‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 25 sur 59 · i DE SAN FRANCISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

i DE SAN FRANCISCO AU CANADA

On me montre l'endroit où M. Henri de Régnier, le poète délicat des idylles mélancoliques, des princesses en robe d'hyacinthe, des porteurs de thyrses, des palmes et des licornes, s'est trouvé mal.

Hôte des paysages anciens et romanesques, il n'a pu supporter la vue et surtout l'odeur de cette usine fanatique d'un réalisme si moderne. En pensant à Thémophobie du cygne exilé dans cette catastrophe, je me répétais — car j'ai la mémoire fidèle ! — ces beaux vers qu'il écrivit pourtant :

J'ai crispé mes doigts robustes à la toison, Et, comme un vendangeur qui fait jaillir la sève Des grappes, j'ai serré la gorge des lions Dont la gueule saignait parmi les touffes d'herbes, Et je fus dompteur viril de leurs rébellions, Et j'ai fait de leurs peaux et des griffes acerbes Un bestial trophée à mes épaules nues 1

Quand, à coups de hache, le bœuf a été coupé en deux, il passe, toujours accroché sur des tringles, devant une vingtaine d'ouvriers, qui lui donnent successivement des soins particuliers. Les uns l'inondent d'eau chaude à l'aide de tuyaux, les autres le brossent, le grattent ou l'essuient partout où il reste la moindre trace de sang ou de débris. Quand il arrive au bout de la rangée des aides, il est propre et net et frais comme une chair d'enfant. Un inspecteur timbre les viandes, au passage, sur la rouelle ou la longe, d'un cachet violet, et les compte.

Je m'approche de cette viande, je la touche, elle est chaude encore. Des frissons brefs courent du haut en bas du corps, comme pour chasser d'invisibles mouches.

Mon guide ne comprend pas beaucoup l'intérêt que je peux trouver à demeurer si longtemps dans les salles de tuerie dont l'atmosphère est empestée et où nous sommes obligés de relever nos pantalons pour ne pas sortir avec des bottes de pourpre. Déjà nos bottines ont des guêtres vermeilles aux chatoiement? couleur prune.

Près des tueries et des égorgeries, sont installés un bureau de médecin et une petite salle étroite avec un lit. Toutes sortes d'instruments de chirurgie et des flacons de pharmacie remplissent des vitrines. Je demande au jeune chirurgien s'il a beaucoup à faire?

— Oh oui ! me dit-il. Tous les jours j'ai vingt ou vingt-cinq accidents, principalement des doigts coupés et des coups sur la tète.

De la tuerie, trente-neuf minutes après le coup de massue de l'assommeur, leur toilette complètement terminée, les quartiers de bœuf ont été portés dans les réfrigérateurs, de hautes salles, éclairées à l'électricité, très propres, dont le sol est couvert d'un épais tapis de sciure de bois. A des tringles de fer, des demi-bœufs sont pendus par rangées de cent. Et je compte vingt rangées dans chaque chambre. Cinq glacières pareilles se suivent en enfilade. Je me promène dans ces avenues froides comme des cryptes, garde-manger qui suffiraient à tous les ogres de la terre !

La lumière électrique se joue parmi les couleurs de la chair, de la graisse et de la peau. L'horreur sanglante de la tuerie s'est complètement eftacée; le froid des glacières a séché l'albumine, les rouges ne saignent plus. Le rouge, le rose, le bleu dominent.

Page 1