DE SAN FRANSCICO AU CANADA
innocents et doux ont l'air de cohortes angéliques, de premières communiantes mortes et qu'on embarque pour une éternité meilleure. On les suspend par quatre-vingts dans les grands wagons glacés, côte à côte, toujours enveloppés dans leurs chemises blanches. Puis on ferme les cloisons, on les cadenasse, et les voilà partis pour des centaines et des milliers de kilomètres, dans le froid.
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Ln grand magasin. — Marshall Field. — Ou y vend de loiit.
— Histoire de brigands. — Hands upl — Pose d'une pierre de 6,000 tonnes. — Symptômes de réaction contre un féminisme exagéré. — Les élévateurs de grains. — Le voyageur balayé. — Funérailles au galop. — Un club athlétique modèle.
— Connaissez-vous cela en Europe? — Le vol à l'américaine.
— Notre littérature au rabais. — Le français généralement enseigné par des Allemands. — Le Board of Trades. — ifalade américaine. — Les femmes et le cocktail. — Oîi les New-Yorkais ont appris leurs manières. — Un boss original.
— La bibliothèque de Chicago. — Luxe exagéré. — Le golf.
— Wheaton Club. — Un hôle charmant. — La ville de Pullmnnn. — Visite aux ateliers. — Prospérité colossale. — Mœurs industrielles de l'Ancien et du Nouveau-Monde.
Nous avons à Paris et nous aurons bientôt dans toute la France de ces magasins-bazars qui font !e désespoir des spécialistes à !a veille de se voir absorbés par ces monstres Et notre Dufayel, notre Bon Marclié,
noire Louvre, notre Printemps ne le cèdent en rien à leurs concurrents européens. Je crois même qu'ils sont sans rivaux dans les capitales de l'Ancienilonde.
Mais je voudrais assister à la stupéfaction de M. Chauchard, patron du Louvre, devant les magasins de Marshall Field, cinq cents fois millionnaire, à Chicago 1 Vous vous souvenez que nous l'avons rencontré à riiôtel de Santa Barbara, un soir après dîner, causant avec Rockefeller père et fils, Lincoln, le fil> du grand Lincoln, Frick, le rival de Carnegie, et quelques autres vice-rois de moindre importance. Je me répète : Marshall Field a l'aspect d'un Lockroy sérieux et plus robuste ou d'un Gallifet intelligent.
Ses mngasins occupent tout un c bloc >, et il y a douze ou quinze étages, je ne sais plus au juste. Ce que je sais, c'est qu'on y trouve absolument tout ce qu'il est possibleà un être humain d'acheter. On conçoit que je n'en donne pas la liste ! Maisj'ai fait l'expérience. J'ai imaginé d'abord des choses assez simples : un piano : on m'en montra cent. Un cercueil : je pus choisir parmi des piles. Du charbon : les échantillons pullulaient. Une soutane, une étole : tous les articles religieux ont leur rayon spécial. Que sais-je encore!
Je ne parle pas des articles ordinaires comme le mobilier, le vêtement, le linge, les jouets, la literie, la joaillerie, les articles de sport, et les mille articles dont nos magasins sont remplis. Mais l'établissement de Marshall Field résume à lui seul tous nos magasins de nouveautés, et tous nos Potins réunis. L'épicerie, le gibier, le poisson frais, la viande tuée du matin, la charcuterie, la boulangerie, le vin, les alcools, les eaux minérales, l'eau filtrée, tout, tout s'y étale
CHICAGO â91
d'étage en ét«ige. Vous y trouvez même deux banques «t une caisse d'épargne, des machines agricoles, des fleurs fraîches, des colîres-forts à vendre ou à louer, des cigares, des ateliers de photographie, des statues, des tableaux, des incubateurs où s'ébattent des centaines de poussins. Enfin, vous tombez dans un restaurant où mangent, quand je le traverse, quatre ou cinq cents personnes. Un orchestre joue parmi dei palmiers. Dans l'intervalle des morceaux du concert, vous assistez à un cours de cuisine — pratique ! Devant vous, on cuit les côtelettes, on désosse les canards, on assaisonne les potages, on souffle les entremets, avec explications à l'appui!
