UO DE SAN FRANCISCO AU CANADA
rants, les magasins, les maisons, les arbres, les voitures, les cochers 1 oui, les cochers, ils sont si aimables I J'ai passé seulement trois semaines à Paris l en octobre. Il pleuvait tout le temps, ça ne fait rien, ' c'était très beau.
Quant à l'homme américain, en principe, il se désintéresse complètement de ce qui n'est pas son pays II nous ressemble en cela. Quelques milliers d'entre eux viennent tous les ans en Europe, et tous s'arrêtent à Paris, parce que la ville est gaie et qu'on s'y amuse, et que tout de même ils se laissent influencer par le prestige historique, parla « réclame » séculaire faite autour de la Ville-Lumière. Mais, de retour chez eux, le sentiment nationaliste reprend le dessus, nous redevenons à leurs yeux « un petit peuple de la Vieille Europe ».
Une chose pourtant frappe les hommes d'affaires d'ici : c'est la richesse inépuisable de notre bas de laine national. Mais, dès qu'ils ont appris que c'est l'économie de la race, l'avarice, pour dire le mot, qui l'alimente, et non notre activité, ni notre initiative, il ne reste plus que les tlnanciers pour s'y intéresser encore.
Il est amusant de suivre le travail des nègres dans les restaurants. En général, ils sont lents et flânent volontiers. Mais qu'un orchestre se mette à jouer un
air vif, voilà leur allure et leurs mouvements qui se précipitent aussitôt. Leurs longues jambes tricotent au rythme de la musique !
Personne ne parle le français, ni dans les magasins, ni dans les pullmans, ni dans les hôtels, excepté, bien entendu, à la Nouvelle-Orléans, dans les restaurants de New-York, de San Francisco, de Chicago, où les garçons et les maîtres d'hôtel sont souvent français.
Les hommes d'affaires américains rient quand il leur arrive des lettres soigneusement calligraphiées de leurs correspondants d'Europe. Ils ne comprennent pas qu'on perde ainsi son temps.
Ils auront bientôt perdu l'habitude de lire ces écriiures.
J'en ai vu qui n'ont pas écrit une lettre depuis dix ans, et qui n'ont touché un porte-plume que pour signer.
Toute lenteur leur est vraiment insupportable.
Une phrase que les Américains pourraient écrire sur tous les monuments, leurs usines, et même leurs
maisons, et que j'ai copiée sur la couverture de l'Annuaire des téléphones de San Francisco :
« Le temps est l'étoffe dont est faite la vie. » Franklin.
Mais comment est-il sage de l'employer? La question reste entière.
J'entre dans un hôtel. On me conduit dans une chambre. Je cherche le lit. Il n'y en a pas. Je regarde encore, me croyant distrait. Mon œil alors questionne le valet qui a l'air de jouir de mon étonnement. Enfin, en souriant, il va vers une grande armoire à glace collée au mur, saisit une poignée posée au fronton du meuble, la tire à lui, et je vois apparaître un large lit tout préparé, qui s'abat sur le plancher, et dont il détache les sangles. Je n'ai qu'à me coucher.
Une spéculation assez macabre est en pleine prospérité en ce moment aux États-Unis. C'est celle des terrains des cimetières. Gomme dans la plupart des Étals il est permis de le faire, des sociétés de capitalistes se forment pour acheter tous les terrains d'inhumation et les revendre ensuite au tarif qu'il leur plaît de fixer.
L'argent placé dans ces sociétés rapporte actuellement 30 dollars pour 1, soit 150 francs pour 5 francs !
Les Vanderbilt sont l'âme vivante de ces trafics de mort.
Formules :
Lu dans un tramway :
Les passagers sont priés de ne pas mettre leurs pieds sur les banquettes.
Avis copié dans une gare de l'Alabama :
Ne crachez pas du jus de tabac sur mon poêle, mon plancher, ni derrière les bancs de ma salle d'attente.
On devine, à quelques exemples, qu'il existe en Amérique une sorte d'élite très distinguée, intelligente même et délicate, d'esprit large et cultivé. Mais elle est très éparpillée, puisqu'il n'y a pas de vrai salon ni de vie mondaine, et c'est comme si elle n'existait pas, puisque son influence est nulle, n'étant pas groupée. Les Américains n'ont jusqu'ici centralisé que leurs forces industrielles et financières, les trusts de l'intellectualité ne sont pas encore formés.
