‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 28 sur 59 · i DE SAN FRANCISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

i DE SAN FRANCISCO AU CANADA

qu'il n'en a qu'une, mais que des dollars, on peut toujours en gagner en Amérique*.

Réalisme de l'esprit américain*.

On pose la première pierre du bâtiment de l'Ecole de droit de Chicago. Le président Roosevelt y est invité (3 avril 1003).

Va-t-il, comme nos ministres et nos présidents, faire, avec une truelle d'argent enrubannée, un simulacre de maçonnerie? C'est une pierre de 6,000 tonnes, suspendue en l'air, que d'un geste, le président pos« réellement.

La nuit complète se fait dans une salle de spectacle pour un changement de décor : plus rien de visible que le bâton électrique du chef d'orchestre traçant dans les ténèbres les zigzags d'une foudre rythmique.

1. Il n'y avait pas longtemps que j'avais quitté Chicago, quand je lus dans les journaux la dépêche suivante :

« On mande de New-York que cinq bandits armés et masqués ont arrêté hier un train, à moins de 40 kilomètres de Chicago. Après avoir volé plusieurs voyageurs et grièvement blessé d'un coup de hache un autre voyageur qui leur opposait de la résistance, les bandits se sont enfuis.

<L La police s'est lancée à leur poursuite. »

2, Voir à ce sujet dans le volume précédent : De New-York à l» Nouvelle-Orléans, le chapitre sur l'Institut Technologique de Bostoa.

CUIGAGO 195

Une idée qui ne viendrait pas partout.

J'avais visité un des quarante élévateurs de grains de Chicago, ces immenses réservoirs qui encombrent les quais de la rivière où circulent annuellement 3 milliards de litres de blé; mon guide m'avait expliqué le mécanisme de ces « elevators > qui aspirent au moyen de pompes gigantesques le contenu des chalands bondés de grains et les déposent dans des puits de 20 mètres de profondeur (il y en a une centaine par établissement, comblés jusqu'à la gueule), et je m'en allais, ayant avalé assez de poussière, quand l'ouvrier, me trouvant trop sale à son gré, prit, à la porte de l'usine un balai de bruyère qui tramait sur le pavé de la cour et se mil à me balayer du haut en bas. Surpris d'abord, et croyant à une plaisanterie, je laissais faire. Mais l'homme ne bronchait pas; il ne riait pas du tout, avait l'air de s'acquitter d'une corvée habituelle. Quand il eut bien nettoyé son balai sur mon pardessus, il se mit en devoir de recommencer le même exercice sur mon chapeau. Je dus calmer son zèle et le remercier.

Si je note ce petit fait, c'est que j'y vois un trait de naturel américain, de sans-façon cordial et bon enfant qui peut beaucoup toucher certains esprits.

— Vous vouliez voir un enterrement? me dit Joseph Patet, mon aimable guide. Regardez, en voici un qui

passe.

Au milieu d'une des rues les plus fréquentées de Chicago, heurtant les rails des tramways, sous le tablier d'acier des chemins de fer aériens, parmi la cohue retentissante, un corbillard passait an galop, suivi de quelques voitures de deuil.

Et tous les enterrements ont lieu ainsi : on meurt comme on a vécu, au galop.

Différence bien caractérique entre ce pays et le nôtre : ici les trains de marchandises sont toujours des trains de grande vitesse.

Le Club athlétique de Chicago^

Il est situé Michigan Avenue, front au lac Michigan. C'est un immeuble luxueux de dix ou douze étages, entièrement occupé par le club et ses services.

Au rez-de-chaussée, les bureaux, des salles de réception, le hall, l'hydrothérapie : bains turcs, salles de sudation à vapeur sèche et à vapeur humide, salles de massage, de douches, grand bassin de natation en faïence blanche, profond de 2 m. 50, rempli d'eau du lac Michigan filtrée! Sur les côtés, une salle de café, et un petit restaurant où des repas légers sont servis aux baigneurs.

