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par quelles méthodes M. Chamberlain s'efforça d'en imprégner l'esprit des coloniaux.
Il commença par faire miroiter à leurs yeux l'appât d'un Zollverein impérial, projet qu'il dut bientôt abandonner devant l'hostililé des contribuables inglais. Mais sa ténacité obtint des gouvernements coloniaux une promesse de contribution à l'armée et à la marine anglaise. C'est là la base du système. Sous des dehors différents et avec d'autres moyens, le mouvement impérialiste part du même fond et tend au même résultat que la lutte entreprise au xyiii"^ siècle par le gouvernement autocratique de Georges III : « Taxer les colonies pour la défense de l'Empire ».
Puis, il exploita habilement la badauderie des masses populaires. Le jubilé, tableau d'ouverture à la comédie impérialiste dont le couronnement devait être le clou, montra tout le talent de metteur en scène de M. Chamberlain. 11 sutaussi distribuer savamment les faveurs royales : réceptions, plaisirs, titres et décorations. Mais le point d'appui de l'impérialisme, c'est cet esprit tapageur qui a reçu le nom de jingoïsme. L'expansion coloniale, ii>ême pacifique et dégagée de toute idée impérialiste, a fait la part de plus en plus large au militarisme dans les institutions anglaises. La fièvre de conquête a pénétré jusque chez les commerçants qui ont inventé l'axiome : « Trade follows the flag ».
Le choix habile des gouverneurs ijénéraux et des commandants de milice, dont lord Minlo et le colonel Ilultonsont les types définitifs, facilita le développement de l'esprit de combat et de l'orgueil impérialiste. Ce mouvement apparut bien mieux en.:ore, admirablement organisé, lors de la guerre du Trans-
vaal. Jamais le sentiment impérialiste ne fut plus habilement excité. Tous les spéculateurs du Rand sous la direction de Cecil Rhodes fondèrent un syndicat énorme : la Ligue Sud -Africaine. Pour exciter le sentiment britannique, une campagne de calomnies fut dirigée contre les habitants du Transvaal. Tous les journaux de langue anglaise du Transvaal, de l'Orange, du Cap, du Natal, furent achetés et une correspondance régulière s'établit entre eux et les journaux tories et jingos de Londres, le Daily Mail en tête. Puis la bonne parole fut répandue aux colonies. Ce fut le Star de Montréal qui, au Canada, se chargea de porter l'étendard des agioteurs du Transvaal. Quelque temps après, la South African Chartered Company enyoysLiih Ottava son représentant, M. Allen, qui décrivit, en termes poignants, les souifrances et les humiliations subies par les Uitlanders de Johannesburg et arrachait au parlement, à la hâte, une résolution de sympathie aux mineurs et d'adhésion à la politique de Cliamberlain. De leur coté, le gouverneur général Ilutton et le commandant de la milice Minto ne restaient pas inactifs.
M. Bourassa affirme que la campagne frénétique du Star en septembre 1899 fut inspirée et conduite par eux, et leur triomphe fut l'envoi de troupes. M. Chamberlain glorifia cette conduite et fit ressortir au parlement britannique la portée de ce triomphe.
« Cet avantage, déclarait-il dans un discours prononcé à Oldham le 25 septembre 1900, cet avantage vaut plus que la guerre, les pertes de vie, les milliards dépensés. Nous avons réalisé l'Empire! »
Quel est l'avenir de cet impérialisme? M. Bourassa
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prévoit pour les colonies deux garanties. Du côté anglais, la première, c'est l'indifférence du peuple anglais en ce qui concerne l'empire colonial. La deuxième, c'est la résistance des classes moyennes et intellectuelles. Mais la réaction peut être lente en raison des hésitations du parti libéral. Les députés de gauche sont bien opposés aux idées impérialistes, mais ils craignent, par une intervention directe, d'accentuer la scission dans leurs rangs et préfèrent garder le silence.
A côté de ces garanties qui tiennent à l'état de l'opinion en Angleterre, il y a la résistance des colonies elles-mêmes. En Australie et en Nouvelle-Zélande, cette résistance est plus forte qu'au Canada. Un homme politique qui a occupé une situation importante à la Nouvelle-Zélande, affirmait à M. Bourassa que le loyalisme de cette colonie était beaucoup moins prononcé que son attitude pouvait le faire croire. Le jour où sa situation économique sera affermie, où la crise financière ne nécessitera plus de chaleureux appels aux capitaux britanniques, vous verrez, disail-ii, que le loyalisme de la Nouvelle-Zélande se refroidira ?ingulièrement.
