‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 32 sur 59 · DE SAN FRMGISCO AU CANADA · texte numérisé non relu

DE SAN FRMGISCO AU CANADA

aucune autre industrie que celle de l'effronté bonneteur dont la force extraotive tenait du prodige. L'ingéniosité de Dowie y pourvut. Sa femme était apparentée à la famille Stevenson, grands fabricants de dentelles de Nottingham (Angleterre). Oowie décida que la principale industrie de Sion serait celle de la dentelle à la machine. 11 partit pour l'Angleterre," rameua son beau-frère Stevenson, acheta là-bas des métiers perfectionnés, engagea des ouvriers habiles pour enseit-ner aux Sionistes l'art de la dentelle; et l'on construisit une immense fabrique pour recevoir machines et ouvriers. Les dowistes apprirent donc l'industrie nouvelle. Mais les deux beaux-frères se brouillèrent. Dowie, comme toujours, voulait être le seul maître. Il y eut un procès, Stevenson gagna. Dowie lui donna près d'un million, mais garda son usine et resta le seul maître.

Un peu plus tard, il créa une fabrique de bonbons (Candy factory), plus prospère que celle des dentelles. Les Américains font en effet une grande consommation de bonbons, ceux qui ne mâchent pas de gomme croquent des sucreries. La fabrique de Dowie fournit tous les marchands en gros de Chicago.

Tandis que Dowie encourageait son peuple à fabriquer des dentelles et des bonbons et à cultiver du céleri, lui continuait son rôle d'apôtre.

En juin 1902 avait lieu l'inauguration du grand « Ho>pice d'Elie ». Cet hospice n'était qu'une sorte d'hôtrl de cent dix mètres de façade, possédant tout le confortable moderne et assez grand pour recevoir 1,000 convives par repas. Tous les matins, Dowie y réunissait ses pensionnaires malades pour prier avec eux et les guérir ensuite. Chaque semaine,

il prélevait le prix de la pension et recevail son « denier de saint Pierre x> sons forme d'argeni comptant, de chèques — pourvu, disait-il, que ces d ins fussent libres et considérés par les donateurs comme le tribut de reconnaissance d'un peuple à son Sauveur.

On se figure avec peine un tel entraînement et une telle crédulité, lorsqu'on songe aux procédés de charlatanisme vulgaire employés par Dowie. il annonçait les services religieux dans les journaux ou par des prospectus ainsi rédigés : « Le Révérend John Alex. Dowie, administrateur général de TÉglise catholique chrétienne de Sion, dirigera en personne des Réunions de guérison divine dans le Tabernacle de Siloh, Sion-Gity, tous les mardis dans l'aprèsmidi. — Enseignement sur la guérison divine par la foi en Jésus. — Prière avec les malades et imposition des mains de deux à quatre heures. Train spécial. Aller et retour, i fr. 50. Délicieux voyage de 84 milles. Le service commencera par une procession du chœur habillé de blanc. Tous sont bienvenus. Sièges gratuits. OiTrandes libres ».

Le service religieux se faisait au milieu d'une mise en scène grandiose que l'on essayait de rendre impressionnante. Une procession, composée d'un chœur de 500 à 700 enfants vêLus d'amples robes blanches, se formait dans le vestibule de l'Auditorium et s'avançait peu à peu en descendant les gradins pour arriver jusqu'à la scène. Là ils commençaient à chanter, accompagnés par les sons graves de l'orgue. Les diacres, également vêtus de longues robes, suivaient le chœur. Enfin, à pas lents, le crâne chauve, sa longue barbe vénérable couvrant sa poitrine, l'air inspiré, l'œil magnétique, ce pyramidal et anachro-

nique escamoteur de maladies apparaissait devant les gobe-mouches hallucinés. Alors on chantait le Te Deum, puis le prophète commençait son discours.