Au-dessus, salle de repos, salle de lecture où se

trouvent les journaux et tous les magazines. Un grillroom y est aliénant. La salle de billard (neuf tables de pool)sont voisines. Autroisièmeélage,leschambres de toilette pour les gymnastes et le salon de coiffure, où six coiffeurs se tiennent en permanence, et des chambres de bain, des vestiaires. Le jeu de boules est installé à ce même étage. Le gymnase occupe les deux étages au-dessus. Inutile de vous le dépeindre. C'est ce qu'on peut rêver de plus complet, de plus luxueux, de plus pratique : il m'a paru ressembler à celui de Harvard Collège que j'ai décrit en détail*.

Deux étages sont pris par les chambres des membres du Club qui n'habitent pas la ville. Des salles de bains avoisinenl toutes les chambres.

Le grand restaurant est au huitième étage. On y peut manger à plusieurs centaines de personnes. Des cabinets séparés sont réservés aux membres et à leurs invites.

Des salles de tennis et de raquettes occupent un étage encore. Des employés se tiennent à la disposition des membres pour leur faire la partie ou pour marquer les coups. Une salle de repos est adjacente.

La domesticité y pullule, empressée, polie, silencieuse.

L'admission coûte 1,000 francs et la cotisation annuelle est de 300 francs.

Tous les mercredis soir on admet les dames au jeu de boules, à la bibliothèque, et à la salle du restaurant si elles sont invitées par un membre du Club.

Les fils des membres du Club, sur la présentation

i. De New-York à la Nouvelle-Orléant.

du père, sont reçus deux fois par semaine au gymnase et à la salle de natation, avec des professeurs à leur disposition.

Phrase courante :

— • Connaissez-vous cela en Europe ?

Et cela à propos des choses les plus ordinaires. Ce qui finirait par devenir vexant si on n'avait le parti pris d'en sourire.

Le Vol à l'américaine. ^

Non seulement, comme on le sait, les livres des auteurs français, la musique de nos musiciens sont traduits ici librement, sans contrôle et sans redevance, mais on y débite des éditions en français^ à des prix dérisoires. J'ai acheté un Maupassant en français à vingt-cinq sous le volume. Dumas, Augier, Marcel Prévost, s'y vendent au même prfx.

Les € savants » américains n'ont pas plus de pudeur que les mercanlis. On me montre un travail d'un «savant » d'ici sur la fermentation des fromages, qui n'est que la traduciion cynique d'une communication d'un élève de l'Institut Pasteur.

Où ce pillage éhonté s'arrètera-t-il? Et quand?

On me cite des professeurs de français — qui sont des Allemands — et qui enseignent dans les univer-

iiHiCAGO

sites américaines que la littérature française s'arrête à la fin du xviir siècle I

Voici, à propos des professeurs de français en Amérique, un petit tableau dont j'ai recueilli les éléments à Chicago, des mains de M. Maxime Ingres, l'intelligent et dévoué représentant de l'Alliance française dans l'Ouest :

Enseignement secondaire et supérieur en Amérique.

Établissements.

Étudiants.

Professeurs, j

Écoles supérieures publiques

— — privées

— normales publiques

— — privées

Universités et collèges pour hommes.

— — femmes .

mixtes

Dans tous ces établissements environ 1,500 personnes enseignent le français sur lesquelles moins de 10 p. 100 sont de nationalité française!!

Dans les écoles supérieures la moyenne des appointements est de 670,81 dollars par an (3,350 francs) on y arrive jusqu'à 2,500 dollars (12,500 francs).

Dans les universités et collèges la moyenne est d'environ 1,500 dollars (7,500 francs) par an (9 mois). Les postes de 5,000 dollars (25,000 francs) sont rares.

En dehors de l'enseignement des langues, il y a, selon l'avis de M. Ingres, de 15 à 20 p. 100 de professeurs allemands dans ces divers établissements.

Parmi les universités et collèges, 52 établissements donnent ce que nous appelons l'enseignement supérieur et correspondent donc à nos Facultés.

J'ai visité le Board of Trades de Chicago, c'est-à-dire la Bourse du Commerce. C'est là que se brassent les affaires colossales de grains de l'Ouest. On n'a qu'à se figurer notre Bourse de Paris avec des cris, des hurlements, des barrissements décuples. Ce qui la distingue de la nôtre, c'est naturellement l'organisation : autour de la salle et de la corbeille où s'étalent les échantillons des céréales, une centaine de télégraphistes sont installés devant des appareils et pianotent éperdument pendant des heures, sans s'arrêter une seconde. A chaque appareil correspond un fil direct avec toutes les grandes villes d'Amérique.