Nettoyage à la machine :
Ce sont les nègres qui font la plupart des travaux de propreté en Amérique, nettoyage des vitres dans les maisons particulières (à Boston, par exemple, tous les domestiques blancs s'y refusent), nettoyage des parquets, des corridors, des trottoirs, etc., etc. !
Dans les gares, ce sont eux aussi qui nettoient,
m DE SAN FRANCISCO AU CANADA
la nuil, les halls de stuc. Quand on débarque tard dans une ville, on les voit, sur deux rangs, à quelques mètres les uns des autres, promener sur le sol leur lavette de chanvre lentement, rj'thmiquemenl, sans se baisser, les yeux fixés sur les traces humides qu'ils épongent, en chantant des airs languissants à trois voix. A côtédechacun d'eux est posé un seau sur lebord duquel s'adapte, à la hauteur de leur main, une sorte de pressoir à manche horizontal. Quand leur lavette est bien imprégnée de l'eau sale du carrelage, ils l'insèrent sans se baisser entre les mâchoires du pressoir et en expriment toute l'eau. Comparez ce système qui n'exige qu'un minimum d'efforts et de mouvements, à celui employé chez nous pour les besognes analogues, et vous aurez une idée de la tendance générale dans ce pays à supprimer l'effort, à remplacer partout où cela est possible l'action de l'homme par la commodité des instruments et par la mécanique.
Il existe présentement, en Amérique, 358,1 50 kilomètres de chemins de fer en pleine exploitation, et on en construit sans cesse.
Comme point de comparaison, souvenons-nous quo la France compte à peine 45,000 kilomètres de voies ferrées, et que ce chiffre n'est dépassé en longueur, dans toute l'Europe, que par le réseau allemand.
Brutalité
Le sam.edi après midi, on trouve presque toujours un ouvrier gris dans les trains de banlieue. Et, comme
'il n'y a qu'une classe sur les chemins de fer, on est exposé à des voisinages assez dégoûtants. Mais le public s'amuse énormément de l'ivresse, il en rit avec bienveillance. Un ivrogne ne voulant pas payer sa place, répondait par des plaisanteries aux sommations du conducteur. A une station celui-ci appela ses camarades qui empoignèrent le pochard, l'arrachèrent de la banquette et le poussèrent vers la porte avec une violence terrible. La tête du malheureux alla heurter contre l'angle de la porte ouverte, puis contre l'embrasure. Le crâne fendu, la figure ruisselant de sang, il fut jeté sur le quai où il demeura assis, hébété, sans avoir dit un mot. Dans le compartiment les gens riaient de l'air abruti du misérable. Gela avait duré une minute à peine.
Des différences qui existent entre les façons de pratiquer la philanthropie.
En France, les gens riches étant tous ou presque tous conservateurs, le budget de la charité s'en va vers le clergé et les œuvres cléricales. Ou bien un parvenu vaniteux et d'ailleurs avare, comme M. Ghauchard qui a cent cinquante millions de fortune, distribue publiquement tous les ans l'aumône d'une centaine de mille francs, par bribes, on peut dire sou par sou, à des œuvres diverses qui surent le flatter. Il y a encore les Rothschild qui cherchent à se faire pardonner leur fortune par des moyens tout de même plus intelligents et moins mesquins.
Ici, il n'est pas rare de voir donner spontanément de un million à dix millions d'un coup à des œuvres d'intérêt public par des milliardaires. Rockefeller a bien donné trente millions à l'Université de Chicago.
D'où vient cette munificence? N'est-ce pas du besoin d'être royaux puisqu'ils sont rois? de créer grand parce qu'ils sont orgueilleux? et en même temps d'organiser, parce qu'ils ont l'instinct et le génie organisateurs?
Mais, en tous cas, quel bel exemple à suivre I Et quelle tristesse et quelle honte de voir de nobles esprits portés à dévouer leurs forces, leur intelligence et leur bonté au profit de leurs semblables, se débattre péniblement devant l'indifférence et l'égoïsme de nos millionnaires-gagne -petit 1
" De la force absorbante du pays américain.