Il faisait de la Bible de longs et ennuyeux commentaires; mais quand il parlait d'affaires (business), tout changeait : il devenait éloquent, spirituel, sarcastique. Il parlait de ses persécuteurs, les invectivait en termes souvent grossiers, ne craignant pas d'employer le bas argot du peuple. Deux épithètes revenaient fréquemment dans ses discours, celles de pork-ealers (mangeurs de porc) et slinky (puant), qu'il considérait comme les pires injures. Quand il sentait l'attention faiblir, sa parole s'échauffait, accompagnée de grands gestes; il tonnait, interpellait et, s'adressant à son auditoire, s'écriait de temps en temps, en lançant sur la foule ingénue son regard fascinateur :

— Croyez-vous en moi? Suis-je Élie?

Et il insistait frénétiquement :

— Suis-je bien Élie?

Et l'auditoire extravagant, entraîné par les suppôts de l'apôtre illusoire, de crier : t Oui, oui, tu es Élieî tu es bien Élie! »

Pour bien juger de cela, il faut penser qu'il y avait là de quatre à cinq mille personnes.

Si l'on demande à Dowie comment il ose prétendre qu'il guérit par sa seule volonté, il répond qu'il ne guérit que par la foi du malade :

« Le Christ l'a dit :

— Ayez la foi, et vous serez sauvé! »

Et il explique l'origine de toute maladie :

— La maladie, dit-il, est un mal, et ne peut venir

de Dieu. — La maladie et la mort viennent dans ce monde parle péché.

« Dieu nous donne la vie, le pain et le vin.

a Dieu ne voudrait pas nous donner des maladies 'impures quand nous lui demandons sa bcnédiclion.

« Dieu n'est jamais cruel envers ses enfants. >

De même pour la misère :

— Ceux qui enseignent que la pauvreté est une bonne chose ont tort, car nous savons tous que ce n'est pas une bonne chose.

« La pauvreté est une malédiction.

« La preuve, c'est que Dieu a béni le travail du peuple de Sion ! »

Cette logique paraît suffire aux Américains.

Ils se montrent également très frappés de l'utilisation qu'il sait faire des dernières découvertes de la science.

Ainsi Dowie possède une machine à prier. Quand il reçoit une demande de prière pour un malade, il met cette demande dans la machine qui imprime ceci ])ar exemple : « Prié pour monsieur X, le 5 janvier, à 10 heures du malin. John A. Dowie. » Si, par hasard, lo malade va mieux, Dowie lient là une preuve que Je miracle s'est accompli par lui. Quand on lui envoie d'une ville étrangère une demande de prière pour une femme malade, il appelle le mari ou la femme ellemême au téléphone. Alors il prie devant le récepteur de façon à ce que l'effet de ses paroles puisse êlre senti au bout du fil. Il guérit également par câbles, par télégrammes. Dans ses moments de loisir, il prêche et prie devant un phonographe perfectionné par lui, si bien que ses disciples d'Australie peuvent

l'entendre officier en achetant les rouleaux du phonographe qu'il leur vend très cher.

Il répand sa photographie partout, dans les revues, les journaux, les brochures. Il donne à tout ce qu'il fait un grand caractère d'ostentation; sa demeure est un vrai palais. Il conduit lui-même de magnifiques chevaux et n'a de sympathie que pour « le noble coursier ». Les mules et les mulets sont bannis de Sion- City, et l'on conte qu'un plombier qui travaillait dernièrement dans la ville se vit impitoyablement chassé parce qu'il avait un mulet à sa voiture.

Ayant épuisé tous les moyens de réclame, Dowie, au printemps de 4903, voulut frapper de nouveau l'opinion par une entreprise éclatante. Il déclara tout haut son intention d'envahir New-York en automne. Une armée de 3,000 dowistes, dans dix trains spéciaux, fut en effet dirigée sur celte ville, et pendant quinze jours, de grands meetings eurent lieu au Madison Square Garden et au Carnegie Hall. Cette invasion coûta à Dowie plus d'un million et demi, le gêna, prétendit-il, dans ses affaires et ne lui rapporta que les sarcasmes des reporters de New- York.

