‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 24 sur 59 · Q DE SAN FRAKCISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

Q DE SAN FRAKCISCO AU CANADA

— Savez-vous la phrase type de ces gens qui sont là pour vous aider et vous encourager :

« Croyez-moi, prenez le bateau, allez-vous-en, il

n'y a rien à faire ici I »

A rapprocher de ce précepte américain :

— N'acceptez jamais non comme une réponse {Never lake no for an ansiver.)

L'Américain a peu de haine. Il ne s'embarrasse pas de cette chose inutile. Il a des adversaires, il les bat ou il en est battu. Mais la haine, comme les fleurs, est un luxe d'oisil. N'est-ce pas le cas dans tous les centres très laborieux et très peuplés? Dans nos provinces françaises les haines sont bien plus vivaces qu'à Paris. C'est que les gens n'ont presque pas d'autre occupation... A Paris, où les gens sont plus occupés et voient plus de monde, on se déteste déjà moins, et la haine n'est pas stable, ni efficace. On va de l'une à l'autre.

Je me souviens du mot naïf d'un jeune multi-millionnaire, pourtant très puissant, me parlant d'un petit professeur qui écrivait dans un journal de l'Est, et qu'il aurait peut-être pu vaincre en le combattant :

— Je le flatte parce qu'il est méchant.

Si les chiqueurs et « chiqueuses » de gomme pullulent dans toutes les parties de l'Amérique, je n'ai jamais vu priser.

D'où vient cet amour maladif du changement qui est général aux Etals-Unis? Est-ce, comme ils disent, la recherche du mieux, qui les pousse à déménager chaque année, h démolir les maisons tous les dix ou quinze ans, et qui fait qu'un hôtel, un restaurant, un théâtre, un magasin, a si vite fini de plaire?

N'est-ce pas plutôt le signe qu'ils s'ennuient? qu'ils demandent à l'extérieur des choses des occasions de se distraire? N'est-ce pas beaucoup de snohisme aussi? Car le snobisme est une tendance à la discipline et au changement. On vous signale une nouveauté qu'on dit supérieure, vous y courez et vous l'acceptez, le snobisme pouvant se définir : l'adaptation à soi d'un goût qu'on n'a pas.

Quand vous entrez dans un salon, un endroit public, une salle de théâtre, un bar, un restaurant, un compartiment de chemin de fer, si timide que vous soyez, vous pouvez êlre tranquille. Si l'on vous regarde — ce qui est rare, — c^estavec la plus complète indifférence, l'absence totale de curiosité. Fussiez-vous le plus excentrique des cockneys, ou le plus élégant des snobs, le plus beau ou le plus laid, personne n'a l'air de se soucier de vous, ni de se moquer, ni de faire de réflexion à "votre endroit : vous n'existez pas.

Cela supprime à la longue tout embarras, toute gêne, toute timidité chez le peuple américain. De là vient sans doute cette simplicité si agréable des

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hommes, cette désinvolture naturelle, cette grâce aisée des femmes qui, sachant qu'elles n'ont pas de galerie, ne songent qu'à être elles-mêmes.

Des gens prétendent pourtant qu'à la longue, on découvrirait peut-être qu'ici, comme en Angleterre, îa pose existe d-ans une certaine affectation de calme et de flegme. En tout cas, cette forme d'alTeclation nous choque moins, étant d'ailleurs négative, et nous nous en laisserions volontiers imposer par elle. Néanmoins, elle est plus supportable, n'opprimant pas le voisin.

Par contre, on éprouve un peu de honte à rencontrer ici un de ces compatriotes ostentatoires, apprêté et fat, parlant haut pour attirer l'attention, ne faisant pas un geste qui ne soit destiné à la galerie. Vous voyez le type : monocle à l'œil, moustache frisée, d'une élégance exagérée, croisant les jambes et lançant des œillades à toute l'assistance. Le malheur pour lui, c'est que la galerie ne le regarde pas. C'est très amusant à observer. Et la honte qu'on ressent vient de cette conslalation que tous ces gens sans éducation et sans culture pour la plupart, sont pourtant en réalité bien plus « distingués » par leur simplicité, que cette fleur absurde de notre vanité nationale.

Chez nous, un tel être, tout ridicule qu'il soit pour des esprits clairvoyants, en impose à la plupart des gens. Ici, comme chacun ne pense qu'à soi, il en est pour ses frais. Et c'est ce qui fait, je crois, que les immigrants changent si vite, se modèlent si rapide-

ment sur les autres, qu'en un an de séjour ils sont devenus Américains et en ont l'air

Nuances :

Un professeur de l'Université de Harvard présentant un conférencier étranger à son public, clôt la séance par ces mots :

« Les personnes qui voudraient complimenter le conférencier et lui serrer la main, sont priées de passer dans le petit salon, comme d'habitude ».

Et ceci se passe dans la capitale intellectuelle des États-Unis, dans l'Athènes du Nord.

Le conférencier se dit qu'on n'accepterait pas chez lui cette façon, un peu grossière, de forcer les compliments. Puis il ajouta : « Si tout le monde me félicite, personne ne me félicite; si on félicite tout le monde, que m'importent les félicitations? »

Deux villes rivales : Chicago et New-York. — Préjugés injustes contre Chicago. — Allez voir la 12' rue. — Le lac Michigan. — Une rue de 35 kilomètres. — Plus de vraie politesse à Chicago qu'à New-York. — Un gentleman : M. James Deering, de la maison Deering, Mac Cormick and C. — L'Université de Chicago. — Un président habile. — Ce que vaut l'amitié de M. Rockefeller. — Conversation avec M. Harper. — La coéducation. — La chasteté. — 70 p. 100 de coqiiebins. — L'esprit militariste aux États-Unis. — L'influence allemande dans les études est en baisse. — L'influence française en hausse. — Usines de machines agricoles. — Catalogues en vingt-cinq langues. — Les Trade Unions. — La tentative de M. Crâne. — Le testament d'un patron. — L'Armée du Salut. — Ce qu'on fait des matériaux de démolition. — Nausicaa et Démos. — Souvenir au pacha de Fez.

New-York et Chicago sont deux villes rivales, et ce sont les New-Yorkais qui ont transmis à l'Europe leurs préjugés contre les Chicagolais, de façon qu'à Paris, lorsqu'on veut parler d'un être un peu fruste, sans manières et sans éducation, on dit : c C'est un marchand de porcs de Chicago ».

De plus, ils nous présentent Chicago comme une ville affreuse, le type de la cité inhabitable.

Je trouve que les adversaires et les concurrents de Chicago exagèrent un peu, et qu'en tout cas, ce n'est pas aux habitants des tristes villes de l'Est de se montrer si sévères.

