QUÉBEC ET LES HURONS
ber. C'était, au milieu de la neige, un amas de petites maisons de bois. On apercevait, par les vitres, des lampes allumées éclairant des gens qui travaillaient : un menuisier à son établi, un tanneur. Ces gens avaient la peau jaune, les yeux bridés, les cheveux très noirs et très lisses, comme ceux de Caiighnauvvaga. Une petite église de bois dressait son clocher au centre du village. Je voulus entrer. L'église était obscure; nous allumâmes des allumeltes-bougies et nous fîmes le tour de l'édifice. Des bancs de bois brut, un autel où brûlait une petite lampe, une crèche de Noël avec une Vierge entourée de fleurs artificielles, un tuyau de poêle à hauteur d'homme qui courait tout autour de l'église, de petites marmites de fer-blanc posées sur le poêle pour l'évaporation de l'eau, un grand coquillage rempli d'eau bénite : c'est tout ce que je vis dans l'église.
Dehors, je regardai indiscrètement à toutes les fenêtres où brillait une lumière. Presque partout, je voyais des femmes qui cousaient des peaux, ou tressaient des raquettes, des éventails et des paniers d'écorce de frêne. Nous frappâmes â une porte. On nous ouvrit et nous nous trouvâmes devant quatre Iluronnes, la mère et trois filles qui travaillaient avec une ardeur extraordinaire à broder des empeignes de mocassins. Devant elles se trouvaient des liasses de poils d'élan, teints de différentescouleurs vives qu'elles employaient pour leurs broderies. Dans un coin, un lourd poêle de fonte, un tuyau bas faisait le tour de la pièce. Les figures de ces femmes à peine formées et qu'on aurait dites sculptées en cinq minutes par un artiste naïf, étaient pourtant pleines d'expression. Leurs yeux noirs brillaient d'un vif éclat et leurs traits
si simples dénotaient de la bonté. Elles nous expliquèrent que la plupart des hommes du villai^e étaient partis dans les forêts du Nord pour chasser le castor, la martre, la loutre, le caribou, l'antilope, l'orignal ; les autres travaillaient à la construction des ponts.
La maison voisine, où nous entrâmes, était habitée par un tanneur. Le sol de la pièce qui ouvrait sur la rue était encombré de cadavres de bêles à peine vidées, avec leurs sabots et dont la gorge ouverte portait encore des traces de sang : un caribou, des antilopes, un élan et des renards dont les peaux traînaient pêle-mêle S
Soudain, le village tout entier s'illumina. Des lampes à arc étincelèrent dans la nuit qui tombait et nous aperçûmes, à la lumière des lampes, les bureaux du télégraphe et du téléphone.
Où ètes-vous, grand chef des Gœurs-de-Tigres, avec vos plumes dans le nez et vos images d'Épinal gravées au-dessus de vos nombrils?
Je serais bien resté quelques jours avec les Hurons, mais mes compagnons ne goûtant pas à ces explorations le même plaisir que moi, nous repartîmes dans le froid qui redoublait. Un traîneau de bois sombré sur l'étroite route, et qu'il fallut renflouer pour pouvoir passer, nous retint une demi-heure avec de la neige jusqu'aux genoux. Le soir était tombé très vite. Le ciel, rouge tout à l'heure, s'emplissait d'étoiles. La neige recouvrait jusqu'aux barrières des enclos; on
1. Dans ce petit village de quelques centaines d'habitants, on prépare annuellemeat 15,000 peaux; on coufeclionne 140,000 paires de mocassins et 7,000 paires des nowshoes (raquettes pour la course sur la neige).
LE PATRIOTISME GAJNADIEN 435
ne voyait plus rien dans la solitude des champs qu'une blancheur bleutée épandue à l'infini...
Quand nous approchâmes de Québec, la ville en amphithéâtre s'éclairait et j'avais les oreilles gelées.