DE SA>' FRANCISCO AU CANADA
un rose délicat, des bleus de bleuet, des bleus altéiiués de pastel, comme Ghéret sait en mettre dans ses merveilleux décors, avec des reflets de perle et d'argent.
Le premier coup de midi a sonné, les bœufs restent à terre, les tueurs jettent leurs couteaux, se rincent les mains dans un seau d'eau rougie, se débarrassent de leurs tabliers de cuir et vont manger. . .
— De la viande I répond mon guide à ma question.
Ils ne sont pas dégoûtés.
Mes yeux sont fatigués d'avoir vu tant de rouge, €t je demande à me reposer un peu.
— Tous en avez assez? me demande enfin, en riant, mon cicérone.
— Cela commence, fis-je pour être sincère. Mais qu'y a-t-il encore à voir?
— Les moutons.
En réalité, après des heures de promenade parmi les chairs pantelantes, un peu blasé sur l'horreur première, mes sens étaient saturés de couleurs violentes, d'odeurs fortes et de cris de bêtes. Je me fis conduire pourtant vers les moulons.
La tuerie est installée dans des salles basses, encombrées, grouillantes; les vapeurs d'eau et les vapeurs de sang y font une atmosphère d'étuve. L'affreuse odeur ! L'obsession angoissante des cris incessants de ces bêtes qui pleurent au lieu de hurler devant la mort, de ces bêlements innocents et doux, soudain arrêtés par le coup de couteau planté dans la gorge des victimes, de ces autres moutons qui attendent dans l'antichambre, les uns bêlant à fendre
l'àme, les nnti-es, indifférents, la tête penchée vers le sol, cherch;int à brouter une herbe ima^iinaire ! En une minute, comme les porcs, les voilà pris par la patte, hissés vers une tringle, la tête en bas, égorgés, saignés, déshabillés de leur toison. Les petits corps sanglants glissent le long de la tringle, successivement devant une vingtaine d'ouvriers qui les vident, les sectionnent, les nettoient, les grattent.
Les égor^eurs, en pantalons de caoutchouc ruisselants de sang, ont à leur droite une boîte de couteaux luisants qu'ils changent de temps en temps. Au milieu de celte boucherie de cauchemar, un enfant de quinze ans affûte les lardoirs en sifflotant des airs de chansons populaires : Ah ! misler Dooley !
Je quitte bien vite cet étouffoir nauséabond où les pas glissent dans les mares de sang, s'embarrassent dans les boyaux, les peaux, les têtes, et je passe à l'embarquement des bêtes dans les wagone frigorifiques*. On a fait la toilette des moutons, on a piqué des bouts de bois aux deux extrémités des côtes pour tenir les corps bien ouverts, et on les a laissés quarante-huit heures dans les chambres réfrigérantes. A présent, voilà ceux qu'on a tués avant-hier qui sortent de la
I tuerie en glissant sur des tringles qui les amènent au dehors, juste en face d'une voie de chemin de fer encombrée de wagons ouverts. Ils sont enveloppés d'un cahcot blanc, transparent, qui laisse apercevoir le rose de la chair fraîche et la nacre de la peau. Arrivant ainsi, dans leur suaire immaculé, le long des
, hautes tringles en pente, ces pauvres petits cadavres
1. La Société Swift possède 2,500 wagons à elle, pour le transport de ses produits.