On ne peut pas dire que les rues de Chicago soient propres ni bien pavées, ni que les quartiers ouvriers aient l'attrait des cités idéales. Mais je n'ai pas été frappé non plus par la perfection du pavage à Nev\r- York, ni par l'hygiène des faubourgs populaires des grands centres de l'Est. Pourtant, ici, il faut le dire, certains quartiers, sur les bords de la rivière, paraissent bien, en effet, des faubourgs de l'enfer; des rues coupées de ponts métalliques jetés sur des chantiers de construction et d'usines^ (Je vous recommande la 12* rue); vingt, trente, soixante lignes de chemin de fer, où courent des trains incessants de wagons innombrables, sillonnent le sol au-dessous de vous. On ne voit pas à trente mètres devant soi. Des vapeurs opaques comme des brouillards bouillonnent au-dessus de cheminées monumentales, descendent dans les rues en nappes épaisses, s'y ii;êlent à d'autres vapeurs et à la poussière ; des tramways pas; ent comme des éclairs à vos côtés, de lourds camions circulent lentement, les cloches des locomotives se répondent dans le brouillard comme en un matin de Pâques. Le pont que vous foulez tourne sur lui-même ; d'autres ponts, au lointain, s'élèvent comme des ponts-levis. Je n'ai encore constaté

1. On compte quatre-vingts ponts de fer jetés sur la rivière et le canal. Sous le lit de la rivière, trois tunnels sont creusés pour lô passage des tramways d'une rive à l'autre.

nulle part, au milieu d'une ville, une pareille intensité de mouvement et de bruit parmi tant de fumée. Mais nulle part non plus l'impression de prospérité incommensurable, grandiose, ne s'impose comme ici.

A deux pas de cet enfer, Chicago a le lac Michigan! Les principaux hôtels, l'Auditorium et son annexe, sont bâtis devant le lac. On appelle cela un lac : c'est une étendue d'eau de 580 kilomètres de long — la distance de Paris à Bordeaux — et de 175 kilomètres de large — de Paris à Ghâlons-sur-Marne — et sa profondeur atteint souvent 275 mètres : il s'y passe des tempêtes comme en pleine mer. Une large avenue court le long de la rive, et de beaux parcs y sont plantés. Promenade exquise, car il y fait toujours liais, et la vue de l'eau sans bornes et des gros navires à l'horizon y ajoute la magnificence de la mer. On me montre des hôtels privés, dont quelques-uns fort jolis, comme celui de M. Mac Cormick, qui a épousé une fille de M. Rockefeller (une dot de trois millions de dollars seulement) ; celui de Mme Potter-Palmer, dont la nièce devint, il y a quelques années, la princesse Cantacuzène-Spéranski ; celui de M. Armour fils (des Abattoirs); celui d'un archimillionnaire, M. Higinlotham, avec sa façade à l'envers, bâti en trois styles différents, d'un incohérence inimaginable. Je me demande quel est le toqué qui a pu imaginer un tel défi au bon sens et au goût. Des clubs sont installés sur le bord de l'eau. On y va canoter et, le soir, flirter au clair de la lune, au clapotement de l'eau sur la rive. Les jeunes couples n'y manquent pas d'ailleurs, car nous sommes, ici, loin de la Nouvelle-Angleterre.

Chicago ne se trouve sans cloute pas encore assez grand, car la municipalité prend du terrain au lacl Peu à peu, au moyen des remblais qu'on y jette, l'eau du lac est refoulée et l'avenue qui le borde s'élargit. C'est une idée assez pratique. Dans quelques années, il s'élèvera un nouveau quartier sur les emprises ainsi faites.

Chicago a quatre ou cinq fois l'étendue de New- York. Sa population monte à 2 millions 250,000 habitants, et je ne crois pas qu'il y ait ailleurs une voie de 22 milles (plus de 35 kilomètres) de long. Cette voie s'appelle Western Avenue; elle traverse la ville de bout en bout. Une ligne de tramways électriques la parcourt. Mais, si l'on tient compte des arrêts, il faut presque une journée de tramway pour faire une course d'une extrémité à l'autre, et revenir!

Je pense que Chicago détient là un record qui n'est pas banal.

En arrivant à Chicago — il faut bien une demiheure d'express pour franchir la distance qui sépare les faubourgs extrêmes de la gare centrale — j'ai noté un fait qui m'a amusé : la voie du chemin de fer comme partout, d'ailleurs, traverse des rues sans barrière ni garde-fous d'aucune sorte; cinq ou six lignes se croisent à deux ou trois mètres de la devanture des magasins. Aux petites stations, comme il n'y a pas de quai pour chaque ligne, la voie est couverte de gens qui attendent leurs trains. Mais il en arrive de tous côtés, sans cesse, et il faut qu'ils se rangent et passent d'une voie sur l'autre pour ne pas être écrasés. Tout se fait sans cris et sans réclamations. On est là pour prendre son train, et non pour se plaindre ou protester. J'ai même vu un

bicycliste, qui longeait la rue parallèle à la voie, et qui voulant la traverser sans descendre de sa machine, arriva devant notre locomotive, fit, pour nous éviter, quelques évolutions savantes, mais comme un autre convoi s'approchait à toute vitesse en sens inverse, le voilà bien forcé de descendre et de se garer. Ce ne fut pas sans peine, car i. tenait absolument à passer, tout de suite et sans se déranger! Personne ne lui adressa la moindre observation.

Quant aux mœurs, aux manières, à l'élégance et à la richesse, je ne pense pas non plus que Chicago soit très au-dessous de sa grande rivale. Je sais bien qu'il est convenu que c'est à New- York que les millionnaires de l'Ouest vont manger leurs rentes, et je reconnais que New-York est vraiment la capitale des États-Unis.

Mais, dans cette ville de Chicago qu'on nous propose comme exclusivement peuplée de gens vulgaires, j'ai rencontré plus d'hommes aimables, plus d'attentions charmantes, et plus de vraie politesse qu'à New-York. Et même, j'ai découvert chez l'un des plus gros brasseurs de millions de cette capitale écrasante du « business », une fleur exquise d'urbanité et de sensibilité. Je ne crois pas qu'on puisse trouver, dans les aristocraties d'Europe, une nature plus réellement distinguée, plus discrète, plus généreuse que celle de M. James Dcering, le copropriétaire de la fameuse manufacture de machines agricoles Deering, Mac Gormick and C**, îa plus importante du monde entier. Je lui demande pardon de le lui dire ainsi publiquement et brutalement. Mais je suis fier de ma découverte, qui me permet de cc^riger les opinions trop absolues décrétées

sur le caractère américain. Qu'un homme poli et sensible comme celui-ci puisse exister dans le terrible monde des affaires, cela console de bien des manques et doit rassurer sur la possibilité d'une civilisation moins âpre, moins brutale, plus délicate et plus fine.

