‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 19 sur 48 · UN ÉCRIVAIN JUGÉ PAR UN POLITICIEN · texte numérisé non relu

UN ÉCRIVAIN JUGÉ PAR UN POLITICIEN

directeur. D'autant que je suis pressé. On m'attend au Sénat. » Ces quelques phrases auraient déchaîné les applaudissements. Mais M. de Freycinet a tenu à faire sa harangue. Elle était de dimension moyenne. Elle a semblé interminable. M. de Freycinet lit aussi mal qu'il écrit, d'une voix sans timbre, avec le débit le plus monotone. Si on ne l'a pas sifflé, comme un médiocre acteur de province, c'est que le public de l'Académie a voulu donner une preuve — non de son indulgence, son attitude était assez significative — mais de son extrême politesse.

Il est d'abord des façons de parler niaisement emphatiques, dont il a suffi jadis d'enfiler quelques-unes pour composer le vocabulairç resté fameux de Joseph Prudhomme. Il arrive qu'on les reprenne aujourd'hui pour produire un effet de bouffonnerie. C'est en toute bonne foi, avec sérieux et gravité, que M. de Freycinet emploie ces locutions où sa pensée trouve sa forme naturelle. Le chef-d'œuvre en ce genre est à coup sur la phrase où on nous montre Emile Augier en arrêt comme une bonne bête devant les cinq classes de l'Institut, fasciné par la classe des sciences morales et par celle des inscriptions pareillement : « Emile Augier avait été vivement impressionné en pénétrant dans votre compagnie. Il admirait le rayonnement que rinstitut, avec ses cinq classes, projette sur toutes les branches du savoir humain... » C'est la perle. On ne trouverait pas mieux. Voici

pourtant un aphorisme dont il faut goûter la banalité solennelle : « La vertu est la meilleure assise du foyer en même temps que la loi nécessaire des sociétés. » Et il y aurait à méditer sur certaines <x compromissions qui sont le prélude des défaillances » ou, si Ton préfère, sur certaines « défaillances qui sont le prélude des compromissions ». Car ces sortes de phrases ont cet avantage qu'on en peut mettre les mots dans l'ordre qu'on veut et qu'ils y sont aussi bien placés devant ou derrière.

C'est à l'épithète qu'on connaît l'écrivain.

M. de Freycinet est justement ennemi de l'école quintessenciée des chercheurs d'épithètes rares. Il tient pour l'épithète de nature : tels Homère et M. Zola. Il nous a parlé du « jeune ingénieur » ainsi qu'il convenait; et aussi du « jeune viveur » et du « grave magistrat » et de « l'honnête mère de famille » et de la « jeunesse oisive et dorée qui s'adonne aux excès du vice ». Mais c'est surtout contre les « femmes perdues » qu'il a trouvé le mot juste et qui porte. Il a dignement qualifié cette classe « de femmes insolentes... »

Circonspect dans le choix de ses adjectifs, il est hardi dans celui de ses métaphores :

« Augier, nous dira-t-il, s'était promis de prendre corps à corps ces deux types du vice social, et de les démasquer en les flagellant. » Je demande qu'on se représente l'opération.

Essayez un peu, pour voir, de flageller le corps d'un vice en démasquant ce corps ! — Ce style

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a ses élégances. Il y est parlé des « accents » de la scène française, et question de ((•nourrir » une ambition. — Il y est parlé aussi, comme dans les rapports des commissions et dans les comptes rendus de la Chambre :

d'une « force susceptible de rendre des services dans un régime sagement pondéré », et des « fractions de la société » et des « pensées formulées sur les conditions du gouvernement ». Ce sont les fleurs de la rhétorique parlementaire. Et il y est parlé, ainsi que dans les loges de concierges, des « régions élevées de la naissance et du pouvoir ». Puis ce sont des suites de mots qui n'ont de sens dans aucune langue. Car, si l'on devine à peu près ce qu'il faut entendre par des (( aptitudes catégorisées », on ignore ce que ce peut être que d'être « qualifié dans une branche ». — Ce mélange de banalité, de fausse élégance et de jargon donne l'idée la plus bizarre de ce qui est donc le « dernier cri » de l'éloquence académique.