En Louisiane, des gens d'origine, française me confiaient leur douleur de voir leurs fils, des bambins de douze ans, qui n'entendaient pourtant parler que français chez eux, refuser d'apprendre et de parler la langue paternelle. J'entendis l'un d'eux, un jour qu'on le sermonnait vertement devant moi, répondre :
— Je serais honteux d'être Français I Je veux être Américain !
C'est à l'école, me disaient ses parents, que ses camarades et ses professeurs arrivent à un tel résultat. On se moque de lui, on le dénigre, et, à la fin, devant la force de l'ambiance, le voilà complètement Irans-
formé. Il comprend tout ce que nous lui disons en français, mais il ne veut pas répondre en français. Et il n'y a rien à faire contre cela, quoiqu'on en dise.
Rencontré un ingénieur allemand attaché aux Keystone Bridge Works de Piltsburg, englobés dans le trust de l'acier. 11 me raconte que toute l'année, que l'usine ait ou non des commandes, on fabrique sans cesse des charpentes de ponts sur les mêmes modèles, ce qui permet de les produire à des prix très bas.
Je lui demande combien il faudrait de temps à sa compagnie pour fournir les matériaux d'un pont de trois cents mètres?
— Si vous n'exigez pas de dessins particuliers, un mois.
Je demandais au chef puissant d'une grande industrie du fer si, dans les sacrifices qu'il faisait pour le perfectionnement de son outillage, il était guidé par le souci d'économiser la force humaine?
— Oui, me répondit-il, quand il y a bénéfice dans la fabrication. Mais il existe des machines qu'on n'emploie pas parce que le travail des ouvriers est moins coûteux. Ainsi, pour faire des tiges de fer rond, de petit diamètre, on a inventé un laminoir très pratique au point de vue mécanique, mais il « ne paierait pas ». Et nous continuons à laminer à bras d'hommes.
Types :
Je visite le faubourg d'une grande ville industrielle. Un consul hongrois me conduit chez un de ses compatriotes, un jeune prêtre catholique qui n'habitait le pays que depuis quelques années. Nous trouvons près de lui un autre jeune prêtre irlandais. Ce dernier est très brun, l'autre très blond, tous deux rasés. Assis devant une table, ils boivent du vin, des liqueurs, et fument.
Des fusils pendent au mur parmi des trophées de chasse.
— Vous chassez donc?
L'œil bleu du prêtre s'allume d'une petite flamme féroce. El à ma réflexion — de pure forme — que Dieu n'a pas créé les bêtes pour être tuées, il riposte :
— De quoi se nourrirait l'homme, alors?
— Soit, fis'je, mais chacun sa profession... Il y a des bouchers, et le préjugé européen voit dans les prêtres des ministres de douceur et de paix...
Il me fait alors celte réponse absurde :
— Dieu a créé la nature. J'ai le devoir de la connaître, et si je ne chasse pas, je ne connais pas les bêtes... D'ailleurs, si elles ne fuyaient pas devant moi je ne les tuerais pas.
Je lui dis qu'il existe, pour étudier l'histoire naturelle, des livres et des muséums. Alors, sentant qu'il raisonne mal, il se met en colère; son collègue irlandais l'appuie :
€ Que nous font les préjugés de l'Europe? L'Ame-
c rique est le plus grand pays da monde, à tous les € points de vue. A l'heure qu'il est, déjà, si l'Araéc rique le veut, elle peut dicter ses lois à l'Europe, la « battre et la mettre sous ses pieds. » Et l'Irlandais, dont les yeux noirs brasillent, fait des gestes de boxeur, pendant que l'Autrichien semble piétiner rageusement un invisible vaincu.
Et ces deux énergumènes n'ont quitté leurs pays que depuis quatre ou cinq ans seulement.
Avez-vous éprouvé à Monte-Carlo cette sensation étrange que l'argent y a perdu sa valeur courante? On a exactement la même dans toutes les grandes villes américaines.
Un signe extérieur de prospérité :
Dans beaucoup de villes, les théâtres ont des matinées tous les jours, et les salles sont combles. On n'y voit que des femmes et des enfants, natuTellement, les hommes étant occupés à gagner le prix de ces plaisirs.
Dans les grands Buildings de vingt étages, les bureaux d'affaires se louent au pied carré, généralement de deux à trois dollars, soit 10 à 45 francs pour 10 décimètres carrés.
Parlez à un Français de ses rapports à l'étranger avec nos consuls.