Je suis allé visiter ses usines. Je ne vous les décrirai pas, manquant de la compétence technique nécessaire pour tirer de ma visite des renseignements utiles.

Pourtant, au cours d'une promenade sans arrêt qui dura des heures de marche rapide, j'ai noté des détails intéressants à retenir. Par exemple, la ventilation perfectionnée des ateliers où travaillent 7,000 ouvriers, le confort des installations, d'admirables cabinets de toilette, aussi propres, aussi bien entretenus que ceux des plus grands hôtels; un pianola dans un atelier de femmes, etc., etc.

Pour donner une idée de la division du travail en ce pays, sachez qu'on fabrique chez Mac Gormick et Deering 40,000 pièces de fer différentes! Quarante mille pièces qui entrent dans la construction de plusieurs centaines de types de machines agricoles. Nulle part au monde on n'en fabrique davantage. Les agriculteurs de ce pays n'ont plus besoin de se fatiguer pour cultiver la terre et récolter ses produits. La machine travaille toute seule. L'homme n'a qu'à la surveiller, en la touchant à peine, pour qu'elle produise cent fois plus, mille fois plus qu'il n'en pourrait faire lui-même. J'ai vu un enfant de quatorze ans qui conduisait sans peine cinq machines à lier des bottes de paille.

L'atelier de peinturage des machines m'a laissé

dans l'œil une ineffaçable vision de rouge au minium el de vert. Je n'en avais jamais vu et à coup sûr je n'en verrai jamais autant de ma vie. Dans d'immenses salles nues, on a pratiqué des sortes de larges puits remplis de peinture. Les machines, les roues sont amenées là sur des tringles et maintenues en l'air par des cordes. Quand elles arrivent au-dessus des puits, un ouvrier les plonge dans la peinture une fois, deux fois de suite, et les retire pour faire place à d'autres, indéfiniment. Et c'est tout. Il y avait là des milliers et des milliers de roues, de socs, de herses, de moissonneuses, de rabatteuses, de noueuses, de lieuses, de coupe-épis, de porte-gerbes, de rouleaux décortiqueurs, de coupe-ficelles, de faneuses, etc. , etc. ! de quoi travailler toute la terre de France.

Douze bâtiments de cinq étages composent les usines Deering et Mac Gormik. Le plus long hall a SOO mètres de long sur 20 de large.

Ce jour-là, on avait fondu il8 tonnes de fer.

îjans plusieurs salles immenses se fabrique la ficelle nécessaire aux appareils. Cette seule- fabrication se chiffre par millions I

Le catalogue de la maison est imprimé en vingtcinq langues, caries machines Mac Cormick et Deering vont aux quatre coins du monde.

— Gomment fait-on, demandai-je, pour pouvoir les vendre en France, en Angleterre et même en Russie, malgré les frais de transport et les droits de douane?

La réponse fut la même que partout :

— C'est la quantité énorme de notre production qui nous permet de supporter ces charges et de vendre encore meilleur marché que tous nos concurrents des

autres pays. Et c'est, en effet, assez simple à comprendre; un écrou, une simple vis, ou une pièce d'une forme compliquée, coûte cher à produire pour celui qui n'a l'emploi que d'un petit nombre. Mais si nous avons à produire des milliers, des dizaines et des centaines de milliers de pièces pareilles, nous bâtissons une machine spéciale qui finit par la produire pour rien, matière à part. La maind'œuvre se trouve pour ainsi dire supprimée. Un seul boy devant la machine suffit à une production infinie.

Quelques jours après mon arrivée à Chicago, les usines Deering se mirent en grève. Et je pus voir comment se comporte un patron américain devant un événement si grave pour lui. Sept mille ouvriers avaient déserté les ateliers sur l'ordre de l'Union. Or, pendant tout le temps que dura la grève, je vis M. Deering chaque jour. J'aurais voulu ne pas l'importuner, mais il exigea que le programme qu'il avait dressé de ma visite à Chicago fût en tous points suivi, îl consistait à me faire rencontrer à déjeuner avec des hommes considérables dans les affaires, l'enseignement, ou l'administration, à visiter le matin et l'aprèsmidi toutes les choses pouvant m'intéresser, et le soir, à dîner en compagnie des dames les plus charmantes de la ville et d'artistes comme Julia Marlowe, à la fois jolie comme Marcelle Lender et belle comme Jane Hading.

Or, au cours de ces réunions, jamais mon hôte ne consentit à laisser parler devant lui de la grève. On était chez lui pour se distraire et causer. Les affaires se traitaient ailleurs. Souriant, attentionné pour chacun de ses invites, d'une très fine galanterie avec

les femmes, il était impossible de découvrir la moindre trace d'inquiétude dans ses façons et dans son air. Il retenait, dans la journée, des places au théâtre pour le soir, organisait des promenades en voiture après souper sur les bords du lac Michigan, des parties de golf pour le samedi et le dimanche à Weaton, avec une imperturbable simplicité, une sérénité toute romaine. J'avais déjà vu en France des patrons sous le coup d'une grève. Les uns sont apoplectiques ou colériques, d'autres blêmes et nerveux, sombres ou morfondus, mais jamais je n'en avais vu comme celui-là. Pourtant, M. Deering est un être étonnamment sensible. Gomment ne pas admirer l'énergie interne dépensée par un tel homme pour conserver son sang-froid et toute sa liberté d'esprit au milieu d'une agitation mondaine totalement étrangère à ses soucis? Car les femmes américaines ne se font pas prier pour se désintéresser des affaires des hommes. Elles y sont véritablement indifférentes. Et cela, à un point incompréhensible pour nous.

Si les patrons américains diffèrent des patrons français par le flegme et le self-contfol, les tliéories des uns et des autres se ressemblent devant la crise.

Un jour, avant ledîner, je m'efforçai de faire parler M. Deering sur la gvQve. Il fallut lui arracher les mots. Il dit, cependant :

— Il nous faudrait en Amérique une armée assez forte pour maintenir la liberté du travail. La meilleure grève que j'aie vue, c'était à Paris, en 1898, la gi^ève des terrassiers et des maçons, avant l'Exposition.

Et, sortant un' peu de son flegme, il ajouta avec un

accent où il y avait de l'admiration et de l'envie :

— Toute l'armée dehors pour protéger les ouvriers qui voulaient travailler ! C'était admirable !

Je lui demandai ce qu'il pansait des trade unions.

— Elles vont nous ruiner comme elles ont ruiné l'Angleterre. Et c'est l'ouvrier qui payera.