Les femmes ont le cocktail fscile.

En voyant ces jolies filles roses et pudiques sucer — avec quelle désinvolture 1 — des Martini Cocktail, je pense aux jeunes filles et aux mères françaises que je connais, et à leur effarement si on leur proposait ces mœurs de promenoirs de music-hall.

Un gentleman de Chicago me dit :

— Les gens de New- York font beaucoup d'embarras. C'est pourtant Delmonico, le restaurateur, qui a appris à tous les millionnaires de New-York les façons de vivre, de manger, de se tenir à table, et les usages de la bonne société européenne. Il n'y a pas là de quoi être fier, ni de se moquer des mœurs simples de rOuest. Les vieilles familles anglaises et françaises de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie et de la Louisiane ont beaucoup moins de morgue que les parvenus yankees d'hier...

J'avais bien entendu parler des c boss », de ces agents électoraux qui ont monopolisé les suffrages des villes américaines, et qui sont, en réalité, les seuls maîtres de la politique citadine. Tous les postes municipaux leur appartiennent. Les postulants leur versent redevance s'ils veulent obtenir l'emploi qu'ils convoitent. Ces prévarications s'étalent au grand jour. Le c boss » tend à devenir une institution d'Etat. Et croyez qu'il n'y a là aucune exagération.

Celui que j'ai vu s'appelle M. Mac Kenna, conseiller municipal du premier district de Chicago; un tout petit homme maigre et blond, au teint terreux, au linge douteux, à la moustache tombante, et âgé d'une quarantaine d'années. Il tenait depuis quel-

qiies années un bar. Ses affaires ayant prospéré, il s'est agrandi.

En vain j'ai voulu le mettre sur le terrain politique, lui tirer des théories. En chiquant et en crachant, il me répondit :

— La politique, c'est les affaires... C'est ici que se font les élections. On boit chez moi 4,000 litres de bière par jour.

Ses deux bras dessinaient un cercle.

Gomme je voyais de l'eau couler dans une rigole creusée le long du comptoir, où des hommes s'accoudaient devant de grands verres de bière, et qui tenait toute la longueur ,de la salle, je m'informai de son utilité. M. Mac Kenna sourit d'un air satisfait et me dit:

— L'eau qui court enlève les crachats : c'est plus propre ainsi.

A part celle de Boston, qui recèle les fameuses fresques de Puvis de Ghavannes, je ne connais pas de plus somptueuse bibliothèque que celle de Chicago. On est même un peu choqué du genre de luxe qui s'étale dans cet asile intellectuel. On comprend, à Boston, les fresques de Pnvis de Ghavannes — quoiqu'elles soient pour la plupart placées à contre-jour sur les murs du grand escalier, — on verrait avec plaisir, dans cette antichambre de la réflexion, de belles statues et de calmes bas-reliefs, mais ces murs revêtus de marbre, où courent des ornements éblouissants de pierres vertes et dorées incrustées, encadrées de bordures de nacre ! les mosaïques des couloirs et

des parquets, tout cela est d'une richesse incontestable, mais déplacée : on s'attend plutôt à trouver, dans ce décor, des piscines, des étuves et des douches. Il y a là pourtant 300,000 volumes, auxquels on atteint par huit ascenseurs, et une salle spéciale pour les jeunes aveugles qui ont à leur disposition toute une bibliothèque traduite à l'usage de leurs doigts.

Le Golf.

Le samedi, après midi, sitôt leur déjeuner pris au club, les riches Chicagolais, — comme tous les gens riches des grandes villes, — prennent le train et s'en vont vers leurs villas des environs. Une voiture les attend à la petite gare. Ils prennent les rênes euxmêmes, car ils ont tous le goût des chevaux.

Ils ont emmené avec eux leur valet de chambre, et le reste du personnel a pris le train le matin pour tout préparer dans la villa. Ceux qui n'ont pas Je villa acceptent l'hospitalité chez un ami, ou au club de l'endroit, où des chambres sont toujours réservées pour des visiteurs imprévus.

