DE SAN FRANCISUO AU CANADA
un clin d'œil apparurent sur les lieux des pompes à vapeur, des voilures d'échelles, automobiles. La rapidité de l'organisation des secours m'a paru vertigineuse. En cinq minutes, j'ai pu compter vingt-cinq pompes 1 L'incendie, qui était considérable et menaçait le voisinage, fut éteint en vingt minutes. Et pas de gardiens de la paix pour éloigner la foule! La foule fait ce qu'elle veut, elle circule à son gré, libre à elle de se faire écraser, arroser ou brûler. iVo matler! « Un voleur est arrêté devant moi, me dit encore M. Le Cœur. Le policeman le conduit à cinquante mètres de là, devant une borne où il sonne. Bon badaud parisien, j'attends pour voir ce qui va se passer. Cinq minutes après arrive une voiture attelée de deux chevaux galopants et conduite par un policeman. Cette voiture est une cage de fer semblable aux cages à fauves des ménageries. Le policeman y fait monter poliment son prisonnier, prend place à côté de lui et la voiture repart au galop devant la foule qui est restée impassible et silencieuse. »
Il faut avoir tout vu.
Une fabrique d'où il sort chaque jour 7,000 paires de chaussures mérite qu'on se déplace. Nous y sommes allés en bande, le regretté Le Cœur et Mme Le Cœur, Saglio, Delaunay-Belleville fil;.
1,600 ouvriers, ouvrières et apprentis. Des salaires qui s'élèvent à environ 18,000 dollars par semaine.
C'est ici le triomphe de la machine-outil. L'ouvrier cordonnier n'existe pas. Chacun a son petit morceau de cuir à coudre, à clouer, à percer à la machine. Mais,
visiblement, aucun ne serait capable de se confectionner une paire de bottines.
Machines à découper les semelles, les empeignes, par piles, machines à coudre, machines à clouer, machines à faire les œillets, machines à cambrer, et tout cela si parfait, si juste, si admirablement adapté, qu'on a à peine le temps de voir l'ouvrier opérer. Chacun de ses gestes mathématiques produit un résultat, jamais il ne tâtonne et jamais il ne s'arrête. Il n'a même pas la curiosité de regarder ces visiteurs importuns : c'est une machine vivante, automatique. Les machines à clouer sont les plus fantastiques : on met dans une sorte d'entonnoir une poignée de pointes d'acier, la machine est déclenchée et en dix secondes une cinquantaine de clous sont entrés dans la semelle, à leur place.
Les semelles sont faites de cuir et d'une couche de ciment et de liège.
En une dizaine de minutes une bottine est linie. Elle a passé par une vingtaine de mains.
L'usine fabrique elle-même la plupart des matériaux dont elle a besoin : les œillets, les clous, les pointes, par exemple, sortent de machines spéciales manœuvrées devant nous, par des enfants, automatiquement.
Après la plus grande cordonnerie, la plus vaste brasserie : le fameux Anheuser-Busch. C'est un Allemand qui l'a fondée en 1865. Sa statue colossale s'élève dans le vestibule de l'usine : spectacle qu'on ne peut s'empêcher de trouver un peu ridicule. Cette statue, disent les patriotes de Saint-Louis, s'explique
ÎO.
pourtant par l'invraisemblable prospérité de la brasserie, célèbre, en effet, dans toute l'Amérique.
La première année (1865) on brassa 8,000 barils.
En 1875, 35,000 barils.
En 1885, 318,000 —
En 1895, 738,000 —
En 1902, 1 million 109,000 barils.
Chaque jour, on fabrique donc ici 800,000 bouteilles de bière !
Ce qu'on ne peut s'empêcher de remarquer en visitant cette somptueuse cathédrale, c'est sa propreté méticuleuse. On n'y voit que marbre et que cuivre reluisant. Les immenses cuves où bouillent le malt et le houblon sont aussi nettes, aussi éclatantes que les batteries de cuisine flamandes. Le sol est sablé comme en Flandre. Tout fonctionne en silence : maebines et ascenseurs.
5,000 ouvriers sont employés à cette fabrication gigantesque, à la mise en bouteilles, à l'étiquetage, à la mise en caisses. Les machines à vapeur ont un pouvoir de 7,750 chevaux.
