sommes : plus de 250 millions de francs. Quel qu'ait pu être le produit des « concessions » qui encombraient certains palais et cet énorme emplacement du Pike où se trouvaient assemblées les principales attractions de la Woiid's F':ir, on prévoit que financièrement l'Exposition de Saint-Louis sera un désastre.
« Il fallait s'y attendre. Saint-Louis ne pouvait compter sur la clientèle des Américains de TEst, qu'irrite son admirable essor, et qui ont mis une sorte de coquetterie méchante à ignorer son Exposition. Un savant économiste, M. Georges BlondeJ, revenu lui ;iu.ssi d'Amérique, racontait qu'au mois d'août plusieurs richissimes habitants de New-York, Boston et Washington, venus à Saint- Louis à Toccasion d'une course d'automobiles, aflbctèrent, durant leur séjour, de ne pas se montrer à l'Exposition. Un seul y vint, mais en cachette, et l'on dit qu'il fit demander aux journaux de n'y point mentionner sa présence. »
chezvous, et nous vous le renverrons, à nos frais, sans que vous ayez à vous occuper de rien autre chose que du montage et du démontage » N'est-ce pas étonnant?
Une seule condition est imposée dans ce cas : c'est que la machine marche pendant toute la durée de l'Exposition. Mais, comme la force motrice est fournie gratuitement, le fabricant n'a qu'à en faire surveiller le fonctionnement par un ouvrier.
C'est par de tels moyens que les Américains, lorsqu'ils s'en mêlent, entendent lutter contre la vieille Europe.
D'ailleurs, ils n'ont pas eu tant d'efforts à faire en Europe pour s'assurer le succès. La France accepta, d'emblée, l'invitation de la ville de Saint-Louis, ce qui toucha beaucoup, paraît-il, le Comité organisateur; et le nombre des exposants français est une fois et demi supérieur au nombre de ceux qui exposèrent à Chicago. L'Allemagne, de son côté, s'est précipitée sur l'Exposition de Saint-Louis avec une ardeur sans pareille. L'élément allemand domine à Saint-Louis. Sur 650,000 habitants, la ville compte 200,000 Allemands. Et le grand brasseur allemand, M. Busch, a coutume de dire ce mot qu'on cite : a Saint-Louis est à la porte de mon usine. »
L'Empereur s'est occupé lui-même de la participalion de l'Allemagne à l'Exposition. Il a entendu qu'il en sorte un triomphe pour l'indvistrie allemande. Il choisit lui-même, comme commissaire général, un homme qui a toute sa confiance et qui fut commissaire adjoint à Paris, en 1900, M. Lewal. Ce fonctionnaire prit sa mission très au sérieux. 11 s'installa à Saint-Louis et y passa un an. Je l'ai rencontré tous les jours dans les bureaux de l'Expo-
sition. C'est ainsi qu'il obtint pour le pavillon national allemand une place d'honneur, sur le haut de la colline, en plein « clou » et une foule d'autres avantages.
Je me suis enquis du clou de l'Exposition.
Or, le clou est situé sur la hauteur de la colline dont j'ai parlé et que domine le palais des Beaux-Arts. Devant ce palais se trouve une très belle colonnade en demi-lune qui sera le palais des États et dont le centre est formé par la salle des Fêtes surmontée d'un dôme. Ce sera le dôme le plus grand du monde I II aura luimême 60 mètres de haut, et la colline sur laquelle il s'élève, 30 mètres d'élévation, ce qui porte la hauteur totale à 90 mètres. Plus haut que Saint-Pierre de Rome!
La colonnade est ornée des quatorze statues de marbre des États du Centre et par des lampes de bronze monumentales, supportées par l'Ours du Missouri. Aux deux extrémités de la colonnade s'élèvent deux pavillons de trois étages, où seront installés des restaurants d'où l'on dominera toute l'Exposition. Une distance de plus de deux kilomètres sépare ces deux pavillons I D'immenses pelouses s'étendent du haut en bas de la colline. Devant le dôme et devant les deux pavillons, des cascades s'écouleront dans un immense bassin de 200 mètres de large (le double de la largeur de la Seine) à travers des jets d'eau de iUO pieds de haut et des statues. Du bassin, l'eau descendra dans de larges canaux contournant tous les palais, qui se trouveront ainsi entourés d'eau et de pelouses vertes. Des gondoles pourront circuler à l'aise dans le bassin et les canaux ! L'eau est amenée du Mississipi par des pompes, qui
fournissent 300,000 litres à la minute. Elle est filtrée au passage.
La ligne centrale, depuis le palais des Beaux-Arts jusqu'au bas du bassin, a 3,000 pieds de long.
Cette jolie conception architecturale est due à M. Masqueray.
J'ai visité les chantiers avec M. Le Cœur, l'entrepreneur général du Pavillon français et des pavillons impériaux de Russie et d'Autriche, voulant connaître son avis technique sur la façon de coastruii^ des Américains.
Il admire beaucoup la méthode de trav-ail des constructeurs. Comme il est lui-même à la tête d'une des plus importantes entreprises de travaux de Paris, j'écoulai ses réflexions et ses remarques avec le plus vif intérêt. Je vis qu'il admirait surtout les procédés de terrassement et de couvrage des toits. Ce sont des charrues à vapeur qui nivellent les terrains, tracent les rues; derrière les charrues, passent des gratteuses qui, à l'aide de pelles rondes actionnées par une vis sans fin, enlèvent mécaniquement du sol la terre soulevée par les charrues, et la versent dans des tombereaux qui suivent, traînés par des mules. Tout cela se fait avec une incroyable rapidité, sans mal et sans douleur, comme tout devrait se faire sur cette terre ingrate. La collaboration de l'homme est à peine visible, et en tout cas, son effort musculaire se trouve ici totalement supprimé.
Quant .aux toitures, elles sont construites avec une sorle de papier feutré qui a subi un apprêt d'imperméabilisation. Des rouleaux de ce papier sont montés sur le faîte de la bâtisse, on les déroule sur la charpente, on y plante quelques clou? pour les assujettir,
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et c'est fini. Vous devinez ce qu'on peut dérouler de centaines de mètres de ce papier dans une journée! E.'i France, on bâtit comme si les hangars d'Expositions devaient durer des siècles. En 1900, à Paris, toutes les charpentes étaient en fer et, naturellement, coûtaient des prix fous. Ici, comme le trust de l'acier exigeait que les commandes fussent faites deux ans d'avance, tant la consommation du métal est grande en ce moment, on a tout établi en bois. Le prix est considérablement réduit, et vous obtenez ainsi des façades d'une extraordinaire légèreté. Peutêtre, au point de vue de la solidité, y aurait-il quelque chose à dire. Mais, dans quinze ou dix-huit mois, qui s'en plaindra?
En France, nous conservons une foule de choses inutiles : des tenons et des mortaises, par exemple, qui prennent un temps considérable à la maind'œu\Te; pour les assemblages, ici, on remplace tenons et mortaises par un simple boulon. Quelle économie de travail et par conséquent de temps I
Dans la construction des ponts, les Américains se montrent également rationnels et pratiques. Leurs garde-fous font partie de la charpente du pont et, par conséquent, travaillent, comme disent les constructeurs, ce qui oblige à augmenter la section des fers. Chez nous, au contraire, les garde -fous sont des poids morts qui chargent les ponts inutilement.
Tout en nous promenant à travers les chantiers, M. Le Cœur me raconte ce qui l'a le plus étonné depuis son arrivée en Amérique, à part le mouvement des tramways, la beauté solide des femmes et le service déplorable des hôtels.
— J'ai assisté, me dit-il, à un incendie violeut. En