Ce qui domine, dans la campagne chicagolaise, ce sont les clubs de golf. On compte trente-cinq clubs de golf autour de Chien go I Depuis neuf ans, on a dépensé en Amérique près de vingt millions de dollars (100 millions de francs) pour l'installation de clubs de golf à la campagne.

C'est à Whealon, où je fus l'hôte de Thomme exquis, du gentleman accompli dont j'ai déjà parlé, M.James Deering, que je fis la connaissance du jeu de golf, et

que, même, je gagnai ma première partie, grâce, j'en suis bien sûr, à la courtoise complaisance de mon hôte et de ses amis.

La journée de dimanche que je passai là reste l'un des souvenirs les plus charmants que je rapporte de mon long voyage. On s'était levé à neuf heures pour le premier déjeuner, et, le cerveau encore un peu embarbouillé par le whisky de la veille au soir, on avait lu tant bien que mal les journaux qui venaient d'arriver. Puis, à 10 heures, par celte tiède journée de mai, nous étions dehors au bord d'une prairie vallonnée de quatre-vingt-un hectares de superficie et de près de six kilomètres de long.

La grande prairie s'étend devant le Club, verte et luisante, émaillée de fleurs, sous le soleil doux et le bleu du ciel. L'horizon lointain est borné par des rangées d'arbres. Nous avons chacun un boy qui nous suit avec les gaines renfermant les clubs du jeu. Nous sommes divisés par couples : le joueur, les manches relevées, et la joueuse en jupe courte. Il se irouve que toutes les joueuses sontjolies. Bientôt, les couples s'égaillent à travers la prairie, à la recherche de leurs balles. On s'en va deux par deux, à pas lents, son club à la main, en fredonnant, en devisant gaiement, et même, grâce à la douceur du ciel, à la caresse parfumée de l'air, à l'état d'équilibre heureux et salubre où l'on se sent, presque affectueusement. Sur le vert de l'herbe, se détachent de loin en loin les chemises et les corsages blancs, bleus, rouges, les chapeaux de toile, de paille, les casquettes de l'équipe.

Je lis ainsi dans ma journée une dizaine de kilomètres, sans fatigue et, pourainsi dire, sans m'en aper-

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cevoir. Exquise sensation de plénitude, de liberté, de calme, de vie heureuse, que rien ne vient troubler : pas de passions politiques, le sentiment de la prospérité générale, la sécurité.

Si l'on ne rencontrait que de tels compagnons, ci les paysages où s'encadre la vie quotidienne étaient aussi purs, aussi clairs, si toute la combativité pou vait ne s'épuiser qu'en ce sport délicieux, hygiénique inoffensif et commode, la vie en Amérique serait non seulement possible, mais désirable et exquise. Disons-nous qu'un jour viendra où, grâce à ces âpres Américains lutteurs, ambitieux et avides, les machines travaillant pour nous, tout le travail humain se bornant à quelques heures d'un labeur facile, chacun pourra mener une existence pareille à celle-ci!

PULLMANN.

Le village de Pullmann se trouve à une demi-heure de chemin de fer de Chicago. J'y suis allé. J'ai tout visité, naturellement : les ateliers, les bureaux et les maisons.

Les ateliers sont immenses, comme on peut le supposer; tous reliés par des voies de chemin de fer très larges (10 mètres) qui servent à transporter sur des chariots les wagons en construction, qui passent de la menuiserie à la forgerie, à la serrurerie, au montage, au vernissage, au capitonnage.

Les machines-outils, comme partout, régnent en maîtresses absolues. Comme tous les wagons Pullman sont bâtis sur le même modèle, on a inventé des

machines spéciales qui scient, rabotent, découpent une quinzaine de planches d'un seul coup. En un clin d'œil d'énormes pièces de bois de douze mètres de long sont travaillées par un seul ouvrier sur les quatre faces. J'ai noté aussi, dans les ateliers de menuiserie, des machines à aspirer les copeaux, pour éviter le déblayage et l'encombrement du sol.