Il faut ajouter — ceci n'est que juste, — que la bière y est délicieuse. Nous en avons bu, car tous les visiteurs peuvent en boire autant qu'ils veulent, et le cri de notre petite colonie française fut unanime : il n'en est pas de meilleure.
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J'ai assisté à une grande fantasia d'Indiens et de cowboys, à laquelle on avait invité les délégués des puissances à l'ouverture de l'Exposition.
II s'agissait d'initier les étrangers aux travaux el aux jeux de la prairie.
Dans une vaste plaine herbue, des Peaux-Rouges et des cow-boys, montés sur de petits chevaux rapides, lançaient le lasso vers des taureaux qui fuyaient à toute vitesse. Ce sport, consistant à capturer et à ligoter la bète dans le plus court espace de temps possible, comprend trois phases : la poursuite du taureau, le lancement du lasso, le renversement de la bête sur le pré en l'entourant vivement de la corde et en lui faisant perdre l'équilibre, et enfin le ligotage des pattes qui la maintient immobile dans l'herbe.
Je n'avais jamais vu réunis autant d'Indiens en costume de fête. Je me suis promené au milieu d'eux, très curieux de distinguer, au costume ou aux traits, les hommes des femmes. Cette distinction est très difficile à faire. C'est que leurs figures sont, peintes et maquillées sauvagement. Ils teignent leurs paupières d'un enduit jaune, bleu ou rouge, et leurs joues et leur front sont creusés de dessins et de rides de même couleur. Leurs cheveux noirs sont séparés au milieu du crâne par une raie qu'ils teignent en rouge ou en bleu, et leurs quatre tresses leur pendent dans le dos, enfermées dans des gaines de fourrure. Des plumes de perroquet disposées en palmes ornent leur front; leurs épaules et leur dos sont couverts d'un long châle rouge^ et un foulard de soie multicolore entoure leur cou. Leur costume se compose, en outre, d'une sorte de veste brodée, d'un pantalon mexicain, très large et ouvert du bas, de couleur vive, jaune, vert, ou rouge, et de bottes de cuir brut. Les femmes portent des bracelets d'argent aux poi-
gnels et les hommes accrochent à une boutonnière des médaillons avec le portrait de M. Roosevelt.
Il faut donc pour ce sport être un cavalier indémontable et un lanceur adroit et agile.
Les cow-boys sont des espèces de paysans coiffés d'un chapeau de feutre mou, aux larges bords, vêtus d'une veste courte de drap rouge et de culottes de peau collantes. Je me souviens de la physionomie de l'un d'eux, inoubliable. C'était un petit monstre roux, affreusement laid, aux yeux ronds et chassieux, la peau maculée de taches de rousseur, la bouche dégarnie laissant voir les gencives sanglantes; il était monté sur un cheval sauvage qui ne pouvait supporter le cavalier et qui, pendant cinq minutes, rua, bondit, sursauta, plongea, essaya de se rouler sur la pelouse. Et plus l'animal bondissait, plus fort l'affreux centaure le cinglait de coups de lasso. Ce fut une lutte épique où l'animal, finalement vaincu, s'apaisa aux applaudissements frénétiques des 40,000 personnes rassemblées.. Quand il descendit de cheval, une jeune femme jolie, prit son bras amoureusement, et le monstre grêlé rayonnait de plaisir.
L'organisateur de ce spectacle, éleveur très riche, avait amené ses deux filles pour y participer, deux jeunes filles très brunes, minces et nerveuses, aux cheveux crépus, à la physionomie sauvage. L'une d'elles, vêtue à la mexicaine, coiffée d'un large chapeau de feutre gris, jupe bleue, veste rouge brodée et dorée, mit 1 minute 44 secondes pour rejoindre le taureau, le tomber, sauter de cheval et le ficeler! Le père poussa des cris de joie terribles, brandit son chapeau et fila au galop vers elle. Elle avait réalisé le record de la journée I
Raisons de l'abondance des écoles. — Petites serviettes et grands craclioirs. — Pays sans vieillards. — Dédain de l'Américain pour la vieille Europe. — J'aime tant Paris ! — Piespect pour le bas" de laine français. — Ici on ne parle pas français. — Gens pressés. — Une pensée de Franklin. — Le Ht invisible. — Trafics de cimetières. — Une défens-^ expressive. — Pas de salons où l'on cause. — Nettoyage à la machine. — Les chemins de fer américains. — Le pochard endommagé. — Supériorité effective de la philanthropie américaine. — Américanisation des enfants. — Un pont de fer fabriqué en huit jours. — La machine qui ne < paye pas >.
