‹ De San Francisco au Canada, avec un index analytique de l'ouvrageChapitre 48 sur 59 · L IMPERIALISME ANGLAIS ET LE PATRIOTISME CANADIEN · texte numérisé non relu

L IMPERIALISME ANGLAIS ET LE PATRIOTISME CANADIEN

M. Henri Bourassa, député au Parlement canadien, le plus éloquent et le plus écouté des orateurs d'Otiawa, a écrit de maîtresses études sur l'impérialisme britannique, dont il est l'adversaire résolu. Ses idées sont devenues ou étaient celles de la majorité des Canadiens français. A ce titre seul elles mériteraient d'être analysées, si par le remarquable sens historique qu'elles révèlent et par la clairvoyance et la netteté des idées, elles ne s'imposaient à l'altention de l'oliservateur.

Je suis allé le voir à Québec; j'ai longuement causé avec lui. II est impossible de rencontrer un homme plus intelligent ni plus charmant, d'esprit aussi lucide, s'exprimant avec autant de netteté et de simplicité. Après quelques mois d'Amérique, cela fait du bien, en vérité, et vous fait sentir d'une façon saisissante les qualités supérieures de clarté et de précision de notre esprit national.

M. Bourassa voulut bien me remettre les études et des discours qu'il a consacrés à la question de l'impérialisme. Je les lus et les résumai avec soin; mais surtout je caus:ii avec lui de la question qui me préoccupait. Et c'est le résumé de ces lectures* et ces causeries que je donne ici.

1. Les Canadiens-Français et l'Empire Britannique par Henri Bourassa, Grande-Bretagne et Canada, idem.

L'impérialisme anglais, selon M, Henri Bourassa, est an régime d'accaparement et de domination militaire, né de l'expansion exagérée de la puissance anglaise et nourri de cet orgueil slupide, brutal et vantard qu'on nomme « jingoïsme. » Il s'exprime volontieri par des formules ronflantes : « Britannia rules llu waves »... « Britons shall ne ver be slaves »... « What we hâve, we hold », etc. ; à ce dernier axiome le premier ministre d'Ontario a ajouté : « and what we don'l hâve, we lake ».

L'Angleterre de M. Chamberlain a besoin de soldats et de marins pour maintenir les œuvres de son délire. N'en trouvant pas chez elle, elle s'adresse aux colonies. En fait, le véritable impérialisme anglais, c'est la contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre, en hommes et en deniers, en hommes surtout. Elle nous arrache, dit M. Bourassa, sous des noms et des uniformes variés, — Carabiniers royaux, Infanterie à cheval, Strathcona horse, Yeomanry — tout ce qu'elle peut de chair à canon; quitte à nous laisser entrevoir quelques bribes de faveurs pour le moment où nous serons fatigués de jouer ce rôle de dupes.

L'impérialisme n'est pas une tendance nouvelle ni un produit de l'époque moderne. Il a son orii^ine dans l'instinct communiste qui nous porte naturellement à nous appuyer les uns sur les autres pour atteindre une puissance plus grande. ■ Il est en lutte avec l'instinct individualiste qui tend à sacri-

fier les sociétés à l'homme, mais coexiste avec lui.

Le développement de cet instinct impérialiste fut assez tardif chez les Anglais. L'instinct contraire fut le premier et longtemps le plus fort. Les tendances impérialistes se développèrent beaucoup plus lentement qu'ailleurs : peut-être seront-elles plus irrésistibles et plus désastreuses. Jusqu'au temps d'Elisabeth et de Cromwell (exception faite de la conquête de l'Irlande), l'Angleterre trouva son développement normal dans la formation de son unité géographique par l'assimilation de la race écossaise, dans le développement de son activité intérieure bientôt accrue par la découverte du charbon et l'utilisation delà vapeur; à l'extérieur dans la politique de neutralité, rompue seulement par les interventions nécessaires pour assurer sa sécurité et son commerce.

Mais l'acquisition des frontières naturelles, Taccroissement de la population, le développement de l'industrie déterminèrent un mouvement d'expansion forcée et firent renaître l'impérialisme.

Ce mouvement prodigieux d'expansion qui couvrit bientôt la moitié du Nouveau Monde et une large partie de l'ancien n'était nullement dirigé par une idée générale politique ou militaire, ou par la volonté du gouvernement. Les fondateurs des colonies étaient pour la plupart des marchands anglais, des réfugiés politiques, des sectaires, ou des repris de justice. Aucun de ces pionniers ne songeait à doter sa patrie d'un empire. De lace caractère de colonisation avant la conquête qui, selon M. Bourassa, est le signe distinctif de l'expansion anglaise si différente des conquêtes de César et de Gharlemagne, de Charles-Quint et de Frédéric, de Napoléon et de Bismarck, des en-

{reprises d'Isabelle de Gastille, de Pachelieu et de Golbert auxquelles présidait l'effort du génie. Les entreprises anglaises furent toujours des entreprises industrielles plus tard reconnues et acceptées par la métropole, et l'exemple de Warren liastings au xviii* siècle, celui de Gecil Rhodes au xix* siècle prouvent à quelles conséquences énormes peuvent aboutir ces audacieuses initiatives individuelles.