Je me suis amusé, à l'ébénisterie, aux procédés employés pour le marquetage des bois de luxe qui servent aux wagons Pullmann. Les dessins qui ornent les frises de ces wagons étant tous pareils, on découpe les ornements par milliers à la machine; les petits morceaux de rosaces, de fleurs, sont de différentes couleurs. Pour les teinter durablement, des enfants les déposent dans le sable brûlant plus ou moins longtemps, selon le ton clair ou foncé qu'on veut leur donner. Puis ils passent aux mosaïstes qui les insèrent dans les fines lames d'acajou où leur place est mathématiquement disposée. Tout cela se fait avec une rapidité extrême. Au vernissage, au capitonnage, je n'ai rien remarqué de bien pittoresque.

L'histoire de cette industrie est tout entière dan« les chiffres de sa prospérité colossale qui méritent d'être retenus.

C'est en 1865 que M, Pullmann construisit son premier wagon-dormitorie, qu'il appela : t The Pioneer », et qui coûta 90,000 francs. On y payait 2 dollars la place. Bientôt toutes les compagnies de chemins de fer adoptèrent le type du nouveau car, et la fortune de Pullmann commença. En 1867, le capital de la société qu'il avait fondée n'était que de 5 milÛoni de francs ; il est aujourd'hui de 374 millions !

Jusque-là les ateliers de construction se trouvaient

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disséminés à Saint-Louis, à Détroit, à Elmira, à Wilmington. En 188-4, M. Pullmann se décida à créer un grand centre industriel où seraient réunies les différentes branches de l'industrie. Chicago, en raison de sa position au centre du système des voies ferrées, eut ses préférences. Il acheta donc à 14 milles de la ville 3,500 acres de terrain et une cité nouvelle fat bâtie sur une superficie de 2 railles de longueur du nord au sud et d'un demi- mille de largeur. Il y lit construire des maisons ouvrières salubres et attrayantes dont les loyers varient de 4 à 50 dollars par mois ; elles furent bâties de brique rouge, munies d'eau, de gaz, de tout le confortable désirable. La ville bien éclairée, bien pavée, coupée de larges avenues, semée de places et de squares verdoyants, ombragée d'arbres et de jardins publics, fut pourvue d'une eau saine et abondante et d'un système d'égouts établi d'après les derniers periectionnements scientifiques. Un marché s'éleva dans l'un des plus beaux squares de la ville, ainsi que des églises, une école, une bibliothèque contenant 8,000 livres, un théâtre, une banque.

Pullman fut bientôt peuplée de 12,000 habitants, tous excellents ouvriers grâce à une sélection sérieuse faite par les chefs d'industrie. Ces ouvriers possèdent actuellement plus de 500,000 dollars déposés dans les banques de la ville, et 600 d'entre eux ont consacré leurs épargnes à l'achat d'une maison dans le voisinage.

La compagnie, désireuse d'assurer le bien-être de fes ouvriers, n'a pas établi de ces magasins où les salariés sont obligés de s'approvisionner. Aucun contrôle n'est exercé sur eux, ils peuvent acheter où ils

veulent. Et l'élévation des salaires, qui permet à l'ouvrier de dépenser plus que l'ouvrier ordinaire, a fait naître parmi les commerçants une concurrence active dont la conséquence est une diminution du prii d'achat pour le travailleur.

Les usines PuUmann renfermaient ces dernières années 1,100 machines. On y construit des wagons de tout genre et les usines peuvent fournir chaque semaine 6 sleeping-cars, 12 wagons de voyageurs et 300 de marchandises.

50,000 tonnes de charbon sont employées annuellement, 100,000 tonnes de fer et 50,000,000 de pieds cubes de bois de charpente.

Le nombre de voyageurs transportés par les PuUmann pendant l'année 1902 a été de 10,753,643.

La valeur des produits manufacturés pour la construction des cars de la Compagnie s'éleva cette même année à 19 millions et demi de dollars, celui des revenus à 316 millions de dollars.

Le nombre moyen des salariés de la compagnie dans le village de Pullmann, fut en 1902 de 7,098 et les gages payés 26 millions de francs, ce qui fait une moyenne de 3,200 francs pour chaque personne employée.

Le nombre total des personnes employées par la compagnie dans les diverses sections industrielles était de 19,103 et les salaires payés, durant l'année, de 54 millions de francs.