Il m'apprit qu'il y avait 252 sortes d'unions ouvrières aux États-Unis. Tout le monde fait partie des unions. Les bell-bot/s, ces jeunes garçons de treize ans qui servent dans les hôtels à porter les lettres, à faire les courses, se sont mis en syndicat. Les femmes qui nettoient la nuit, les balayeuses, les laveuses ont aussi leur Union.

— Gomment les patrons entendent-ils lutter contre les syndicats ? N'a-t-on pas essayé de la participation aux bénéfices?

— Oui, on a essayé, me répond M. James Deering; M. Crâne, le grand constructeur de Chicago, a pris le premier l'initiative de ce dérivatif : il n'est pas satisfait du résultat. Gela n'empêche pas les grèves. Les ouvriers à qui on sert leur dividende à la fin de l'année disent : « Qu'est-ce que c'est que cela? Quelque chose qu'on nous a volé pendant l'année ! . . . >

L'indignation de M. Deering devant l'obstacle organisé des trade unions n'affecte en rien ses sentiments envers les ouvriers qu'il aime d'une tendresse profonde. Je vous ai dit que j'avais trouvé en lui une âme fine et sensible sous ses dehors stoïques. En voici une preuve frappante. Ce célibataire, à peine âgé de quarante ans et riche de quelques dizaines de millions, a déjà fait son testament par lequel il lègue les deux tiers de sa fortune à une œuvre qui sera chargée de donner à manger et à boire

tout de suite, sans délai, sans enquête et sans condition d'aucune sorte, à ceux qui auront faim et soif et le feront savoir 1

— Voilà l'important, me disait-il : manger tout de suite quand on a faim.

Si l'on s'est trop laissé prendre aux jugements et aux ironies des gens de l'Est, on s'attend à ne rencontrer à Chicago que des filles de bouchers et de charcutiers. De sorte que, vers dix heures et demie du matin, heure de la sortie des cours, c'est une surprise charmante qu'une promenade sur les trottoirs de Michigan Avenue. Parmi les arbres et les pelouses vertes, des centaines de jeunes filles en élégants costumes clairs, jupes courtes, chapeaux de fleurs, ou même tête nue, se promènent en riant, balançant au bout du bras quelques livres liés par une courroie de cuir. Un tel air de santé et de joie de vivre émane de leurs joues roses et de leurs yeux rieurs qu'on ne peut s'empêcher de se retourner pour les voir encore. Mais les hommes, les jeunes gens qui les croisent, ne les regardent pas, ou à peine. Gomment ces jolies fleurs roses peuvent-elles fleurir dans la poussière?

— C'est l'air du Michigan, me répond-on.

Je suis allé visiter l'Université de Chicago, que préside avec autorité M. Harper, actuellement prési-

dent de la Fédération de l'Alliance française aux États-Unis.

Vous avez dû entendre parler de M. Harper. C'est un ancien pasteur baptiste, grand ami de M. Rockefeller, qui appartient à la même secte que lui. Avec une habileté sans égale, il a obtenu du célèbre milliardaire quelque chose comme une trentaine de millions, grâce auxquels l'Université de Chicago est une des plus riches des Etats-Unis. Lui-même touche desappointements de 75,000francs,plus1 0,000 francs de frais de voyage, ce qui lui permet d'être très souvent en route. Et il n'y manque pas.

Je voulus causer avec lui de quelques-unes des questions qui agitent aujourd'hui l'opinion américaine.

En l'attendant, j'ai visité, sous la conduite d'un intelligent professeur de littérature française de l'université, M. Maxime Ingres, les différents bâtiments espacés dans le yard : ils ressemblent à ceux de toutes les universités que je vous ai déjà décrites. C'est riche, confortable et pratique.

Mais quelques détails m'ont frappé au cours de ma promenade. Au rez-de-chaussée d'un bâtiment de classes, s'ouvrent des guichets au-dessus desquels est écrit : Informations — Documents officiels — Objets perdus ou trouvés — Transport de bagages — Émission de mandats-poste — Distribution de lettres — Bureau de banque — Coffre- fort.

Et tout à côté, au-dessus d'une haute porte : Chapelle. Je regarde par la vitre et je vois dans une chaire, devant une table, un professeur en toge rouge, noire et verte, qui parle ; derrière lui . comme fond, le drapeau américain constellé d'étoiles.

M. Ingres me conduit ensuite chez le président Hiirper.

C'est un homme de taille moyenne, entièrement rasé, haut en couleur, à la face ronde et pleine, les yeux pétillant de roublardise, abrités derrièie des lunettes d'or. Il n'a pas du tout l'aspect d'un pasteur puritain de la Nouvelle-Angleterre. Sa figure plutôt joviale rayonne du plaisir de vivre.

A Chicago, la coéducation des sexes est appliquée dans toute sa rigueur. Je veux savoir si M. Harper n'a pas d'objection à y faire.

Il m'explique qu'en principe, il ne voit, au contraire, que des raisons d'approuver la coéducation. Les raisons qu'il m'en donne sont connues : adoucissement des manières des hommes; émulation pour la femme; attitude plus naturelle entre garçons et filles. Mais il ajoute — l'expérience le lui a démonti'é — qu'il valait mieux attendre que les jeunes filles arrivant de la campagne, et qui ne sont pas habituées à cette promiscuité, aient passé deux années à l'université avant de les mélanger avec les jeunes gens.

J'aborde ensuite un sujet de même genre. J'avais lu que M. Roosevelt, président de la République, et M. Elliot, président de l'Université de Harvard, venaient de prononcer de grands discours où ils prêchaient la chasteté absolue pour les jeunes hommes des universités.

M. Harper donne entièrement raison à ces théoriciens austères, et il ajoute :

— Je suis même convaincu que 90 p. iOO des étudiants de nos universités demeurent chastes jusqu'au mariage.

Mais il réfléchit, se reprend, et rectifie :

— Je veux dire 70 p. iOO. Et j'affirmerai même que ce chiffre est vrai, non seulement pour les étudiants, mais pour tous les jeunes gens américains. Ces 30 p. iOO d'exceptions se trouvent dans la classe des gens de loisir, si petite chez nous.

Je l'interroge sur le mouvement militariste, qui coïncide avec le progrès de l'impérialisme. Le peuple américain, qui fut autrefois pacifique, va-t-il donc devenir guerrier à son tour ?

— Non, me répond M. Harper. On augmente, il est vrai, l'enseignement militaire dans les universités, mais c'est parce que la discipline est bonne. Et puis, c'est une petite satisfaction que nous nous accordons. Rien n'est plus beau qu'un déploiement de forces militaires et navales. C'est un plaisir pour l'œil et un excitant pour l'énergie.

— Oui, dis-je, mais si vous développez outre mesure ce genre de distraction, ne craignez-vous pas d'être un jour entraînés à chercher des querelles au monde pour augmenter votre plaisir?