Mais un homme d'affaires aussi avisé ne se laisse pas embarrasser pour si peu. Dowie désirait surtout que l'on continuât à parler de lui, et l'histoire récente de sa faillite fut sa dernière grande réclame.

En novembre 1903, les journaux de Chicago annonçaient la ruine prochaine deSion. Selon les reporters, la population quittait la ville, les fabriques se fermaient, les dettes abondaient, bref les adeptes perdaient leur foi. Dans quelques mois, quelques semaines même, la cité nouvelle aurait vécu !

Dowie laissait dire. La réclame augmentait. Plu-

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sieurs créanciers l'attaquèrent. Il fil mine de ne pouvoir les payer. Le bruit décupla... Le but du thaumaturge était atteint. Il laissa les tribunaux déclarer sa faillite, nommer des syndics. Il les regarda venir, sûr de lui, le sourire aux lèvres. L'un d'eux s'étant assis sans façon dans un fauteuil, il le fit se lever et s'asseoir sur une chaise qu'il lui désigna, et s'assit lui-même dans le fauteuil. Sion-Gity était pleine de reporters affamés de nouvelles qu'ils télégraphiaient à tous les journaux des Etats-Unis.

— Combien de millions de réclame m'avez-vous économisés ! leur disait-il ensuite avec un candide cynisme.

Que se passa-t-il entre les syndics et Dowie? On ne sait trop. Toujours est-il que, quelques jours après leur arrivée, les hommes d'afîaires reprenaient la route de Chicago, tandis que Dowie, dans une foudroyante allocution, déclarait à son peuple que désormais il payerait tout comptant.

N'y a-t-il pas là de quoi mourir de rire ?

Telle fut la dernière réclame de Dowie.

Depuis longtemps, Dowie se proposait de partir pour l'Australie. Précédé par sa femme et son fils qui, disait-on, emportaient avec eux 7 millions de dollars en or (35 millions de francs), il décida de les suivre, et déclara que rien ne l'empêcherait de partir le 1" janvier 190-4. Et, en effet, le l" janvier dernier, il quitta Sion. Toute la ville se précipita vers la gare pour lui souhaiter bon voyage et recevoir sa bénédiction. Au moment de la panique, Dowie prétendait que Sion et toutes ses industries valaient 25 millions de dollars, qu'il avait de plus 2 millions de dollars de bonnes valeurs, mais qu'avec les baisses du marché

actuel, il ne pouvait s'en défaire sans perdre beaucoup. Il laisse à Sion des diacres à qui il a délégué tous ses pouvoirs. Il a promis de revenir le l"" juillet.

Je suis tranquille, il reviendra!

Ne vous demandez-vous pas, au récit de cette fabuleuse exploitation de la jobarderie humaine, si nous ne vivons pas au moyen Age, ou sMl ne s'agit pas de peuplades soudaniennes abusées par un bonneteur de champ de foire? Et les sociologues n'aurout-ils pas le devoir de songer, avant de généraliser leurs théories émancipatrices, qu'on peut trouver, dans une même population, le sens pratique le plus aiguisé, le réalisme le plus âpre et le plus concret, le progrès matériel et mécanique arrivé à son maximum de développement, coexistant avec une crédulité enfantine, l'illooisme et une insoluble déraison ?

Le snobisme du voyageur. — Un site < giiHl faut avoir vu 9,

— Sur la route de Niagara. — Les chutes. — Premier étonnement : pas d'étonnement. — Au pied des chutes. — Premier baptême. — Que d'eau! — Ce blagueur de Chateaubriand! — Forme, couleur et bruit de l'eau. — La chute centrale. — On déshabille le voyageur. — Sous la cataracte.

— Le déluge. — Pénible expérience. — Sauvé des eaux. — Les rapides. — Souvenir àChactas. — Blondin l'équilibriste.

— Le capitaine Webb. — Un autre snobisme du voyageur : il pose sur un roc immortel.

Je ne serai donc pas a le voyageur qui n*a pas vu le Niagara ».