Au Canada, le danger de l'impérialisme est plus menaçant. « La Ligue de l'Empire », jadis simple club politique dirigé par quelques enthousiastes comme le D' Parkin et le colonel Denison, a vu se grouper des députés, des sénateurs et des ministres de la Couronne qui tous déclarent que le temps est venu pour la colonie de contribuer au soutien de la marine et de l'armée impériales. Mais le grand danger se trouve surtout dans l'indifférence du public, dans l'absence d'une classe instruite qui s'occupe de poli-
tique sans être liée à une faction. L'esprit de parti poussé au Canada à un degré d'intensité inconnu en Angleterre et la question de races sont deux autres faiblesses qui préparent mal les Canadiens à lutter contre les entreprises impérialistes.
En présence d'aussi sérieuses menaces, il est pourtant du devoir des Canadiens de chercher une solution. Dans une série de conférences et d'études destinées aux Canadiens français et au grand public de la Grande-Bretagne, M. Henri Bourassa a essayé d'éclairer Anglais et Canadiens sur leurs destinées réciproques.
Dans l'état actuel du Canada, plusieurs solutions peuvent être proposées :
L'annexion aux États-Unis, l'impérialisme anglais, la réunion à la France et l'indépendance du Canada.
La thèse que soutient M. Bourassa est celle de l'autonomie du Canada au point de vue gouvernemental. Son opinion est celle des classes dirigeantes du Canada français et de presque toute la foule. Mais il discute la valeur des différentes solutions proposées au moyen d'arguments historiques, politiques, militaires, économiques.
L'idée d'une annexion aux États-Unis inspira longtemps une répugnance profonde aux Canadiens français. Mais cette aversion s'est adoucie. L'influence des capitaux américains n'a pas peu contribué à cette transformation et il semble désormais que l'alliance avec la nation la plus puissamment industrielle du monde offrirait aux Canadiens des perspectives brillantes. Les Canadiens, il est vrai, trouvent leur constitution supérieure à celle des Etats-Unis; mais, si la moindre atteinte était portée à cette constitution par
des obligations nouvelles de la pari de l'Angleterre, ils préféreraient unir leur sort à celui de leurs voisins du Sud. « Malgré cet affaiblissemenl général du sentiment de répulsion que nous inspirait autrefois l'idée de l'annexion aux Etals-Unis, je suis et je reste plus opposé que jamais, dit M. Bourassa, à l'annexion du Canada. Plus j'apprends à connaître le peuple américain, ses institutions et ses tendances, plus je redoute le résultat de notre alliance avec cette formidable nation, — en dépit des apparences éblouissantes de prospérité matérielle qu'elle nous offre. Mais je ne puis fermer les yeux à l'évidence et nier que le nombre s'accroît sans cesse de mes compatriotes qui subissent les effets de la fascination. S'il me fallait forcément choisir entre l'impérialisme anglais et la fusion panaméricaine — et que le premier mal pût nous préserver du second, j'accepterais l'impérialisme sans hésitation, d
M. Bourassa n'en réfute pas moins la thèse impérialiste pour les raisons suivantes:
« Les Canadiens n'éprouvent pour la Grande-Bretagne qu'une affection raisonnée, un mélange d'estime et de méfiance dont les proportions varient selon l'époque et les circonstances, et se modifient d'après l'éducation et le tempérament de chacun d'entre nous et le milieu social où nous vivons. A l'endroit de l'Empire, nous ne ressentons rien. Que nous sont la Nouvelle-Zélande, l'Australie, l'Inde ou le Sud-Africain? Le lien du sang n'existe pas et nous n'avons pas l'orgueil de la puissance et de la gloire impériale. Nous pensons être quittes envers la métropole et ne rien devoir à son empire.
« D'autre part, le projet qui veut faire de l'Empire
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britannique une monstrueuse société d'affaires ne nous oflVe aucun attrait. Livrés aux professions libérales, à l'agriculture, au commerce et à l'industrie locale, nous nous contentons plus facilement que l'Anglo-Canadien d'une rémunération proportionnée à nos efforts. Nous préférons que le Canada conserve la direction absolue de sa politique commerciale et qu'il fasse les meilleurs arrangements possibles avec toutes les nations, britanniques ou étrangères. Nous sommes heureux de pouvoir recueillir les bénéfices que nous offre le marché anglais. Mais nous savons que l'Angleterre accorde le même avantage à toutes les nations du monde, à celles même qui lui sont le plus hostiles. Nous prévoyons d'instinct qu'à toute faveur reçue, il faudra répondre par une compensation au moins équivalente.