Encore pourrait-on, fût-ce en style burlesque, dire des choses sensées. Mais, soit de parti pris, soit par ignorance et par maladresse, M. de Freycinet a défiguré son modèle. Ce qu'il a vu surtout dans Augier, c'est le politicien. Augier politicien, ministre sans portefeuille et conseiller d'État in partibiis^ c'est ce que nous ne soupçonnions guère. Mais il paraît que nous nous trompions. L'occupation principale d'Emile Augier n'a été nullement, comme

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les naïfs se l'étaient laissé persuader, d'écrire des pièces de théâtre. C'a été de donner des consultations aux hommes d'État^ de veiller au bon fonctionnement des institutions, et, comme dans la chanson de Jacques Ferny, au jeu de la Constitution gouvernementale. Que si l'on veut avoir la clé de son œuvre dramatique, qu'on n'hésite pas : mais qu'on aille tout droit à la brochure sur le système électoral. Emile Augier est accessoirement l'auteur du Gendre de M. Poirier. Mais il est surtout et aux yeux de la postérité il restera d'abord l'auteur de la Question électorale. — Comment croire, en effet, qu'il pût attacher grande importance aux médiocres intrigues qui se nouent et se dénouent entre cour et jardin, quand on fait le compte des projets de réforme qui furent en gestation dans cette puissante cervelle politique ? Désireux d'exercer « une influence considérable sur le sort de ses concitovens » et d'ailleurs <c attiré invinciblement par les problèmes politiques et sociaux », c'est lui, en fait, qui a préparé toutes les réformes apportées depuis quarante ans à notre législation. C'est lui qui a fait voter la loi du divorce. Qui en douterait, après avoir lu Madame Caverlet? C'est lui qui a réorganisé l'armée : « Au moment où la question du service militaire obligatoire se posait dans les Chambres, il fut un des premiers à en saisir toute la portée sociale, et il s'appliqua dans ses ouvrages à le rehausser et à l'ennoblir. » Ce n'est pas pour une autre cause

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qull a composé Jean de Thommeray. Mais ce qui lui semblait d'un intérêt bien plus relevé encore, vraiment capital et essentiel, c'étaient les intrigues de partis et les marchandages de couloir.

Nul n'a su comme lui l'art de louvoyer entre les groupes, de rallier celui-ci en gardant la confiance de cet autre, et de doser le libéralisme en maintenant les saines traditions de l'autorité. Il excellait à ces chinoiseries du parlementarisme. Elles faisaient l'objet des entretiens qu'il avait avec les principaux personnages de l'Etat et avec l'empereur lui-même.

De cela et non point d'autre chose il était question aux Tuileries entre le poète et le souverain. Car, si l'écrivain de théâtre a eu des collaborateurs, Sandeau, Poussier et Labiche même, on doit reconnaître qu'aussi bien pour son œuvre politique il a eu des collaborateurs, qui étaient M. Rouher, M. Emile OUivier et Napoléon III. C'est Augier qui a fait l'empire libéral. C'est lui qui a fait le 4 Septembre. C'est lui enfin qui, vingt ans avant l'heure, avait inventé le boulangisme : « Profondément imbu de la nécessité de faire fonctionner le suffrage universel d'une façon sincère et d'assurer la fidèle représentation du pays, il caressait l'idée d'une revision constitutionnelle... » Et nous resterons, si vous le voulez bien, sur cette image audacieuse et gracieuse d'un Augier en train de caresser l'idée d'une revision.

Mais quel malheur que celui qu'on nous

montre si curieux de la politique «c dans ce qu'elle a d'organique et de fondamental » ait été précisément sur ces matières le plus indifférent et le plus sceptique des hommes !

Avec cette conception du caractère de rhomme que fut Augier, il était inévitable que M. de Frevcinet se fit de la nature de son œuvre une idée à rebours et à contresens.

Ainsi a-t-il fait. D'après lui, Tœuvre d' Augier serait moins une œuvre de théâtre qu'une œuvre de prédication par le théâtre. « Il s'est servi du théâtre comme d'un moj^en souverain pour mettre en relief certaines idées maîtresses et les répandre sous la forme où elles pouvaient être le plus aisément acceptées. Le succès purement littéraire a toujours été sa moindre préoccupation; il le rencontrait sans le chercher : ce qu'il poursuivait ardemment, c'était le succès moral, c'est-à-dire le triomphe de la vérité et l'amélioration du milieu social. » Et peut-être est-ce là ce qu'on pourrait dire — en le disant mieux — du théâtre de M. Dumas.

Mais ce n'est pas Augier qui poursuivait par delà le succès de la rampe cet autre succès qui consiste dans « l'amélioration du milieu social». Ce n'est pas lui qui préférait ses idées à ses œuvres. D'idées môme à proprement parler, d'idées abstraites et de théories, on peut dire qu'Augier en a eu fort peu. Ce que pourrait être une société idéale, réformée et rebâtie sur un plan nouveau, il ne le savait pas et ne se souciait pas de le rechercher. En revanche il

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