J'étais même très pressé de le voir, et j'avais peur que le temps me manquât avant mon départ dont la date était déjà fixée.

Parti de Chicago à cinq heures et demie du soir, j'arrivai le lendemain matin à huit heures à Buffalo, Presque aussitôt je montai dans un tramway qui mène en une heuie à la petite ville de INiagara. Dès mon

arrivée, je n'eus rien de plus pressé que de me faire indiquer les chutes « the Niagara Falls ». On eûl dit que je craignais d'arriver trop tard, que quelque chose d'imprévu m'empêchât de les voir, qu'un cataclysme soudain les fît disparaître, état d'esprit irraisonné et puéril, qui fait courir les gens naïfs une heure d'avance au spectacle pour être sûrs que, s'ils le manquent, ce ne sera pas de leur faute.

J'arrivai donc, très empressé, devant les cascades, la tête remplie du souvenir, très atténué et très vague d'anciennes descriptions lues, me préparant à goûter du sublime et de l'écrasant.

Je m'étais arrêté devant le fleuve, encaissé entre des bords escarpés. Et non loin de moi, à un coude qu'il fait, je vis les trois cascades, bornées par des lignes d'ai'bres, couler comme des flots de fumée dense. Je fus étonné de ne rien sentir autre chose que mon émotion littéraire s'envoler devant la réalité du spectacle. C'étaient des cascades, certes, d'assez larges nappes d'eau s'épanchant sur des rocs avec un bruit sourd et continu. Mais elles paraissaient si basses, à côté de la « hauteur prodigieuse » que je me figurais I Et ce bruit qu'on devait entendre à quatorze kilomètres de là, je commençais à peine à le percevoir...

— Bon, me dis-je, c'est la faute aux descriptifs romantiques que j'ai lus, c'est peut-être aussi le combat de mon imagination qui grossit les choses que je n'ai pas vues et de mon œil qui les voit trop exactement.

N'importe, c'était une désillusion.

Je montai dans un bateau-mouche qui menait les touristes jusqu'au pied des chutes. On nous fit revêtir un long paletot imperméable et nous coiffer d'une

sorte de cagoule pour nous abriter contre la pluie qui voltige jusqu'au milieu du fleuve, et nous approchâmes.

Le bruit de l'eau s'enflait peu à peu, et quand nous fûmes tout près, il était devenu celui de plusieurs marées d'équinoxe grondant à l'unisson. Deux chutes se faisaient face, et une troisième qu'on appelle le « Fer à cheval », la plus large, les séparait. En même temps que le bruit croissait, la hauteur vraie des chutes apparaissait. Je dévorais mon Baedeker, pour essayer de rectifier mes erreurs d'optique de tout à l'heure. La chute du Fer à cheval a 915 mètres de large et 48 mètres de haut. Les autres, plus étroites, ont la même hauteur. L'eau qui tombe des cataractes mesure un volume de 425,000 mètres cubes à la minute!

Le bateau se promène au milieu du fleuve, laissant au touriste le loisir d'admirer. Une épaisse vapeur d'eau obscurcit la base des chutes. On ne voit donc pas l'eau tomber sur les rocs, on entend seulement son fracas continu et menaçant. Une pluie fine couvre notre bateau : ce sont les rejaillissements de la cataracte qui nous arrivent à trente mètres de distance.

D'en bas les gens qui se trouvent sur la hauteur de la cataracte ont l'air tout petits. On dirait que leurs pieds sont dans l'eau et qu'elle va les entraîner. A cette idée le vertige vous prend, on les voit glisser et e'efîondrcr dans l'abîme.

Je quitte le bateau et monte près d'eux. J'imagine que, de si près, le spectacle doit être plus saisissant encore. En effet, voici une sensation neuve et magnifique.