— Non. L'Amérique n'a pas à craindre l'excès. Nous aimons la guerre, mais pour la bonne cause seulement. Nous l'avons prouvé à Cuba et aux Philippines. Après la guerre des Philippines, notre expansion sera terminée.

— Pourtant, fis-je, il restera le Canada et le Mexique à vous annexer...

Il répondit :

— Le Canada viendra à nous de lui-même. C'est en .somme le même peuple que le nôtre, il a les mêmes religions, le même commerce, les mêmes intérêts, c'est forcé. Quant au Mexique, il est, en effet, d'une

autre race et d'une autre langue. Je n'ai pas étudié la question.

Nous parlâmes ensuite des relations franco-américaines.

Le président Harper m'expliqua que Tinfluence allemande avait fait son œuvre en Amérique, une œuvre utile et bonne.

— Elle a développé le goût de la forte science et du travail méthodique, me dit-il. Mais nous nous sommes assimilé ces qualités du tempérament germanique. Nous devons à présent cultiver chez nous le goût de l'esthétique et de Vexpression. C'est Tinfluence française qui nous le donnera.

L'Armée du Salut se répand en Amérique avec une rapidité prodigieuse.

Elle a déjà 756 corps ou bataillons et avant-postes, chargés de répandre la bonne parole dans les rues au moyen de cymbales et de la grosse caisse; 18 « maisons pour femmes tombées >, 3 maisons de maternité, 6 refuges pour « épaves humaines », 74 abris pour gens sans place, 24 dépôts de nourriture, 40 dépôts de charbon bon marché pour les pauvres, 3 fermes, 25 ateliers industriels pour les hommes, 7 chantiers à bois, 4 bureaux pour emplois permanents ou temporaires, 2 bureaux d'hommes de loi pour consultations gratuites aux pauvres, 22 agences pour retrouver les adresses perdues des amis et des parents, 1 club ouvrier, 1 hoarding-house pour femmes seules.

Rien qu'à Chicago, les salutistes ont 12 corps d'ora-

leurs anglais, 6 corps suédois, 2 corps norvégiens, 1 corps allemand, 6 hôtels pour ouvriers, 1 hôlel pour ouvrières, 1 maison pour filles tombées, 1 hôpital de maternité, 5 magasins de subsistances, 1 crèche, i bureau de renseignements, 2 écoles.

L'imagination et l'initiative des organisateurs de ces institutions clérico-industrielles sont inépuisables. On peut et même on doit réprouver le pharisaïsme grossier qu'ils appellent religion. Mais avec l'argent qui leur reste quand ils ont alimenté leurs cohortes de parasites mâles et femelles, ils font des choses, imaginent des œuvres que notre charité imiterait avec profit.

C'est ainsi que, la veille du dernier Noël, les soldats et les soldâtes se rendirent dans les quartiers pauvres de Chicago et donnèrent à deux mille familles préalablement choisies un panier de victuailles complet pour cinq personnes. Chaque panier contenait de la viande, du pain, des conserves, des gâteaux et des fruits.

L'hiver précédent, l'Armée du Salut avait fourni du charbon à 20,000 pauvres.

Je sais qu'en France les œuvres de charité sont nombreuses et que de grosses sommes se dépensent chaque hiver pour soulager la misère, mais je me demande s'il existe des organisations de celte sorte, qui permettent à jour fixe, et sans se tromper, de frapper aux portes des vrais malheureux.

J'ai vu démolir des maisons à Chicago, car on ne cesse de démolir et de rebâtir. Des gens pauvres

venaient sur les chantiers ramasser tout le bois des démolitions, ils prenaient ce qu'ils voulaient dans une charrette à bras ou le chargaient sur leurs épaules. C'est la coutume ici. Le bois ne sert jamais deux fois. Et comme pour s'en débarrasser, il faudrait payer des frais de charroi, si les pauvres ne l'emportent pas très vite, on le brûle sur les lieux mêmes.

Vous voyez ainsi, de place en place, sur les chantiers des maisons en construction, des bûchers énormes qui ne chauffent rien, ni personne. Cette fumée, qui se perd dans l'air de la grande ville, symbolise bien l'universel gâchage de ce pays trop prospère, — où pourtant il y a des pauvres...

Dans les faubourgs les plus sordides, parmi des inscriptions en hébreu et des enseignes allemandes — qui sont les plus nombreuses, — je vois sur des devantures de marchands grecs ces noms inattendus : Nausicaa, Démos. Cette évocation soudaine de la fille du magnanime Alcinoûs et du peuple hellène, de l'Agora et des îles fortunées de l'Hellade me rendit plus épaisses la fumée des usines et la poussière des élé- Tateurs, el la frénésie des tramways m'appanit plus démente. « Pourquoi allez-vous si vite en Europe ? me demandait un jour le pacha de Fez; n'arrive-t-on pas toujours à la mort ? »

Swift et Armour. — Course à l'étranger. — Les Stock Yards. — Goop d'oeil général. — Le chemin de la mort. — La tuerie des porcs. — La besogne des égorgeurs. — La toilette des victimes. — Les deux colosses. — Saucisses à la iuécanique. — Les magasins de réserves. — Les saurisi-eries. — Où se font les jambons de Mayence et d'York. — Les bureaux. — Arrivages journaliers. — Psychologie de l'égorgeur. — La philanthropie du marchand deporcs. — Le testament de Swift. La tuerie des bœufs. — Les boxes d'assomraage. — Un coup suffit. — La haine du voyageur pour les porcs. — Sa pitié pour les bœufs. — Que de sang! — Symphonie en rouge. — Les métaphores d'un poète qui se trouve mal. — Chirurgiens et tueurs. — Les glacières. — Les mo-utons. — Toilette mystique. — Les wagons frigoriques. — En roule.

Avant de les voir, je m'étais promis de ne pas redécrire les tueries de Chicago. Ce travail a été si souvent iait — et fort Lien fait — qu'il me paraissait superflu «d'y revenir. Mais les deux journées que j'y ai passées ont laissé en moi de telles traces et mis dans mes yeux de telles couleurs, que je ne résiste pas au besoin out {xhysiaue d'en chasser l'obsession en ranalysant.

Le lendemain de mon arrivée à Chicago, on me passa la carte de la maison Swifi : c'était un envoyé du concurrent d'Armour qui venait m'offrir de visiter les Stock Yards, c'ést-à-dire les Abattoirs et leurs dépendances. Une sorte de coach tout rouge et très élégant, attelé de deux chevaux magnifiques, nous attendait à la porte. A peine un quart d'heure après arrivait l'envoyé de la maison Armour, chargé de me faire la même proposition de la part de ses patrons. Je dus naturellement décliner cette seconde invitation et promettre tout de même ma visite pour un jour suivant. Les deux employés se connaissaient fort bien, et l'employé de Swift, malgré son apparente placidité, ne pouvait dissimuler son contentemei?^ d'avoir davancé son concurrent.