« On prétend que le Canada jouit gratuitement des services de la diplomatie anglaise et qu'un tel avantage vaut bien quelques sacrifices de notre part. Mais l'histoire réfute cet argument. Toujours nous avons payé cher les bienfaits de l'intervention anglaise et bien souvent les intérêts du Canada ont été sacrifiés pour racheter les erreurs ou les méfaits du Gouvernement britannique. Les traités anglo-américains pour la délimitation des territoires ont toujours été dommageables au Canada (délimitation de la frontière de l'État du Maine, des frontières de l'Orégon, question des frontières de l'Alaska). Et nous ne trouvons pas dans la gloire de l'Empire, comme l'Anglo-Canadien, une atténuation suffisante de« pertes que le Canada éprouve.
« Envisagé au point de vue des guerres d'attaque ou de défense, l'impérialisme anglais n'offre aucun
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avanlngc. Dans le passé, depuis cent quarante ans, nous n'avons été pour l'Angleterre la cause d'aucun conllit. Par contre, elle a fait du Canada le théâtre de deux guerres anglo-américaines.
c Si nous examinons le présent et l'avenir, aucun motif ne nous presse de consentir à l'exécution d'un projet de défense impériale. On prétend que si le Canada soutient l'Empire, l'Empire soutiendra le Canada. Cet argument n'a guère d'influence sur nous. Nos refus s'inspirent des leçons de l'histoire. On nous fait payer notre part pour soutenir des conflits dont l'inlérèt est nul pour nous (guerre d'Afrique). Si la doctrine impérialiste militaire prévaut, le jour peut venir où nous serons entraînés par des guerres contre l'Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, etc.
« Laissé à lui-même, le Canada n'a, au contraire, aucun motif de querelle, sauf avec les États-Unis. Or, nous ne voulons pas attaquer nos voisins et nous sommes persuadés que l'Empire refuserait ou serait incapable de nous défendre contre eux.
« Indifférents à l'impérialisme commercial, indiflerents à l'impérialisme militaire, nous ne désirons aucun changement organique de notre constitution.
« Quant à la thèse de la réunion à la France, elle est impossible pour maintes raisons. Il existe entre les Canadiens et leur ancienne métropole des rapports cordiaux. Les jeunes Canadiens vont à Paris pour terminer leurs études. Il se fait entre la France et le Canada de nombreux échanges de journaux, de revues et de livres. Nous lisons autant de livres français que la population de plusieurs provinces de
France. Nous sommes devenus, par l'esprit, plus français qu'il y a vingt-cinq ans.
a Mais la réunion est impossible, d'abord pour des raisons de divergences de tempérament. La race canadienne française née il y a plus de deux siècles se sépara de la mère patrie cinquante ans avant que la nationalité contemporaine fût complétée. L'élément du Midi fait complètement défaut à la Nouvelle- France. Les provinces de l'Ouest et du Nord de la France, l'Anjou, le Poitou, le Perche, la Normandie et la Picardie fournirent la plupart de ses colons. Or, ces régions avaient été pendant des siècles en communication constante avec l'Angleterre. On retrouve partout dans Québec les mœurs et le parler des Normands. De plus, le Canada et la France restèrent étrangers l'un à l'autre pendant près d'un siècle qui suivit sa séparation, tandis qu'un courant continu d'émigration s'établissait entre les Iles-Britanniques et les colonies anglo-américaines. Le peuple Canadienfrançais ne recevait plus de sang nouveau, aussi le Français du Canada est-il devenu un type humain différent à plusieurs égards de son congénère européen.
« Il existe d'autre part entre le Français d'Europe et celui du Canada des divergences politiques plus profondes que celles qui séparent la Grande-Bretagne des Etats-Unis. Par atavisme, les Français du Canada ont accueilli avec enthousiasme le principe des institutions britanniques auxquelles leurs ancêtres normands, conquérants de l'Angleterre, avaient ajouté plusieurs traits distinctifs. Mais, à l'encontre des Français d'Europe, nous avons accentué l'esprit décentralisateur de ce régime et rendu les pouvoirs