Je suis à un mètre à peine de la cataracte, grimpé

sur une pierre dont les bords baignent dans l'eau. Ce doit être ici que Chateaubriand a situé l'accident qui faillit lui coûter la vie... paraît-il. Mais le grand écrivain a tellement menti d'autre part, que je ne crois pas plus à ce récit qui, d'ailleurs, sent le mensonge, qu'à tant d'autres qu'il a faits.

Derrière moi, le fleuve, large de plus d'un kilomètre et qu'on ne voit pas d'en bas, charrie des eaux rapides et étincelantes sous le soleil. Sa vitesse en s'approchant du bord de la chute où je me trouve devient vertigineuse. L'eau se précipite, impatiente de son lit trop étroit, se bombe en une courbe puissante, comme débordant d'un larmier gigantesque, glisse sans bruit d'un élan prodigieux et continu. Elle est verte, d'un vert pâle f^'olive, doux et chatoyant comme de l'huile. Alors la vitesse disparaît. L'écroulement de la nappe énorme a l'air de se faire lentement et on se figure qu'on la suit longtemps des yeux, tant la masse est épaisse et profonde.

D'en bas, monte un grondement de tempêle et de tonnerre, un bruit à la longue angoissant, qui crépite comme une fusillade, craque, éclate, détonne, ronfle, roule, mugit et hurle, et cela infatigablement, sans accalmie, sans repos. Il s'en dégage une impression d'irrésistible, d'éternel et de fatal, comme d'ailleurs du spectacle lui-même de l'eau infinie qui tombe.

Je me penche pour voir au fond du gouffre; mais une éblouissante fumée d'eau s'en élève comnuî lancée par un siphon démesuré, et on n'aperçoit rien que la nappe épaisse et presque solide de l'eau, qui décrit sa courbe élégante avant de se briser en milliers d'éclats sur les rochers. Des arcs-en-ciel se jouent dans la poussière des éclaboussures.

Je suis resté là plus d'une heure, presque hypnotisé par la coulée intarissable. J'aurais éprouvé une volupté à plonger ma main dans le courant de cette onde à la fois si fluide et si compacte, consistante comme une gelée d'olivines ou un sirop d'émeraudes (laires et luisantes comme un jet de source, si douce d'aspect et pourtant si menaçante, d'un poids colossal et accablant.

C'est vraiment beau. J'admire sans m'y efforcer, subjugué et ému d'une émotion vigoureuse et grave devant cette formidable puissance de la nature. Et me voici raccommodé avec les romantiques.

En bas, dans le milieu du fleu-ye, l'eau s'étale toute bleue avec des broderies d'écume bouillonnante encore. On la dirait immobile et comme lasse de ce saut énorme.

M. Baedecker m'apprit qu'on pouvait passer sous les chutes. On organise aux trois cataractes des excursions de ce genre, que les dames de passage s'accordent volontiers. L'excursion du ra&/e/?oc/l: se fait couramment. On revêt, par-dessus ses habits, un mackintosh imperméable et on peut affronter le dessous de la chute. Le nom de Mme Sarah Bernhardt et de sa compagnie s'y trouve sur les registres. J'ai même vu dans un restaurant de Niagara, une photographie de toute la troupe, la « patronne » au milieu, en costume de scaphandriers.

Mais le guide assurant que la plus intéressante de ces excursions est celle de la chute centrale (Central Fall), j'y allai. Pour un dollar on me mit dans une cabine avec un pantalon de toile cirée, un bousingot, une vareuse goudronnée, des chaussettes trouées, des sabots; un employé m'aida à me dévêtir complètement

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et à endosser cette défroque. Puis, on me fit descendre un long escalier étroit et raboteux en colimaçon, et, précédé d'un vieillard ankylosé par les rhumatismes, qui traînait péniblement la jambe, je me trouvai bientôt en plein soleil, au pied des rocs énormes délavés, sous une pluie d'éclaboussures.