Je note ce fait comme un signe frappant de l'activité et du sens pratique des commerçants de ce pays, qui connaissent la valeur de la publicité et ne dédaignent aucune occasion d'en profiter.

Le plus curieux, c'est que j'appris ensuite que ces deux maisons, autrefois concurrentes, s'étaient unies pour une partie de leurs opérations. Mais elles conservaient leurs propres enseignes et tenaient à honneur de ne pas se laisser absorber l'une par l'autre.

Les Stock Yards se trouvent aux portes de Chicago. Sur un immense terrain plat sont installés les parcs à bestiaux : ce sont des rues composées d'une infinité de rectangles séparés par des barrières de planches où les courtiers, les commissionnaires ou les éleveurs amènent leurs bêtes. Il y a là place pour 100,000 tête» de bétail. Des lignes de chemins de fer sillonnent cette immense garderie. Sans cesse, des trains très longs arrivent chargés de bestiaux qu[on débarqu«

aussitôt sur les quais de bois qui entourent les parcs.

Les wagons sont vidés en un clin d'œil, et repartent

; pour faire place à d'autres trains qui attendent. On

; vide 1,500 wagons en une heure et demie. Quelque-

j; fois des bêtes meurent en route. Je vois deux vaches

;. rousses allongées au soleil, et trois porcs noirs les

pattes en l'air, qu'on vient chercher pour les examiner

avant de les enfouir.

De place en place s'élèvent, à quelques mètres du sol, des galeries de bois couvertes, où les bêtes accèdent par des pentes douces : c'est leur dernier chemin. Une fois engagées dans ces galeries tumultueuses, leurs minutes sont comptées. El c'est une incessante procession de victimes beuglantes, bêlantes, grognantes dont on voit les cornes, les petites queues tirebouchonnées et les toisons à travers les planches des palissades. Ces troupeaux sans bergers qui vont ainsi à la mort dans une immense rumeur de vie, communiquent au visiteur un peu de la mélancolie du départ des armées.

De hauts bâtiments se dressent aux extrémités de l'espace occupé par les parcs : ce sont les abattoirs, les réfrigérateurs et les usines pour la préparation des viandes de conserve.

Devant le bâtiment central occupé par les bureaux, une foule de gens se promènent, courtiers, paysans armés de grands bâtons, le nez chaussé de lunettes d'or! Des chevaux sellés sont attachés à des bornes. Ce sont ceux des fermiers qui viennent de la prairie. Tous ces gens sont vêtus, comme les citadins, de complets de drap, et coiffés de chapeaux de feutre.

Les bâtiments de la maison Swift occupent 16 hectares; avec la superficie des étages, 28 hectares. Le

capital social s'élève à 125 millions de francs. Elle a des succursales dans six villes d'Amérique : Kansas- Gity, Omaha, Saint-Louis, Saint-Joseph et Saint- Paul. En un an (1902) elle a acheté 9 millions 340,000 lêtes de détail. Pendant la même période, le total de ses ventes s'est élevé à 200 millions de dollars (1 milliard de francs !). Ces marchandises ont rempli 97,067 wagons. Dans une seule journée on a massacré dans les différents abattoirs de la maison Swift 11,500 bœufs, 16,000 moutons, 34,000 porcs et 63,000 poulets.

Le total des employés est de 22,607. Dans un an elle a produit 150 millions de kilogrammes de lard, 3 millions 1/2 de kilogrammes de laine, 4 millions de kilogrammes de colle forte, 19 millions de kilogrammes de graisse et de suif, 26 millions de kilogrammes d'huile et de stéarine, 52 millions de kilogrammes de cuir, 77 millions de kilogrammes d'engrais, 20 millions de kilogrammes de savon.

Ces chiffres n'ont pas d'autre intérêt que de vous donner une idée de l'importance de ces sortes d'organisations, qui n'ont d'équivalent nulle autre part au monde.

Et, à côté de Swift, il y a Armour, plus colossal encore, assure-t-on, et d'autres!

Les statistiques qui précèdent sont celles de toutes les succursales de Swift. Mais, dans le seul établissement de Chicago que je suis venu visiter, on tue en un an 1 ,250,000 bœufs dont le poids peut être estimé à 1 milliard de livres, de quoi servir un bon repas à tous les habitants de la terre ! Plus de 2,650,000 moutons et agneaux, plus 4 millions de cochons, ce qui représente 8 millions de jambons; plus 13 millions

de kilogrammes de sauciss-^s qui, mises bout à bout, couvriraient la route de New-Yoi k à Londres et feraient en plus une ceinture à Paris !

Voilà pour la production annuelle.

Les chiffres journaliers sont peut-être plus saisissants encore.

On tue, chez le Swift de Chicago, 7,500 porcs quotidiennement, soit 1,000 à l'heure, d'un poids moyen de 150 kilogrammes. Il s'en trouve de 250 à 300 kilogrammes. Le record est, jusqu'à présent, tenu par un cochon qui pesait 1,275 kilogrammes. Les machines à hacher la viande produisent journellement 35 tonnes de chair à saucisse.

Dans les seuls bureaux de Chicago, on renvoie et on reçoit 25,000 lettres par jour; on dépense 325,000 francs de timbres-poste par an. L'usine a sa fabrique de glace, sa fabrique d'électricité qui alimente 10,000 lampes incandescentes et 150 lampes à arc.

Munis de ces renseignement généraux, nous pouvons maintenant entrer dans ces tueries et voir comment se fait ce travail inouï.

Je commence par la tuerie des porcs. Ayant suivi les routes de bois dont j'ai parlé, ils arrivent par groupes de quinze dans l'an! ichambre de la mort. Là tourne lentement une grande roue pleine, munie sur ses deux faces de crochets. L'ouvrier qui se trouve enfermé avec les porcs dans l'antichambre leur saisit vivement une patte de derrière, l'attache à une chaîne et accroche cette chaîne à l'un des crochets de la roue. L'animal, qui pousse des cris affreux, se trouve enlevé de terre par l'essor du cylindre et porté au sommet de son évolution. Là, par un mécanisme

ingénieux, la chaîne attachée à la patte du porc se décroche automatiquement, glisse le long d'une tringle de fer, et la victime, qui hurle épouvantablement, vient s'arrêter devant le tueur, la gorge juste à hauteur de son couteau qu'il enfonce aussitôt d'un geste machinal et tranquille dans les cris soudain calmés.