Les germes d'impérialisme commencèrent à se développer quand l'Angleterre eut un empire colonial à défendre. Le développement de la puissance anglaise dans l'Inde nécessita la création d'une armée permanente, d'un personnel administratif d'où naquirent deux plaies sociales : le militarisme et le fonctionnarisme. La première tentative d'impérialisme politique eut lieu pendant la guerre de Sept ans, lorsque l'Angleterre voulut faire supporter aux colonies américaines une partie des frais qu'elle nécessitait. Cette première tentative fut suivie d'une réaction formidable et la révolution américaine, qui en fut la conséquence, enraya pour un moment la folie impérialiste anglaise. Après une lettre demi-séculaire, les Canadiens obtinrent enfin le gouvernement responsable et l'autonomie provinciale. D'autre part, l'influence de Cobden, qui abhorrait l'impérialisme militaire et redoutait les conséquences de l'expansion coloniale, pénétra suffisamment dans l'esprit du peuple anglais pour faire accepter la politique de décentralisation coloniale absolue. On fit comprendre aux colonies qu'elles devaient se suffire et que le jour où il leur plairait de se détacher de la métropole, on n'y mettrait pas d'obstacle.

Mais l'impérialisme Dolitique et militaire enrayé

par la révolution américaine et par l'influence de Gobden ne tarda pas à se réveiller. La révolte des Cipayes fut suivie d'une nouvelle expansion anglaise dans l'Inde par l'Afghanistan, la Nouvelle-Zélande et l'Australie furent définitivement annexées, l'Egypte occupée et l'Afrique australe conquise sur les Boërs. Le couronnement de cette politique, le triomphe de l'impérialisme et de l'impérialisme seul, la victoire de Chamberlain sur la politique de Gladstone et des libéraux, ce fut la récente guerre sud-africaine. L'impérialisme elfréné de Chamberlain put faire miroiter aux yeux éblouis des « Jingos » la perspective d'un empire britannique du Cap au Caire, et ses écarts de langage lors de l'incident de Fachoda furent l'apogée du mouvement impérialiste agressif et tyrannique.

M. Henri Bourassa ramène à trois les formes de cet impérialisme. Il est doctrinaire, commercial ou militaire.

Les impérialistes doctrinaires considèrent comme désastreuse la rupture entre la métropole et ses colonies. Leur union doit donc être maintenue dans rintérêtgénéral de l'Empire. Les impérialistes — ceux d'Angleterre du moins — savent que ce rapprochement n'est pas facile. L'opinion réfléchie de la majorité des Anglais n'appuie d'ailleurs pas leurs projets. L'instinct vrai des masses est pour la décentralisation et l'autonomie coloniale. Le groupe des impérialistes systématiques qui voudraient réorganiser l'empire au triple point de vue politique, commercial et militaire forme d'ailleurs une faction infime du cabinet britannique et de la nation.

L'impérialisme commercial est plus actif par suite de la situation actuelle de la Grande-Bretagne.

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L'industriel anglais se trouve aujourd'hui en présence de la situation suivante :

l» Les marchés civilisés lui sont fermés par la protection;

2° Il est expulsé des marchés ouverts, par la concurrence étrangère (Amérique, AUemngne);

3* Son propre marché est incapable d'une plus grande consommation. En conséquence, l'industriel et le commerçant anglais, effrayés de la déchéance de l'industrie anglaise et de la concurrence américaine et allemande, voudraient s'assurer quelques marchés qui fussent bien à eux. Pour cela, il leur faut des pays où ils puissent exercer une certaine autorité, c'està-dire des colonies. Mais ces colonies ne sont nullement disposées à appliquer les théories de Cobden. En dépit des tentatives faites par quelques colonies, le Canada par exemple, pour enlr'ouvrir leurs portes au commerce anglais, on peut affirmer que d'ici longtemps, les colonies continueront à prélever les impôts douaniers sur leurs importations, y compris celles de provenance anglaise.

Quant à l'impérialisme militaire, il est plus chimérique encore. La situation militaire de l'Angleterre est actuellement désastreuse. Pour peu qu'elle se montre belliqueuse, elle a des causes de conflits partout : en Egypte, dans l'Afghanistan, dans les mers du Sud, l'insolence d'un commis, l'erreur d'un agent consulaire peut la mettre aux prises avec la France, la Russie ou l'Allemagne. Les chances de guerre de la Grande-Bretagne sont considérablement accrues. Les possibilités d'alliances étrangères, par contre, ont diminué avec la politique provocante de l'élément jingo, et l'Angleterre devra se résigner, pour long-

temps sans doute, à rester dans son splendide isolement.

D'autre part, la leçon qui se dégage de sa mésaventure africaine, c'est que ses ofliciers sont braves mais incapables. Leurs soldats, suivant le mot de Kitchner, sont des « hordes de parasites encombrants ».

La flotte de l'Angleterre reste supérieure à toute autre. Mais est-elle supérieure aux flottes de deux puissances réunies? Les solutions pessimistes ne manquent pas, non seulement à l'étranger, mais même en Angleterre.

En 1897 lord Charles Beresford publiait dans le Nineteentli Cenlury un article intitulé : « Questions urgentes pour le Conseil de défense ». Cet article causa une énorme sensation. Il démontrait que les réserves étaient composées presque enlièrement d'hommes incapables de servir en guerre, il révélait le manque de sérieux de l'administration maritime, les conditions révoltantes où se trouvait la marine marchande, etc., etc. Le 27 juin 1901 le Times publiait un document établissant que la marine anglaise avait perdu sa réputation de supériorité.

Si donc l'Angleterre persiste dans sa politique militariste, elle n'a que deux ressources à sa disposition. La conscription qui amènerait sans doute de graves dangers à l'intérieur : colère et peut-être révolte de 5 millions d'ouvriers anglais, renversement de la monarchie, révolution sociale; ou bien un appel aux colonies, ce qui n'est plus guère rassurant.

Coniment la doctrine impérialiste est-elle parvenue à laire accepter ses vastes et chimériques projets? Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner

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