Je riais de mon accoutrement et m'entretenais gaiement avec le vieux guide qui me précédait. Mais celui-ci avançait toujours, très lentement, se tenant d'une main à la balustrade de sapin brut qui servait de garde-iou au pont de bois que nous suivions. Nous approchions de plus en plus de la cataracte elle-même, sur des passerelles de bois. Soudain, une averse terrible m'inonda, le vent souffla sur mon bousingot, à travers mon suroit; je fus aveuglé et noyé, et je n'ai plus souvenir de rien de précis, sinon que je sacrais comme un damné, que je poussais mon pauvre guide avec des Go ahead! énergiques, et que je me traitais d'imbécile.

C'est qu'en effet rien ne peut rendre l'état où vous met l'averse brutale et pesante qui vous assaille, le déluge torrentiel qui tombe sur votre tête et vos épaules, s'insinue par tout le corps malgré la toile goudronnée. Vous essayez de lever les yeux en l'air pour voir au moins quelque chose, mais vous êtes aussitôt puni de votre curiosité par des gifles humides qui claquent sur la peau avec un bruit de battoir, vous aveuglent et vous étourdissent; c'est le baptêma de cent gargouilles qui se vident, vous êtes sous une écluse qui vient de crever, et dont le bruit de mer en démence vous assourdit. Je criais à mon guide d'aller plus vite, ma voix se perdait dans le fracas des trombes, je le poussai par les épaules, mais un vent tourbillon-

nant m'obligea à m'accrocher au parnpet, et je dus me résigner à marcher à pas comptés sous l'inondation, sans rien voir et sans pouvoir penser à autre cliose qu'à ma colère.

Où étais-je? sous quelle cascade? dans quelle grotte des vents? Étais-je loin du mont Ararat? AUaisje retrouver Noé? Hélas! dix bonnes minutes encore, un long siècle, s'écoulèrent. Je courbais mon dos piteux et j'essuyais ma face ruisselante, mes doigts s'engourdissaient et, grelottant de froid, je me sentais trempé jusqu'aux os. Je vis bien que nous quittions les passerelles, que nous enjambions des rocs, des flaques, des mares, des vagues, mais je ne vis rien autre chose. Enfin, la pluie cessa, le vacarme s'affaiblit un peu, le vent tomba, j'étais dans l'arche. Sauvé! Je regrimpai quatre à quatre l'escalier tortueux par où j'étais descendu, recommençant à rire de ma stupide curiosité, ne la regrettant déjà presque plus, navré seulement de ne rapporter de l'équipée que la vague sensation d'un cataclysme de la nature auquel j'aurais échappé.

Quandje fus bien ressuyé et d'aplomb, incorrigible Deucalion de ce déluge, je voulus voir les « rapides », qui sont aussi célèbres que les chutes.

Une ligne de tramways électriques côtoie le fleuve sur une longueur de seize kilomètres, passe d'une rive à l'autre, vous mène à tous les points intéressants, c'est-à-dire aux ponts, d'où l'on aune vue d'ensemble des cataractes et des rapides.

On appelle « rapides » certaines parties du cours d'un fleuve où la pente est si forte, le volume d'eau si considérable pour la largeur du lit, que l'eau bondit, se soulève et tourbillonne avec une telle force

que la navigation y est impossible. Ici les rapides les plus célèbres sont les Whirlpool Rapids, c'est-à-dire « rapides tourbillonnants ». Ils n'ont pas volé leur nom. Le fleuve, qui a 1,500 mètres de large avant de tomber en cataractes à Niagara, arrive à une largeur de 76 mètres seulement à 3 kilomètres des chutes. C'est là que je suis allé passer l'après-midi. J'étais, raa foi, seul de touriste à cet endroit, et je pus, sans être gêné par personne, me repaître du speclacle ma gnifique et monotone pendant plusieurs heures. Je m'assis, comme Chactas, sur un roc, juste à l'endroit où le fleuve est le plus violent, le plus furieux, et, de même que le vieux Natchez, je me livrai à des songeries dont je saurai vous épargner le récit mélancolique.