Une cascatelle de sang bondit par la plaie ouverte. L'homme, les pieds dans les caillots, comme sur un épais tapis rouge, le corps tout entier éclaboussé de pourpre comme un vendangeur, repousse le corps gigotant encore, le crochet glisse sur la tringle jusqu'à un autre ouvrier qui décroche la bête et la fait disparaître dans un tunnel noir qui aboutit à une première chambre où sa toilette funèbre commence. Toutes les dix secondes un porc se présente ainsi devant l'égorgeur qui recommence son geste inexorable. Et ainsi de suite jusqu'à la fin du jour. Un bon bourreau peut immoler sans trop de peine ses cinq cents victimes par jour. C'est un joli carnage pour un seul homme.

Une fois, la chaîne glissa sur la patte humide du cochon qui tomba en hurlant dans la grande mare de sang frais et fit gicler autour de lui un feu d'artifice de corail. Puis il se remit sur ses pattes, cessa de crier, promena son groin à droite et à gauche, cherchant une pâture, puis leva la tête et regarda distraitement son frère déjà égorgé.

Je passe dans la salle suivante.

D'abord plongés dans l'eau bouillante d'une étuve, leurs corps arrivent tout blancs à travers une racleuse mécanique qui les a grattés, épilés comme des joues. Ils sont là, pendus sur les élaux; les ouvriers les

tournent, les retournent, et leur tête dodeline sous leur gorge ouverte. Un employé du gouvernement les attend au passage, glisse ses doigts sous leurs glandes du cou pour s'assurer qu'ils ne sont pas malades, ou du moins qu'ils ne l'étaient pas. Ils continuent à glisser ainsi sur des tringles, de salle en salle, devant plus de cent cinquante ouvriers, et leur toilette s'achève progressivement, de l'un à l'autre : l'un les éventre, l'autre enlève d'un seul geste la panne qui entoure les jambons, un nègre arrache la graisse des boyaux qu'il retire comme une épaisse mousseline de cire; un autre leur coupe la tête, un autre les pattes, un autre encore les divise en deux à coups de hachette, puis on les pèse. C'est le travail de la division en deux qui est, paraît-il, le plus dur. Deux hommes, deux géants, en sont chargés. Comme il s'agit d'aller vite, il faut que chaque coup de fendoir porte à fond et tranche la bête du haut en bas. Cette gymnastique nécessite une force colossale et une adresse merveilleuse. Les géants se relayent tous les quarts d'heure et changent de couperet tous les douze coups. Je traverse les salles basses de ces écorchoirs, de ces boyauderies, dans une atmosphère d'étuve, les pieds dans l'eau et dans le sang. Je croise des wagons de têtes, de pattes et de boyaux qu'on mène ailleurs pour être apprêtés, car ici rien ne se perd, ni les poils qu'on recueille avec soin pour la confection des brosses, ni la peau, ni la tête, ni aucune partie du corps,

— A Chicago, me dit mon guide, il n'y a que les cris des cochons qui soient vraiment perdus. Et encore, annonce-t-on que l'inventeur d'un nouveau phonographe a fait enregistrer par son appareil les hurle-

menls d'une heure de tuerie pour les répandre à travers le monde...

J'ai besoin de prendre l'air. Mais on veut me montrer auparavant comment on fait les saucisses et les autres conserves. Dans une salle voisine, des wagons de chair hachée sont déchargés à la pelle devant des étaux où une centaine de marmitons s'agitent. Ils jettent la chair rouge dans de vastes entonnoirs terminés par un tube au bout duquel on adapte un boyau mince. La viande sort par le tube, remplit très vite le boyau, et en quelques minutes voilà des centaines de mètres de saucisses luisantes, turgescentes, aussitôt coupées, ficelées et empaquetées !

Il me faut arpenter à présent d'immenses chambres remplies de viande de porc salé. Ce sont des morceaux de lard découpés géométriquement et couverts de sel qui s'empilent jusqu'au plafond. Les chambres ont 30 mètres de long sur 40 mètres de large, et il y en a quatre-vingt-quatre semblables toutes pleines 1 Chaque chambre renferme des centaines de mille de kilogrammes de lard. Tout cela va être dirigé sur l'Allemagne et l'Angleterre. Avant d'être expédiée, cette charcuterie reste là de vingt à soixante jours dans le sel. D'autres étages sont pleins de barils clos prêts à partir.

Puis J€ me laisse conduire aux saurisseries. C'est là qu'on met boucaner les jambons et les saucisses. On m'en fait compter cinq étages On ouvre pour moi une porte de fer. Des milliers et des milliers dejambons et de saucisses sont pendus au milieu d'une fumée dense qui nous aveugle et nous étouffe. L'opération du fumage demande trente-six heures pour les jambons qui doivent être vendus en Amérique et deux jours

pleins pour ceux qu'on doit expédier en Europe, à York ou à Mayence.

On me montre les jambons destinés à la France : ils sont plus longs que les autres. Pourquoi? Notre goût national les veut ainsi, paraît-il.

Nous descendons dans les bureaux, où travaillent sept ou huit cents personnes : des hommes, les uns coiffés de leur chapeau de feutre, les autres tête nue; des femmes, le porte-plume piqué dans le chignon, écrivent, pianotent sur d'innombrables machines à écrire, ou sont penchées sur le téléphone; quelquesunes écrivent ti^ès vite, des mains feuillettent rapidement des paquets de notes. Personne d'inoccupé, pas un flâneur, pas une tête en l'air, pas un regard sur les visiteurs... Je n'avais jamais vu, en Europe, un bureau pareil.

Je lis sur le tableau des arrivages « du jour » dans les Stock Yards :

19,000 bœufs; 25,000 cochons; 18,000 moutons.

— Bonne journée, cela, me dit mon guide.

Et, de toute évidence, ces 60,000 êtres arrivés vivants à l'abattoir ne représentent pas pour lui autre chose qu'un grand arrivage de fer ou de bois.

Ce qui m'avait le plus intéressé, au cours de cette promenade de meurtre, c'était la psychologie des tueurs. A force de tuer ainsi et de se baigner dans le sang des bêtes, ne devient-on pas complètement insensible à la souffrance des autres? Et ces tueurs feraientils une grande différence entre saigner un bœuf et égorger un homme?

i80 DE SAN FRANCISCO AU CANADA

On m'assura, au contraire, que le plaisir que ces tueurs purent goûter à regorgement des quelques premières centaines de porcs et à l'assassinat du premier millier de bœufs, s'est bien vite émoussé, et qu'à l'heure présente ils n'éprouvent pas plus de volupté à ce massacre que n'en éprouvent les machines à hacher la viande dans le bâtiment voisin.