En sortant de ces usines colossales où l'on m'expliquait que le machinisme est sa7is cesse en transfor-

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inalion et en progrès, où la production augmente

constamment en rapidité et en qualité, je ne pouvais

i^m'empêcher de penser à la mentalité de nos ouvriers

£. français, de nos contremaîtres, de nos ingénieurs et

il de nos patrons.

il Le patron français est hanté par l'idée de i'éco- ' nomie immédiate, la non-dépense, la diminution de ses frais généraux. L'ingénieur flatte sa manie et obéit. Le contremaître et l'ouvrier, eux, sont surtout rétrogrades. Un petit typographe de province, par exemple, n'admettra pas qu'il puisse y avoir ailleurs de meilleure machine que la sienne, ou plutôt il n'admet pas qu'on puisse faire marcher chez lui d'autre machine que celle dont il s'est toujours servi. On lui cite des preuves de concurrents plus avisés qui ont une machine perfectionnée. Il y consent, pour les autres, mais, lui, avec ses vieux engins, il fera toujours mieux que les autres avec les nouveaux. Et voilà comment le Français, habitué depuis des siècles à s'entendre appeler le premier peuple de l'univers, finit au xx* siècle, à être dépassé par tous les autres peuples, dans un domaine où il fut, en effet, le maître.

Un fumiste de haute marque. — Dowie, prophète milliomiaire, guérisseur et chef d'Église. — Zion City. — Une ville Je 10,000 dupes. — Biographie de l'apôtre. — Entreliens du fumiste et du Sauveur. — Sa force de travail. — Ses études.

— Les trois incarnations d'Élie. — Le truc du guérisseur.

— L'imposition des mains. — Le Guérit-lout. — Guerre aux méilecins. — La dîme. — Articles de foi. — Comment on devieat prophète. — Le guérisseur puni. — Mort de sa fille. — Foudation d'une ville. — Un homme d'aifaires. — Création d'usines. — Mise en scène grandiose. — Impudent cabotinage. — Suis-je Élie ? — La foi qui sauve. — L'Évangile à l'américaine. — La pauvreté est une malédiction. — La machine à prier. — Téléphone et phonographe pour prières. — La faillite-réclame.

Je vais vous parler de Dowie.

Et j'avoue que j'arrive ici au maximum de la stupeur.

Savoir qu'un pareil homme puisse et ose exister au vingtième siècle, mais surtout qu'il soit possible de trouver en Amérique, dans la ville la plus mercantile, la plus positive des États-Unis, à Chicago,

UN HOMME EXTRAORDINAIRE dU

une foule de 10,000 êtres humains asservis, domptés, subjugués par l'inscrutable audace de cet homme, voilà qui dépasse, je crois, les bornes de notre compréhension européenne.

On va voir si j'exagère.

En deux mots, voici ce qu'est Dowie.

C'est le chef et l'inventeur d'une secte dissidente d-es États-Unis, qu'il appelle l'Église de Sion.

Ayant commencé son sacerdoce sans le sou, il est aujourd'hui follement millionnaire.

D'abord simple prédicateur humain, il est devenu le prophète tilie, et il guérit et il tue les malades par la simple imposition des mains.

De simple citoyen, le voilà passé fondateur de ville ! 11 y a trois ans il a acheté sur les bords du lac Michigan plus de 3,000 hectares de terrain, et y a établi Zion Citi/, dont il est le propriétaire, et où l'ont suivi 10,000 fidèles hallucinés qu'il exploite, trompe et spolie !

Voilà, en deux traits, le phénomène.

Mais ce qu'il faut connaître c'est l'histoire de cet apôtre du banquisme, de ce génial tricheur, de cet impudent captateur de la crédulité humaine qui a choisi, comme centre de ses méfaits, le pays le plus pratique, le plus positil que la civilisation ait encore produit.

Je vais vous la dire, parce que je ne crois pas qu'elle ait sa pareille au monde.

Son portrait physique, d'abord.

Ce nouveau messie a aujourd'hui cinquantesept ans. C'est un petit homme assez corpulent; il est tout chauve, mais sa figure, aux pommettes saillantes, est encadrée d'une longue barbe blanche

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