L'eau bondissait avec un bruit méchant, comme si quelque invisible écluse voulait s'opposer à son passage; des tourbillons d'eau neigeuse s'enroulaient en colonnes blanches, s'élevaient, à plusieurs mètres, s'éparpillaient en écume, retombaient en vagues diffuses qui tournaient sur elles-mêmes, en rond. C'était exactement, dans ce lit de rivière, entre les bords escarpés hauts de quatre-vingts mètres, le spectacle d'une mer déchaînée dont les flots au lieu d'être' successifs, se rueraient sans relâche, d'un élan forcené, comme un infini et compact troupeau de bêtes irritées se poursuivant dans un cirque. Avec cela le gronde- , ment brutal d'une marée de tempête, sans l'accalmie de la vague qui s'épaud. Sans cesse, sans cesse, l'eau grogne, mugit, bouillonne. Et l'on voit fort bien, comme le dit le guide, le fleuve se bomber à son milieu qui devient convexe, et qui se trouve plus élevé de six ou sept mètres que sur les bords.

J'avais fini de me rassasier de ce spectacle quand un homme sortit d'une baraque en bois, à quelque distance de la pierre où j'étais assis, et s'approcha de moi. C'était un photographe qui venait m'offrii le souvenir de son industrie. Je déclinai poliment son offre. Alors il m'apprit que juste à l'endroit où je me trouvais, le fameux équilibriste Biondin traversa le Niagara, à 80 mètres en l'air, sur une corde tendue, et qu'un intrépide nageur anglais, le capitaine Webb, perdit la vie en essayant de franchir les rapides à la nage; on retrouva plus loin le corps du malheureux, tordu, déchiré par les convulsions de l'eau furieuse.

Après ces marques de sa complaisance, je n'avais plus rien à refuser à mon interlocuteur. Il me le dit, d'ailleurs, en termes très clairs, m'invitant à ne pas bouger. Il alla chercher son appareil, le dressa à quelques mètres de moi, et c'est ainsi que, dans la même journée, je n'ai pas su résister au double et innocent snobisme d'aller voir les chutes du Niagara et d'en rapporter mon portrait sur un roc solitaire.

LETTRE D'UiNE PURITAINE

Le voyageur reçoit une leltre d'une inconnue qui le houspille ainsi que Paris ei la France. — Les Américains n'aiment pas la critique. — La dame explique son affliction. — Vieille chanson : immoralité, dévergondage, adultère, Babylone, etc., etc.

— Le voyageur lui répond. — L'Amérique colonisera la France. — Elle n'aime pas les nègres. — Elle dit leur fait aux Mormons et aux Français, ces autres Mormons. — La dame va trop loin. — L'homme et la bête. — Le Parisien défini : fonction sexuelle. — Crapaud couvert de joyaux. — L'art et la nature américaine. — La voix des forêts et la voix du désert. — Le Français paresseux, pornographe et misérable rentier. — L'Américain idéaliste. — Le passé et l'avenir. — Le Musée historique de Boston fait sourire le voyageur. — La dame puritaine ne le lui pardonne pas. — De quelques traits de mœurs que la dame a le tort de souligner. — Ironie finale.

— Amen.

J'ai reçu, au cours de la publication d'une partie de ce livre et du précédent dans le Figaro, une lettre d'une dame américaine, qui m'a ravi : c'est que j'y ai trouvé la vérification indubitable d'une observation à laquelle je tenais : à savoir que, comme les enfants, les

Américains ont horreur de toute critique. Car, pendimt les premiers temps de mon séjour en Amérique, surpris par le naturel, la simplicité de manières des gens, je m'étais posé cette question candide : « Est-ce que, par hasard , ce peuple ajouterait à ses autres vertus l'amour de la vérité? ».

Quand je quittai le sol du Nouveau Monde, j'étais fixé là-dessus; l'Américain, sous ce rapport, n'a rien à envier au Vieux Monde, au contraire ! Chez nous, la vanité nationale est tempérée par un goût également national et aussi puissant que l'autre, de la critique, de la fronde, et de la blague. Aux États-Unis, où les Anglo-Saxons et les Germains dominent, l'ironie dirigée sur soi-même est une chose inconnue, dont on a horreur si on la perçoit chez les autres.