— Prêtres chasseurs et boxeurs. — Brutalité évangélique.
— Adoration de la richesse et de la force. — Écrasé par l'argent. — Location de bureaux au pied carré. — Consuls français. — L'Américain a peu de haine. — Pas de priseur;.
— Abondance de « chiqueurs ». — L'Américain s'ennuie.
— Le snobisme. — Simplicité des manières. — Comparaison avec nos poseurs nationaux. — Les compliments obligatoires.
Ce besoin de créer des écoles pour tout, des écoles oii l'on enseigne aux femmes jusqu'à la façon de recevoir, de mettre la table, de faire le ménage, aux hommes, les éléments de leurs droits politiques, ne révèle-t-il pas l'instinct puissant qui les pousse à la rééducation de leur sociabilité? Tous ces Européens pauvres, de condition inférieure, ignorants, qui ont rompu les traditions des ancêtres, venus ici avec leurs familles, enrichis en quelques années, ont à pré-
sent une maison à tenir, des amis à recevoir, des domestiques à surveiller. Et ils ne savent pas... Trop vite parvenus à l'aisance ou à la richesse dans un pays sans passé et sans tradition, entraînés par les mœurs au confortable et au luxe, ils s'aperçoivent vite de tous leurs manques. Ils veulent qu'au moins leurs enfants soient éduqués et instruits, qu'ils sachent tout ce qu'eux-mêmes ignorent.
De là ces programmes extraordinaires, le psittacisme général des universités, de là ces écoles sans nombre où s'apprend, avec le reste, le snobisme.
Mais les Américains sont aussi poussés à multiplier les écoles par leur nature portée à la discipline, par une activité tyrannique à satisfaire et un goûl réel d'apprendre. Leur absence de rêve et de méditation les éloigne de la période où l'on pense plutôt à se cultiver soi-même. Ils en sont encore à s'assimiler rapidement les choses. Et leur naïveté s'ajoutant à leur orgueil, s'ils ont besoin d'un artiste, ils font venir celui qui coûte le plus cher. Ils achètent à prix d'or des savants à l'Europe. Ils convoquent les maître-queux des paquebots français pour, entre deux voyages, enseigner aux filles du Massachusetts à gâcher les sauces, et ils appellent des palefreniers d'Epsom pour mettre de l'élégance dans leurs écuries.
Remarque :
En Amérique il n'y a qu'une chose de petite : ce sont les serviettes.
Eu revanche, les crachoirs sont des plages démesurées.
On ne rencontre presque pas de vieillards en Amérique. Je pourrais, je crois, compter ceux quej'ai vus en huit mois, de !'Est à l'Ouest, et du Nord au Sud. Et ceux qui ont atteint à soixante ou à soixante-dix ans ne montrent pas cette belle sérénité des vieillards de notre pays. Trop rouges de teint, agités, presque aussi actifs que les jeunes gens, on les sent plus énervés que vieillis, et l'on devine f^.i'ils ne mourront pas couchés...
Le mépris affiché par les hommes américains pour l'Europe fait qu'on ne se leurre pas sur les déclarations d'amour des femmes et des jeunes lllles à l'adresse de Paris. Elles aiment Paris mêir 3 sans l'avoir vu. Mais que notre fatuité nationale — si n?* ïve ! — ne se figure pas qu'il y ail là le moindre amcar pour la France. Pour elles, la France c'est Pari--, et Paris c'est la France. Elles ignorent tout de notre histoire, de notre tempérament, de nos mœurs et de nos sentiments : elles ne peuvent donc nous aimer. Mais ce que Paris représente pour elles les affc'e. Une grande et jolie jeune fille me disait qu'étant au collège, elle écrivait sur ses livres son nom, suivi de l'adresse : Paris! Et elle n'y était jamais venue. La maîtresse lui demandant si elle connaissait Paris, elle faisait ce gros mensonge: oui ! Mais, à présent, les noms des boulevards, des rues, dont elle se souvient la font vibrer de plaisir :
— J'aime tout à Paris, tout, les rues, les restau-