Armour et Swift passent, d'ailleurs, pour les hommes les plus doux et les plus sensibles de la terre. Swift n'a-t-il pas même obligé par testament ses héritiers à verser trois millions par an aux pauvres de Chicago, à la condition que son nom ne soit pas prononcé?

La tuerie des bœufs est plus tragique encore. Je suis allé la voir chez Armour.

J'arrive au seuil d'une haute salle éclairée par une verrière. On se croirait sur le parvis du sanctuaire d'un dieu vorace servi par des paladins armés de couteaux et sans armure. Ils circulent en bottines de pourpre et en tabliers ruisselants. On dirait qu'ils ont trempé leurs bras nus et vermeils dans des cuves de confitures de groseilles ou de betteraves confites.

Les bœufs ont été amenés par les labyrinthes de bois jusqu'à de grandes boîtes sans couvercle où on les fait entrer à six. Quand la porte est refermée, l'assommeur, placé derrière eux et au-dessus, lève un long merlin d'acier et l'abat d'un geste de cyclope sur le crâne de l'un d'eux. Ce seul coup généralement suffit. Quand il n'en est pas sûr, il l'arrête à temps et recommence. Six fois son marteau s'abaisse ainsi avec un petit bruit sec qu'on entend à peine. Pas une plainte n'est sortie de la boîte. L'assommeur passe au compartiment suivant, tandis que, par un jeu de bas-

cule, la première boîte s'ouvre par devant, le plancher s'incline, et je vois glisser à mes pieds, en tas, les six bœufs morts, râlant à peine, remuant encore quelquefois un membre par saccades.

Une horreur et une pilié vous saisissent à la vue de ces grandes carcasses écroulées.

Par quelle association la mort des bêtes nous aiîecte-t-elle ainsi? N'est-ce pas que tout spectacle de mort est une menace à notre vie? Avec un peu plus d'imagination, ne souffririons-nous pas de la mort des fleurs même? Ne suffirait-il pas de penser à la joie de leur première éclosion et à l'émotion de leur chair sous les premières caresses du soleil? Pour moi, devant ces animaux couchés là, les yeux vitreux, agrandis par la mort, leur mufle frangé de rubis, je ne pouvais m'empêcher de me les figurer jeunes et libres, et bondissants dans les vastes prairies de l'Arkansas ou du Kentucky, débordants d'allégresse vitale, pas plus aveugle, en somme, que nos premiers enivrements puérils et que les premières fanfares de notre instinct.

La mort des porcs, pourtant, m'avait laissé plus froid. Étaient-ce leurs cris? Était-ce plutôt l'espèce de haine que je leur avais vouée depuis l'enfance pour leur ignominie? Je ne sais. Mais, s'il l'eût fallu, j'eusse plus volontiers plongé t mon glaive » dans leur fressure que je n'eusse abattu sur la tête des bœufs la massue de l'assommeur.

Il me faut pourtant voir cela jusqu'au bout.

Un homme attache à leurs pattes de derrière une chaîne qui pend d'une tringle, et l'animal s'enlève en vomissant un flot de sang noir. Quelques secondes après, il est devant l'éveutreur qui lui plonge son

coutelas entre les fanons. Par la blessure entr'ouveiie une cataracte de bouillons rouges comme des grenades déferle de la plaie béante avec un bruit de jet d'eau. Le calme de l'homme ensanglanté qui se livre à ce meurtre sans péril est fantastique. On dirait un soudard ivre éventraat une barrique de vin d'Espagne. Il se gare un peu, mais pas assez pour n'être pas inondé de sang. D'un grand coup de couteau il fend du haut en bas la peau du ventre de l'animal, il tranche d'un seul coup les artères et les cartilages qui attachent la tête au corps, et il le déshabille instantanément de sa robe qu'il n'a qu'à tirer et qui glisse avec la tête et les cornes comme un peignoir de fourrure à la doublure soyeuse, laissant à découvert les chairs nacrées toutes chaudes encore et qui fument.

Débarrassé de sa tête et de ses sal)ots, ce n'est plus un animal : c'est de la viande. Et lorsque l'écorcheur a vidé le corps des entrailles, toute pitié s'est éteinte devant l'habituel spectacle des boucheries, et les yeux ne sont plus frappés que du miracle de couleurs qui s'offre à la vue. Les chairs encore saigneuses sécrètent toutes les nuances du rouge, du vert et du bleu, une diaprure vermeille de zinzolin, de nacarat, de coquelicot, d'hyacinthe aux reflets de lilas, d'olive et de vitriol bleu. Les fressures qui ruissellent sont des pivoines brûlantes, d'éclatantes fleurs des Florides; les poumons, déjà pâlis, ont des roses d'églantine, des roses de nacre irisée de mauve.

Je vous raconte très longuement ce qui se voit en quelques minutes à peine. Ce bœuf, que nous avons vu tomber tout à l'heure devant nous, a été suivi en un clin d'œil d'une dizaine de ses pareils. Ce que je ^'oudrais vous rendre, c'est l'activité sans égale de ce

spectacle, ce sont les cent ou deux cents hommes aux bras rouges, armés de couteaux, qui blessent, tuent, éventrent, décapitent, dtripent, raclent, dépiautent, lavent et brossent ces chairs frissonnantes encore; c'est surtout l'aspect du sol couvert de flaques somptueuses comme des traînes de sacre, ces mares cramoisies aux cliatoiemenis d'ardoise qu'on dirait formées de débris de vitraux, cette plage gluante jonchée de boyaux vitreux et persillés, couleur d'œil de poisson, repliés comme des tas de serpents, ces montagnes de cartilages, de vessies, de sacs, de sabots, de peaux, de cornes, de cœurs, de tubes ronges, ces guirlandes sanglantes de fraises, de cervelles, de glandes, de rognons tombés comme des grappes trop mûres, ces étangs de caillots refroidis, madrépores de grenats, ces rougeurs plus sombres encore, dans les coins, rouille des vieux holocaustes. Champ de carnage aux lueurs de crépuscule, moissons de roses écarlates écrasées sous les sabots des sacrificateurs.

Et, sans cesse, des bruits de fontaines jaillissantes, de jets de pourpre, s'écoulant à flots dans les rigoles murmurantes, comme des ruisseaux d'escarboucles et de rubacelles, et ces hommes placides faisant des gestes de mort dans cette atmosphère chaude et empestée, glissant parfois sur la bouillie sanglante, avec l'air de tituber, comme ivres de sang 1 Les assommeurs sont pour la plupart Irlandais; on choisit plus volontiers les égorgeurs et les dépeceurs parmi les Slaves, Polonais, Hongrois et les nègres.

Un agent de l'État, vétérinaire gradué, se promène un croc à la main, au milieu de ces débris de carnage. Il pique, à l'aide de son croc, les poumons et les foies, et les examine avec soin.

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