La lettre qu'on va lire apporte une preuve vivante de la vérité de ces observations. Je la donne non seulement pour cela, mais aussi parce qu'elle constitue un chapitre animé, une leçon « sur la chair vive » de la susceptibilité maladive — et qui ne fera que croître, — du peuple américain.

< A Monsieur Jules Ilurei.

c Cher Monsieur,

« Après plusieurs semaines de pénible contrainte, durant lesquelles j'ai supporté les souffrances que me causaientvos impressions sur les États-Unis — publiées dans hl'igaro ou ailleurs, — je suis finalement obligée de prendre ma plume — ou plutôt ma machine à

écrire — afin d'apaiser le supplice que vous m'avez imposé.

Je passe quelques compliments injustes que ma modestie refuse.

« En ce qui concerne les nègres, les Américains qui sont à Paris doivent accepter l'hommage que les Français rendent au principe de la fusion des races, de même qu'ils acceptent les maisons sans salle de bain, l'étalage public et la libre circulation d'une littérature obscène qui n'est pas même interdite aux enfants; l'illégitimité; le culte de l'adultère que glorifie votre théâtre et l'étalage ennuyeux de femmes nues, qui est da suprême splendeur de votre art moderne. Nous ne comprenons pas comment vous pouvez supporter toutes ces choses que nous détestons naturellement*. Nous les laissons pourtant exister jusqu'au jour où notre nation trouvera le temps d'envahir la vôtre et de vous réformer ^ Mais il est évident que, lorsque imbu de l'idée de la fusion des races, vous exposez à vos compatriotes la question nègre aux États-Unis, vous faites œuvre aussi raison-

1. Mrs. Flora Thompson est-elle si sûre que ses compatriotes ont une telle horreur des femmes nues? On m'a montré en Amérique — sous le manteau, c'est vrai — de fort belles reproductions de corps sans voiles, dans des postures qui n'avaient rien de puritain, à ce qu'il m'a semblé.

2. Mrs. Flora Thompson veut coloniser la France — et, sans doute, 'Europe. — Elle trahit là, sans prudence, l'arrière-pensée des plus

notoires de ses compatriotes impérialistes qui, non seulement, rêvent de faire de l'Ancien-Monde le déversoir de leur surproduction industrielle, mais aussi un séjour de vacances! H s'agit de savoir si l'Europe se laissera faire.

Éii

nable que si vous tentiez d'élever des tortues dans les bassins du jardin des Tuileries ou de faire pousser des pois cuits et des gâteaux de sarrazin dans les Champs-Elysées. Le problème nègre aux États-Unis n'est pas un problème nègre du Nouveau Cirque, ni un poétique « cake-walking >, et ce n'est point par une sympathie morbide que l'on en trouvera la solution.

c Que sera celte solution ? Dieu seul le sait, mais le fait que l'Américaine de race blanche n'y participera en rien est compris et accepté par Booker T. Washington, Théodore Roosevelt et tous les autres amis intelligents des nègres qui vivent parmi nous.

( Que le Mormonisme vous apparaisse comme un trait spécialement digne d'être noté dans notre civilisation américaine, il ne faut pas s'en étonner, cela s'explique par ce lait que, malgré la place insignifiante et accidentelle qu'occupent les Mormons parmi les millions d'êtres normaux et d'intérêts humains normaux qui participent aux affaires en Amérique, nous avons néanmoins dans le Mormonisme le seul étalage visible de relations sexuelles que le pays entier puisse offrir. Il s'en suit nécessairement qu'un Parisien doive trouver le Mormonisme d'autant plus digne d'intérêt. S'il m'était permis de définir le Parisien, je dirais qu'il est une « fonction sexuelle^» dont les étalages indécents seraient : la vérité et l'art français, la littérature française, le drame français, sans parler de Montmartre et des grands boulevards. L'importance réelle du Mormonisme aux États-Unis

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