Huit mille employés s'acharnent à faire de M. Marshall Field un milliardaire. Ce ne sera pas long.
Une histoire saisissante m'est contée ici.
Il ne se passe pas de semaine que les bandits masqués ne fassent des leurs. Un jour c'est un train arrêté, ou un tramway assailli; le lendemain, c'est un conseiller municipal dévalisé en rentrant chez lui.
Mais voici plus fort :
Un membre du Chi<:ago Club, le principal club de la ville — où justement je déjeune, — entrait à 6 heures du soir sous le vestibule de l'immeuble. Il voit un de ses amis arrêté sous le porche et causant avec un inconnu. Il passe sans y faire attention, se contente de le saluer du bout des doigts. Quelques instants après son ami arrive au bar du Club, pâle comme un linge.
— Qu'avez-voiis? lui demande-l-il.
— Oh! lit-il, pourquoi ne m'avez-vous pas abordé tout à l'heure, dans le vestibule...
Et il lui raconte qu'à ce moment précis l'individu avec lequel il semblait causer tenait braqué sur lui, dans l'ombre de son pardessus, un revolver. îl l'avait ainsi obligé à lui remettre tout l'argent de son portefeuille.
Voilà les mœurs qui subsistent encore dans ces régions bénies de l'Ouest. L'audace des malfaiteurs se ressent de l'énergie de la race.
Comme je m'étonnais que des hommes aussi braves que les Américains se laissent ainsi bluffer par des filous, en public:
— C'est qu'ils ne bluffent pas, me répond-on. Quand ils menacent, ils exécutent toujours si on ne leur obéit pas. On le sait. Des milliers d'exemples et la tradition l'enseignent.
— Pourtant, en plein jour, dans un endroit fréquenté, on n'a qu'un signe à faire pour appeler du secours, ou qu'un coup énergique à donner...
— Le bandit qui se risque à ce jeu est plus décidé encore que celui qu'il attaque. Au moindre geste, au moindre mouvement de fuite, il tire. Et il a bien soin d'en avertir sa victime; ce sont ses premiers mots dès qu'il l'aborde.
— Enfin, voyons, celui-là était pris à coup sûr si votre ami s'était rebiffé?
— Oui, mais mon ami avait sa balle dans le ventre, à coup sûr aussi. Son ventre valait-il le millier de dollars dont on l'a soulagé? Tout est là. Il ajngé que oui, et il a cédé sans dire un mot. Je crois qu'il a bienfait...
On me fit ensuite vingt autres effrayants récits de ce genre. En France, nous ne connaissons plus ces histoires de bandits que par les légendes de Cartouche et de Mandrin. Nos cambrioleurs ont étudié le Gode, et nos voleurs à main armée s'adressent de préférence aux vieilles femmes. On dirait qu'ici, au contraire, les voleurs mettent de la coquetterie à compliquer leur mise en scène, à multiplier les dangers qu'ils courent. Ils se présentent, par exemple, au milieu d'un bai ou d'un dîner, dans une maison où ils savent que beaucoup de personnes sont réunies. Là, sous la lumière des lustres, ils apparaissent, masqués d'un loup de cuir, un revolver dans chaque main. Ils sont généralement plusieurs dans ces cas-là. Mais à trois ou quatre, avec leurs six ou leurs huit paires de revolvers, ils médusent une assistance de trente ou quarante personnes.
Leur premier cri, je crois vous l'avoir déjà dit, est : Hands up! (Les mains en l'air I) La règle du jeu veut qu'aussitôt ce cri poussé les assistants lèvent, en effet, leurs bras en l'air, puis qu'un à un ils viennent vers une paire de pistolets se laisser fouiller et dépouiller de tous leurs dollars et de leurs bijoux.
Je fis :
— Tout de même, voyons, est-il possible que vingt hommes réunis consentent ainsi à se laisser faire sans protester?...
— Ils protestent sûrement dans leur tête, mais en fait, ils consentent presque toujours. Je vous le répète : l'Américain fait la balance entre le prix qu'il attache à l'argent et aux bijoux qu'il a sur lui, et son existence; et il sait très bien